La légende de Santiago. Boris Quercia

La légende de Santiago. Boris Quercia


Le Santiago dont il est question dans le titre ne fait pas référence à la capitale du Chili. Il s’agit d’un homme, Santiago Quiñones, un flic qui traîne pas mal de vieux dossiers et continue d’en accumuler. Evidemment la confusion est voulue par l’auteur car la ville est un personnage à part entière dans cette histoire. 

Au début du roman, notre (anti) héros décide d’aider son beau-père moribond à mettre fin à une existence devenue encombrante pour ses proches. Contre toute attente, Santiago en conçoit une certaine culpabilité. A cela s’ajoute, le désamour de Marina qui s’apprête à le quitter, l’apparition d’un demi-frère un peu trop collant et la découverte fortuite d’un cadavre dans un resto chinois. Le désœuvrement de Quiñones l’incite à s’emparer de la drogue qui traîne sur la table, une sacré quantité qu’il va consommer son modération pendant tout le reste du roman. Parallèlement à tout ce bazar, Santiago Quiñones, qui reste un excellent limier, doit enquêter sur une série de crimes racistes. 

C’est ce que j’appelle un polar viril ! L’intrigue est sombre, les personnages violents et le héros couche avec toutes les belles pépés qui croisent sont chemin, y compris celles des autres. Forcément, il ne se fait pas que des amis, dans la vie privée comme au boulot. D’ailleurs les sbires du Chinois, persuadés que le flic a liquidé leur patron, le pourchassent sans fin depuis les quartiers populaires de Santiago jusqu’à la cité portuaire de Valparaiso où il se réfugie. 

La légende de Santiago clôt la trilogie policière très maîtrisée de Boris Quercia. Les deux premiers volets sont Les rues de Santiago (Asphalte, 2014) et Tant de chiens (Asphalte 2015). Je n’ai pas été surprise d’apprendre que l’écrivain chilien est également acteur, scénariste et producteur de cinéma tant son intrigue est visuelle. La playlist à la fin de l’ouvrage permet aux lecteurs de s’immerger aussi dans une ambiance musicale latino. Parmi les titres proposés, il y a Malagradecido de Mon Laferte,  Amores Incompletos de Los Tres ou Canción del Desvelado de Manuel García.

Boris Quercia, qui est décidément un artiste et un auteur très éclectique, a également publié deux romans de science-fiction intitulés Les Rêves qui nous restent (Asphalte, 2021) et Les derniers maillons (Asphalte, 2023).

💪Cette lecture s’inscrit dans le cadre du Printemps latino au Chili.

📌La légende de Santiago. Boris Quercia, traduit par Isabel Siklodi. Editions Asphalte, 256 pages (2018) / Le Livre de Poche, 264 pages (2020)

Printemps latino au Chili


Ballade pour Georg Henig. Victor Paskov

Ballade pour Georg Henig. Victor Paskov

💪Cette année, nous allons faire deux voyages successifs en Bulgarie grâce au challenge bulgare de Claudialucia puis la Rentrée à l'Est chez Sacha. J’ai déjà fait une escapade dans ce pays (bien réelle cette fois) en 2023. A cette occasion, j’ai découvert Maria Kassimova-Moisset, à travers son roman intitulé Rhapsodie balkanique. A part ça, je dois reconnaître que je ne connais pas grand-chose à la littérature bulgare. Le catalogue de ma bibliothèque de quartier n’est pas très fourni en la matière. J’en suis quand même repartie avec deux livres sous le bras dont Ballade pour Georg Henig de Victor Paskov. C’est un petit bijoux d’humour et de tendresse en dépit du contexte et de l’intrigue. 

Victor, le narrateur, est le fils d’un musicien valaque désargenté et d’une descendante de Koulaks. Il nous raconte son enfance sous l’ère soviétique, et sa relation d’amitié avec Georg Henig. Ce maitre luthier d’origine tchèque était venu s’installer à Sofia pour dispenser son art aux Bulgares. A la mort de son épouse, le vieil homme refuse de quitter son logement, une pièce en sous-sol devenue insalubre. Bien que son état s’aggrave, il résiste aux pressions de ses voisins (qui veulent s’approprier son logement), des services sociaux (qui veulent le placer dans un hospice), de ses anciens élèves (qui craignent le déshonneur de la profession) et de ses amis (qui souhaitent l’accueillir à leurs frais dans leur modeste logement). 

