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Cette belle vie qui nous attend. Thierry Maricourt

Cette belle vie qui nous attend. Thierry Maricourt


J’ai trouvé cet opus dans le rayon polars de ma librairie favorite mais je sais maintenant qu’il y avait atterri par hasard. Si j’avais lu la quatrième de couverture en entier, j’aurais compris qu’il s’agit d’un récit postapocalyptique destiné à dénoncer nos multiples dérives. Je l’ai embarqué parce que l’auteur a vécu à Amiens et que l’intrigue se déroule dans cette ville. 

Lorsque j’ai commencé ma lecture, je ne m’attendais pas du tout à un récit hallucinatoire. C’est un univers cauchemardesque qui nous est décrit, peuplé d’êtres humains fantomatiques  et rongés par la maladie. La ville que je connais aujourd’hui a disparu sans qu’on ne sache exactement quand ni pourquoi. Le narrateur, père d’un garçon de 10 ans, se laisse entrainer par sa nouvelle compagne dans les méandres de la cité ravagée. Ils sont invités à se joindre à une ronde d’individus promettant un avenir radieux illusoire sur les décombres du monde ancien. 

C’est un roman étrange et malaisant dont je comprends et respecte les intentions mais que je n’ai pas lu avec plaisir. Le livre est très court puisqu’il ne compte qu’une soixante de pages. Il invite néanmoins à un décryptage et à une réflexion plus dense. 

💪C’est une ultime participation au challenge objectif SF organisé par Sandrine et ma première proposition pour le challenge des Gravillons sur le blog de La Petite Liste . 

📌Cette belle vie qui nous attend. Thierry Maricourt. Editions Ginkgo, 64 pages (2025)

Gravillons +objectif SF 2025
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Un Noël au manoir. Anne Perry

Un Noël au manoir. Anne Perry


Les amateurs de romans policiers historiques connaissent tous Anne Perry et ses personnages récurrents parmi lesquels William Monk, Charlotte Ellison et Thomas Pitt. La romancière est également l’autrice d’une série de nouvelles policières de Noël. La plupart sont des "spin-off". Ces épisodes dérivés mettent en scène des personnages secondaires apparus dans les autres séries se déroulant à l’ère victorienne. 

Les héros d’Un Noël au manoir sont Lady Vespasia Cumming-Gould, la tante de Charlotte Ellison-Pitt. Elle est accompagnée de son second époux, Victor Narraway, ancien chef des services de renseignements généraux de Londres. Le couple a été convié au manoir des Cavendish où ils arrivent quelques jours avant le Réveillon. Lady Vespasia sait que son mari a accepté l’invitation à contre cœur et qu’il ne lui a pas divulgué la véritable raison de ce séjour impromptu. Les autres invités des Cavendish leurs sont presque tous inconnus et l’ambiance s’avère rapidement délétère, d’autant que Lady Vespasia doit sans cesse contrer les commentaires désobligeants de son hôtesse. Néanmoins, il y a parmi les convives, un jeune couple fascinant qui attire l’attention de notre héroïne. Ils s’agit de James et Iris Watson-Watt. Victor, lui, semble ailleurs, comme déconnecté de son épouse adorée et de la réalité du moment. Lady Vespasia connait assez son époux pour remettre les explications à plus tard. Mais un drame va obliger nos deux héros à communiquer et à échanger leurs informations au risque de se mettre mutuellement en danger.

Je  me suis demandée pourquoi cet opus, publié en Angleterre en 2019, était resté inédit en France jusqu’à ce jour sachant que les 20 autres tomes de la série avaient tous été traduits (y compris les derniers : Le Corbeau de Noël, Un Noël à Eaton Square, La Fiancée de Noël et Un Noël à la campagne). Je n’ai pas lu les autres volets mais celui-ci ne m’a pas entièrement convaincue. C’est une lecture certes agréable mais je lui trouve plusieurs petits défauts. D’abord, le personnage de Lady Vespasia est tellement parfait que cela en devient agaçant. C’est une aristocrate d’âge mûr dotée de toutes les qualités intellectuelles et physiques dont une lectrice contemporaine puisse rêver. Malgré cela, ses joutes verbales avec lady Cavendish sont loin d’être aussi subtiles que l’autrice ne le prétend. Ensuite, l’enquête m’a semblée assez vite expédiée et sans véritable suspense. Ces bémols ne sont pas rédhibitoires mais je ne garderai pas un souvenir impérissable de cette novella de Noël. Il faut peut-être avoir lu d’autres séries d’Anne Perry, comme Kimberly du blog Caffeinated Reviewer, pour apprécier cet opus à sa juste valeur. 

💪J’ai lu ce livre dans le cadre du challenge Il était treize fois Noël, organisé par Chicky Poo & Samarian

📌Un Noël au manoir. Anne Perry, traduite par Pascale Haas. Editions 10/18, 183 pages (2025)

Il était treize fois Noël


Histoire de ma vie. Lao She

Histoire de ma vie. Lao She


Cet opus, réédité chez Folio en 2023, est en réalité une nouvelle extraite de Gens de Pékin. Le titre du recueil est assez explicite. Le fil rouge qui relie ces textes est le petit peuple pékinois dans le cadre urbain des Hutongs, ces quartiers traditionnels constitués de cours et de ruelles étroites.  

Histoire de ma vie est le conte le plus long du recueil. Il s’agit de l’autobiographie fictive d’un ex agent de police au début du 20ème siècle. Au crépuscule de sa vie, il raconte comment et pourquoi la fortune semble lui avoir définitivement tourné le dos en dépit de ses grandes qualités et compétences. Le narrateur est issu d’un milieu populaire mais il prétend savoir lire et écrire bien mieux que les hauts fonctionnaires. Ses parents l’ont incité à entrer en apprentissage très jeune pour devenir Colleur de papiers. C’est un métier sans doute méconnu aujourd’hui. Il était exercé par des artisans qui confectionnaient les nombreuses effigies funéraires pour les enterrements. 

Gens de Pékin. Lao She
Le destin du narrateur a été influencé par deux évènements majeurs. L’un est lié à la grande histoire. Le héros  a assisté aux troubles politiques de 1911 remettant en cause l’ancien régime (la révolution Xinhai), le soulèvement des soldats, la fin de l'Empire des Qing et le début de la République de Chine. Le second évènement est d’ordre très personnel.  Sa jeune épouse s’est enfuie avec un autre artisan colleur surnommé Le Noiraud, abandonnant ses deux enfants en bas âges. Pour échapper aux regards de ses anciens collègues, le narrateur décide de changer de métier. Sa condition lui laissant peu d’options, il choisit d’être agent de police plutôt que tireur de pousse-pousse. C’est l’occasion pour l’auteur d’évoqué aussi très brièvement les contraintes de ce métier auquel il a consacré un roman indépendant (Le pousse-pousse en 1937).  

A travers le récit de son personnage principal, Lao She évoque la vie de labeur des déshérités, souvent sans espoir d’améliorations. La corruption est endémique et le système administratif apparait totalement sclérosé. Certes, le narrateur est un personnage vaniteux, qui peut parfois lasser par ses lamentations incessantes, mais le lecteur ne peut s’empêcher de compatir à son malheur. L’homme n’est peut-être pas très courageux lorsqu’il s’agit d’attraper les voleurs mais ce n’est pas un mauvais bougre. 

Je pense que j’aurais gagné à lire l’Histoire de ma vie dans le contexte des autres récits des Gens de Pékin car il m’a manqué cette mise en perspective pour en apprécier tout le jus. 

J'ai lu ce livre dans le cadre du challenge des Bonnes Nouvelles.

