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Souffler sur le feu. Joe Sacco

Souffler sur le feu. Joe Sacco


Il y a une dizaine d’années, Joe Sacco s’est rendu dans le nord de l’Inde. Il a enquêté sur une série d’émeutes et d’affrontements intercommunautaires survenus dans plusieurs villages de l’Uttar Pradesh, au nord du pays. Ces évènements violents ne sont pas les plus graves parmi ceux enregistrés depuis la partition avec le Pakistan en 1947 mais ils ont une valeur emblématique au niveau du sous-continent indien et, de manière générale, la question de l’instrumentation de la violence dans la démocratie (avec plus de Neuf cents millions d’électeurs, l’Inde se pique d’être la plus grande démocratie du monde). L’auteur évoque également les émeutes de 1992 et la destruction de la mosquée d’Ayodhya qui avaient fait 2000 morts (ces évènements qui ont eu des répercussions jusqu’au Bangladesh sont évoqués dans le fameux livre de Taslima Nasreen, Lajja).

Le point de départ des investigations du bédéiste américano-maltais (et donc de l’album) est la découverte des cadavres de deux jeunes hommes dans le village de Kawal dans le district de Muzaffarnagar. Ils sont Hindous. Ils ont été lynchés par la foule après avoir poignardé un Musulman. Ils accusaient celui-ci d’avoir harcelé une jeune fille de leur clan, la caste des Jats. Nous sommes le 27 août 2013. Accompagné de Piyush Srivastava, un journaliste indien qui lui sert de guide, Joe Sacco se rend sur les lieux du drame, interroge les témoins, remonte le fil des évènements, tente de faire le tri dans les informations contradictoires. Parmi ses interlocuteurs, il y a des témoins directes et indirects, des représentants des différentes communautés religieuses, des chefs de village, des intellectuels (professeur de sciences politiques, avocat…), mais aussi des victimes, des femmes violées, des blessés, des réfugiés installés dans les camps de Malakpur et de Mansura. 

Souffler sur le feu. Joe Sacco. P6-7


Cette série d’entretiens  révèlent les failles profondes d’une société gangrénée par le clanisme et le communautarisme. Si Joe Sacco essaie de faire la lumière sur la série d’émeutes qui a embrasé le nord de l’Inde en 2013, ce n’est pas son unique but. L’idée est de pousser plus loin la réflexion, de montrer comment on instrumentalise la colère de la foule pour fragiliser les fondements de la démocratie et s’approprier le pouvoir. Pour mémoire, l’actuel Premier ministre indien, Narendra Modi est arrivé à la tête du gouvernement en 2014 et ne cesse depuis de promouvoir l’idéologie de l’Hindutva, portée par le B. J. P (Bharatiya Janata Party), le Parti du peuple indien. 

Bref, le contexte politique est compliqué et les évènements d’autant plus difficiles à démêler que les versions diffèrent beaucoup selon les intérêts des uns et des autres. Joe Sacco les présente au fur et à mesure de ses découvertes et non selon la chronologie des évènements. Cela n’en facile pas toujours la lecture. Je crois que Joe Sacco lui-même a éprouvé des difficultés à terminer ce projet. Cela expliquerait pourquoi il a mis plus de 10 ans à publier cet album. 

Souffler sur le feu. Joe Sacco. P1


Il ne reste pas moins que notre reporter graphique a effectué un travail remarquable, poussant les investigations aussi loin que possible. Cela n'exclut pas quelques pointes d'humour ou d'ironie de temps en temps. Cet album, qui élargi encore son périmètre d’observation, s’insère parfaitement dans l’œuvre que Joe Sacco construit depuis la parution de Palestine (Vertige Graphic, 1996). Il prouve une fois de plus qu’il est l’un des meilleurs représentants de la bande dessinée journalistique et documentaire. 

📚Voir aussi l’avis de Véronique sur le Blog Inde en Livres.

📌Souffler sur le feu: Violences passées et à venir en Inde. Joe Sacco, traduit par Sidonie Van den Dries. Futuropolis, 140 pages (2024)


Ginseng Roots. Craig Thompson

Ginseng Roots. Craig Thompson


Depuis la parution de Blankets en 2003, l’album autobiographique dans lequel il raconte son enfance, ses premiers émois amoureux et la perte de sa foi religieuse, Craig Thompson s’est imposé comme l’un des meilleurs auteurs de la BD underground américaine. Son roman graphique oriental, Habibi,  a été récompensé par le prestigieux Eisner Award avant d’être sélectionné au festival d'Angoulême en 2012. Son Carnet de Voyage (2004) et son album pour enfant, Space Boulettes (2015) ont également bénéficié d’une excellente réception dans les médias français. Ginseng Roots, son dernier né, est à l’image de ses précédente publication : d’une incroyable richesse dans le graphisme comme dans la narration. Cela ne me facilite bien sûr pas la tâche pour résumer les 12 chapitres de cet album de plus de 400 pages. 