Ce récit émouvant est un hymne à la musique et une métaphore de la liberté. L'auteur décrit une vie rude. Il habite dans un quartier pauvre où la violence, l'alcoolisme et la mesquinerie alternent parfois avec la solidarité. Le texte n’est pas dénoué d’humour pour autant et plusieurs passages m’ont fait sourire : une conversation entre l’enfant et le vieillard, au sujet de la religion, par exemple. L’obsession de la mère du narrateur pour l’acquisition d’un buffet censé lui rendre son prestige social est à la fois drôle et pathétique. On admire en tout cas la respectueuse bienveillance des parents vis-à-vis de leur vieil ami Tchèque. La Ballade pour Georg Henig est un beau roman initiatique que je vous recommande vivement.

📚D'autres avis que le mien chez SachaPatriceClaudialucia et Audrey

📌Ballade pour Georg Henig. Victor Paskov, traduit par Marie Vrinat. L’Aube, 216 pages (2021)

challenge bulgare


Les Bâtardes. Arelis Uribe

Les Bâtardes. Arelis Uribe


Il suffit de regarder cet opus pour y voir un manifeste féministe. Le titre a interpellé la lectrice que je suis. L’illustration représentant une femme bâillonnée en couverture et la densité de ces textes brefs (comme des tracts) invitent déjà à la mobilisation solidaire. Le recueil compte huit nouvelles, huit récits de femmes et d’adolescentes vivant à la fois en marge de la bonne société chilienne et en périphérie des quartiers huppés de Santiago, la capitale. Il arrive que la fracture soit intra-familiale, comme dans la première nouvelle intitulée Ville inconnue :

« Mon père était une brute, celui de ma cousine aussi. Le genre à prendre de bonnes résolutions au début de l’année et à faire pleurer les autres. Je n’avais jamais vu les sept frères et sœurs réunis. On se retrouvait parfois aux enterrements ou pour l’anniversaire de mariage de nos grands-parents. Un jour, chez un oncle, on a vu des paons dans le jardin. Chez nous, il n’y avait que Pandora, une énorme chienne bâtarde qui tuait les chats du voisinage. Je n’ai jamais compris pourquoi nous avions des vies si différentes tout en appartenant à la même famille. »

Les histoires rapportées par les héroïnes sont différentes mais se ressemblent par de nombreux aspects. Ces jeunes femmes sont toutes victimes de la précarité de leur statut et des préjugés qui y sont liés. Ce sont les "Quiltras" du titre original. Dans l’argo chilien, ce mot est utilisé pour désigner les animaux errants, en opposition aux «chiens de race» des quartiers favorisés. Dans la nouvelle éponyme, le lecteur mesure la violence de la fracture à travers le délabrement du lycée polyvalent où les locaux sont inondés par temps de pluie, les tables de la cantine maculées de fiente de pigeon, la bibliothèque inaccessible, le papier toilette rationné, etc. Dans Le kiosque, il est encore question des différences entre écoles privées chics et établissements publics où les Mapuches sont majoritaires.  

Parce qu’elles sont femmes, métisses et/ou prolétaires, les narratrices sont exposées aux  contraintes de voisinage et aux violences masculines. Dans Bienvenue à San Bernardo, par exemple, la jeune femme est terrifiée par l’insistance de son petit ami qui juge opportun de lui infliger des photos de ses attributs virils. Mais il y a pire, bien sûr. Dans Ville inconnue, la cousine de la narratrice a été violée par le chef des Scouts lors d’un voyage au Machu Picchu.

Il y a des jeunes filles qui deviennent mère à 14 ans (dans 29 février), d’autres qui travaillent, certaines font des études universitaires. Dans Italia, la narratrice touche du doigt la possibilité d’une vie meilleure mais y renonce d’elle-même parce qu’elle ne se juge pas à sa place. Les protagonistes ont parfaitement conscience de la place qui leur faite dans la société chilienne comme en témoigne une jeune femme fraternisant avec une chienne victime d’un Berger Allemand (Bêtes). Certaines tentent d’échapper à leur univers confiné par l’intermédiaire des réseaux sociaux. Dans rockerito83@yahoo.es, par exemple, la narratrice correspond pendant des années avec un jeune homme qu’elle peut idéaliser d’autant plus facilement qu’il est rendu inaccessible par les 800 km qui les séparent. 