Histoire de ma vie. Lao She, traduit par Trad. du chinois par Paul Bady, Li Tche-houa, Françoise Moreux, Alain Peyraube et Martine Vallette-Hémery. Folio, 128 pages (2023)

challenge des Bonnes Nouvelles 2025


Si ça saigne. Stephen King

Si ça saigne / If It Bleeds


Après la lecture de L’outsider et d’Holly, j’ai eu très envie de retrouver le personnage d’Holly Gibney, détective privée au sein de l'agence Finders Keepers. Je savais que la nouvelle titre dans le recueil Si ça saigne lui était consacrée. Le format est plutôt celui d’une novella ou d’un roman court. C’est le texte le plus long du recueil. Les trois autres nouvelles, Le Téléphone de M. Harrigan, La Vie de Chuck et Le Rat, sont toutes teintées d’une dose de fantastique. J’ai commencé le recueil en version originale mais la police de caractère était tellement minuscule que j’ai préféré abandonner après les deux premières histoires et télécharger l’ouvrage en Français sur le site de la bibliothèque municipale. Sachant qu’il compte 648 pages en Livre de Poche cela me permet finalement de participer au challenge des Pavés de l’été.

L’intrigue de la nouvelle intitulée Si ça saigne se situe en 2020. Quelques jours après Noël, une grosse enveloppe arrive chez les Conrad, les voisins de l’inspecteur Ralph Anderson à Flint City dans l’Oklahoma. Ce personnage n’est pas un inconnu pour les lecteurs assidus de Stephen King. Holly l’a rencontré à l’occasion d’une affaire de crimes en série très perturbante qui restera dans les annales sous le nom d’Outsider. Ralph est en vacances avec sa famille aux Bahamas et ne recevra pas cet énigmatique courrier avant un bon moment. Il s’agit d’un rapport d’enquête d’Holly Gibney. Un homme a attiré son attention suite à une explosion meurtrière dans le collège de Pineborough Township, une petite ville située non loin de Pittsburgh. La piste de notre détective l’a conduite jusqu’à Portland dans le Maine où elle rencontre Dan Bell, flic à la retraite, et son petit-fils Brad. Les deux hommes ont collecté des informations troublantes sur son suspect. Aguerrie par sa précédente expérience avec l’Outsider, Holly décide d’écarter son associé de l’enquête, ainsi que ses chers amis Barbara et Jerome Robinson.  Le plan est bien sûr voué à l’échec, et tout ce petit monde va se retrouver dans une situation extrêmement dangereuse. J’ai retrouvé avec grand plaisir les protagonistes déjà croisés dans Holly. Le roman est paru après cette nouvelle mais ce n’est pas trop gênant pour la compréhension de l’intrigue. 

Parmi les autres nouvelles du recueil, j’ai préféré Le Rat, l’histoire d’un professeur de littérature qui s’isole dans une cabane de chasse près de la frontière canadienne pour écrire son roman. Une tornade, une grosse grippe et le manque d’inspiration vont l’inciter à accepter un pacte diabolique. Le Téléphone de M. Harrigan, qui est en fait la première nouvelle de cette anthologie, raconte comment l’amitié entre un collégien et un riche octogénaire va se transformer en cauchemar après la mort du vieil homme. Cette nouvelle mêle habilement la technologie à une histoire de fantôme. Le texte intitulé La Vie de Chuck, qui se déroule en 3 actes avec une chronologie inversée, m’a laissée un peu dubitative. L’auteur explique à la fin du recueil qu’il s’est inspiré d’un panneau publicitaire sur lequel était écrit « Merci, chuck ! 39 années formidables ! » avec la photo d’un type. Il a d’abord écrit deux textes autour de ce personnage puis finalement un troisième pour les lier entre eux. Comme je l’ai dit, ce n’est pas mon texte favori. 

💪Voir aussi Challenge Lisez votre chouchou 

📌Si ça saigne. Stephen King, traduit par Jean Esch. Le Livre de Poche, 648 pages (2022)


Challenges Pavés de l'été et Lisez votre chouchou

Chien Brun. Jim Harrison

Chien Brun. Jim Harrison


Chien Brun (plus souvent appelé par ses initiales C.B.) est le personnage fétiche de Jim Harrison. Il apparait dans six nouvelles de l’écrivain américain, publiées en intégrale chez Flammarion. La collection Folio propose une incursion dans la vie de ce personnage attachant au travers d’une novella de plus de 120 pages. 

On comprend assez vite que le bonhomme a l’art d’attirer les ennuis. Il faut dire que son penchant pour les alcools forts et les jolies filles l’y aident bien. Mais, au fond, C.B. est un brave gars. Lorsque Shelley Newkirk, une anthropologue qui lui sert de référente judiciaire, lui demande d’écrire son histoire dans une sorte journal intime, il le fait avec beaucoup d’honnêteté. C’est ainsi que le lecteur apprend comment il a été placé en liberté surveillée tandis que son associé, Bob, a écopé de 2 ans de prison à cause de lui. 

C.B. est sauveteur sous-marin. Le titre cache en fait une activité de charognard, pas toujours très légale. Lorsqu’il repêche le cadavre d’un Grand Sachem (un chef Indien), conservé depuis un quart de siècle dans le lac Supérieur (pour diverses raisons liées à la chimie du lieu les corps ne gonflent pas et leur intégrité reste préservée), Chien Brun est certain de se faire un bon paquet d’argent. Etant donné la propension de notre héro à se fourrer dans les embrouilles les plus rocambolesques, vous aurez deviné que rien ne va se passer comme il l’espérait. 

Peu de temps après cette affaire, Shelley et ses assistants le tannent pour qu’il les conduise sur un site funéraire indien inconnu des chercheurs. C’est le Graal qui lui a permis de coucher avec la jeune femme après lui avoir fait croire qu’il avait du sang Chipppewa (Chien Brun, son nom anishinabé, n’est qu’un surnom qu’il doit à une mésaventure amoureuse avec une jeune Amérindienne). Or, C.B. a promis à son ami Claude de ne jamais profaner la sépulture. 

Quel plaisir de renouer avec Jim Harrison ! C’est l’un de mes écrivains américains favoris, avec Annie Proulx, Russel Banks et Cormac McCarthy. Il m’a ouvert une fenêtre sur la littérature des grands espaces et des petites gens. Et pourtant, je ne connaissais pas le personnage de Chien Brun, sorte d’alter ego de l’auteur. 

Il y a un petit côté Vagabond céleste chez notre héro même s’il se définit lui-même comme un gars pas bien malin. Pour le reste, on retrouve les thématiques chères à Jim Harrison, son rapport à la nature et ses penchants épicuriens. Il est l’écrivain de la marginalité mais il y a beaucoup d’humour et de dérision dans ses textes.    

Big Jim, qu’on a surnommé aussi le Gargantua Yankee pour son appétit ou le Cyclope à cause de sa dégaine, est et restera un géant de la littérature. Il a laissé derrière lui une œuvre à la fois universelle et éclectique (romans, nouvelles, recueils de poésie et mémoires), héritière de Thoreau et de Kerouac, et dont les thèmes se renouvellent à travers les représentants du Nature Writing. Son épitaphe préférée ? 

« Nous aimons la terre mais nous n’avons pas pu rester ». 

📌Chien Brun. Jim Harrison, traduit par Brice Matthieussent. Folio, 128 pages (2023)


Le maître a de plus en plus d'humour. Mo Yan

Le maître a de plus en plus d'humour. Mo Yan


 La propension de Mo Yan a « fusionné le conte populaire, l’histoire et le contemporain dans  un réalisme hallucinatoire » lui a valu le prix Nobel en 2012. Ce style, reconnaissable entre tous, peut parfois déstabiliser le lecteur occidental mais, pour ma part, je l’apprécie beaucoup. La novella intitulée Le maître a de plus en plus d’humour est assez emblématique de son œuvre. Il ne faut pas se fier à la naïveté de façade de l’écrivain. A travers l’histoire de Ding Shikou, dit maître Ding ou Lao (vieux) Ding, il met en évidence les disfonctionnements de la nouvelle société chinoise, le capitalisme sauvage, les patrons sans moralité, l’hypocrisie des politiciens et la nécessité pour les plus faibles de recourir à la débrouille.

