Ar-Men. Emmanuel Lepage

Ar-Men. Emmanuel Lepage (édition 2022)

Imaginons notre point de départ du côté de la Pointe du Raz dans le Finistère. Nous prenons la mer en direction de l’ouest jusqu’à la Tour de la vieille. En bifurquant vers le nord, nous pourrions admirer le phare de Tévennec mais en poursuivant dans le même sillage, nous irions vers l’île de Sein. Dans son prolongement, se trouve le phare d’Ar-Men, le véritable héros de ce roman graphique. Le phare Ar-Men est réputé comme l’un des dangereux du monde, si bien que les gardiens le surnomment L’enfer des enfers. Les conditions d’abordage sont rendues difficiles par la houle et l’édifice tout entier tremble lorsque les tempêtes sont trop fortes.  Situé dans la mer d’Iroise, le phare est construit sur un promontoire rocheux étroit dominant La chaussée de l’ile de Sein. La chaussée est un ensemble de formations granitiques qui prolonge l’île sur 25 km vers l’ouest. Jusqu’à la fin du 19ème siècle, c’est-à-dire la construction du bâtiment, cette partie de la mer d’Iroise était considérée comme un cimetière à bateaux tant les naufrages étaient fréquents. Dans ces conditions, il aura fallu près de 15 ans pour terminer le phare.

Pour nous parler de cet incroyable édifice, Emmanuel Lepage a fait le choix de l’intrigue romanesque. C’est ainsi que nous suivons le quotidien de deux gardiens de phare dans les années 60. Une seconde trame fictionnelle puis une troisième viennent se greffer à celle-ci pour évoquer la construction de la bâtisse entre 1867 et 1881 et la légende de la cité engloutie d’Ys. Ce choix est peut-être discutable (Ys, capitale du roi Gradlon, est censée avoir été construite dans la baie de Douarnenez) mais, pour ma part, je le trouve plutôt ingénieux car il donne du rythme et de la profondeur au récit. 


Ar-Men. Emmanuel Lepage. Pages 4 et 5

En novembre dernier, les éditions Futuropolis ont publié une édition anniversaire de Ar-Men avec un 1 cahier graphique inédit de 8 pages. Cette bande dessinée parue initialement en 2017 est née d’une boutade. L’idée s’est imposée en 2015 après la réalisation d’un film documentaire pour l’émission Thalassa (Les Gardiens de nos côtes de Herlé Jouon). Emmanuel Lepage s’était plié à un artifice narratif, jouant le rôle d’un dessinateur en quête d’informations sur la construction des phares bretons. A la fin du tournage, son éditeur lui à souffler à l’oreille qu’une vraie BD sur le sujet pourrait voir le jour. Emmanuel Lepage a accepté de relever le défi. Deux ans plus tard, paraissait Ar Men, l'enfer des enfers. Si le cadre romanesque s’est imposé assez vite, le dessinateur explique qu’il a butté quelque temps sur le fil narratif à adopter. La difficulté était de trouver une cohérence entre fiction, histoire et légendes. C’est une combinaison qu’affectionne particulièrement Emmanuel Lepage. On la retrouve par exemple dans son triptyque en collaboration avec Sophie Michel et notamment dans Les voyages d’Ulysse. Pour en revenir à Ar-Men, Il faudra finalement 8 mois à son auteur pour finaliser le scénario et terminer les dernières planches. Le résultat est une belle réussite. Le dessinateur est particulièrement doué pour les illustrations maritimes. Sous ses pinceaux, la force des éléments nous apparait avec un réalisme saisissant. 

📚Je tiens à remercier Sandrine du blog Tête de lecture de m’avoir incitée à exhumer ce trésor de ma bibliothèque. 


Ar-Men. Emmanuel Lepage. Pages 42 et 43

📌Ar-Men. Emmanuel Lepage. Futuropolis, 107 pages (réédition 2022)


Taqawan. Éric Plamondon

Taqawan. Éric Plamondon


Taqawan a pour toile de fond, les évènements de Restigouche qui opposèrent le peuple autochtone des Mi’gmaq au gouvernement provincial du Québec dans la Guerre du saumon de la Côte-Nord. En juin 1981, les habitants de l’actuelle réserve de Listuguj, ont essuyé deux raids musclés des forces de police qui sont restés dans la mémoire collective. Éric Plamondon a choisi d’aborder cet épisode tragique à travers le prisme romanesque. Son livre est néanmoins composé de « fragments » historiques, politiques et fictionnelles qui sont autant de points de jonction. 

Le roman débute le jeudi 11 juin 1981 à l’heure du déjeuner. Le car scolaire jaune de marque Blue Bird, qui conduit les enfants de la réserve indienne à l’école anglaise, est arrêté juste avant le pont Van Horne au-dessus de la rivière Ristigouche*. Celui-ci marque une frontière à l’intérieur même du pays, reliant la province de Québec à celle du Nouveau-Brunswick. Parmi les élèves, il y a Océane dont c’est aujourd’hui l’anniversaire. Elle a tout juste 15 ans. Ses camarades comprennent vite que quelque chose de grave est arrivé. Ils ont remarqué les voitures de la gendarmerie royale du Canada (GRC), les agents de la sureté du Québec, les zodiacs aux couleurs de la police et l’hélicoptère au-dessus de Pointe-à-la-Croix. Tandis que le chauffeur du bus parlemente avec les forces de l’ordre, quatre garçons s’échappent par la porte arrière. Océane décide de les suivre. Vingt-quatre heures plus tôt, Lucien Lessard, le ministre québécois des Loisirs, chasse et pêche, a envoyé un message au chef Alphonse Metallic. Il voulait imposer de nouvelles restrictions de pêche aux Mi'kmaq et exigeait que leurs filets soient retirés avant le 10 juin à minuit. Or, le saumon est la principale ressource de ce peuple algonquien depuis sont installation dans la péninsule de la Gaspésie, il y a 3 000 ans. 