Paradoxalement la fluidité et la brièveté du texte me l’ont rendu difficile à résumer et à analyser. Il m’a fallu prendre le temps du recul pour en saisir toutes les subtilités. 

💪Cette lecture s’inscrit dans le cadre du challenge Printemps latino dédié au Chili. 

📚D’autres avis que le mien via Babelio et Bibliosurf

📌Les Bâtardes. Arelis Uribe. Quidam, 120 pages (2021)

Challenge Printemps latino au Chili


Au pied des étoiles. Baudoin & Lepage

Au pied des étoiles. Baudoin & Lepage


Edmond Baudoin et Emmanuel Lepage se sont rencontrés dans les années 90 au festival de BD de Saint-Malo. Ils sont devenus amis, ont aimé la même femme, se sont un peu perdus de vue mais un projet porté par un homme étonnant va les réunir à nouveau. Cet homme s’appelle José Olivares il est professeur de physique dans un lycée de Grenoble et rêve d’accompagner ses élèves dans le désert d’Atacama, au Chili, où se trouve les plus grands observatoires astronomiques de la Terre. 

Le Chili est le pays d’origine de José. Il y est né, puis l’a quitté en 1973 lorsque ses parents ont dû fuir la dictature de Pinochet. Son projet, un peu brouillon, ne prévoit pas seulement d’aller voir les étoiles mais aussi de raconter l’expédition en images grâces aux travaux d’artistes de tous horizons : une musicienne, un animateur, un cinéaste et nos deux auteurs de BD. Il se double d’une quête humaniste et familiale. 


Au pied des étoiles. Baudoin & Lepage. P122-123

Le projet est maintes fois retardé à cause des problèmes de financement puis de la pandémie de Covid-19 et la maladie d’Emmanuel Lepage qui doit lutter contre le Cancer. Le budget très serré oblige le groupe à se scinder en deux. Les dessinateurs feront un premier voyage en décembre 2021 pour assister aux élections présidentielles tandis que les jeunes se joindront à une seconde expédition en avril 2022 pour le volet scientifique au radiotélescope géant ALMA. Leur aventure sera filmée par le réalisateur savoyard Loïc Suchet, qui en ramènera un documentaire de 52 minutes intitulé Sous nos pieds… les étoiles. Edmond Baudoin et Emmanuel Lepage, eux, dessinent autant qu’ils le peuvent, dans leurs styles si différents. 


Au pied des étoiles. Baudoin & Lepage. P126-127

C’est ainsi que nait ce bijou, forcément un peu foutraque dans le graphisme comme dans les thèmes abordés. Mêlant BD reportage et récits intimistes, les deux auteurs explorent de nombreux sujets scientifiques, historiques, politiques et sociaux. Les échanges avec les trois  jeunes (Loé, Davy et Mathis) sont riches de questionnements sur l’avenir de la planète mais aussi l’amour, la sexualité, la mort, etc. 

Les planches en noir et blanc alternent avec des dessins explosant de couleurs et parfois des photos. Le trait réaliste d’Emmanuel Lepage répond à celui plus sensoriel d’Emmanuel Baudoin. Même les polices d’écriture sont différentes. Il en résulte une belle hétérogénéité dans laquelle le lecteur à plaisir à s’égarer. 


Au pied des étoiles. Baudoin & Lepage. P168-169

Les auteurs ont trouvé le moyen de mêler leurs dessins et leurs sensibilités très différentes dans un récit foisonnant d’informations. Leur enthousiasme et leur sincérité apportent du baume au cœur du lecteur en dépit des sujets difficiles qui y sont abordés : l’histoire tourmentée du Chili, son avenir incertain avec des populations qui doivent coexister en dépit des drames qui les ont séparés, la maladie d’Emmanuel Lepage, la vieillesse d’Edmond Baudoin... Heureusement, toutes ses questions ont leurs pendants positifs : l’espoir d’une population qui vient d’évincer l’extrême droite du pouvoir, la jeunesse des voyageurs et leur envie de vivre dans une société plus inclusive que celle de leurs parents. 

💪Au pied des étoiles est le livre idéal pour ouvrir le challenge du Printemps latino dédié cette année au Chili. 