Pendant plus de 40 ans, Ding Shikou a été un ouvrier exemplaire de l’Usine de fabrication de matériel agricole d’où son surnom de maître Ding. Après bien des remaniements pour s’adapter à l’évolution de la société, puis du marché, l’entreprise ferme définitivement ses portes. C’est le coup dur pour le vénérable maître Ding qui était à un mois de la retraite. Or, dans la Chine des années 90, le versement des pensions est pour le moins aléatoire. Comment va-t-il survivre dans ces conditions ? Lao Ding n’a plus l’énergie des jeunes ouvriers et ne connais pas les règles du nouvel ordre économique. Il n’a pas d’enfant pour le soutenir, juste son épouse lui rappelant que la bourse du ménage est presque vide. Les mielleuses courbettes des directeurs et les fausses promesses du maire ne l’aideront pas beaucoup.

C’est donc très choqué par la nouvelle de son licenciement que notre héros enfourche son antique vélo de marque "Défense nationale" pour rentrer chez lui et en tombe quelques mètres plus loin. Les frais engendrés par les semaines d’hospitalisation ne feront qu’empirer sa situation déjà précaire. La porte du maire restera close et Maître Ding a trop d’amour propre pour accepter l’aumône d’un sous-fifre. Malgré les injonctions de son épouse il refuse donc de faire le pied de grue devant l’hôtel de ville. Il découvre alors que ses ex collègues ont trouvé des solutions pour s’en sortir et son ancien apprenti, Xiaohu, lui suggère de lancer à son tour une petite affaire clandestine. Bien que le vieux Ding rechigne à faire quelques accrocs à la loi et aux bonnes mœurs, il finit par céder aux appels du ventre. La suite de l’histoire fera dire à son apprenti que maître Ding à de plus en plus d’humour… sauf qu’ils ne vont pas rire longtemps ! 

Ce texte est sans doute l’un des plus courts publiés en France. En général, les nouvelles de Mo Yan sont réunies dans des recueils assez conséquents et la plupart de ses romans sont des pavés. Je dois dire que la chute de cette histoire m’a prise au dépourvue et que je me suis sentie un peu frustrée. Non par la conclusion de l’intrigue, qui tient parfaitement la route, mais parce j’avais envie de continuer mon chemin dans cet univers romanesque que j’apprécie tant.  J’ai retrouvé, dans cet opus, la verve de Mo Yan et ce style d’écriture particulier que j’avais découvert dans Lèvres rouges, langues vertes, son dernier livre publié en France. Le maître a de plus en plus d'humour est un opus approprié pour découvrir cet écrivain singulier mais pour ma part, je préfère désormais poursuivre avec des ouvrages plus imposants.

📚J’ai eu le grand plaisir de partager cette lecture avec Sacha, dont on peut lire l’avis sur son blog.  Fanja l'a lu et apprécié aussi.

📌Le maître a de plus en plus d'humour. Mo Yan, traduit par Noël Dutrait avec ses étudiants de l'Université de Provence. Points, 128 pages (rééd. 2024) / Seuil, 108 pages (2005)


Seins et Œufs. Mieko Kawakami

 Seins et Œufs. Mieko Kawakami


Seins et Œufs est le second roman de Mieko Kawakami publié au Japon après My Ego, My Teeth and the World (non traduit en Français). Il a reçu le fameux prix Akutagawa en 2007 et a propulsé la romancière sur la scène littéraire internationale, l’élevant au rang d’icône féministe. Ce texte court, qui tient plutôt de la novella, s’intéresse à trois figures féminines singulières qui se retrouvent à Tokyo. La narratrice accueille chez elle sa sœur aînée Makiko, une mère-célibataire, et sa nièce pré pubère, Midoriko. L’intrigue est condensée sur une période de 3 jours. Makiko, quadragénaire mal assumée, arrive d’Osaka pour une consultation dans une clinique privée de chirurgie esthétique. Complexée par sa poitrine, qu'elle trouve diminuée depuis la naissance de sa fille, elle est obnubilée par l’idée de recourir à une augmentation mammaire. Cette opération est évidemment hors budget pour une hôtesse de bar comme elle. Midoriko, sa fille, s’est enfermée dans un silence pesant, ne communiquant avec les deux femmes que par l’intermédiaire d’un carnet qu’elle emmène partout avec elle. Le fil narratif est d’ailleurs entrecoupé d’extraits de son journal intime. Le lecteur découvre ainsi que la jeune fille éprouve un fort dégoût pour ce qui touche au corps ou à la biologie féminine et surtout au cycle menstruel dont elle redoute l’arrivée à la puberté. La narratrice, quant à elle, tente de comprendre ce qui se passe dans la tête de sa sœur et celle de sa nièce mais son intervention aboutie à une scène d’hystérie collective impliquant deux douzaines d’œufs frais. 

C’est le second ouvrage que je lis, en l’espace de quelques semaines, sur la condition féminine au Japon. Dans Journal d'un vide d’Emi Yagi, il était déjà question du poids de la société patriarcale, de la maternité et de la place de la femme dans le monde du travail. Seins et Œufs aborde des questions similaires mais sous un angle différent : le corps féminin est ressenti comme un carcan social. L’une pense qu’il pourrait devenir l’outils de sa réussite professionnelle et sentimentale, tandis que l’autre aimerait pouvoir s’en affranchir totalement. Il y a de longs passages consacrés à l’esthétique des corps ou à sa mécanique (l’ovulation, les règles, etc). Je me suis sentie parfois mal à l’aise face à ces descriptions quasi-chirurgicales et la crudité du vocabulaire employé mais c’est justement le talent de la romancière que de nous faire partager le dégoût que ces femmes ont d’elles-mêmes. Paradoxalement, en dépit des tentatives répétées de la narratrice, nous n’arriverons jamais à entrer complètement dans la psyché des personnages. L’ouvrage se termine sur une sensation d’inachèvement. On ne sait pas vraiment quels enseignements les personnages ont pu tirer de cette aventure intime et familiale. Je me suis beaucoup interrogée sur cette chute un peu aride et mes recherches sur Internet m’ont apporté une réponse.  Il s’avère en effet que Mieko Kawakami a complètement retravaillé son texte et qu’une nouvelle version de Seins et œufs a été publiée au Japon en 2019 sous le titre Natsu Monogatari (Histoires d’été). Elle est parue en 2020 chez Europa Editions aux États-Unis (sous le même titre que la version initiale) mais pas encore en France. Si j’ai bien compris, les protagonistes sont les mêmes mais l’action se situe huit ans plus tard. Je serais curieuse de découvrir cette nouvelle version de Seins et Œufs si elle paraît en France. 

📚J’ai partagé cette lecture avec Sunalee (qui a lu la version anglaise comprenant la suite du roman initial). Par ailleurs, Electra a consacré un billet à Heaven qui est considéré comme le second volet d’un triptyque avec Seins et Œufs et De toutes les nuits, les amants. Plus récemment, Actes Sud a édité un roman intitulé J’adore et le magazine Tempura a publié deux nouvelles inédites en France : La preuve d'amour de Mary et La Honte.

📌Seins et Œufs. Mieko Kawakami, traduit par Patrick Honnoré. Actes Sud, 112 pages (2012) / Babel, 112 pages (2014)


Toutes les saveurs. Ken Liu

 Toutes les saveurs. Ken Liu


💪J’ai décidé de lire cette Novella dans le cadre du challenge Bonnes nouvelles puisque Ken Liu est étiqueté comme auteur de science-fiction et publié chez un éditeur spécialisé dans les littératures de l’imaginaire. J’étais assez contente de mon doublé même si en lisant la 4ème de couverture j’ai suspecté que Toutes les saveurs était plutôt à ranger parmi les romans historiques et/ou les westerns. La toile de fond de cet opus est l’installation de la diaspora chinoise dans l’ouest américain au 19ème siècle.  Evidement ces histoires de classements ne sont pas très importantes. L’essentiel étant, pour moi, de m’aventurer sur des territoires méconnus et de lire enfin des auteurs que je ne croise généralement que sur les autres blogs. Ken Liu, fait partie de ces écrivains souvent plébiscités par les amateurs du genre et récompensés par de prestigieux prix littéraires. Toutes les saveurs se situe à la frontière des genres dans sa partie dédiée à l’histoire des Trois royaumes qui oscille entre mythologie et réalité historique. La version américaine, All the Flavors, est d’ailleurs sous-titrée A Tale of Guan Yu, the Chinese God of War, in America. On peut la lire en ligne sur le site Giganotasaurus.org.

