The Mars House. Natasha Pulley

The Mars House. Natasha Pulley


Avant de devenir réfugié climatique sur la planète Mars, January Stirling était danseur principal au Royal Ballet de Londres. Suite à une inondation majeure de la cité, il a accepté de migrer vers Tharsis, colonie terraformée de la Chine sur la planète rouge. 

La vie sur ce territoire est très dépendante de la gravité qui est un tiers inférieure à celle de la terre. Celle-ci a façonnée une société de classes inégalitaire basée sur la force physique de ses habitants. En effet, après plusieurs générations, le corps des citoyens (les Naturels) s’est adapté. Ils sont plus grands (plus de 2 mètres à l’âge adulte) que les nouveaux arrivants mais leurs os sont aussi plus fragiles. Les Earthstrongers (Terreforts) sont donc tenus de porter des armures métalliques pour s’affaiblir et éviter de blesser accidentellement (ou volontairement) les personnes naturelles. Par mesure de sécurité, les Earthstrongers sont également séparés du reste de la population et confinés dans des logements dédiés. Professionnellement, ils n’ont accès qu’à des emplois manuels et ne possèdent pas de comptes en banque. Ils sont rémunérés en puissance énergétique, ce qui leur donne accès au chauffage, à la lumière et à l’eau mais avec des rationnements drastiques. Ils sont de fait des citoyens de seconde zone et, comme de juste, ils sont l’objet de nombreux préjugés. Leur culture et leur langue (l’Anglais) sont considérés comme arriérées et vulgaires. Le Mandarin est la langue des élites. De même, la classification par genre, sans être entièrement abolie, est considérée comme grossière et primitive. Les Martiens n’utilisent plus les pronoms il ou elle, se référant à tout le monde comme Mx (au lieu de Monsieur ou Madame). Il est possible de sortir de sa condition de réfugié au prix d’une naturalisation chirurgicale dangereuse dont les séquelles peuvent être le handicap et une réduction importante de l’espérance de vie.  January Stirling la refuse obstinément. 

Une rencontre médiatisée avec le sénateur xénophobe Aubrey Gale va catapulter notre héros au cœur d’une intrigue politique complexe, impliquant un mariage arrangé, la réintroduction d’espèces animales éteintes, une méga tempête de poussière, une disparition inquiétante et peut-être un meurtre. Et comme si cela ne suffisait pas, les Terriens réclament l’aide de Tharsis pour accueillir les milliers de victimes du dérèglement climatique, conjuguée à la guerre russo-américaine qui s’intensifie en Alaska. La survie de la colonie est l’un des enjeux de ce combat politique à rebondissements. 

The Mars house est un roman étrange qui mérite une mention spéciale pour la partie dédiée à la terraformation. Celle-ci intègre à la fois des éléments objectifs (tenant compte de contraintes scientifiques) et plus fantaisistes (comme l’introduction d’animaux préhistoriques et de l’Arctique).  J’ai été un peu déroutée au début du roman par l’emploi de They à la place de He/ She pour marquer l’absence de genre des personnages mais j’ai fini par m’y faire. J’ai eu l’impression aussi de nombreuses redites, comme si l’autrice voulait s’assurer que son lecteur avait bien compris son propos. 

Mon ressentie sur ce livre aurait pu être très bon si, une fois de plus, une romance inutile n’était venue gâcher l’intrigue. Le mariage arrangé se suffisait à lui-même et il me semble qu’il n’était pas nécessaire d’y ajouter le sucre d’une bluette. C’est dommage car j’ai beaucoup apprécié la projection de problématiques contemporaines dans l’univers extra-terrestre, les questionnements sur le devenir de l’humanité, le changement climatique, l’immigration, la corruption politique, la Novlangue, la réalité augmentée et l’omniprésence des médias.

💪Ce livre est ma première participation au Challenge "Marsien" organisé par ta d loi du cine, "squatter" chez Dasola. 

📝Je suggère aux néophytes comme moi de faire un tour sur le site de l’Agence spatiale canadienne où j’ai trouvé une fiche d’identité de Mars, ainsi qu’une présentation à la fois succincte et très claire. 

📌The Mars House. Natasha Pulley. Bloomsbury, 480 pages (2024) / Orion, 469 pages (2024)

"Challenge marsien (autour de la planète Mars) - 2ème édition, lancé par Ta d loi du cine sur le blog de dasola, jusqu'au 31 mars 2025"

Les Jeux Olympiques de littérature. Louis Chevaillier

Les Jeux Olympiques de littérature. Louis Chevaillier


 « Quoi ? Des concours d’art aux Jeux olympiques ? Le néophyte a de quoi être surpris. Et pourtant, ce fut essentiel pour le baron Pierre de Coubertin d’associer écrivains et artistes aux Jeux olympiques et de les convertir à sa nouvelle religion du sport. Il s’inspirait en cela de l’Antiquité, quand les joutes musicales et littéraires faisaient partie des trêves sacrées : il reste nombre de textes composés en l’honneur des athlètes et des dieux. »

Cent ans après les précédents Jeux olympiques de Paris, et moins de 60 jours avant le début des compétitions, je ne peux pas nier qu’il s’agit ici d’une lecture opportuniste. Quand même, j’ignorais que les premiers J.O modernes comptaient des épreuves artistiques comme la musique, la peinture, l’architecture, la sculpture et la littérature. Ce "pentathlon des muses" devait rendre hommage au sport et à ses représentants. Apparemment Pierre de Coubertin y tenait beaucoup et ces disciplines ont été maintenues jusqu’en 1948 en dépit de nombreux bémols. 