📌Au pied des étoiles. Edmond Baudoin et Emmanuel Lepage. Futuropolis, 264 pages (2024)


Challenge Printemps latino au chili

Les Fantômes de Versailles. Jacques Forgeas

Les Fantômes de Versailles. Jacques Forgeas


Entre le 22 mars et le 24 juin 1673, Les inspecteurs du Grand Châtelet, Laruche et Torsac, sont confrontés à une série de meurtres très particuliers. Sous les ordres du commissaire Delamarre, ils vont utiliser des moyens inédits pour les résoudre. Dans un premier temps, l’enquête va les conduire jusqu’à Marseille, sur la piste d’un marin de la Royale. Parallèlement à cette affaire, le Lieutenant Général de la Police de Paris, Gabriel Nicolas de La Reynie, est convoqué à Versailles où Louis XIV lui confie une mission réclamant délicatesse et discrétion. 

Au milieu de tout ça, un artiste italien, est réquisitionné à la morgue pour établir ce que nous appelons aujourd'hui des "portraits robots" des victimes, des jeunes femmes inconnues dont les lèvres ont été cousues après leurs quasi décapitations au sabre. Emilio Roggiero ne devient pas seulement le pinceau officiel de la police, il doit aussi servir de mouche à La Reynie. Le jeune homme est en effet l’apprenti du célèbre peintre Pierre Mignard, choisi par la duchesse de La Vallière pour réaliser son portrait avant son départ pour le couvent des Carmélites. Le tableau, peint dans le secret de sa maison, représente un enjeux personnel et politique important pour le roi et sa favorite, la marquise de Montespan. 

L’intrigue est riche de nombreux personnages dont certains sont manipulateurs et d’autres plus naïfs. On y croise des figures historiques comme Colbert, alors secrétaire d'État de la Maison du roi et secrétaire d'État de la Marine, et des personnages emblématiques des bas-fonds parisiens, comme Le Rat et Princesse, un couple de vagabonds. 

Je découvre la plume enlevée de Jacques Forgeas au travers de ce polar historique distrayant. Le romancier décrit très bien le fonctionnement et les méthodes d’enquête des policiers du 17ème siècle. La narration reste néanmoins très fluide et le lecteur se laisse facilement porter par l’intrigue.  

📚D’autres avis que le mien via Bibliosurf et Babelio

📌Les Fantômes de Versailles. Jacques Forgeas. Albin Michel, 448 pages (2025)


Les Âmes de feu. Annie Francé-Harrar

Les Âmes de feu. Annie Francé-Harrar


Dans Les Âmes de feu, Annie Francé-Harrar imagine un avenir où les humains vivent entièrement déconnectés de la nature. Leur cerveau s’est développé au dépend de leur capacité à se mouvoir sans l’aide de véhicules individuels appelés "autinos". L’alimentation est produite artificiellement grâce à la transformation de l’air, comme tous les végétaux (y compris les fleurs ornementales très prisées). L’antédiluvienne activité agricole est réservée aux "Cabaniers", des paysans vivant à l’extérieur du périmètre urbain civilisé et traités comme des animaux de cirque.  Les citadins les plus cultivés sont admirés et occupent les plus hautes fonctions dans la hiérarchie des mégalopoles. La société est à ce point déshumanisée que les habitants de la cité A15, comme dans les autres villes, ne sont désignés que par un prénom suivi d’un numéro. Ces chiffres indiquent la place des citoyens dans la communauté. Les "unités" proches du nombre 50 000, celui du gouvernant, sont les plus respectables. 

Nos héros sont des scientifiques. Le vieil érudit Henrik 19530, et son aide Alfred 6720, ont découvert que la planète et ses habitants sont en danger. Malheureusement, leurs mises en garde n’ont pas convaincu Gustajo 25854, le représentant du Ministère Impair. Ils doivent garder leurs recherches secrètes pour ne pas affoler leurs concitoyens. Parallèlement à cette quête pour la survie de l’humanité,  Henrik 19530 aide ses amis Daniel 8726 et Jolán 10492 à fuir la mégalopole pour la campagne montagneuse où ils réapprennent les gestes vitaux, comme la capacité de marcher sans l’aide d’une machine et la compétence à cultiver la terre pour s’en nourrir. Ils retrouvent ainsi la joie des plaisirs simples… mais leur bonheur est menacé par d’étrange phénomènes naturels…

Je cherchais un livre qui entre dans le cadre du challenge Objectif SF 2025 organisé par Sandrine et j’ai dégoté ce roman d’anticipation des années 20, exhumé de l’oubli par les éditions Belfond. Ne fuyez pas car, cet ouvrage surprend par sa clairvoyance.  Il aborde des sujets aussi contemporains que l’écologie ou le dérèglement climatique. L’autrice, Annie Francé-Harrar (1886-1971), était une biologiste qui se piquait d’écrire des fictions. Elle a relié ses centres d’intérêt au travers d’une intrigue aux allures prophétiques. La scientifique autrichienne était en effet spécialisée dans l’étude de la fertilité des sols, de l’humus et du compost. L’histoire qu’elle raconte est bluffante de modernité en dépit de quelques détails vintages. C’est à découvrir vraiment et je suis loin d’être la seule lectrice enthousiaste. 

