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Cartes marines. Marine Le Breton

Cartes marines. Marine Le Breton

💪Dans le cadre du Book Trip en mer organisé par Fanja, je veux vous présenter un livre original qui fera rêver les esprits aventureux et comme les âmes délicates, sensibles à l’esthétisme et la littérature. Ce recueil, dédié à George Perec, est sous-titré « Poésie du littoral français en 130 cartes ». Il réconcilie donc les sciences et les arts, en brossant le portrait des côtes françaises. 


Saint-Malo, Bretagne

Bien qu’extrêmement rigoureuses, les cartes n’ont pas été réalisées sur ordinateur mais exclusivement à la main, selon des techniques très personnelles. Marine Le Breton n’utilise que l’encre et les feutres à pointes fines. Elle a instauré ses propres codes graphiques, utilisant traits, hachures, courbes et bâtons. Les rochers sont représentés par des quadrillages, par exemple, tandis que la ligne de côte se fait tantôt bouillonnante d’écume lorsqu’elle est sauvage, tantôt fine et aérée lorsqu’elle se veut accueillante. L’artiste cartographe réalise ainsi une sorte de broderie graphique qui rend intelligible au profane les cartes très techniques de l’IGN et du SHOM (Service Hydrographique et Océanographique de la Marine). Les données scientifiques (issues de Geoportail) comme la toponymie, la profondeur marine et le bâtit sont respectés… avec quelques libertés.


Golfe du Morbihan, Bretagne


Le livre est divisé en quatre grands chapitres. Les trois premiers sont consacrés aux côtes de la Manche, de l’Atlantique et de la Méditerranée. La dernière partie, intitulée POP, présente des cartes pétillantes de couleurs, un peu dans l’esprit des portulans où, plus proche de nous, à la manière des Frères Cassini.  La numérisation, qui permet la représentation en 3D et les zooms intempestifs, n’est donc pas l’unique moyen de donner vie à l’objet géographique. L’ouvrage compte enfin 3 dépliants et 3 ex-libris. La préface est signée du chanteur breton Miossec et le texte de présentation par Denis Roland, conservateur au Musée de la Marine de Rochefort .


Les Calanques, Bouches-du-Rhône


Les planches sont accompagnées de 50 textes, qui sont autant de témoignages, et dont les auteurs viennent d’horizons multiples : cartographes, géographes et océanographes mais aussi artistes, photographes, journalistes ou encore commandants de port, navigateurs et maraîchers insulaires. Des poèmes et des extraits tirées de la littérature française et étrangère nous rappellent, s’il était nécessaire, que la mer et ses paysages ont toujours fasciné les écrivains. Ainsi, les proses de Victor Hugo, de Marcel Pagnol, de JMG Le Clézio, d’Arturo Perez Reverte ou de Vladimir Nabokov nous donnent à voir toute la beauté des paysages maritimes sublimés par Marine Le Breton. 


La Hague, Normandie


Marine Le Breton, cela ne s’invente pas, est d’origine normande. Hasard ou destin lié à son patronyme, c’est à Locmariaquer dans le Morbihan, que cette artiste formée aux Beaux-arts de Lyon a trouvé l’inspiration.  Débuté en 2019, le projet a donné lieu à plusieurs expositions à La Rochelle, où elle s’est installée, mais aussi à Rochefort ou à Loix (île de Ré). En 2022, la Marine nationale a récompensé le travail de la dessinatrice en lui décernant le prix Louis-Eugène Gillot, une distinction historique du Salon des Beaux-Arts.

📌Cartes marines. Marine Le Breton. Editions Epa (Hachette), 304 pages (2023)

Book Trip en mer


Histoires de fantômes du Japon. Hearn & Lacombe

Histoires de fantômes du Japon. Hearn & Lacombe


Lafcadio Hearn (1850-1904), alias Koizumi Yakumo est né Irlandais mais il a obtenu la nationalité japonaise en 1896 après son mariage avec la fille d’un samouraï. Je pourrais m’attarder sur sa biographie, qui est passionnante, mais je crains que l’exercice ne soit trop fastidieux. Sachant qu’il existe un excellent article de Koizumi Bon, l’arrière-petit-fils de l’écrivain, je préfère me concentrer sur l’objet de ce billet. 