« Mais l’épreuve fut remportée par un illustre inconnu, un certain Géo-Charles, adoubé par Blaise Cendrars. Dès 1928, le lauréat désavouait l’objet de son admiration poétique, regrettant que les Jeux olympiques ne constituent pas « le grand geste universel, populaire et moral qu’il croyait ». Ce regret traverse aussi ce livre. »

J’espérais découvrir, à travers l’ouvrage de Louis Chevaillier, moultes anecdotes érudites et amusantes. Honnêtement, ce fût le cas, même si ce livre m’est rapidement tombé des mains. J’ai mis du temps à en comprendre la raison car l’auteur a fait des recherches très soignées. Il a visité le musée des JO à Lausanne, exhumé de nombreux documents des archives nationales et traqué les manuscrits perdus sur Internet. En dépit de ses efforts, il y avait relativement peu de matière pour traiter le cœur de son sujet, à savoir les épreuves littéraires de 1924. Pour ma part, j’ai fini par le perdre de vue. 

« Et un mur blanc où est écrite la devise olympique : Citius, Altius, Fortius (plus vite, plus haut, plus fort). Elle fut forgée par le père dominicain Henri Didon, un adepte de cross-country et un ami du baron, qui l’imagina à l’occasion de championnats organisés au collège Albert-le-Grand d’Arcueil dont il était le prieur. Elle apparaît dès 1894 dans le premier bulletin du mouvement olympique. C’est un idéal de dépassement de soi, préféré à la quête de la seule victoire. Elle a remplacé dans l’esprit collectif une devise plus ancienne, latine : mens sana in corpore sano (un esprit sain dans un corps sain), qui a traversé les siècles avant d’être ainsi détrônée. Pour commencer cette promenade, on pourrait débuter par raconter son histoire à elle. »

Je comprends parfaitement l’intérêt de l’élargir à l’histoire des JO modernes depuis 1896. Cela n’était pas pour me déplaire d’ailleurs. En revanche, les longues digressions sur les protagonistes et la présentation thématique (les chapitres portent les noms des différentes disciplines sportives) obligeant à des d’allers-retours temporels, m’ont donné la sensation d’un récit un peu brouillon. Pour moi, c’était trop. Je me suis perdue dans le flot d’informations et de citations. C’est dommage car cet essai a des nombreuses qualités et captivera sans doute des lecteurs plus attentifs que moi. 

📌Les Jeux Olympiques de littérature, Paris 1924. Louis Chevaillier. Grasset, 272 pages (2024)


A la lisière du monde. Ronald Lavallée

A la lisière du monde. Ronald Lavallée


A la veille de la première guerre mondiale, Matthew Callwood, fils d’un magistrat canadien, s’engage dans la police pour servir la couronne britannique mais surtout pour fuir une déception amoureuse. Il part pour une mission de deux ans dans le Grand Nord. Or, si son éducation bourgeoise lui a donné des principes moraux stricts et l’assurance d’être né pour commander, rien dans sa vie douillette de privilégié ne l’a préparé à la rusticité du lieu, la rudesse des hommes et la rigueur du climat. 

Callwood comprend très vite que son prédécesseur, un certain Suchenko, s’est contenté de végéter dans l’oisiveté en attendant la fin de son service. Le bonhomme est cynique. Il n’aime ni les Britanniques, ni les Français Canadiens, ni les peuples autochtones… et a renoncé à poursuivre les trafiquants d’alcool. A l’instar d’Harvey, son second, Suchenko a passé la majeure partie de son temps chez Fran, une prostituée au grand cœur. La capitaine Callwood n’a bien sûr pas du tout la même vision de sa mission. 

Lassé d’attendre que le temps passe au poste de commandement (en fait, une vieille cahute sans confort), le jeune capitaine décide de traquer Moïse Corneau, la légende locale. L’homme aurait assassiné sa femme et son bébé avant de disparaître dans la nature. Depuis, son Aura hante les lieux. Tous les crimes non élucidés lui sont imputés et il fait figure de père fouettard dont on menace les enfants désobéissants. Callwood, lui, voit dans cette aventure, l’occasion de se distinguer et de rentrer chez lui avec une belle promotion. 