📚Les avis de lecteurs amateurs de SF : Lhisbei, Yuyine, L’épaule d’Orion et Sacha

📌Les Âmes de feu. Annie Francé-Harrar, traduite par Erwann Perchoc. Belfond, 224 pages (2024)

Objectif SF 2025


Xi Jinping. Costantini & Meyer

Xi Jinping. Costantini & Meyer


Traitez moi de fainéante ou d’inconsciente. Il y a des sujets qui me semblent tellement arides que je préfère les éviter autant que possible. Je ne lis donc pratiquement jamais d’essais traitant d’économie ou de biographies d’hommes politiques contemporains. Il n’y a guère que les BD documentaires pour m’inciter à déroger à cette posture. 

Le journaliste Eric Meyer s’est associé au dessinateur Gianluca Costantini pour publier une biographie dessinée de l’énigmatique Xi Jinping. Secrétaire général du Parti communiste depuis le 15 novembre 2012 et Président de la république populaire de Chine depuis le 14 mars 2013, notre homme a été réélu pour un troisième mandat en mars 2023. Quel est le vrai visage de ce politicien qui règne sur près ¼ de la population mondiale ? Celui d’un dictateur sans merci ? Celui d’un apparatchik atteint du syndrome de Stockholm ? Celui d’un homme de foi œuvrant pour l’égalité sociale ? Telles sont les questions posées en 4ème de couverture auxquelles Éric Meyer, qui a été correspondant en Chine pour la presse française de 1987 à 2019, tente de répondre avec les informations dont il dispose (si possible dépouillées des habits de la propagande locale).


Xi Jinping. Costantini & Meyer. -P134-135


Parmi les éléments factuels, il y a la naissance de Xi Jinping, le 15 juin 1953 à Pékin. Son père a été l’un des compagnons fidèles de Mao Zedong et a été nommé vice premier ministre sous les ordres de Zhou Enlai. Xi Jinping a grandi dans le palais de Zhongnanhai, a fréquenté les écoles réservées aux enfants des hauts cadres du Parti, a bénéficié de séjours au bord des plages de Bohai avec les autres familles de dirigeants, etc. Mais en 1959, son père est accusé d’avoir laissé publier un livre contre-révolutionnaire sur la vie de Liu Zhidan et en 1962 il est exclu du parti, démis de toutes ses fonctions et envoyé en province en rééducation. Toute la famille tombe en disgrâce et la vie de Xi Jinping change radicalement. C’est le début d’une véritable descente aux enfers. A cela s’ajoute la Révolution culturelle en 1966. Or, malgré toutes ces épreuves (y compris le suicide d’une de ses sœurs qui ne supportait plus la vie dans les camps de travail), Xi Jinping va rester fidèle au Parti. Mieux que cela ! Il va tout faire pour regagner la place qui lui était promise à la naissance. C’est grâce au réseau de sa mère, qui travaille à l’école du parti, que Xi Jinping trouve des appuis et se hisse lentement vers le pouvoir. Pendant toute cette période, il adopte une stratégie d’attentisme qui se révèlera payante. 

Éric Meyer adopte un fil narratif plus ou moins chronologique, s’attardant parfois sur des évènements particuliers comme le massacre de Tiananmen en 1989 ou la guerre de succession qui aboutit à l’accession au poste suprême de  Xi Jinping en 2012. Il évoque rapidement les repressions contre les Ouïghours, le problème du Tibet, le culte de la personnalité et bien sûr la parenthèse dramatique de l’épidémie de Covid-19 dont la mauvaise gestion a entraîné des milliers de morts supplémentaires. 