Cette anthologie est le résultat d’un minutieux travail de collaboration entre les éditions Soleil et le dessinateur français Benjamin Lacombe. Ce premier volume compte une dizaine de textes sélectionnés parmi la multitude de Kaidan (littéralement « histoire de l'étrange, du mystérieux ») compilés par Lafcadio Hearn, au tournant des 19ème et 20ème siècles. Ces histoires, traduites de textes japonais anciens, sont sublimées par une série d’illustrations, inspirées des plus grands maîtres de l'ukiyo-e (j’y reviendrai plus tard). Une autre série de textes issus de l’œuvre de Lafcadio Hearn sont parus dans un second volet intitulé Esprits & Créatures du Japon (Soleil, 2020). L’œuvre originale de l’écrivain, Kwaidan ou Histoires et études de choses étranges, a été rééditée chez Mercure de France, il y a une vingtaine d’années. Il existe également une adaptation cinématographique de Masaki Kobayashi (Prix spécial du jury au festival de Cannes en 1965)


Histoires de fantômes du Japon. Hearn & Lacombe. P58-59


La plupart des histoires s’inscrivent dans la tradition bouddhique et sont imprégnées de la morale orientale. Les créatures surnaturelles qui sont évoquées dans ce recueil sont bien loin de l’imaginaire occidental. Plusieurs d’entre elles sont issues à la fois de la mythologie ou du folklore japonais et chinois, comme le Roi-dragon de la mer ou les baku dévoreurs de rêves. Les Rokurokubi, quant à eux, sont extrêmement dangereux. Le jour, ces monstres se présentent sous une apparence normale mais, à la faveur de la nuit, leurs têtes se détachent de leurs corps pour attraper les humains et boire leur sang. Certains fantômes sont plus attrayants que d’autres. Ainsi, cette belle princesse, morte depuis plusieurs siècles, qui attire en sa demeure un samouraï désargenté. Le jeune homme, séduit, accepte de l’épouser le soir même, sans être informé des conséquences sur sa vie. 


Histoires de fantômes du Japon. Hearn & Lacombe. P64-65


Ces histoires fantastiques sont sublimées par des planches dont le graphisme rend hommage à l’esthétisme de l'époque d'Edo. L’un des dessins dans Le songe d’un jour d’été n’est pas sans rappeler La Grande Vague de Kanagawa de Hokusai tandis qu’un croquis (pages 40-41) évoque Le rêve de la femme du pêcheur (dénoué de son caractère érotique). Dans Le gamin qui dessinait des chats, une illustration rappelle à la fois les estampes d’Utagawa Hiroshige et d’Utagawa Kuniyoshi. Pages 64 et 65, dans l’histoire du Mangeur de rêves, on reconnait aisément le Triptyque de Takiyasha la sorcière et le fantôme du squelette d'Utagawa Kuniyoshi. Toutes les thématiques récurrentes des artistes de l'ukiyo-e apparaissent ainsi au fil des pages : les bijin-ga (peintures de jolies femmes), les Kachō-ga (images d’oiseaux, de fleurs et d’insectes), les Meisho-e (vues célèbres) et bien-sûr les Kaidan avec moultes créatures fantomatiques et monstrueuses, squelettes rappelant notamment les œuvres de Kawanabe Kyōsai, ainsi que quelques têtes coupées à la manière de Sadahiro Gochôtei ou de Yoshitoshi Tsukioka. 

Cette anthologie, qui me semble très accessible au niveau des textes comme de l’esthétisme, devrait enchanter les néophytes comme les amoureux de la culture nippone. Elle est agrémentée d’une très belle reliure illustrée qui enjolivera votre bibliothèque. 


Hearn & Lacombe. Tomes 1 et 2


📝Si vous souhaitez creuser le thème, je vous propose de consulter ma bibliographie sélective consacrée aux Fantômes et Monstres dans la fiction japonaise.