Je découvre Ronald Lavallée à travers ce palpitant roman d’apprentissage. Les personnages sont crédibles dans leur ambivalence, se montrant capable du meilleur comme du pire. Néanmoins, c’est bien du héros, Matthew Callwood, dont on s’entiche le plus facilement. L’homme est jeune, idéaliste et fougueux mais aussi entêté jusqu’à la folie. Son récit m’a ballotée d’un sentiment à l’autre, oscillant entre empathie, indignation et effroi. Et j’ai tourné les pages de ce livre sans même m’en rende compte ! C'est un gros coup de cœur. 

📚Un autre avis que le mien chez Sacha

📝Sur le même thème : Une saison pour les ombres Une saison pour les ombres de R.J. Ellory

📌A la lisière du monde. Ronald Lavallée. Presses de la Cité, 368 pages (2024) / Tous des loups. Editions Fides, 328 pages (2022)

Une odyssée du Grand Nord. Jack London

Une odyssée du Grand Nord. Jack London

La collection folio à 2/3 euros permet d’accéder, par la lorgnette, à des auteurs classiques et contemporains. Il s’agit de roman courts, de nouvelles et/ou de textes méconnus. L’opus que j’ai choisi aujourd’hui propose justement deux nouvelles de Jack London extraites du tome 1 de Romans, récits et nouvelles dans la Bibliothèque de la Pléiade. En version originale, elles sont parues dans des magazines avant d’être réunies en avril 1900 dans un recueil intitulé The Son of the Wolf (Le fils du loup). 

La premier texte, The White Silence (Le Silence blanc) a été publié en février 1899 dans le mensuel Overland Monthly. Il met en scène un trio de personnages, Malemute Kid, Mason et son épouse indienne Ruth, confrontés à la dure réalité de la nature sauvage. Voyageant en traîneau, sur les pistes du Grand Nord Canadien, ils espèrent rejoindre une zone habitée avant le printemps. Malheureusement pour eux un arbre s’écroule et blesse mortellement Mason. Ses compagnons devront l’abandonner sur-place s’ils veulent survivre. Cette nouvelle ne fait pas qu’évoquer l’univers des trappeurs et des chercheurs d’or, il est aussi question des rapports humains. Jack London nous parle ici de la solidarité entre les hommes, des rapports entre autochtones et migrants mais aussi de la condition féminine.

Le second texte, An Odyssey of the North (Une odyssée du Grand Nord) a d’abord été publié en janvier 1900 dans le mensuel The Atlantic. On y retrouve Malemute Kid mais il n’y joue pas le premier rôle et se contente en quelque sorte de celui de passeur d’histoires. Le héros ici est un chef indien appelé Naass. Il raconte comment sa promise, Unga, a été enlevée par un aventurier d’origine scandinave, Axel Gunderson, le jour de son mariage. Cette union était essentielle pour garantir la paix au sein de son peuple et Naas a payé une forte dot pour la conclure. Aussi, le chef d’Akatan se décide-t-il à partir à la recherche d’Unga. Cette quête va le conduire, sur terre et sur mer, jusqu’au Japon et en Sibérie. Et pendant que les fugitifs font fortune, Naas vit à la limite de la misère mais sans jamais abandonner la course. Il lui faudra de longues années avant de retrouver Unga à Dawson au Yukon.  

J’ai adoré ce bref périple littéraire à travers le Grand Nord Canadien. Jack London décrit très bien les conditions de vie difficiles, le froid, la nature cruelle, etc. C’est un univers particulier, paradoxalement confiné dans les grands espaces puisqu’il s’agit de huis clos ne réunissant que quelques personnages à chaque fois. Dans la seconde nouvelle, les hommes écoutent l’histoire qu’il leur est contée, calfeutrés dans une cabane, autour d’un feu réconfortant. Dans la première, le silence crée une atmosphère ouatée, presque étouffante en dépit de la neige et de la glace omniprésentes. C’est le génie de Jack London de créer ces univers en quelques touches précises. Cela donne envie de se frotter au reste de son œuvre.

Ces deux nouvelles sont également publiées dans Le fils du loup dans l’édition jeunesse de Gallimard. Le recueil figure dans la liste des titres recommandés par le Ministère de l’Education Nationale pour les élèves de 5ème (dès 12 ans donc).

💪Pour plus d'informations sur l'œuvre de l'écrivain américain, voir le bilan du challenge Jack London organisé par Claudialucia.  

📌Une odyssée du Grand Nord précédé de Le Silence blanc. Jack London, traduit par François Specq. Folio, 112 pages (2024)



Châtiment. Percival Everett

Châtiment. Percival Everett


 « Money, dans le Mississippi, ressemble exactement à ce que son nom évoque. Baptisée dans cette double tradition, tenace dans le Sud, d’ironie mêlée de nescience, la ville porte un nom teinté de tristesse, indice d’une ignorance avouée qu’on est bien obligé d’intégrer, puisque, regardons les choses en face, on ne s’en débarrassera pas.»