Le roman s’ouvre sur une scène apocalyptique. Il s’agit de l’incendie d’Idaho City par les Missoury Boys. De nombreux bâtiments sont détruits, ainsi que plusieurs saloons, cabinets d’avocats, échoppes, etc. Ce drame favorise l’arrivée de migrants Chinois puisque les habitants ont besoin d’argent pour reconstruire la ville après le départ des mineurs. Plusieurs membres de la communauté asiatique louent des baraques à Jack Seaver et sa femme Elsie. Ils s’installent à 5 ou 6 dans des logements prévus pour deux personnes et commencent à prospecter. Ils s’avèrent très doués dans cette activité étroitement liée à la gestion de l’eau. Lily Seaver, la fille de leur propriétaire, est attirée par les effluves de cuisine de ses nouveaux voisins. Elle fait la connaissance de Logan (Lao Guan de son vrai nom), un géant barbu au visage écarlate, qui lui raconte les fascinantes légendes du dieu de la guerre, Guan Yu. Ce personnage est un général chinois qui s’est illustré sous la dynastie Han et du début de la période mythique des Trois Royaumes. 

Il ne faut pas sous-estimer l’écrivain sino-américain en imaginant que son roman va se résumer à une belle histoire de découverte culturelle réciproque. Il ne faut pas non plus se laisser abuser par la fluidité de l’opus qui s’avère finalement bien plus dense en thématiques abordées qu’on pourrait le croire. Ken Liu évoque en effet un pan méconnu important de l’histoire des Chinois aux Etats-Unis, d’abord à travers la construction du chemin de fer, puis de la ruée vers l’or et enfin l’appropriation de petits métiers comme la blanchisserie. On apprend dans une note en épilogue, que la communauté chinoise a représenté presque un tiers de la population de l’Idaho en 1870. Tout cela ne s’est bien sûr pas passé sans heurts et des lois raciales ont été promulguées afin de freiner l’afflux de migrants dans certains Etats américains. 

A la fin de l’ouvrage, la scène de célébration du Nouvel An chinois n’est pas sans rappeler la fameuse fête de Thanksgiving, si chère aux Américains. C’est ce syncrétisme culturel que Ken Liu a souhaité mettre en avant mais sans oublier qu’il ne s’est pas fait sans douleurs. Au final, il signe un roman optimiste (mais sans concession) et agréable à lire. 

NB : Je tiens à signaler aux utilisateurs de tablettes et autres liseuses que tous les livres numériques qui vous sont proposés sur le site des éditions du Bélial’ sont volontairement dépourvus de dispositifs de gestion des droits numériques (DRM) et autres moyens techniques visant la limitation de l'utilisation et de la copie de ces fichiers.

📚D’autres avis que le mien via Bibliosurf et Babelio

📌Toutes les saveurs. Ken Liu, traduit par Pierre-Paul Durastanti. Le Bélial’, 128 pages (2021)




Haut Val des loups. Jérôme Meizoz

Haut Val des loups. Jérôme Meizoz


 « Tout est coquet dans le village de montagne, chéri des peintres paysagers. Les chalets sèchent sous le soleil cru de février. Les touristes accomplissent leurs devoirs de vacances. Yeux fermés, tourné vers la forêt, on entend le pic-bois et le ronronnement de la télécabine. Pays neutre, contrée sourde, épargnée par la guerre, obstinée et prospère. Silence, négoce et bénéfices. Vertu suprême : la discrétion. »

En février 1991, dans la région du Haut Val, un jeune militant écologiste est tabassé avec une grande violence et laissé sur le carreau, baignant dans son sang. Il ne meurt pas. Il s’en sort après un séjour à l’hôpital mais le traumatisme est tellement important qu’il préfère s’exiler outre-Atlantique. Il finira par rentrer au pays mais ne se mêlera plus jamais de politique. L’affaire a été classée sans suite. Vingt-cinq ans plus tard, le narrateur n’a pas oublié la violence dont son ami a été victime. L’accès aux archives judicaires lui étant refusé, il décide de raconter cette histoire à travers un récit romanesque dont les patronymes et noms de lieux sont volontairement expurgés.

« Tu vas trouver le Poète des cimes blanches dans son manoir humide dont les murs épais portent des cargaisons de pommes. Le vacarme du torrent couvre le petit bois alentour. A la cave, il dégote une bouteille de ton âge, un Petit Rhin, pour fêter l’ouvrage qu’il t’a confié.»

Ce court texte m’a un peu déroutée pour plusieurs raisons. Le narrateur s’exprime tantôt à la seconde personne du singulier tantôt à la troisième. Il accumule les sauts de puce dans le temps (en avant, en arrière, en avant…1991, 1976, 1984, 2014, 1989, …) et son style est lapidaire. Les protagonistes ne sont jamais clairement identifiés. Lorsqu’il s’agit de la victime, l’auteur parle du jeune homme. Ses camarades du groupe Mandarine sont rarement désignés par leurs prénoms. Il m’a fallu un peu de temps également pour identifier le mentor du jeune homme, le poète Maurice Chappaz (ses citations ne sont répertoriés qu’à la fin de l’ouvrage). Par ailleurs, je n’arrivais pas à déterminer si l’opus s’inspirait d’un fait divers ou s’il s’agissait d’un récit fictif. 

Il s’avère que le livre s’appuient sur des évènements bien réels. L’affaire dont il est question est celle de l’agression de Pascal Ruedin dans son chalet de Vercorin. Ses agresseurs n’ont jamais été retrouvés et l’opinion publique a longtemps soupçonné la justice de protéger les commanditaires. La victime, était alors le secrétaire du WWF valaisan, dont certains dossiers en faveur de la défense de la nature gênaient les projets des partisans du développement du canton.

« Étendu sur le plancher, le Jeune Homme saigne, à demi inconscient. Trois types ont forcé la porte. Occupé à son bureau, il n’a pas entendu. On l’a battu avec application, en silence, longuement. La pluie de coups lui a semblé sans fin. Défenseur de l’environnement, il n’a pas ménagé ses efforts contre quelques grands projets immobiliers. Ses adversaires détestent en lui un redoutable débatteur au verbe tranchant. Puis on s’en est pris à ses dossiers, à ses lettres. Ordinateur défoncé, fils du téléphone arrachés. Des informations sensibles dormaient dans les circuits. Ont-ils emporté des documents ? Difficile de le savoir. »

Des recherches sur google m’ont permis d’identifier d’autres évènements évoqués par le narrateur, comme le scandale du conseiller d’État valaisan qui, après avoir abattu un loup en toute illégalité, exhibait sa dépouille empaillée dans son bureau. 

Les loups du titre font davantage référence aux humains qu’aux animaux. Les chasseurs peu scrupuleux mais aussi les promoteurs qui exploitent le territoire, les fascistes qui ont trouvés refuge en Suisse à la fin de la seconde guerre mondiale, les religieux qui favorisent l’obscurantisme et les criminels qui martyrisent la jeunesse qu’ils jugent un peu trop rêveuse. Le livre de Jérôme Meizoz est un pamphlet contre le capitalisme sauvage et la barbarie. Il prend moins de gants lorsqu’il s’agit de dénoncer les exactions des pollueurs ou d’exprimer ses convictions politiques. Et le lecteur sent bien qu’il y a beaucoup de colère et d’émotions dans cet opus.  