Ginseng Roots. Craig Thompson P7

L’ouvrage débute par un clin d’œil à Blankets puisque la première illustration est la même que dans l’album qui a fait la notoriété de Craig Thompson : un dessin d’enfance où il partage son lit avec son jeune frère Phil. En effet, le "Roots" du titre ne fait pas seulement référence aux racines de Ginseng, il sera aussi question de revenir sur l’histoire familiale qui comptait quelques omissions dans Blankets (on apprend ici que la fratrie compte également une sœur cadette). En parallèle, l’auteur remonte le fil originel du Ginseng, depuis Marathon petite bourgade agricole du Wisconsin jusqu’à Geumsan en Corée et la Province du Jilin dans le Nord Est de la Chine. L’idée de cet album est venue suite une terrible découverte qui menace l’avenir professionnel du bédéiste : l’auteur souffre d’une douloureuse Fibromatose aux mains.

Ginseng Roots. Craig Thompson. P12-13

Craig Thomson connait bien le Ginseng. Dans les années 80, entre 10 et 20 ans environ, il a travaillé tous les étés à désherber et dépierrer les jardins (ainsi qu’on appelle les champs de Ginseng) pour financer ses Comics. Son frère était de la partie mais leur sœur, elle, a rapidement choisi le babysitting pour gagner son argent de poche. Cela lui a évité d’être exposé aux pesticides, fongicides et autres traitements chimiques largement déversés sur les cultures.  

Installé à Portland dans l’Oregon depuis deux décennies, le bédéistes retourne dans le village de son enfance à la demande de ses parents vieillissants. Il décide de commencer son enquête à l’occasion du festival du Ginseng de Marathon. Il interroge les propriétaires d’exploitations et les migrants Hmong embauchés comme ouvriers aux Etats-Unis (les travailleurs américains ne veulent plus de ce travail difficile). Il remonte la filière, se rend en Asie pour étudier les différents types de racines, les contes et mythes traditionnels autour du Ginseng, ses différentes formes de culture et de commercialisation. 

Ginseng Roots. Craig Thompson. P48-49

Cette partie consacrée à l’enquête sur le Ginseng est passionnante mais très dense. Pourtant, Craig Thomson ne s’en contente pas. Il aborde une multitude d’autres sujets, comme les questionnement de l’artiste sur son travail, la réception de son œuvre au sein du giron familial, le syndrome de l’imposteur liés à son origine ouvrière, la poids de la religion dans son enfance, etc.

La richesse du texte fait écho à celle des illustrations. D’aucuns pourraient regretter quelques redites mais elles sont sans doute liées à la version originale de la bande dessinée. Aux Etats-Unis, Ginseng Roots est d’abord paru sous forme de série en 12 volumes

Ginseng Roots. Craig Thompson. P322-323

J’ai été bluffée par la créativité de Craig Thompson, le foisonnement graphique de son album (en dépit de la maladie de l’artiste). Il y a de nombreuses trouvailles et une grande liberté esthétique. Les planches sont toutes en rouge et noir. Le vermillon rappelle la Chine, terre d’origine du Ginseng, mais l’auteur explique également son choix par le fait que c’est la celle couleur qu’on ne doit jamais mélanger avec l’encre. Les pages sont parsemées de caractères chinois car l’auteur est remonté jusqu’à l’étymologie du mot Ginseng. Absolument rien n’est laissé au hasard dans cet album. Craig Thompson creuse jusqu’au fond des choses, cultivant l’art de la narration comme du dessin avec un talent qui ne se dément pas.  

Cette Bd est l’un de mes coups de cœur de l’année.  