Son nom est improbable, pourtant la ville de Money dans le Mississippi existe vraiment. En 1955, soit quelques décennies avant le début de l’intrigue de ce roman, la bourgade sudiste a été le théâtre d’un énième lynchage raciste. Le jeune Emmett Till, 14 ans, a été torturé sur le seul témoignage d’une femme blanche l’accusant de l’avoir insultée et d’avoir eu des gestes déplacés, en l’occurrence de lui avoir enlacé la taille. Elle a menti, mais peu importe, cela était suffisant à l’époque pour assassiner un adolescent. Les responsables n’ont bien-sûr jamais été arrêtés ni condamnés. Percival Everett s’est emparé de cette histoire bien réelle pour la tourner en un polar parodique et déjanté. Dans un jeu d’inversement des préjugés, les protagonistes blancs de ce roman sont tous des "rednecks" (péquenauds) abrutis, racistes et violents. Si on est loin du politiquement correct, il en résulte des dialogues absolument jubilatoires. Si on ajoute à cela les scènes très visuelles où des hordes d’hommes, qui ressemblent fort à des revenants créent l’apocalypse, on imagine déjà une adaptation cinématographique. 

Châtiment débute pourtant comme un polar classique. Deux hommes blancs, habitants de Money, sont sauvagement assassinés au sein même de leur domicile sans que les membres de leurs familles n’aient rien remarqué. Dans les deux cas, la police découvre le cadavre d’un homme noir inconnu sur la scène de crime. Il tient fermement les bijoux de famille de son adversaire dans sa main. Les types se sont-ils entretués ou faut-il chercher un autre larron ? En fait, le corps de l’Afro-Américain disparait de la morgue après l’assassinat de Wheat Bryant pour réapparaître sur le lieu du crime de J. J. Milam (J.J. pour 2 fois Junior) ! Comment un macchabée peut-il se déplacer tout seul ? Le shérif et ses adjoints sont dépassés. Ils seront bientôt épaulés par deux flic du MBI, le bureau d’investigation du Mississippi, et d’une agente du FBI. Ces trois nouveaux venus ne correspondant pas à l’idéal caucasien du coin, ils ne passent pas inaperçus dans cette bourgade d’arriérés où le du Ku Klux Klan prétend encore brûler des croix (un peu de guingois puisqu’ils ne sont pas fichus de travailler correctement). 

Si Percival Everett a opté pour la fiction et l’humour, son livre n’en est pas moins un pamphlet virulent contre le racisme et les violences policières aux Etats-Unis. L’un des chapitres est une succession de noms de martyrs entachant l’histoire de la démocratie américaine. On rit beaucoup mais on grince aussi des dents. 

📌Châtiment. Percival Everett, traduit par Anne-Laure Tissut. Actes Sud, 368 pages (2024)


Juste une mère. Roy Jacobsen

 

Juste une mère. Roy Jacobsen

Quelques années après la seconde guerre mondiale, une famille de pêcheurs, les Barrøy tentent de survivre sur l’île qui porte leur nom et dont ils sont désormais les seuls habitants. Ils sont une quinzaine en comptant les beaux-frères, belles-sœurs, oncles, tantes, cousins et cousines. 

Située au large de la côte du Helgeland, le district le plus au sud de la Norvège du Nord, l’île n’est pas un lieu très hospitalier. Le climat et l’environnement sont rudes. Il n’y a ni eau courante ni électricité. Les hommes de la famille passent leur temps en mer, laissant aux femmes le soin de s’occuper des enfants en bas âge et des animaux. Les adolescents, quant à eux, sont envoyés en Internat sur les îles Lofofen, voire à Trondheim ou à Oslo pour les plus doués, même si les garçons ont tendance à délaisser les études pour la pêche. 

La guerre a laissé de nombreuses séquelles dans la région : des rancœurs et des bâtards. Ingrid, mère courage, se débat dans ce contexte si particulier pour élever Kaja, sa fille. Elle l’a eu avec un fugitif russe qu’elle a caché quelques temps pendant la guerre et aujourd’hui disparu dans le vaste monde. Mais cette histoire là constitue l’intrigue des précédents volets (Les invisibles, Mer blanche et Les yeux du Rigel).

Juste une mère raconte comment Ingrid Barrøy, l’héroïne, devient la tutrice puis la mère adoptive de Mattis/ Mathias. Il est officiellement le fils d’Olavia et Johannes Hartvigsen mais les gens du coin soupçonnent qu’il est plutôt le rejeton illégitime d’un officier allemand. Sa mère naturelle disparait un beau jour. Si on en croit les rumeurs, Olavia serait partie retrouver son amour de jeunesse en Allemagne. Elle est suivie de peu par le vieux Johannes, dont on ne retrouve que le bateau au large de la côte. Mathias en hérite et sa revente lui rapporte un petit pécule qu’Ingrid va devoir protéger bec et ongles. La vie reprend ensuite son cours naturel avec son lot de petites joies et de soucis… jusqu’au drame qui va bouleverser la vie d’Ingrid et de ses enfants.  