Il en résulte un scénario très instructif mais aussi très dense. J’avoue que j’ai parfois eu du mal à suivre et que j’ai du rétropédaler quelques pages en arrière. Les illustrations de Gianluca Costantini sont très réalistes et complètement focalisées sur la biographie de Xi Jinping et les évènements politiques chinois. Rien ne peut distraire le lecteur de ces sujets. Les dessins sont en noir et blanc, il n’y a aucune fioriture, c’est-à-dire peu de paysages ou de représentations architecturales. Bref, Xi Jinping, L'Empereur du silence est un album qui répond aux questions posées par les auteurs et donc aux attentes du lecteur. Il est sérieux et bien documenté.

📌Xi Jinping, L'Empereur du silence. Gianluca Costantini (illustrations) et Eric Meyer (scénario). Delcourt, 232 pages (2024)


L´Affaire de la rue Transnonain. Jérôme Chantreau

L´Affaire de la rue Transnonain. Jérôme Chantreau

Lorsqu’on évoque Adolphe Thiers, on pense à sa répression sanglante de l’insurrection de la Commune de Paris en mai 1871. Or, trois décennies plus tôt, lors du massacre des civils de la rue Transnonain, perpétué par des troupes de Louis-Philippe, le politicien n’avait pas davantage tergiversé et le scandale avait été vite étouffé. Au moment du drame, le 14 avril 1834, l’ex journaliste Adolphe Thiers (alors âgé de 36 ans) vient d’être nommé ministre de l'Intérieur au sein du gouvernement du maréchal Soult. Quelques jours plus tôt, à Lyon, les Canuts se sont soulevés suite à l’arrestation et au jugement des meneurs de grève qui s’opposaient à la baisse des salaires des ouvriers tisserands. L’insurrection gagne Paris où la Chambre des pairs discute d’une loi destinée à durcir la répression contre les associations républicaines, visant en réalité les groupes politiques comme la Société des droits de l'homme. 

L’immeuble, alors situé au 12 de la rue Transnonain, a été absorbé en 1851 dans la rue Beaubourg dans le 3ème arrondissement et en porte désormais le numéro 62. A l’angle de la rue Chapon, un ultime vestige demeure : il s’agit d’une inscription dans la pierre désignant l’ancienne rue Transnonain. A cheval sur le quartier Sainte-Avoye et le quartier Saint-Martin-des-Champs, l’immeuble était emblématique du peuple parisien. Ses habitants étaient répartis hiérarchiquement par étages, entre petits bourgeois, artisans et ouvriers. Au matin du 14 avril 1834, douze d’entre eux baignaient dans leur propre sang, exécutés par les soldats du maréchal Bugeaud. L’affaire n’a jamais été totalement élucidée mais elle est restée célèbre grâce à une lithographie du caricaturiste démocrate Honoré Daumier et un manifeste de l’avocat républicain Alexandre Auguste Ledru-Rollin.

Jérôme Chantreau, lui, a choisi de nous présenter l’affaire à travers le regard des petites gens. Annette Vacher, une jeune prostituée, en devient le témoin principal. Joseph Lutz, inspecteur de la brigade des mœurs est chargé de la retrouver. C’est un personnage sombre et complexe qui s’est compromis dans une affaire de meurtres au temps de Vidocq. C’est le pion idéal du préfet Gisquet et de l’inspecteur principal Pierre-Louis Canler car il ne s’agit pas de faire la lumière sur l’enquête mais d’étayer la thèse officielle par tous les moyens possibles. Les résultats des investigations seront noyés dans un rapport comptant des milliers de pages et un procès monstre impliquant des centaines de factieux. Les jugements ne seront rendus qu’en 1836. Néanmoins, nos deux anti-héros ne sont pas des personnages si faciles à manipuler. Annette, l’insaisissable fille publique, trouve refuge chez ses nouvelles camarades féministes tandis que Joseph Lutz, coincé entre ses vieux démons et son instinct de justicier, échappe à la volonté de ses maîtres et part en vrille.