« Tu t’interroges sur cette nature dont on parle tant.  Est-ce que nous sommes inscrits en son sein, ou posés au dehors comme ses maîtres ? Quels sont nos droits sur elle ? Et si nos actes étaient des forfaits répétés, accomplis suivant la loi du plus fort ? Tu t’imagines un instant dans la peau d’un chevreuil ou d’un faisan : l’homme t’apparait comme un prédateur absolu sur la terre. Seule bête jouissant de l’agression gratuite. »

💪J’ai lu cette novella dans le cadre du challenge Bonnes nouvelles qui se déroule du 1er au 31 janvier 2024.

📚D’autres avis que le mien via Babelio

📌Haut Val des loups. Jérôme Meizoz. Zoe Poche, 160 pages (2023)

Sans passer par la case départ. Camilla Läckberg

 Sans passer par la case départ. Camilla Läckberg


« La maison s’élève sur trois étages. C’est l’une des plus grandes et luxueuses de Skuru. Au rez-de-chaussée, une gigantesque pièce avec vue sur les eaux sombres du détroit. C’est ici qu’ils vont réveillonner. Une partie de la pièce est aménagée en cuisine avec un énorme îlot central et une table pour au moins douze convives, tandis que l’autre partie est dotée de deux volumineux canapés Svenskt Tenn recouverts d’une étoffe au design si caractéristique de Josef Frank. Décorée de meubles estampillés parmi les plus prestigieux, ainsi que d’antiquités à faire verdir de jalousie l’hôtel des ventes Bukowskis, cette immense salle est de toute évidence destinée à impressionner les convives. »

C’est le soir de la Saint-Sylvestre. Un groupe de jeune nantis se réunit dans une villa de Skurusundet, un détroit dans l’archipel de Stockholm accueillant le quartier le plus huppé de la capitale suédoise. Leurs parents font la fête juste en face, dans une demeure tout aussi somptueuse. Ils sont quatre (deux filles et deux garçons) et se connaissent depuis l’enfance. Ils préfèrent rester entre eux, dans leur microcosme de lycéens blasés et nombrilistes. En réalité, cette jeunesse dorée est très abîmée et s’anesthésie dans tous les excès. Liv, la première arrivée sur place, exhume un jeu de Monopoly. Quelqu’un, peut-être son copain Max (l’inévitable bellâtre du clan), suggère de modifier les règles du jeu pour pimenter la soirée. Martina, sa petite-amie instagrameuse, et Anton, son faire-valoir, sont de la partie. On flirte, on s’enivre, on s’envoie des vacheries à la figure, on se console dans les vapeurs d’alcool, on commence à vandaliser les lieux…  et le lecteur a compris depuis longtemps qu’un drame va se produire. Les secrets les plus sordides vont être révélés et les blessures exiger réparation. 

J’ai lu beaucoup de polars de Camilla Läckberg (presque toute la série des Erica Falck) sans jamais être déçue. Il fallait bien une exception. La romancière scandinave veut nous dire qu’il faut aller au-delà des apparences mais le trait est trop forcé pour être crédible. Au lieu de personnages complexes, elle brosse des portraits caricaturaux. Je n’ai pas éprouvé beaucoup d’empathie pour ses jeunes gens arrogants même lorsque les masques sont tombés. Et leurs géniteurs sont encore pires évidemment. Dans la série des clichés, ce livre permet au moins d’en dénoncer un : En suède, il n’y a pas qu’une seule marque de meubles.


Petites Histoires cruelles


Cette novella, d’abord parue indépendamment, a été rééditée avec une autre nouvelle (Femmes sans merci) dans un recueil intitulé Petites Histoires cruelles (Actes Sud, 2023).

📚D'autres avis que le mien via Babelio et Bibliosurf

📌Sans passer par la case départ. Camilla Läckberg, traduit par Susanne Juul. Actes Sud, 112 pages (2021)


Noël à Versailles. Christophe Bataille

Noël à Versailles. Christophe Bataille


 J’ai découvert cet opus de circonstance en cherchant un récit de Noël qui ne soit pas trop mièvre. C’est un vrai petit bijou, une caresse ouatée comme le manteau blanc habillant les rues versaillaises à Noël, un écho d’enfance rendu un peu moins audible par le temps, tel le bruit de nos pas étouffés par la neige. 

Christophe bataille raconte, à la manière d’un conte, les Noël en famille avec sa sœur aînée et ses parents. Tous les ans à Versailles, sauf une fois, dans le Jura.  Et chaque année, il neige (c’était avant le réchauffement climatique) !  

La mémoire de l’auteur est lapidaire. Il évoque quelques scènes, par brides et petites touches qui tourbillonnent dans ses souvenirs puis dans son texte. Et la magie est au rendez-vous. Des images et des odeurs oubliées se rappellent à nous. 

Noël à Versailles ! On imagine les rues vidées de leurs habitants le soir du réveillon, le château illuminé, le parc sous la neige et le lac gelé. On y a croisé une improbable et gracieuse patineuse, un fantôme ? Avant, il y a eu les promenades en famille, dans le centre-ville, quelques gestes d’amour discrètement esquissés entre papa et maman, les escapades avec sa sœur Anne dans des tenues de princesse… 

Il y a un peu de nostalgie dans ces évocations mais aucune tristesse. C’est un album photos en mots, les réminiscences d’un bonheur enfantin. 

« Cette année-là il a neigé, neigé comme jamais sur mon enfance. C’était il y a longtemps. On dit toujours ça, non, qu’autrefois les hivers étaient rudes ? C’est d’avoir lu tant de contes. Vivre à Versailles est magique, même si les gens se font une fasse idée de la ville avec son palais, ses grilles dorées dans la nuit, ses avenues qui sentent la terre et l’eau. Si chacun consignait les jours où il a vu la neige tomber, est-ce qu’elle tomberait de nouveau ? Est-ce que l’enfance gagnerait sur nous ? »

📚D'autres avis que le mien via Babelio 

📌Noël à Versailles. Christophe Bataille. Grasset, 64 pages (2022)


La mort de pharaon. Simonne Lacouture

La mort de pharaon. Simonne Lacouture


 A travers ce court récit, Françoise Lacouture s’empare de "l’affaire Ramsès III", un mystère que les sources archéologiques ne permettent pas d’éclaircir totalement. Le narrateur de cette novella est Prêemheb, le scribe de la Maison du roi. Il explique comment le pharaon a succombé à un complot fomenté par Taya, une épouse secondaire. Elle a bénéficié de l’aide des autres femmes du harem royal, des gardiens du gynécée, du Chambellan, des officiers, des prêtres et des scribes. Le but de la cabale était de porter son fils, le prince Pentaour, au pouvoir à la place du successeur désigné par le vieux pharaon. Les conjurés choisissent de frapper pendant les fêtes du couronnement, la 32ème année du règne de Ramsès III. Or, celui-ci ne meurt pas tout de suite et désigne un tribunal composé de 12 hommes fidèles pour juger les traîtres. Il revient donc à son héritier, Ramsès IV, le fils d’Isis, de faire toute la lumière sur ce crime de lèse-majesté et de punir les accusés, selon les dernières volontés de son père. 

J’ai découvert cet opus dans la boutique des musée nationaux, à la sortie de l’exposition sur Ramsès II, à la Grande Halle de la Villette. L’idée était de prolonger le voyage au cœur de l’Egypte antique, après une visite un peu gâchée par le nombre trop important de visiteurs. J’ai connu la même frustration lors de l’exposition dédiée à Toutankhamon en 2019 mais je considère que c’est le prix à payer pour admirer des pièces aussi exceptionnelles. 