J’ai eu un peu de mal au départ à m’y retrouver dans la multitude des personnages dont il n’est pas indiqué spontanément le lien de parenté ou le rapport avec la famille. Par ailleurs, l’écriture de Roy Jacobsen est à l’image des paysage abrupts et des protagonistes taiseux : il utilise des phrases sèches et essentiellement factuelles. Pour autant, on ne peut pas dire qu’il n’y a pas d’amour au sein du clan familial. Les adultes posent un regard à la fois tendre et un peu distant sur leur progéniture. La marmaille, elle, s’égaie avec bonheur sur cette terre sauvage. 

Par de nombreux aspects, ce roman m’a rappelé la Trilogie de Tora d’Herbjørg Wassmo. L’atmosphère est moins pesante et les protagonistes sont moins torturés mais on retrouve le fond historique de l’après-guerre, le contexte de mer nourricière et de l’activité de la pêche alliés à la rudesse des gens du nord de la Norvège. Cela m’a pris un peu de temps pour entrer dans le roman parce qu’il aurait fallu lire les volets précédents. Mais, une fois que j’ai pris mes repères et apprivoisé le style de l’auteur, je n’ai pas boudé mon plaisir. 

💪Parce que la vie insulaire et la pêche prennent indirectement beaucoup de place dans l’intrigue de se roman, cette lecture s’inscrit dans les challenges de lecture organisés par Fanja et Ingannmic, le Book Trip en mer et Lire le monde ouvrier et les mondes du travail

📌Juste une mère. Roy Jacobsen, traduit par Alain Gnaedig. Gallimard, 304 pages (2024)

Book Trip en mer / Lire le monde du travail


La tempête que nous avons déchaînée. Vanessa Chan

 

La tempête que nous avons déchaînée. Vanessa Chan

Dans une note adressée à ses lecteurs, l’autrice évoque une anecdote historique incroyable. Pendant la seconde guerre mondiale, un contingent de soldats japonais dotés de bicyclettes a participé à l’invasion de la Malaisie en passant par la Thaïlande. Leur vitesse de déplacement leur a permis de prendre les forces alliées par surprise, en dépit de la lourde charge que représentait le poids de leurs rations d’eau et de nourriture. La même tactique avait été utilisée lors de l’invasion de la Chine en 1937 avec une troupe de 50 000 fantassins à vélos. La suite n’est pas très drôle du tout et on sait bien aujourd’hui quelles ont été les conditions de l’occupation japonaise dont l’embrigadement forcé des populations locales dans les camps de travail et l’exploitation des femmes dans les maisons de réconfort sont les aspects les plus connus.  

Le roman de Vanessa Chan se focalise sur le destin d’une famille eurasienne, les Alcantara, sous la domination des Britanniques puis pendant l’occupation japonaise. Les chapitres alternent entre les deux périodes pour mettre en avant les sentiments de culpabilité de chaque membre de la famille. Cecily, la mère, s’est laissée séduire par la promesse d’une « Asie aux Asiatiques », leitmotiv de la propagande nippone pour s’assurer le soutien des autochtones. Dès 1935, la mère de famille espionne son mari, Gordon, qui travaille pour les Anglais. Cette activité lui apporte le frisson salutaire dont sa vie domestique est totalement dépourvue. Son contact, le séduisant général Fuijwara, se présente sous l’identité de Bingley Chan, un commerçant de Hong Kong. Jujube, sa fille aînée, travaille dans un salon de thé où elle se lie d’amitié avec un client japonais. Lorsque son frère Abel disparait soudainement, puis sa sœur cadette, Jasmin, la jeune fille se sent responsable. Gordon, le père, est réquisitionné dans un atelier de fonderie. Il ne parvient plus à nourrir correctement sa famille ni à soutenir les cadences imposées. 

A travers ce roman déchirant, Vanessa Chan se fait le porte-parole des victimes de la seconde guerre mondiale. Ses grands-parents dit-elle avaient fait le choix de la vie. Celui-ci impliquait le silence à défaut de l’oubli. Il y a une grande force évocatrice dans son récit, les fortes chaleurs et la moiteur du climat qui alanguissent les corps comme les esprits, puis le déchaînement de la mousson au plus fort de la guerre. La campagne de Malaisie a débuté le 8 décembre 1941, après minuit (heure locale), soit avant l'attaque de Pearl Harbor. Les troupes impériales japonaises ont contraint les forces britanniques à se retirer vers Singapour en janvier 1942 puis à abandonner la péninsule malaise en février. Elle est restée aux mains des Japonais jusqu’en 1945, entraînant la population dans une guerre extrêmement brutale. 

Ce roman n’a peut-être pas la puissance narrative de La traversée des sangliers de Zhang Guixing mais il est plus fluide et plus intelligible.

💪J’ai lu ce roman dans le cadre du Challenge Littératures d’Asie du Sud-Est organisé par Sunalee.