💪Éric Plamondon donne vie aux faits historiques à travers quatre personnages (une adolescente, un agent de conservation de la faune, une institutrice française et un vieil Amérindien) dont les destins sont bouleversés par les frappes de Restigouche. L’intrigue romanesque est enrichie de nombreux éléments : légendes indiennes, informations toponymiques, rappels chronologiques, etc. Les chapitres courts participent également à donner un rythme indéniable à ce passionnant roman. Éric Plamondon explique dans une interview qu’il a souhaité prolonger son immersion littéraire en Gaspésie après la parution de sa Novella intitulée Ristigouche* (Le Quartanier, 2013). C’est en travaillant sur ce texte qu’il a découvert le documentaire d’Alanis Obomsawin (Les Événements de Restigouche, 1984). Selon lui, cette tragédie renoue avec un autre pan de l’histoire canadienne : La bataille de la Ristigouche* en 1760. Deux cent ans plus tôt, au même endroit, en présence des Mi’gmaq et des Acadiens, a eu lieu, la dernière bataille navale entre la France et l’Angleterre pour la possession de l’Amérique francophone. Comment les Québécois d’aujourd’hui peuvent-ils refuser aux Mi’gmaq ce qu’ils jugent légitime pour eux-mêmes, à savoir le droit à la langue, au territoire et à l’autodétermination ? Une question redondante en d’autres parties du monde comme le montre les lectures thématiques autour de la question des minorités/groupes ethniques proposées par Ingannmic.

(*) On trouve les deux orthographes, Ristigouche ou Restigouche, selon s’il s’agit de la rivière ou du comté ou encore de l’ancien ou du nouveau toponyme.

📌Taqawan. Éric Plamondon. Le Livre de Poche, 224p. (2019)


Madame Mohr a disparu. Maryla Szymiczkowa

Madame Mohr a disparu. Maryla Szymiczkowa

Zofia Turbotyńska (née Glodt) est l’ambitieuse épouse d’Ignacy Turbotyński, professeur plutôt affable de l’université Jagellon de Cracovie en Pologne. Le couple n’a pas eu d’enfant. Madame est une bourgeoise typique de la société cracovienne de la fin du 19ème siècle, économe et un tantinet exaspérante. Bien qu’elle règne sur une modeste brigade de domestiques, Zofia s’ennuie dans son rôle de femme au foyer. Elle tente de se distraire grâce à ses œuvres caritatives et passe son temps à intriguer pour obtenir les meilleures places aux évènements mondains les plus prisés, y compris les enterrements et les célébrations de la Toussaint. Cette particularité apporte une petite touche gothique à notre whodunit, un aspect de ce polar historique qui est davantage mis en avant sur la jaquette polonaise. Par ailleurs, Zofia est une lectrice passionnée d’Emile Gaboriau et d’Edgar Allan Poe, un penchant qui lui sera bien utile pour démêler une étrange affaire de disparition puis de meurtres. A cela s’ajoute un bon esprit d’analyse et un sacré culot. 

Le lieu de l’intrigue est un hospice privé où se croisent quelques membres de l’aristocratie de l’empire austro-hongrois et une majorité d’indigents. Les résidents fortunés occupent les appartements luxueux dans la plus grande oisiveté tandis que les pauvres, qui ne sont pas impotents où à l’agonie, doivent travailler pour gagner le gîte et le couvert. Or, à l’occasion d’une visite à son amie, la sœur Alojza, Zofia apprend que la veuve du juge Mohr a mystérieusement disparu de son logement. Il n’en faut pas plus pour exciter la curiosité de notre héroïne.  

Dans les diverses recensions que j’ai lu lire au sujet de Madame Mohr a disparu, le terme de Cosy Mystery revient presque à chaque fois. Il est vrai que la plupart des codes du genre sont respectés. Nous avons une détective amatrice, une petite communauté de personnages (qui ne sont pas des psychopathes), une série de meurtres pas trop sanguinolents et une bonne dose d’humour. Dans sa présentation, l’éditeur compare d’ailleurs volontiers notre héroïne polonaise à la célèbre Miss Marple. Comme la détective anglaise, Zofia Turbotyńska est le personnage récurrent d’une série de romans de détection. Débutée en 2015, celle-ci compte déjà quatre épisodes dont le second devrait être traduit prochainement en Français. Le pseudonyme de Maryla Szymiczkowa est en réalité le nom de plume d’un duo d’écrivains : Jacek Dehnel et Piotr Tarczinsky. Le premier est lauréat de nombreux concours de poésie et l'auteur de plusieurs recueils… ce qui explique sans doute le goût de Zofia pour les exercices de versification. 