📌Ginseng Roots. Craig Thompson, traduit par Isabelle Licari-Guillaume, Frédéric Vivien et Laëtitia Vivien. Casterman, 448 pages (2024)


Seconds. Bryan Lee O'Malley

Seconds. Bryan Lee O'Malley

Bryan Lee O'Malley est canadien et auteur de comics. Il s’est fait connaître en 2004 grâce à la série Scott Pilgrim. Vingt ans plus tard, alors que son personnage a inspiré 6 albums, un film, une série animée, et un jeu vidéo, tout en remportant de nombreux prix, son éditeur a décidé de publier une édition commémorative. Dans la foulée, son roman graphique intitulé Seconds a été réédité. Le titre est une sorte de clin d’œil évoquant la seconde vie artistique de l’auteur après la fin de la série qui l’a rendu célèbre. Cet album est en effet radicalement différent de l’œuvre précédente de Bryan Lee O'Malley.


Seconds. Bryan Lee O'Malley. P20-21


Katie, l’héroïne de cette histoire, est une jeune cheffe de cuisine renommée. Elle est à la tête d’un restaurant appelé "Seconds". Elle l’a fondé avec un groupe d’amis, 4 ans plus tôt, mais n’en est pas la propriétaire. Elle s’est donc associée avec un certain Arthur pour racheter un bâtiment en ruine, rue Lucknow. Les deux associés souhaitent le rénover pour ouvrir un nouvel établissement. Elle a également préparé son départ du Seconds en embauchant un jeune chef, Andrew, qu’elle a elle-même formé. Malheureusement son nouveau projet n’avance pas aussi vite qu’elle le souhaiterait. Il faut, par ailleurs, qu’elle rende l’appartement qu’elle occupe au-dessus de son « futur ancien » lieu de travail. Raymond, le gérant du Seconds s’impatiente car elle ne laisse pas Andrew s’imposer et intervient en permanence dans le service. Lorsque Hazel, la nouvelle serveuse, s’ébouillante, Katie se sent responsable. Elle était en train de flirter avec Andrew dans l’arrière cuisine. Comme si cela ne suffisait pas, le soir du drame, Max, son ex petit ami, était attablé dans la salle du restaurant. Katie, qui n’a toujours pas digéré leur rupture, a refusé de lui parler.


Seconds. Bryan Lee O'Malley. P34-35


Ce scénario relativement banal prend un tour fantastique lorsque Katie fait un rêve étrange où une sorte de lutin lui apparait. La nuit après l’accident d’Hazel, elle découvre une petite boîte dans le tiroir de sa commode. Celle-ci contient un sortilège dont les instructions sont très précises. Elle peut changer le cours des choses, grâce à un petit carnet où elle doit noter ses erreurs et ce qui doit être corrigé, puis avaler un champignon et s’endormir. Dès le lendemain matin, Katie constate que la magie fonctionne. Elle ignore cependant qu’elle vient de mettre le pied dans un dangereux engrenage.


Seconds. Bryan Lee O'Malley p45

Cet album de Bryan Lee O'Malley, publié 10 ans après Scott Pilgrim, est bien celui de la maturité. Exit les histoires de geeks, de groupes de rock et d’amours adolescentes… Devenu trentenaire au moment de la parution de Seconds, le dessinateur canadien s’interroge sur la volonté de réussite et l’obsession de la performance. J’ignore si on peut y voir une sorte de transfert psychanalytique. En revanche, le contexte de l’univers gastronomique sied bien au propos quand on sait la pression que subissent les grands chefs. Katie, le personnage principal n’est pas pour autant un requin dont les dents griffent le parquet. Elle est même sympathique et, en dépit de ses erreurs, le lecteur éprouve beaucoup d’empathie à son égard.


Seconds. Bryan Lee O'Malley. P54-55


On apprend dans les remerciement à la fin du livre, comment l’auteur s’est immergé dans le monde de la restauration et des arts culinaires. Il a lui-même testé les recettes de cuisine avec ses amis ! 

En ce qui concerne le dessin, on est à mi-chemin entre l’univers graphique des comics et celui des mangas. Il y a de belles trouvailles dans la mise en page et parfois dans la disposition du texte. J’ai aimé, par exemple, la case où les bulles et les phylactères sont remplacés par des cadres de tableaux accrochés au mur. Il y a également des codes couleurs bien pratiques pour indiquer les scènes alternatives (les "corrections" que Katie a appelées de ses vœux).

💪J’ai lu ce roman graphique dans le cadre de l’activité Lire les mondes du travail, organisée par Ingannmic.

📌Seconds. Bryan Lee O'Malley, traduit par Fanny Soubiran. Ballantines Books, 336 pages (2014) / Dargaud, 336 pages (2023)

Challenge Monde ouvrier & mondes du travail