Pour en revenir à la lecture, mon choix s’est porté sur une biographie romanesque plutôt qu’un essai dédié à l’égyptologie. Je sais que Christian Jacq a écrit plusieurs cycles de romans sur l'Égypte antique et notamment une pentalogie consacrée à Ramsès II mais je cherchais quelque chose de plus succinct et sortant un peu des sentiers battus. L’opus de Simone Lacouture répond à ces deux critères… peut-être même trop bien car on se prend à regretter la brièveté du texte. Elle cite de nombreux extraits d’archives qui plongent le lecteur au cœur même des évènements et son style, très poétique, apporte une aura de mystère supplémentaire à l’intrigue. Bref, c’est un régal !

La postface de l’Egyptologue Serge Sauneron apporte, sans être pontifiante, un éclairage intéressant sur le  "dossier Ramsès III". On découvre que des questions subsistent concernant l’enchaînement des faits et la conclusion du jugement de Taya, laissant la part belle à l’interprétation et à l’imagination romanesque. 

📌La mort de pharaon. Simonne Lacouture. Actes Sud, 62 pages (2022)


Inconnu à cette adresse. Kathrine Kressmann Taylor

Inconnu à cette adresse. Kathrine Kressmann Taylor


💪Je profite de l’activité organisée autour du roman épistolaire par les auteurs des blogs Et si on bouquinait un peu et Madame lit pour lire enfin ce texte devenu un classique de la littérature mondiale. Bien que l’ouvrage existe en format de poche chez J’ai Lu, je recommande la version éditée par les éditions Autrement qui présente plusieurs documents complémentaires au texte (la novella elle-même ne compte qu’une soixantaine de pages). Une partie de ces éléments retracent l’histoire du manuscrit, depuis son écriture en 1935, puis sa première publication dans le magazine américain Story magazine en 1938 et, enfin, sa redécouverte en France à la fin des années 90. Il y a également une belle préface de Philippe Claudel que je suggère de lire après le roman pour conserver le mystère de l’intrigue. 

Max Eisenstein et Martin Schulse sont amis et associés. Ils possèdent une galerie d’art à San Francisco qui marche plutôt bien. En 1932, Martin décide de retourner vivre à Munich avec sa femme et ses enfants. Max, qui est célibataire, continuera de gérer seul leur affaire commune. Les deux hommes restent en contact et s’échangent des lettres. A travers ses courriers, le lecteur voit leur relation évoluer. Il faut dire que le contexte politique ne favorise pas les liens d’amitié entre juifs et Allemands. Ainsi, Martin se laisse-t-il séduire par l’idéologie nazie et fait savoir à son ex-camarade qu’il ne souhaite plus entretenir d’autres relations que professionnelles. Max est d’abord persuadé que son ami ment pour se préserver des repressions. Leur correspondance se poursuit néanmoins jusqu’en mars 1934 et prend une tournure de plus en plus dangereuse. 

Ce court roman, que je qualifie de novella, n’a pas usurpé son succès. Je comprends l’enthousiasme qu’il a suscité. L’intrigue est brillamment construite et s’inscrit très bien dans le genre épistolaire. On est surpris par la clairvoyance de l’autrice. Certes, certains éléments étaient forcément connus, comme la situation économique de l’Allemagne, l’incendie du Reichstag ou la nomination de Goebbels au ministère de la Propagande et de l’information. En revanche, on peut se demander comment une Américaine a pu être si précisément informée de la chasse aux sorcières contre les communistes et surtout des persécutions à l’encontre des juifs. Un début de réponse nous est fourni dans les textes complémentaires mais cela n’explique pas l’aveuglement européen sur les mêmes questions.

L’ouvrage de Kathrine Kressmann Taylor est désormais disponible dans la collection Etonnants Classiques chez Flammarion Jeunesse. L’éditeur le recommande aux jeunes lecteurs à partir de 14 ans. Pour ma part, je suggère de lire en parallèle L'ami retrouvé de Fred Uhlman (Folio Junior, 128 pages, rééd. 2014) qui s’adresse aux enfants de 11 à 14 ans. 

📌Inconnu à cette adresse. Kathrine Kressmann Taylor. Autrement, 192 pages (2018)



L’aliéniste. J.-M. Machado de Assis

L’aliéniste. J.-M. Machado de Assis

L’histoire qui nous est contée est sensée être rapportée dans les chroniques de la colonie d’Itaguaï au Brésil selon une chronologie un peu floue. On sait que les évènements se sont déroulés « il y a fort longtemps » soit, sans doute, au tournant du 19ème siècle. L’histoire fait plusieurs fois référence à l’empire colonial portugais (nous sommes donc avant l’indépendance du Brésil en 1822) et à la révolution française. Par ailleurs, il est question des prémices de la psychiatrie, ce qui fait du bon docteur Bacamarte, héros de cette aventure, un contemporain des pionniers comme Joseph Daquin (1732-1815) ou Philippe Pinel (1745-1826). Après des études de médecine à Coimbra et à Padoue, Simon Bacamarte, décide de rentrer dans sa bourgade natale, "son Ithaque brésilien", refusant des fonctions prestigieuses au Portugal. Le médecin a décidé de se spécialiser dans l’étude et le traitement des maladies mentales et rêve de fonder un asile d’aliénés. Les notables du conseil municipal sont un peu sceptiques mais notre aliéniste trouve les mots pour les convaincre de construire l’établissement. La future "Maison verte", ainsi que les villageois le surnommeront, sera en partie financée par les familles des malades et grâce un impôt dont le calcul semble un peu opaque. Dès le départ, le nombre de patients dépasse largement les estimations du praticien si bien qu’une extension est construite dans la foulée. Il faut dire que l’aliéniste ne se contente pas d’enfermer les handicapés mentaux. Toute personne jugée déviante selon ses critères personnels, est bientôt considérée comme un "lunatique" à enfermer. L’opinion publique commence à s’émouvoir et les citoyens, emmenés par Porfirio le barbier, décident de marcher vers « cette Bastille de la raison humaine ». C’est la "révolte des Canjicas" qui doit son nom au sobriquet donné à son meneur : "canjica" (littéralement "soupe au lait"). Simon Bacamarte apparait au balcon et plaide sa cause, tel un tribun de la plèbe, persuadant finalement les insurgés de négocier. Ce revirement marque la fin de ce premier épisode tumultueux. Il y en aura d’autres. 

L’aliéniste de J.-M. Machado de Assis, vous l’aurez compris, est un pastiche destiné à interroger cette nouvelle discipline qu’est la médecine aliéniste. La publication de la novella est contemporaine de l'évolution de la psychiatrie et de son institutionnalisation. En France, pays précurseur en ce domaine, l’aliéniste Jean-Étienne Esquirol (1772-1840) a fait voter une loi obligeant chaque département à se doter d'un hôpital spécialisé. Avant la création des asiles, les simples d’esprit vivaient à domicile sous la surveillance de leurs proches tandis que les malades les plus agressifs étaient jetés en prison où ils avaient peu de chance de recevoir un traitement adapté. Néanmoins, ce n’est pas tant l’enfermement des individus qui est ici mise en cause mais le caractère arbitraire du diagnostic allant de pair avec l’omniscience scientifique. Le docteur Bacamarte arrive en effet à la conclusion suivante : s’il y a plus de villageois enfermés dans son asile que de citoyens dans les rues, c’est parce que sa théorie est fausse. Les fous sont donc forcément parmi les représentants de la minorité et, par extension, tous les individus qui ne répondent pas à la norme sont considérés comme déviants. Ceci nous conduit à la dernière thématique abordée par l’écrivain brésilien c’est-à-dire l’évocation des régimes autoritaires à travers l’allégorie de l’aliénation collective. Avez-vous remarqué, à ce sujet, le rhinocéros sur la couverture du livre ? Il faut lire la préface à cette édition par P. Brunel pour comprendre qu’il s’agit d’une référence au Rhinocéros d’Eugène Ionesco. En effet, si la célèbre pièce a été écrite plusieurs décennies après l’œuvre de J.-M. Machado de Assis, il faut reconnaître que l’affaire de la Maison verte n’est pas sans rappeler quelques épisodes de la pandémie de "rhinocérite" imaginée par le dramaturge roumano-français. 