Tajemnica domu Helclów


Extrait :

« Qui pourrait s’attendre à ce qu’un corps soit si lourd ? Plus que durant la vie. Combien pouvait-elle peser ? Quatre pierres ? Un quintal ? Non, moins d’un quintal. C’est maigre comme tout, rien que la peau et les os, une tête d’oiseau, les mains comme les pattes d’une chauve-souris. La vie vient juste de la quitter, pourtant c’est comme porter la grande cloche Zygmunt. Elle a poussé un soupir ? Non, impossible. Mais l’impression persiste que le cadavre va revenir à la vie et se venger. Encore quatre mètres environ, trois, deux. En temps normal, ce couloir ne paraît pas aussi long, mais à présent, ça traîne, ça traîne à n’en plus finir. Par chance, il n’y a aucune porte ici, aucune serrure, la montée est aisée. Quoi qu’il en soit, voilà l’escalier. Il est neuf, il ne craque pas. »

📚D'autres avis que le mien : Kathel, Eva et Passage à l'Est 

📌Madame Mohr a disparu. Maryla Szymiczkowa. Agullo Noir, 385p. (2022)


Mon cher mari. Rumena Bužarovska

Mon cher mari. Rumena Bužarovska

Il y a un adage prétendant qu’il ne faut pas juger un livre à sa couverture mais je ne peux m’empêcher de penser que la jaquette de Mon cher mari est plutôt réussie. On y voit un couple dont l’apparence physique est typique des années 50. La femme se tourne pour nous faire un clin d’œil malicieux tandis que la nuque et le dos de son époux disparaissent sous des gribouillis de stylos trahissant une main vengeresse. Cette couverture résume assez bien le contenu du recueil. Celui-ci est composé de 11 nouvelles. La dernière, intitulée Le 8 mars, nous rappelle qu’il existe une Journée internationale des femmes mais l’intrigue tourne en vaudeville. De fait, Mon cher mari, n’est ni un hymne à la société patriarcale de mamie ni un pamphlet féministe en l’honneur du mouvement #MeToo. Ce n’est pas non plus une bluette insipide.

Rumena Bužarovska nous offre une redoutable galerie de portraits. De ce point de vue, on peut considérer que la parité est respectée car les personnages féminins sont aussi pitoyables que leurs homologues masculins. Epouses, mères, filles, amantes… les femmes nous sont présentées sous toutes leurs facettes mais rarement sous leurs meilleurs jours. Elles sont cyniques, vaniteuses, égoïstes, jalouses, infidèles, ou lâches… à l’instar de leurs chers époux. Contre toute attente, il y a parfois du désir, de l’amour ou de la tendresse au sein de ces couples singuliers. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’on est dans la vraie vie (je me plais à penser que les rapports humains et amoureux ne sont pas si affligeants) mais on s’en rapproche plutôt bien. L’une des épouses explique, par exemple, que son mari est un gentleman parce qu’il la conduit chez un ami chaque samedi après-midi, espérant ainsi se décharger de son devoir conjugal en la poussant dans les bras d’un autre. Une mère, en pleine dépression post-partum, est persuadée que son époux est un père formidable mais finit par le détester autant que son enfant. Une autre femme, souffrant du syndrome du nid vide, est convaincue d’être une grande artiste incomprise alors qu’elle ne produit que des croûtes qui affligent secrètement sa chère moitié.

Les textes de Rumena Bužarovska sont à la fois cruels et incroyablement réjouissants. Ses histoires, teintées d’un humour féroce, sont un véritable pied de nez au wokisme ambiant. Mon cher mari n’est certes pas le chef d’œuvre du siècle dont je garderai un souvenir impérissable mais c’est une lecture fort distrayante. Il me semble que les saynètes pourraient s'adapter facilement au théâtre. 


Extrait :

« J’ai rencontré Goran à un festival de poésie. Ses cheveux commençaient à grisonner – maintenant ils sont complètement gris, mais il pense que cela fait partie de son « nouveau sex-appeal », comme il m’a dit un jour. C’était soi-disant pour plaisanter, je crois qu’il le pense vraiment. Je voulais lui demander si son cheveu rare et son crâne à la texture de cire fondue faisaient aussi partie de son « nouveau sex-appeal », mais je me suis retenue – il n’accepte aucune critique. Il se fâche tout de suite et, quand il se fâche, il se met à m’injurier – et cela dure des jours, jusqu’à ce que je donne une preuve de soumission pour qu’il cesse d’être insupportable, comme réciter mine de rien un de ses vers. Récemment, il était en rogne contre moi parce que j’avais refusé de lire les poèmes qu’il avait écrits la nuit précédente. »

📌Mon cher mari. Rumena Bužarovska. Gallimard, 176p. (2022)


Impossible. Erri De Luca

Impossible. Erri De Luca


Ce petit roman, que l’on pourrait qualifier de novella "mi- épistolaire", est une sorte de huis clos entre un magistrat et son suspect, placé en isolement. Vient ensuite se greffer l’avocat commis d’office mais il n’intervient pratiquement pas dans le bras de fer qui oppose le juge au narrateur. Par ailleurs, les pensées intimes de l’accusé nous sont dévoilées au travers des lettres qu’il écrit à sa compagne depuis sa cellule de prison. La trame narrative alterne donc entre ces missives et les chapitres consacrés aux interrogatoires. 

A première vue, l’affaire semble simple. Le narrateur a appelé les secours après avoir découvert un randonneur tombé d’une vire (petite terrasse sur une paroi verticale) du Val Badia dans les dolomites italiennes. Or, l’enquête préliminaire montre que les deux hommes se connaissaient. Près de quarante plus tôt, durant les années de plomb, l’un d’entre eux a trahi ses frères d’armes en les dénonçant à la police. Le juge est persuadé que le donneur d’alerte n’était pas dans cette montagne par hasard au même moment que sa victime supposée. N’ayant aucune preuve matérielle, il doit inciter le prévenu à avouer son crime ou à faire une erreur qui le confondrait. 