📌La tempête que nous avons déchaînée. Vanessa Chan. Haper Collins, 389 pages (2024)

Littératures d'Asie du Sud-Est


Le dictateur et le dragon de mousse. Tillon & Fréwé

 Le dictateur et le dragon de mousse. Tillon & Fréwé

Le 14 janvier 1978, la célèbre actrice Sud-Coréenne Choi Eun-hee disparait subitement alors qu’elle avait rendez-vous avec un mystérieux producteur de cinéma à Hong Kong. Son ex-mari, le réalisateur Shin Sang-ok se rend sur-place pour tenter de la retrouver. Il est attendu de pied ferme par la police qui soupçonne son implication dans cette affaire. Peu de temps après son arrivée dans la cité état, il disparaît à son tour. Les deux époux réapparaîtront en 1986 à l’ambassade américaine de Vienne où ils demandent l’asile politique après une course poursuite digne des meilleurs James Bond. Que s’est-il passé ? Où étaient ils pendant tout ce temps ? L’intrigue de ce roman graphique est inspirée de la véritable histoire de ce couple, qui aurait été kidnappé sur ordre de Kim Jong-il pour servir le régime de Pyongyang.


Le dictateur et le dragon de mousse. Tillon & Fréwé P16-17


Le titre de cet album, Le dictateur et le dragon de mousse, est une référence aux films d’arts martiaux made in Hong Kong et au penchant du dictateur Nord-coréen pour les films de monstres à l’esprit un peu naïf. Cette histoire incroyable permet aux auteurs de rendre un bel hommage à l’industrie cinématographique asiatique. Ils nous conduisent notamment sur le tournage de L’enfer des armes de Tsui Hark et dans les studios de cinéma des Shaw Brothers. Je ne suis pas une grande connaisseuse en la matière mais j’ai apprécié le fait de baigner dans cet univers particulier. 


Le dictateur et le dragon de mousse. Tillon & Fréwé. P42-43


Il y a un livret de quelques pages à la fin de l’album qui apporte quelques lumières sur le film de propagande nord-coréen mais aussi les différentes spéculations concernant l’exil forcé ou non de Choi Eun-hee et Shin Sang-ok. Certaines théories viennent en effet contredire un peu l’enchaînement des faits présentés dans ce roman graphique. Shin Sang-ok a-t-il été enlevé ou a-t-il rejoint volontairement son ex-femme (dont il était toujours amoureux) ? S’est-il senti piégé dans une vie qu’il n’avait pas imaginé si contrôlée ? Ou a-t-il été contraint par l’enfermement et la rééducation comme il le prétend ? Nous ne le saurons peut-être jamais et Fabien Tillon a choisi de s’appuyer sur la version officielle pour écrire son scénario.  Les dessins de Fréwé (Frédérique Rich de son vrai nom) rendent aussi hommage à l’esthétique visuelle désuète du cinéma des années 70-80, à travers un trait classique et des couleurs franches. 

📝 Découvrir l'Asie à travers la BD ici

📌Le dictateur et le dragon de mousse. Fabien Tillon (Scénario) & Fréwé (Dessin). La Boîte à Bulles, 144 pages (2024)


Louison et Monsieur Molière. Marie-Christine Helgerson

Louison et Monsieur Molière. Marie-Christine Helgerson


Dans Le malade imaginaire, Louison est la fille cadette d'Argan et la sœur d'Angélique. Selon les différentes versions de la pièce de théâtre, elle apparait dans la scène VIII ou la scène XI du deuxième acte. Or, Marie-Christine Helgerson a découvert par l’intermédiaire de son universitaire de mari qu’il existait bien une jeune actrice nommée Louison Beauval dans la troupe du Palais Royal. Elle a décidé de s’en inspirer et de crée son homonyme, une fillette d’une dizaine d’années. 

« Louison, c’est moi. Et je vais vous raconter comment cette petite bête cachée sous la table est devenue une actrice de M. Molière. Tout a débuté quelques mois plus tôt par une lettre qui est arrivée chez nous à Lyon. (…) Accompagnant la lettre, papa et maman ont reçu un contrat pour entrer dans le théâtre du Palais-Royal. Un rôle était déjà prévu pour chacun d’eux dans une nouvelle comédie. La première représentation serait le 23 novembre. Cette annonce soudaine provoque une grande pagaille chez nous. Brusquement, il faut tout déménager, tout changer dans notre vie. Les parents vont quitter le théâtre Patephin où ils sont tous les deux acteurs. Et moi, je n’aurai plus mes promenades sur la place Bellecour avec Frosine, ma gouvernante, où on se dit bonjour entre filles et garçons avec un signe de la main. Je suis très inquiète. »

Le roman débute en 1670. Louison doit quitter Lyon pour suivre ses parents à Paris où ils rejoindront la troupe du roi au Palais Royal. Entre deux répétitions du Bourgeois gentilhomme, Monsieur Molière vient souper chez eux. C’est ainsi que notre jeune héroïne fait la connaissance du maître et se débrouille pour s’en faire remarquer. Elle ignore à ce moment-là qu’il lui écrira une scène complète et qu’elle jouera à ses côtés dans sa dernière comédie.