💪Publié en 1881, le livre de J.-M. Machado de Assis a conservé toute sa vigueur dans le propos grâce à un humour qui le fait échapper au discours lénifiant. Pour ma part, j’ai apprécié la fantaisie et la concision de ce texte vers lequel je ne serais peut-être pas allée sans la lecture commune organisée par A Girl From Earth dans le cadre du Book Trip brésilien. Si cette recension vous laisse encore un peu dubitatif par rapport à l’intérêt de lire ce roman, je vous suggère de vous y frotter d’abord à travers son adaptation en bande dessinée par Gabriel Bà (scénario) et Fàbio Moon (dessins), parue chez Urban Comics en 2014.

 J.-M. Machado de Assis est aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands écrivains brésiliens du 19ème siècle. En dépit des circonstances (une naissance dans un milieu modeste et une santé fragile), il s’est avéré plutôt prolifique. Selon Wikipédia, il aurait publié 10 romans, 10 pièces de théâtre, 200 nouvelles, 5 recueils de poèmes et de sonnets, et plus de 600 chroniques. Parmi les ouvrages traduits en Français, on peut mentionner Dom Casmuro (Albin Michel, 1956), Esaü et Jacob (éditions Métailié, 1985), La Montre en or et autres contes (éditions Métailié, 1987), Mémoires posthumes de Bras Cubas (éditions Métailié,1989), Le Philosophe ou le chien (éditions Métailié,1991), Ce que les hommes appellent Amour (éditions Métailié, 1995), ou Un capitaine de volontaires (La Découverte, 2015). 

📚D'autres avis que le mien : A girl From Earth, Rachel, Kathel

📌L’aliéniste. Joaquim Maria Machado de Assis. Editions Métailié, 96 pages (rééd. 2015)

La chose. John W. Campbell

La chose. John W. Campbell

Lors d’une expédition au pôle sud, une équipe de scientifiques exhume un vaisseau spatial de la banquise et le cadavre d’un extra-terrestre qui semble avoir tenté de s’échapper des décombres. Selon les premières estimations, le corps serait enfoui sous les glaces de l’Antarctique depuis plus de 20 millions d’années. Lors d’un long débat, les membres de la base scientifique tentent d’évaluer les risques encourus en cas de décongélation de la chose, une sorte de monstre pourvu de trois yeux rouges et d’un nid de tentacules bleues en guise de cheveux. S’il apparait peut probable que l’Alien revienne à la vie, il faut déterminer dans quelle mesure son réchauffement pourrait libérer les microorganismes qu’il aurait transportés avec lui, lâchant par la même occasion une maladie inconnue du genre humain et un fléau épidémique sans précédent. Le commandant Garry décide finalement de s’en remettre à l’opinion de Blair et Cooper, respectivement biologiste et médecin de l’expédition. Selon eux, une résurrection de "la chose" ou une infection inter espèces seraient hautement improbables. Son transport hors du milieu polaire posant un sérieux problème de logistique, il apparait plus judicieux d’étudier le spécimen sur place, au sein même du laboratoire de la base scientifique. En attendant son dégel, le bloc de glace emprisonnant le corps du monstre sera donc placé à l’abri dans une réserve et sous la garde d’un certain Connant.

Cette Novella de science-fiction horrifique, dont le titre original est Who Goes There? en V.O.,  date de 1938. Elle est parue pour la première fois dans le magazine Astounding Stories dont John W. Campbell était le directeur depuis peu mais sous le pseudonyme de Don A. Stuart. En France, elle est traduite pour la première fois en 1955 sous le titre de La Bête d’un autre monde. Elle est ensuite publiée dans un recueil de nouvelles intitulé Le ciel est mort et édité par Denoël dans la fameuse collection Présence du futur. Considérée comme un classique de la SF, l’œuvre de John W. Campbell a inspiré trois adaptations cinématographiques : The Thing from Another World (La Chose d'un autre monde) de Christian Nyby en 1951, The Thing de John Carpenter en 1982 et un prequel de Matthijs van Heijningen Jr. en 2011. La traduction proposée par Pierre-Paul Durastanti pour les éditions du Bélial’ ne tient pas compte du manuscrit découvert en 2018 par le biographe américain Alec Nevala-Lee dans les rayons de la bibliothèque de Harvard. Il s’agit d’une version plus longue de La chose intitulée Frozen Hell. Le traducteur français a préféré conserver les coupes décidées par l’auteur lui-même. 


The Thing de John Carpenter

Si l’œuvre de John W. Campbell s’inscrit bien dans le contexte du début du 20ème siècle, fasciné par l’exploration polaire, le récit ne souffre pas trop de son âge. J’imagine que la nouvelle version a été expurgée du vocabulaire trop désuet. Par ailleurs, le vernis scientifique qui habille l’intrigue m’a semblée tenir la route (du moins pour une néophyte en la manière). S’il y avait un bémol, je dirais que j’ai eu du mal à me repérer parmi les différents personnages dont aucun ne semble se détacher vraiment du lot. J’ai l’impression aussi que les coupes dans le texte original ont été un peu trop radicales. Il m’a fallu parfois revenir en arrière car je pensais avoir raté un paragraphe. 

📝Le huis clos sur la banquise n’est certes pas une idée nouvelle mais elle fonctionne parfaitement, participant à créer une atmosphère à la fois glaçante et étouffante. On pense bien sûr à l’œuvre de H. P. Lovecraft et en particuliers à ses Montagnes hallucinées. Pour information, l’adaptation de cette nouvelle par le mangaka Gou Tanabe est une réussite. 

📌La chose. John W. Campbell. Le Belial’, 130p. (2020)


Impossible. Erri De Luca

Impossible. Erri De Luca


Ce petit roman, que l’on pourrait qualifier de novella "mi- épistolaire", est une sorte de huis clos entre un magistrat et son suspect, placé en isolement. Vient ensuite se greffer l’avocat commis d’office mais il n’intervient pratiquement pas dans le bras de fer qui oppose le juge au narrateur. Par ailleurs, les pensées intimes de l’accusé nous sont dévoilées au travers des lettres qu’il écrit à sa compagne depuis sa cellule de prison. La trame narrative alterne donc entre ces missives et les chapitres consacrés aux interrogatoires. 

A première vue, l’affaire semble simple. Le narrateur a appelé les secours après avoir découvert un randonneur tombé d’une vire (petite terrasse sur une paroi verticale) du Val Badia dans les dolomites italiennes. Or, l’enquête préliminaire montre que les deux hommes se connaissaient. Près de quarante plus tôt, durant les années de plomb, l’un d’entre eux a trahi ses frères d’armes en les dénonçant à la police. Le juge est persuadé que le donneur d’alerte n’était pas dans cette montagne par hasard au même moment que sa victime supposée. N’ayant aucune preuve matérielle, il doit inciter le prévenu à avouer son crime ou à faire une erreur qui le confondrait. 

Il y a quelques années, j’ai fait une première tentative pour lire Erri De Luca mais sans pouvoir achever l’ouvrage qui m’avait semblé trop philosophique. Il faut croire que, la maturité aidant, je suis davantage capable aujourd’hui d’apprécier l’œuvre du romancier italien. Impossible aborde de nombreux thèmes auxquels je suis sensible comme le temps qui passe, le sentiment amoureux, la fraternité, l’amour de la montagne... Apriori, certaines connexions (alpinisme et communisme, par exemple) peuvent surprendre… et pourtant ! C’est tout le talent d’Erri De Luca : celui aborder des sujets épineux (comme l’activisme, la trahison, la justice, etc) selon un angle original. Ce beau roman m’a réconcilié avec son auteur. 


Extrait :

« Question. Reprenons du début de votre journée. Vous ne reconnaissez pas la personne de la photo que je vous ai montrée.

Réponse. Je ne la reconnais pas, j’oublie les visages, à plus forte raison des années plus tard. Je ne pourrai que répéter ce que j’ai déjà dit.