Il y a quelques années, j’ai fait une première tentative pour lire Erri De Luca mais sans pouvoir achever l’ouvrage qui m’avait semblé trop philosophique. Il faut croire que, la maturité aidant, je suis davantage capable aujourd’hui d’apprécier l’œuvre du romancier italien. Impossible aborde de nombreux thèmes auxquels je suis sensible comme le temps qui passe, le sentiment amoureux, la fraternité, l’amour de la montagne... Apriori, certaines connexions (alpinisme et communisme, par exemple) peuvent surprendre… et pourtant ! C’est tout le talent d’Erri De Luca : celui aborder des sujets épineux (comme l’activisme, la trahison, la justice, etc) selon un angle original. Ce beau roman m’a réconcilié avec son auteur. 


Extrait :

« Question. Reprenons du début de votre journée. Vous ne reconnaissez pas la personne de la photo que je vous ai montrée.

Réponse. Je ne la reconnais pas, j’oublie les visages, à plus forte raison des années plus tard. Je ne pourrai que répéter ce que j’ai déjà dit.

Q. Ce n’est pas sûr, vous pouvez ajouter quelque chose que vous n’avez pas dit avant.

R.  Peut-être, mais il ne s’agit pas d’une conversation entre deux voyageurs dans un train. Je suis interrogé par un magistrat. Vous décidez des sujets, mais moi je décide si j’ai envie de livrer ou non un souvenir. »


📌Impossible. Erri De Luca. Folio, 176p. (2022)


Akita et les grizzlys. Caroline Solé & Gaya Wisniewski

Akita et les grizzlys. Caroline Solé & Gaya Wisniewski. Couverture

Akita et les grizzlys est un charmant petit livre sur la colère qui s’adresse aux jeunes lecteurs de 6 à 8 ans. Akita, l’héroïne, vit quelque part dans la forêt polaire avec son frère et ses parents. Aujourd’hui c’est son anniversaire ! Pour ses 7 ans, la petite fille voudrait conduire seule le traîneau familial mais son papa et sa maman ne sont pas d’accord. Ils ont peur de ses grizzlis… Les grizzlis se sont les colères d’Akita, celles qui la font crier et casser des choses… pour s’en débarrasser, il faut consulter la glooglooka, une sorte de guérisseuse qui vit dans une « glook » (mi-grotte mi-igloo) sombre, ronde et glacée. 

Akita et les grizzlys. Caroline Solé & Gaya Wisniewski. P26-27

Caroline Solé (autrice) & Gaya Wisniewski (dessinatrice) ont créé un univers onirique à hauteur d’enfant. Le texte est plein de sensibilité et les illustrations ont un charme suranné qui rappelle les albums d’une autre époque. Les couleurs douces et les traits tout en rondeurs donnent la sensation d’entrer dans un cocon de neige. Ses éléments servent parfaitement l’histoire, une sorte de conte initiatique qui aborde le thème des conflits intérieurs et de la difficulté à contrôler ses sentiments. Le roman a reçu le prix Pépite fiction Junior au Salon du Livre et de la Presse Jeunesse de Montreuil en 2019. 

Akita et les grizzlys. Caroline Solé & Gaya Wisniewski. P74-75

Sur le même sujet, il y a Grosse colère de Mireille d’Allancé (dès 3 ans), un classique de la littérature enfantine.

📌Akita et les grizzlys. Caroline Solé & Gaya Wisniewski. Ecole des Loisirs, 82p. (2019)


Le téléphérique et autres nouvelles. Sylvain Tesson

Le téléphérique et autres nouvelles. Sylvain Tesson

Je suppose que tout le monde connait Sylvain Tesson, l’écrivain voyageur, auteur de La Panthère des neiges et Dans les forêts de Sibérie, pour lesquels il a reçu le prix Renaudot en 2019 et le prix Médicis Essai en 2011. Il a également obtenu le prix Goncourt de la nouvelle en 2009, pour Une vie à coucher dehors. C’est dire si le genre lui sied ! 

Le téléphérique, la nouvelle titre clôture l’opus. Elle est précédée de cinq autres textes jubilatoires : Le barrage, La bataille, La ligne, La lettre et L’Hermite. Ces textes nous font parfois voyager à l’autre bout du monde, notamment en Chine et en Russie, mais il n’est pas toujours nécessaire d’aller si loin pour trouver l’aventure. Ici, il s’agit surtout d’aventures humaines, des péripéties tragi-comiques qui sont le sel de cet ouvrage. On y croise un couple en voyage de noces, des amateurs de reconstitutions historiques, des saboteurs et des fous. Tous observent la folie du monde. Chacun à son échelle y participe aussi. On se bagarre, on s’exile, on boycotte Noël, on convainc un amoureux qu’il a eu raison de rompre… et tout cela est follement distrayant !

Cela faisait un moment que je voulais lire Sylvain Tesson et j’ai pensé qu’un recueil de nouvelles serait l’idéal pour découvrir sa prose. Je n’ai pas été déçue. L’écrivain voyageur à l’art de créer des ambiances. Il décrit si bien les paysages et les odeurs. Ses personnages ont de la profondeur et ses histoires sont assez rocambolesques pour emporter l’adhésion du lecteur. Je crois que ma préférée est La bataille, suivie de la nouvelle titre Le téléphérique. La morale n’est pas toujours au rendez-vous mais c’est tellement drôle ! Cet opus m’a largement convaincue de lire les autres ouvrages de Sylvain Tesson. Ses derniers ouvrages parus à ce jour sont Blanc (Gallimard, 2022) et Noir (Albin-Michel, 2022).