L´Affaire de la rue Transnonain est une enquête historique romancée. L’auteur interpelle parfois sont lecteur depuis notre époque contemporaine pour lui transmettre des informations supplémentaires, des détails tirées de ses pérégrinations dans les archives ou sur les lieux du drame. La proximité de son lieu de résidence facilite en effet cette sorte de pèlerinage. On sent d’ailleurs son implication dans la reconstitution des faits mais aussi dans la manière de combler les vides au travers de la fiction. Les deux protagonistes principaux,  Joseph Lutz et Annette Vacher, sont particulièrement bien campés. L’ambiance de la capitale, de ses quartiers bourgeois, de ses estaminets, de ses lupanars et de ses cloaques est tout aussi bien rendue. Jérôme Chantreau immerge son lecteur dans la réalité du 19ème siècle jusque dans son langage familier. C’est une reconstitution romanesque très réussie et j’ai eu grand plaisir à la lire. Je recommande vivement cet ouvrage aux amateurs d’essais et de romans historiques. La qualité de l’objet livre, le grammage des pages, la police d’écriture et le format pratique, doivent être également soulignés.

📚D’autres avis que le mien via Bibliosurf et Babelio

📌L´Affaire de la rue Transnonain. Jérôme Chantreau. Editions La Tribu, 468 pages (2025)


Le livre de Joan. Paul Thurin

Le livre de Joan. Paul Thurin


« L’année dernière, la septième ou la huitième du règne d’Edward II, Joan avait vu venir les pluies diluviennes qui allaient faire moisir les récoltes et renchérir le prix du grain. Quelqu’un lui avait demandé si elle l’avait lu dans les Évangiles ou dans les pages d’Isaïe. Joan avait répondu qu’elle avait écouté le vent, observé la cime des peupliers et le débit des cours d’eau. Elle avait remarqué la couleur de l’herbe, l’odeur particulière de la terre quand on la retournait et celle des murs de l’abbaye. »

Ce roman débute vers 1315-1316, sous le règne de Edward II (1307-1327), roi d'Angleterre et seigneur d'Irlande. A une décennie près, l’intrigue se situe donc au même moment que celle du Nom de la rose d’Umberto Eco. Elle nous conduit entre les murs de abbaye de Saint-Clément dans le Yorkshire. La narratrice, Helisende de Wigmore, raconte comment l’une des 40 nonnes, Joan de Leeds, s’en est échappée grâce un incroyable subterfuge et la complicité de quelques compagnes. Issue de la petite noblesse anglaise, la jeune femme est entrée dans la maison bénédictine alors qu’elle n’était qu’une enfant. Cet esprit libre et mutin a du mal à accepter la  rigueur du lieu et à respecter les règles de Saint-Benoît. C’est ainsi qu’elle décide de simuler sa mort pour s’enfuir et partir à la découverte du vaste monde. 

« La plupart des sœurs, ici, apprécient Joan pour ce qu’elle est, une nonne imprévisible. On la voit s’avancer dans le cloître alors qu’on la pensait assise dans la salle capitulaire, et vice versa. Elles admirent secrètement son aplomb. Même celles qui l’apprécient moins se rangent sous son autorité naturelle. D’autres, bien entendu, voient dans cette assurance un péché d’orgueil, le plus grave des péchés selon toute apparence. Elles pardonneraient plus facilement à une dévergondée, peut-être parce que le dévergondage est hors de leur portée.»

Ce roman s’inspire de la vraie vie de Joan de Leeds. On sait que cette moniale s’évada de Saint-Clément d’York en 1318 mais on ignore la suite de son parcours. Paul Thurin, qui écrit sous un pseudonyme, l’a découverte grâce à un article du Guardian dédié à la médiéviste Sarah Rees Jones, membre de la Royal Historical Society. 

Exploitant les blancs de l’histoire, Paul Thurin donne une dimension supplémentaire à ce roman historique en imaginant un jeu de cache-cache entre son héroïne et l’ancien constable Duns chargé de la retrouver et de la ramener à l’abbaye. Le livre se lit un peu comme un polar mais l’écrivain s’est surtout attaché à brosser le portrait d’une femme hors du commun, intelligente, espiègle et sans doute un peu libertine. Le lecteur s’y attache facilement, à l’instar des personnages qui croisent son chemin et l’aident à se cacher. La lectrice que je suis s’interroge. Le monde médiéval n’était-il donc peuplé que d’esprits charitables ? Non, bien sûr, et Joan en fera l’amère découverte. 

Je me suis demandé à plusieurs reprises pourquoi Paul Thurin n’a pas signé ce livre de son vrai nom. Souhaite-t-il conquérir un nouveau lectorat au travers de ce roman ? Peu importe finalement.  Le livre de Joan n’a pas l’envergure du Nom de la rose mais il offre un agréable moment de lecture.

Le livre de Joan. Paul Thurin. Stock, 359 pages (2025)