Q. Ce n’est pas sûr, vous pouvez ajouter quelque chose que vous n’avez pas dit avant.

R.  Peut-être, mais il ne s’agit pas d’une conversation entre deux voyageurs dans un train. Je suis interrogé par un magistrat. Vous décidez des sujets, mais moi je décide si j’ai envie de livrer ou non un souvenir. »


📌Impossible. Erri De Luca. Folio, 176p. (2022)


L’Hôtel du Cygne. Zhang Yueran

L’Hôtel du Cygne. Zhang Yueran


 Zhang Yueran s’est fait connaître en France grâce à un roman intitulé Le clou (Zulma, 2019). L’Hôtel du Cygne est une œuvre bien plus courte que l’on peut qualifier de novella (ou "zhongpian xiaoshuo"). Ces nouvelles dites moyennes (entre le roman et la nouvelle) sont devenues très populaires auprès des lecteurs chinois.

L’écrivaine chinoise nous invite ici dans un huis-clos composé principalement de Dada, jeune pékinois de 6 ans issu d’une famille aisée, et de sa nounou Yu Ling, une femme blessée par la vie. Les parents du garçonnet ont largement profité de la position privilégiée du grand-père au sein du Parti et obtenus de nombreux avantages grâce à ses malversations. La mère de Dada, qui est partie faire du shopping à Hong Kong, apparait comme une femme égoïste et capricieuse. Son mari, un homme blasé, semble plus sympathique mais assez faible de caractère. Yu Ling, qui déteste sa patronne, a cédé à son cupide amant et accepté d’enlever son protégé pour obtenir une rançon. C’est ainsi que le petit Dada, persuadé d’aller pique-niquer au grand air, est embarqué dans le véhicule d’un certain M. Courge avec sa nourrice et une oie qu’ils ont acheté à un éleveur en route pour l’abattoir (Dada voulait la sauver d’une mort certaine et décrète qu’il s’agit d’un cygne). L’ambiance est plutôt détendue jusqu’à ce que ses ravisseurs apprennent par la radio, que le père et le grand-père de Dada ont été arrêtés par la police. Le plan tombe à l’eau illico. Mais que faire du petit ? La mère de l’enfant est injoignable et sa grand-mère trop éloignée et trop mal en point pour s’en occuper. M. Courge s’énerve puis décide de laisser Yu Ling en plan, non sans lui avoir volé sa carte bancaire.

Zhang Yueran nous présente une galerie de personnages emblématique d’une société en pleine évolution. Il y a les puissants et les nouveaux riches (qui s’ennuient dans leurs grandes et belles maisons) et puis, les autres, les invisibles : domestiques, chauffeurs, baby-sitters, etc… ceux que la vie n’a pas épargné et qui sont témoins de l’avènement d’une certaine aristocratie. La romancière procède par petites touches, sans se presser. C’est ainsi que Yu Ling, plutôt taiseuse se révèle être une personne pleine de tendresse et d’empathie malgré ses dehors abruptes.  On comprend, peu à peu, comment elle en est venue à trahir ses employeurs puis pourquoi elle refuse finalement d’abandonner son petit protégé. D’autres personnages, tantôt antipathiques, tantôt excentriques, apparaissent au fil du récit. Le roman doit son titre au refuge de Dada, une tente installée dans sa chambre où il invite les âmes esseulées comme lui. 

Extrait : 

« Après Damen, ils continuèrent tout droit jusqu’à ce qu’une camionnette blanche se gare sous un arbre à leur hauteur. Une pièce était en travaux chez le petit garçon, ce qui obligeait Xiao Dong, le chauffeur de la famille, à courir les marchés et les fournisseurs de matériaux. Yu Ling avait donc proposé qu’un de ses amis, sichuanais comme elle, les emmène. La porte de la camionnette s’ouvrit et le conducteur sauta à terre. « C’est toi, monsieur Courge ? Mais tu ne ressembles pas du tout à une courge !» s’écria le petit garçon en clignant des yeux. « J’ai la tête aussi ronde qu’une courge, mais ça se voit mieux quand je viens de me raser !» répondit l’homme dans un éclat de rire. L’enfant fit coulisser la portière et monta dans le véhicule. « Je vais monter à l’avant, lui dit Yu Ling, M. Courge ne connaît pas la route. » « Ça fait plus longtemps que toi que je vis à Pékin ! » s’offusqua l’homme en démarrant. Le véhicule hoqueta et se mit en branle tant bien que mal. »

📌L’Hôtel du Cygne. Zhang Yueran. Zulma, 160 p. (2021)


Konbini, la fille de la supérette. Sayata Murata

Konbini : La fille de la supérette. Sayata Murata


 Suite à la parution des Terriens chez Denoël (et sans doute une rupture de stock lié à son succès), le premier roman de Sayaka Murata vient d’être réédité. Konbini Ningen (en version originale) est paru au Japon en 2016. Il a été traduit en français deux ans plus tard, par Mathilde Tamae-Bouhon, avant de paraître en format poche chez Folio en 2019. Konbini, La fille de la supérette est un opus qui tient davantage de la novella. Il s’agit surtout d’un hymne à la différence, un pamphlet bourré d’humour qui a été récompensé par le prestigieux prix Akutagawa. 

L’héroïne de ce roman s’appelle Keiko Furukura. A l’instar de sa créatrice, elle a travaillé comme freeters (employée à temps partiel) pendant 18 ans dans un Konbini (le mot nipponisé est un abrégé du terme anglais « convenience store »). En revanche, Keiko n’use pas de son temps libre pour écrire des romans comme Sayaka Murata. Notre narratrice en effet est une inadaptée sociale, qui tente de s’insérer par mimétisme. Incapable de comprendre les sentiments et attitudes de ses congénères, elle a fini par découvrir qu’il suffisait de les copier pour avoir la paix. La vie de Keiko est dès lors régentée par un quotidien immuable et chronométré, en symbiose totale avec son boulot au sein du Konbini, qui la rassure et apaise ses proches. Elle échappe de cette façon aux questions souvent intrusives de ses collègues et amis, ainsi qu’à leur incompréhension face à son absence de désirs, d’ambitions ou d’états d’âme. Il en résulte des dialogues absolument réjouissants, dont les cibles sont souvent les chantres de la « normalité ». 

Evidemment l’histoire ne s’arrête pas là. En effet, le petit train-train de Keiko est bouleversé par l’arrivé d’un autre paria dans la supérette. Il s’agit de Shiraha, un trentenaire dont les opinions ne s’inspirent pas du bestseller de John Gray (Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus). Le type n’est pas plus adepte du politiquement correct avec les femmes qu’avec ses nouveaux collègues de travail. D’ailleurs, il se fait rapidement virer de la bergerie… euh, de la boutique. Pourtant, Keiko décide de le prendre sous son aile et de l’héberger chez elle pour bénéficier de ces précieux conseils en relations humaines ! 

Extrait

« De mon passé avant de renaître en employée de konbini, je ne garde qu’un souvenir flou. J’ai grandi dans un lotissement de banlieue, élevée par une famille ordinaire, à l’affection tout aussi ordinaire. J’étais néanmoins une enfant un peu étrange. Un exemple, remontant à la maternelle : un jour, au parc, on trouva un oiseau mort. Un très joli passereau bleu, domestiqué sans doute, qui gisait, la tête penchée mollement, les yeux clos. Les enfants rassemblés autour de lui pleuraient. « Qu’est-ce qu’on va faire ? » demanda une fillette. Je pris aussitôt le volatile dans mes mains pour l’apporter aux mamans assises sur les bancs.

— Qu’y a-t-il, Keiko ? Ah, un petit oiseau... ! Il a dû tomber de quelque part... Le pauvre. Veux-tu qu’on l’enterre ? demanda ma mère d’un air doux.

Je secouai la tête.

— On n’a qu’à le manger, répondis-je.

— Pardon?»

📌Konbini : La fille de la supérette. Sayata Murata. Denoël, 128 p. (2021)