Extrait :

« Dans quelques heures, parents et cousins arriveraient. Tout serait prêt. Comme chaque fois, comme à chaque Noël. Un traîneau glissa devant les fenêtres. Des rires fusèrent. Des gens crièrent des noms anglais, ils retenaient dans leurs moufles des paquets de couleur griffés de noms de couturiers. Tout à l'heure, sous les sapins, des mains blanches et fines ouvriraient des écrins Cartier et des boîtes orange Hermès. Zermatt vibrait des préparatifs de la fête. Noël était la plus parfaite entreprise de détournement spirituel de l'histoire de l'humanité. On avait transformé la célébration de la naissance d'un anarchiste égalitariste en un ensevelissement des êtres sous des tombereaux de cadeaux. Pour quelques heures, en ce 24 décembre, l'immense névrose européenne de l'après-guerre s'octroyait un répit, le temps d'ouvrir des paquets dans un bruit de mandibules d'insecte. 

Dans le chalet, il faisait 27°C. Le foie gras exsudait. Sur le bloc rose, les gouttes de graisse perlaient. C'était la même rosée qu'au-dessus de la lèvre supérieure de Greta. L'horloge de l'église sonna. « Déjà 5 heures ? Étrange qu'ils ne soient pas rentrés », se dit Greta, à la vingt-cinquième huître.»

📌Le téléphérique et autres nouvelles. Sylvain Tesson. Folio, 112p. (2019)


Pour que chantent les montagnes. Nguyễn Phan Quế Mai

Pour que chantent les montagnes. Nguyễn Phan Quế Mai

« Souviens-toi, ma chérie. Les épreuves auxquelles le peuple vietnamien a fait face sont aussi hautes que les plus hautes des montagnes. À se tenir trop près, on ne peut distinguer leur sommet. Mais lorsqu’on s’éloigne des tourments de la vie, on en voit le tout… » tel est le conseil prodigué par Grand-mère Diệu Lan à sa petite fille Hương alors que le Viêt Nam agonise et que ses proches sont éparpillés loin du giron maternel. Pour que chantent les montagnes est en effet un roman à deux voix, une fresque historique et familiale qui s’étend sur plusieurs décennies. A travers les souvenirs de la narratrice et de son aïeule, nous sont restitués les pires moments du peuple vietnamien : la colonisation française, l’occupation japonaise, la prise de pouvoir du Việt Minh, la Grande famine, la Réforme agraire, la guerre, les repressions… autant d’évènements qui nous sont rapportés en alternance. Parmi les six enfants de Diệu Lan et leurs conjoints, combien survivront ? Oncle Minh a été enlevé par d’anciens villageois embrigadés par le Parti communiste vietnamien. Ngọc, la mère d’Hương est partie sur le champ de bataille à la recherche de son époux. Oncles Đạt, Thuận et Sáng ont été mobilisés contre les Américains. Et puis la tante Hanh s’est réfugiée à Sài Gòn avec son mari. Restées seules à Hà Nội, nos deux héroïnes vont devoir fuir la ville et se débrouiller pour survivre. 

📝Pour que chantent les montagnes n’est pas qu’une histoire de courage et de survie, c’est surtout une affaire de résilience. S’il s’agit bien d’une fiction, Nguyễn Phan Quế Mai indique qu’elle s’est inspirée de nombreux récits autobiographiques. On sait par ailleurs que sa propre grand-mère a succombé à la Grande famine et son grand-père à la Réforme agraire. Son témoignage romanesque se joint aux voix de plus en plus nombreuses des réfugiés et des écrivains issus de la diaspora. On pense, par exemple aux aînées de Nguyễn Phan Quế Mai, Duong Thu Huong (Terre des oublis), Kim Thuy (Em) et Anna Moï (Douze palais de mémoire) ou encore aux romanciers vietnamo-américains Viet Thanh Nguyen (Le Sympathisant) et Ocean Vuong (Un bref instant de splendeur).


Extrait :

« Quand meurent nos ancêtres, me disait ma grand-mère, ils ne disparaissent pas mais continuent de veiller sur nous. Aujourd’hui, je sens sur moi son regard tandis que je frotte une allumette pour faire brûler trois bâtons d’encens. Sur l’autel familial, derrière la cloche en bois et les assiettes de nourriture fumantes, les yeux de ma grand-mère brillent à la lumière de la flamme orange et bleutée qui s’élève et commence à consumer l’encens. J’agite le bâtonnet pour l’éteindre. Son extrémité rougeoie, et des volutes de fumée odorantes s’envolent en spirale vers les Cieux pour rappeler les esprits des défunts.

« Bà ơi », dis-je dans un murmure en levant le bâtonnet au-dessus de ma tête. À travers le voile brumeux qui sépare nos deux mondes, elle me sourit.

« Tu me manques, grand-mère. »


📌Pour que chantent les montagnes. Nguyễn Phan Quế Mai. Charleston, 448p. (2022)


Ordinaire. Audrey Najar

Ordinaire. Audrey Najar


Le crime est-il un acte banal, courant ou ordinaire ? Non, bien sûr, mais « il suffit parfois de bien peu de chose pour que l’ordinaire vole en éclats. Une succession de broutilles, la faute à pas de chance ».  Tel est le postulat de départ d’Audrey Najar. Elle déroule ensuite le fil de son intrigue jusqu’au drame final. Le lecteur sait dès le début du roman qu’une tragédie a eu lieu mais ignore l’identité de la victime et le mobile du crime. 