Louison a toujours rêvé d’embrasser la profession de ses parents. Sa mère pense qu’elle est trop insignifiante et son père ne s’oppose guère à sa talentueuse épouse. Louison trouve une consolation dans les bras de Frosine, sa gouvernante. Elle accepte d’étudier aux Ursulines pour apprendre à lire et à écrire, un atout supplémentaire pour devenir comédienne. Elle doit néanmoins cacher aux religieuses le véritable métier de ses parents ainsi que ses propres ambitions. On n’accepte pas les saltimbanques dans les écoles catholiques. Lorsque les sœurs découvrent la vérité, Louison est renvoyée manu militari. Peu importe ! Elle en sait assez pour lire une pièce de théâtre ! 

Ce roman, qui est fort apprécié des enseignants, s’adresse aux enfants à partir de 10 ans. Il permet d’aborder l’œuvre et la vie de Molière à travers les yeux d’une héroïne à laquelle les jeunes lecteurs peuvent s’identifier. Pour ma part, j’ai eu beaucoup de plaisir à le lire. 

📌Louison et Monsieur Molière. Marie-Christine Helgerson. Flammarion Jeunesse, 128 pages (2001)


Le bureau d'éclaircissement des destins. Gaëlle Nohant

Le bureau d'éclaircissement des destins. Gaëlle Nohant


Je ne connaissais pas du tout l’existence des Archives d’Arolsen avant d’ouvrir ce roman. Huit décennies après la seconde guerre mondiale, ce centre de documentation et d’information sur les victimes du nazisme reçoit chaque année plusieurs milliers de requêtes de leurs descendants. Ironie perverse de l’Histoire, ses locaux sont implantés sur le site de l’ancienne ville de garnison hessoise de Bad Arolsen, lieu de résidence du prince Josias de Waldeck-Pyrmont, membre du parti nazi et haut responsable du camp de Buchenwald. L’autrice nous apprend, par ailleurs, que la gestion de l’organisme, d’abord placée sous l’égide de la Haute Commission Alliée et de la Croix Rouge, a été mise à mal par les contraintes financières, le déni d’une partie du peuple allemand et les conséquences de la guerre froide.

L’héroïne de ce roman est une expatriée française, Irène Meyer, divorcée d’un Allemand et mère d’un jeune homme appelé Hanno. Elle est archiviste. En 2016, elle se voit attribuer une mission supplémentaire, à savoir restituer à leurs propriétaires légitimes ou à leurs héritiers, les objets trouvés dans les camps de concentration et conservés depuis les placards du centre de recherche. La tâche est aussi difficile qu’il y parait. Les indices sont rares et il faut les exhumer des centaines de milliers de fichiers qui nécessitent parfois l’utilisation de la phonétique. Un petit pierrot en tissu la conduit sur la piste de Lazar Engelmann, un menuisier tchèque rescapé de Treblinka. Un médaillon, restitué par les parents d’une ex gardienne de camp, va lui permettre de retrouver la trace d’un enfant enlevé à ses parents polonais dans le cadre du Lebensborn (la germanisation des orphelins). Un mouchoir brodé par des prisonnières lui est transmis par une survivante des Kaninchen de Ravensbrück (littéralement les lapins de Ravensbrück, c'est à dire les victimes des expérimentations médicales). Irène mène toutes ces quêtes de front alors que l’une d’entre elles la touche personnellement. Elle a été sollicitée par les parents d’Eva Volmann, une rescapée d’Auschwitz qui avait choisi de rester en Allemagne et de travailler pour l’International Tracing Service. Irène entretenait avec elle une relation amicale pudique mais sincère. Ses recherches la confrontent à toutes les horreurs de la persécution nazie. Elle n’hésite pourtant pas à pister des fantômes jusque sur les sites des camps de concentration. Elle ira à Varsovie mais aussi à Paris et Berlin pour rencontrer leurs familles, dont certains ignorent jusqu’à leur ascendance juive. 

Ecrire une fiction sur les crimes de guerre et la Shoah est un exercice difficile. Je trouve que Gaëlle Nohant ne s’en sort pas mal. Je me serais sans doute bien passée de la romance entre Irène et l'un de ses contacts mais elle arrive assez tardivement dans l’intrigue pour ne pas m’agacer outre mesure. Les victimes sont presque toutes exemplaires voire héroïques et leurs descendants n’inspirent que de l’empathie. Je comprends ce choix de l’autrice car l’intrigue est trop pesante et pose suffisamment de questions. Il n’est pas besoin d’en rajouter une couche avec des gens antipathiques ou des causes discutables. Pour moi, c’est le travers nécessaire du romanesque par rapport à la vraie vie. 

📚Lecture commune avec Sunalee, Fabienne et Keisha. Et aussi les avis de SandrineAthalie et Eimelle qui ont lu le livre avant nous.