Hervé Dufour, le personnage central est, en apparence, un retraité bien tranquille. Il vit à Alfortville, en banlieue parisienne avec son épouse Elisabeth et leur bichon maltais blanc. C’est une petite copropriété plutôt conviviale où le plus grand dilemme du syndic est de déterminer quel type de fleurs il faut planter en bas de l’immeuble… mais le train-train quotidien des propriétaires est bouleversé par le décès de Marie-Claire Hussard, la veuve octogénaire du 3ème B, dont l’appartement est très vite racheté par la famille Kobon. La vieille dame est à peine enterrée que ces ex-voisins décident de se séparer de l’envahissante concierge de la résidence. Ensuite, c’est le président de la copropriété, Pascal, qui démissionne pour s’installer chez sa nouvelle compagne. Hervé espère bien lui succéder. 

Comment "Monsieur tout le monde" peut-il péter un câble sans prévenir et zigouiller ses voisins un beau matin de décembre ? Audrey Najar procède en quelque sorte à une autopsie … je ne parle pas d’un acte médico-légal, non. Ici, il s’agit plutôt d’une analyse psycho-sociale, celle d’un fait divers qu’on qualifierait de banal, s’il en est. Les évènements s’enchaînent, la tension monte et le lecteur, qui croyait avoir tout compris, sera quand même surpris.


Extrait :

« Personne ne sait. Une rumeur gronde dans la cour triste et grise. La cour rouge, la cour noire, la cour obscène, la cour morte. Tous les regards braqués sur Aziz seul au milieu de la scène, mauvais spectacle de gladiateurs dont il serait le seul survivant. Bientôt, les pompiers, les policiers, les sirènes et les gyrophares. Bientôt la vérité nue, la lumière crue d’un matin d’hiver qui goûte au drame. Plus tard, Aziz passera le jet d’eau, se mettra à genoux pour frotter les traces avec obstination. Il donnera son temps, son énergie pour que les voisins oublient cette terrible journée du 3 décembre. Tous ces humains qui vivent côte à côte planqués dans leurs tours de béton, se croyant à l’abri du drame, flottant dans leur déni. Leurs murs mitoyens comme des boucliers de papier. Peine perdue, un jean et des baskets salopés pour rien. Personne n’oubliera. Comme un virus, toxique, leur mémoire ne les lâchera plus, le souvenir les réveillera la nuit, les torturera, chacun leur tour. C’était pourtant une copropriété sympathique avec des voisins comme tous les autres. Ils ont eu de bons moments. Il y a eu des fêtes et des éclats de rire. Comment la nuit a-t-elle fait son nid si discrètement ? Soustraction de battements de cœur. Il suffit parfois de bien peu de chose pour que l’ordinaire vole en éclats. Une succession de broutilles, la faute à pas de chance.

— Faut s’y faire, des gens qui meurent y en a tous les jours…, a commenté la vieille du huitième.

— Oui mais pas comme ça, a répondu son mari le regard rivé vers la scène de crime.

Pas comme ça. »

📌Ordinaire. Audrey Najar. Editions du Masque, 224 p. (2022)


Sans loi ni maître. Arturo Pérez-Reverte

Sans loi ni maître. Arturo Pérez-Reverte

Après s’être essayé avec succès à l’intrigue policière (Le Maître d'escrime, Le Tableau du maître flamand ou Le Club Dumas) puis au récit de cape et d’épée (dans les 7 tomes du Capitaine Alatriste), Arturo Pérez-Reverte nous propose un conte animalier qui a les saveurs du roman noir. J’ai pensé à Blacksad, la série de bandes dessinées qui s’inspire des œuvres de Dashiell Hammett et/ou de Raymond Chandler. Dans les BD de Juan Diaz Canales et Juanjo Guarnido, le héros est un chat, tandis que dans Sans loi ni maître, les protagonistes principaux sont des chiens. 

Negro, le chien narrateur, est un métis, né d’un croisement de mâtin espagnol et de fila brasileiro. Ancien lutteur, il a abandonné les combats clandestins organisés par les humains, et gagne désormais sa pitance quotidienne comme gardien. Il fréquente l’Abreuvoir, un lieu tenu par une chienne d’origine argentine appelée Margot. Il s’agit d’une rigole où coulent les résidus d’anis des bars voisins. La plupart des chiens du coin s’y retrouve régulièrement pour fraterniser et échanger quelques ragots. Or, Teo, un limier de Rhodésie que Negro considérait comme son meilleur ami, n’y a pas mis les pattes depuis un bon bout de temps. Il semble avoir disparu en même temps que Boris le Beau, un barzoï très aristocratique qui habite dans les beaux quartiers de la ville. Negro décide de mener sa petite enquête. Les premiers témoignages le conduisent dans le bidonville de Cañada Negra puis à l’Abattoir, un lieu où les hommes forcent les chiens à s’entretuer. 

A travers le tragique destin de ses personnages canins, le romancier espagnol traite évidemment la question de la maltraitance animale. La cruauté et la cupidité des humains poussent une partie d’entre eux à se rebeller, suivant l’exemple de Spartacus et des esclaves de la Rome antique. 

J’ai la sensation qu’Arturo Pérez-Reverte a autant de plaisir à écrire que nous à le lire. Quel style vraiment ! En dépit de la noirceur du roman, on ne peut s’empêcher de remarquer la verve et l’humour du romancier espagnol. Les dialogues canins et les parallèles anthropomorphiques sont extrêmement savoureux. J’imagine que ses références sont plus littéraires que les miennes et qu’il s’est inspiré d’un autre de ses compatriotes : je pense en particuliers à Miguel de Cervantès et à sa nouvelle intitulée Le colloque des chiens. Par ailleurs, le titre du roman en version originale, Los perros duros no bailan (Les chiens durs ne dansent pas) suggère (ainsi que le signale l’essayiste Jean-Paul Brighelli dans une recension) une allusion au roman de Norman Mailer, Les Vrais durs ne dansent pas

📌Sans loi ni maître. Arturo Pérez-Reverte. Seuil, 224 p. (2022)


Le serment. Arttu Tuominen

Le serment. Arttu Tuominen


Le serment est le premier roman d’Arttu Tuominen paru en France. En revanche, dans son pays natal, l’auteur de polars finlandais est déjà bien connu. Il a publié 8 romans à ce jour. Le serment inaugure une série dont les héros récurrents sont les membres de l’unité d’investigation judiciaire de la police de Pori, une ville située au sud-ouest de la Finlande. Dans ce premier volet, le lecteur découvre qu’un meurtre peut en cacher un autre…

A l’automne 2018, l’agent Jari Paloviita, fraîchement et temporairement promu à la tête du commissariat de Pori, est appelé sur une scène de crime dans un chalet isolé. Il y envoie son ancien co-équipier, l’énigmatique Henrik Oksman, que ses collègues surnomment le bœuf. A priori, l’affaire ne présente pas de difficulté particulière et un suspect est bouclé dans la foulée. Il s’agit d’Antti Mielonen, un SDF, qui aurait agit sous l’emprise de l’alcool. Sa victime, Rami Nieminen, était loin d’être un enfant de cœur et inspire peu d’empathie. En théorie, il ne reste plus qu’à dénicher l’arme du crime et le sort du criminel sera scellé… évidemment, dans une fiction, rien n’est jamais si simple ! De fait, il s’avère d’Antti Mielonen est un ami d’enfance de l’inspecteur Paloviita. Or, celui-ci a une dette si lourde envers son ancien camarade qu’il est prêt à risquer sa carrière professionnelle pour le disculper. Que s’est-t-il passé durant l’été 1991 ? La question est d’autant plus cruciale qu’il semblerait que Rami Nieminen connaissait déjà Antti et Jari à cette date. Ils auraient fréquenté la même école. 

Je dois reconnaître que j’ai hâte de lire le second volet de cette nouvelle série policière scandinave. Le traitement de l’intrigue est assez original et de nombreuses questions de société sont abordés dans le roman. Les protagonistes sont bien campés et Arttu Tuominen semble avoir un don pour la psychologie. Le lecteur comprend assez vite qu’il s’agit d’un premier épisode car les personnages de Henrik Oksman et Linda Toivonen, sa nouvelle co-équipière, appellent à être développés. Ces deux flics portent chacun un poids qui les rongent. J’ai envie de savoir comment ils évolueront dans les prochains tomes de la série. 

Le serment (Verivelka en version originale ou Dette de sang) a été récompensé par le Grand Prix du meilleur polar finlandais en 2020. Il a aussi été finaliste du très prestigieux Prix Clé de verre du meilleur polar scandinave en 2021. 

📚Un autre avis que le mien chez Anne-yes

📌Le serment. Arttu Tuominen. Points, 456 p. (2022)


Jungle pourpre. Julie Ewa

Jungle pourpre. Julie Ewa


Jungle Pourpre emprunte beaucoup à l’expérience de son autrice. En effet, Julie Ewa a passé une année en Indonésie où elle situe le cadre de l’intrigue. Elle est également très engagée dans la protection de l’enfance (le sujet au cœur de ce polar) et en particuliers l’association Kolibri qui vient en aide aux enfants défavorisés. 

L’héroïne principale du roman, Dea, est une fillette de 11 ans. Elle quitte le cocon familial de sa jungle natale, persuadée d’être une charge financière trop lourde pour ses parents. Notre jeune aventurière se rend à Kotanak, ville fictive de l’île de Sumatra. Ses premiers déboires la convainquent de se faire passer pour un garçon et de se rapprocher des Anaks. Il s’agit d’un petit groupe d’enfants des rues qui vend des colliers de pacotille pour survivre. Le clan est sous la protection d’Aron, un jeune homme doux mais au passé trouble. Il est soutenu par M. Hendry qui a créé une bibliothèque de quartier où les enfants se réfugient régulièrement. Malheureusement, il apparait assez vite que les Anaks ne sont pas totalement en sécurité. D’une part, les tentations sont nombreuses dans la grande ville et, d’autre part, tous ses habitants ne sont pas bienveillants. La POLRES (la police de zone) a parfois du mal à faire la différence entre mafieux, délinquants et victimes. Le premier enquêteur, Janter Nasution, et son co-équipier, le détective Angka Zahara, travaillent sur une affaire de gang de trafiquants de drogue appelé PPS. Bien que leur QG soit situé à Medan, au nord de l'île de Sumatra, les mafieux semblent avoir pris possession des rues de Kotanak. Or, parmi ses membres, un certain Ardi, serait un ami d’enfance d’Aron. L’histoire prend une tournure dramatique avec la mort suspecte du jeune Irwanza, une ancienne mule du PPS. L’enquête s’avère d’autant plus compliquée que l’esprit d’Angka Zahara est occupé par un divorce difficile. De plus, il ne s’entend pas avec son supérieur, un musulman de plus en plus radicalisé qui espère un coup d’éclat avant son départ en retraite. Comme, on peut le constater, le roman de Julie Ewa ne manque ni de rebondissements ni de matière à réflexion. 