📌Le bureau d'éclaircissement des destins. Gaëlle Nohant. Le livre de Poche, 432 pages (2024)


Le convoi. Beata Umubyeyi Mairesse

Le convoi. Beata Umubyeyi Mairesse


 Le 18 juin 1994, l’autrice (alors âgée de 15 ans) et sa mère réussissent à quitter le Rwanda et à échapper aux génocidaires Hutus grâce à l’intervention de l’ONG suisse Terre des hommes. Le convoi n’était autorisé à prendre en charge que les enfants de moins de 12 ans et elles ont dû se cacher au fond du camion pendant plusieurs heures avant de passer la frontière du Burundi. Partis d’un orphelinat de Butare (renommé Huye depuis 2006), la seconde ville du Rwanda, les humanitaires ont sauvé, en quelques voyages, plusieurs centaines de petits Rwandais. Il y avait parmi eux de jeunes Tutsis, victimes du génocide, et des Hutus, orphelins de guerre. 

Beata Umubyeyi Mairesse n’a qu’un souvenir parcellaire de cette tragique épopée. Au moment de devenir mère à son tour, elle ressent le besoin de combler les vides et de se réapproprier son histoire. Elle sait qu’il existe une vidéo de la BBC où on la voit traverser la frontière, ainsi que des photos des différents convois prises par des photographes indépendants. Elle en obtient d’abord quatre, sur lesquelles elle ne se reconnait pas et les conservent plusieurs années dans son ordinateur. Elle prend ensuite conscience que ces images appartiennent à la mémoire collective mais surtout à ceux qui y figurent. C’est ainsi que débute sa quête. Il lui faudra 15 ans d’enquête pour réunir les documents qui lui permettront d’écrire ce livre et autant de questionnements. 

Beata Umubyeyi Mairesse rencontre de nombreux témoins des convois, rescapés, personnels associatifs, journalistes, archivistes… La question des archives va devenir centrale dans la réflexion de l’autrice, sur la difficulté d’y accéder, sur l’interprétation qui en a été faite. A qui appartiennent ces documents ? Le droit d’auteur prime -t-il sur le droit à l’image ? Certaines légendes, sous les photos, sont erronées au point de modifier le sens de l’histoire. Les faits ont été interprétés par le prisme de la pensée occidentale. N’est-il pas légitime pour les rescapés que se réapproprier leur histoire, les documents sur lesquels ils figurent ? C’est au Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), dont le mandat s’est achevé le 31 décembre 2015, qu’une bonne partie des archives ont été conservées, provenant de tous les ministères, mais aussi d’entreprises privées, de partis politiques, d’associations, etc. 

Trente ans après le génocide, la bataille des rescapés semble commencer à porter ses fruits. Le 2 avril 2024, par exemple, l’Human Rights Watch a annoncé la publication d’une série d’archives. Il s'agit du fond Alison Des Forges.

💪Lecture dans le cadre du challenge Cent jours au Pays des mille collines, organisé par Livr’Escapades.

📌Le convoi. Beata Umubyeyi Mairesse. Flammarion, 336 pages (2024)

Cent jours au Pays des mille collines


La route. Manu Larcenet

La route. Manu Larcenet


Une adaptation de Cormac McCarthy par Manu Larcenet ne pouvait pas me laisser indifférente. La route est un chef d’œuvre de la fiction apocalyptique, un univers dont le romancier comme le dessinateur n’étaient pas familiers. Pour ma part, je ne connaissais que le Cormac McCarthy du Far West et des grands espaces (Méridien de sang, La Trilogie des confins...). Je n’ai pas gardé un souvenir assez prégnant du film de John Hillcoat et je n’ai pas lu le roman éponyme (Edition de l’Olivier, 2008). En ce qui concerne Manu Larcenet, j’en était restée aux dessins pétillants et aux personnages enfantins du Combat ordinaire et de Retour à la terre


La route. Manu Larcenet. P26-27


La route s’inscrit toujours dans le territoire mais c’est un espace post-industriel où la nature est défigurée. Exit la couleur sur les planches et les traits ronds des protagonistes. Dans cet album, le dessinateur a utilisé la technique des gris colorés, découverte lors de ses années d’étude à l'école Olivier-de-Serres. Il en résulte des planches très sombres où se superposent une quinzaine de nuances de gris. Le trait est acéré. Les paysages ne sont que ruines, brouillard et désolation. 


La route. Manu Larcenet. p50

La route est jonchée de morts abandonnés par des cannibales qui se déplacent en hordes, à l’instar des membres du gang de motards dans Mad Max. Les tas de cadavres nus qui s’amoncellent dans les villes désertées ne sont pas sans rappeler une autre époque d’obscurantisme bien réelle celle-ci. Les corps des vivants ne sont pas en meilleur état. L’homme et son fils, les héros du roman graphique dont on ne connaître jamais les noms, sont émaciés jusqu’à l’insupportable, leurs visages sont marqués par la fatigue. Les personnages s’économisent au point d’être taiseux, leur unique but étant de survivre. Certaines planches ne comportent aucune bulle. Bref, l’album sue le désespoir par tous les ses pores de papier. C’est désespérant et magistral. Du grand art !


La route. Manu Larcenet P72

📌La route. Manu Larcenet (Scénario, Dessin) d’après Cormac McCarthy. Dargaud, 160 pages (2024)