Bien que Julie Ewa soit une jeune autrice (elle est née en 1991), il semblerait qu’elle ait déjà trouvé sa place dans le petit monde de la fiction policière. Il est ainsi de coutume de classer ses romans (trois parus à ce jour) dans la catégorie des ethno-polars. Il est vrai que la romancière fait la part belle au contexte social et culturel de l’Indonésie… et on pourrait penser que c’est au détriment de l’enquête policière, devenue simple prétexte. Il est vrai que Jungle pourpre n’est pas un roman de détection ou de procédure mais, pour ma part, je ne m’en plains pas. Le mystère ne sera pas non plus très difficile à résoudre pour les lecteurs de polars éclairés mais la romancière parvient néanmoins à entretenir un certain suspense dans le déroulement de l’intrigue et à créer une petite surprise à la fin du livre. 

📌Jungle pourpre. Julie Ewa. Albin Michel, 384 p. (2022)


La faussaire. Patricia Delahaie

La faussaire. Patricia Delahaie

Patricia Delahaie explique en exergue qu’elle s’est inspirée d’un fait divers. Il m’a suffi de quelques clics sur Internet pour découvrir qu’il s’agit de l’affaire Zawadzki. Celle-ci a défrayé la chronique à la fin des années 90 et au début des années 2000. Les noms des protagonistes et ceux des lieux ont bien-sûr été modifiés. Jean-Paul Zawadzki, la victime, est devenu Marc Ellis. Sa femme, Nicole, s’appelle désormais Camille, tandis que Michel Trouillard-Perrot, son amant, est identifié sous le pseudonyme de Paul Ménard. De la même manière, le lieu du crime n’est plus Sougy, dans le Loiret, mais Cernon-en-Beauce. 

Nous sommes le 13 juillet 1998, il fait beau, les bleus ont gagné la coupe du monde de football et les Français sont en liesse… sauf les Ellis, frappés par un malheur inattendu. Marc, un colosse de 39 ans, père de famille, grand sportif et pilote dans l’armée de l’air vient de mourir. Depuis son retour de mission, il se plaignait de fatigue et de divers maux dont il ne parvenait pas à se débarrasser malgré les traitements prescrits par le bon docteur Ménard. Selon ce dernier, son patient aurait été victime d’un arrêt cardiaque. Bien que sa liaison avec l’épouse du défunt soit de notoriété publique, personne n’a songé, dans un premier temps, à mettre sa parole en doute. Il faut dire que le docteur Paul Ménard est très estimé dans la région. On le considère comme un excellent médecin de famille, dont l’empathie, le dévouement et la patience sont les principales qualités. La fiction trouve sa conclusion 20 ans plus tard, lors de la victoire de l’équipe de France en 2018 (J’ouvre ici une parenthèse pour m’interroger sur ce détail accrocheur.  Pourquoi avoir choisi cet évènement sportif, qui ne correspond pas à la réalité des faits, comme bornes chronologiques du roman ? Quelle plus-value pour le récit ? S’agit-il d’une volonté de mise en perspective ?).

Je m’attendais à entrer dans un palpitant polar et je me suis retrouvée à lire une sorte de chronique judiciaire sur une banale histoire de triangle amoureux. Patricia Delahaie a divisé son intrigue en trois séquences. J’imagine que ce découpage a pour objectif d’apporter de l’eau au moulin et d’élever l’intrigue au-delà du simple voyeurisme. La première partie du roman, et la plus longue, s’attarde sur le déroulement des évènements qui conduisent à l’assassinat de Marc Ellis. Le second volet est consacré au procès.  Le dernier épisode, enfin, nous projette 20 ans après les faits, lorsque le docteur Ménard sort de prison. Céleste, la fille unique des Ellis, tente de donner un sens aux évènements qui ont marqué son enfance. L’autrice interroge ici la possibilité de résilience.

J’ignore quels éléments font que l’opinion publique ou les médias s’emparent davantage d’un fait divers plutôt que d’un autre. J’ai bien compris que Patricia Delahaie s’intéressait surtout à la mécanique des faits et à la psychologie des personnages mais je n’ai pas eu envie de la suivre sur ce chemin. Paul Ménard était-il si naïf ? Était-il réellement persuadé d’avoir débarrassé sa fragile maîtresse d’une brute qui, soi-disant, la frappait et la violait ? En ce sens, pensait-il sincèrement avoir accompli un acte héroïque ? Comment cet homme si droit a-t-il pu se laisser ensorceler par Mathilde Ellis et réaliser une sortie de route aussi spectaculaire ? La veuve noire, ainsi que les observateurs ont surnommé Camille Ellis, était-elle une machiavélique manipulatrice ou une simple affabulatrice.  Telles sont les questions qui hantent ce roman que j’ai lu dans le cadre du challenge "Les Louves du polar", organisé par Collectif Polar

📌La faussaire. Patricia Delahaie. Belfond, 368 p. (2022)