💪Lecture dans le cadre du challenge Bonnes nouvelles 

📌Histoires de fantômes du Japon. Lafcadio Hearn (textes) & Benjamin Lacombe (illustrations). Editions Soleil, 208 pages (2019)


Grandeur nature. Marie Stritcher

 Grandeur nature. Marie Stritcher


Le premier voyage de Marie Stricher en Ouzbékistan date de 2015. Elle en revient avec un premier carnet de voyage auto-édité et surtout une passion renouvelée pour les croquis in situ. Grâce aux amitiés qu’elle a noué sur-place, l’artiste lyonnaise organise des stages annuels de dessins. C’est ainsi qu’elle part à la découverte des "Stan alentours". Elle passe la frontière en septembre 2018 pour se rendre au Kirghizstan. Ainsi, après Khiva, Boukhara, Samarcande et Tachkent, son chemin se poursuit vers Och et Bishkek. En Octobre 2019, Marie Stritcher part en repérage dans le massif du Pamir au Tadjikistan. Elle emprunte à cette occasion la mythique route M41, se rend au lac Karakul et pousse jusqu’à la frontière afghane. J’ignore en réalité dans quel ordre la voyageuse rejoint ces différentes étapes car son livre ne tient pas compte du carnet de route. Il est divisé en thématiques qui ne suivent pas de chronologie particulière. Plus que le chemin parcouru, ce sont donc les expériences et les rencontres qui sont valorisés. La dessinatrice précise d’ailleurs, dans la préface, que rien de tout cela n’aurait été possible sans l’aide bienveillante de ses guides francophones Iroda et Alexandre. 


Grandeur nature. Marie Stritcher. P38-39

Le caractère humain de l’aventure se reflète, en effet, dans l’art de Marie Strichter et de nombreuses pages du livre sont dédiées aux portraits. Elle croque ceux qui l’accompagne sur les routes (ses guides, son chauffeur) mais aussi les personnes qu’elle croise dans les villes, sur les marchés, ou à la faveur des étapes en pleine nature (femmes au foyer, artisans, aigliers, éleveurs, etc). Une partie de l’opus est consacré au patrimoine architectural des "3 Stan". Marie Stritcher représente les monuments (mosquées, mausolées, maisons traditionnelles...) avec beaucoup de réalisme (j’ai comparé avec des photos trouvées sur Internet) et de poésie. Son carnet de croquis est une explosion de couleurs qui rend hommage au fameux bleu Samarcande. Les nuances de turquoise, d’émeraude et d’ocre viennent sublimer les bâtiments orientaux. La dessinatrice n’hésite pas à se lever aux aurores pour obtenir la meilleure lumière. Si les paysages sont trop rares à mon goût, il faut reconnaître qu’ils sont spectaculaires. Les représentations du lac Song Kul au coucher de soleil avec les yourtes alignées le long du rivage ou celle du canyon Skazka sont très réussies. La dessinatrice réalise essentiellement des aquarelles mais utilise aussi le feutre et l’encre noire. 


Grandeur nature. Marie Stritcher. P80-81

Il faut peut-être insister sur le fait que l’opus est un carnet de croquis et non un récit de voyage. Les amateurs du genre risquent d’être déçus car l’autrice ne dit pas grand-chose sur les routes empruntées ou l’aspect logistique de ses expéditions. Au détour d’une phrase ou deux, on comprend qu’elle se déplace parfois en voiture avec différents guides. Elle fait des haltes chez l’habitant et passe au moins une nuit dans une yourte. Quel était son itinéraire exact ? Combien de temps a duré son voyage ? Qui étaient ses compagnons de route (en dehors de ses guides) ? On n’en saura pas plus. Ce n’est pas vraiment gênant, selon moi, car les illustrations envoutantes de Marie Stritcher se suffisent à elles-mêmes. 


Grandeur nature. Marie Stritcher. P98-99

La collection Petits Carnets a été mise en place en librairie fin 2019. Une demi-douzaine de titres sont parus à ce jour, parmi lesquels Matin Calme de Lauré Dilé qui est aussi une petite merveille. 

📌Grandeur nature. Marie Stritcher. Akinomé, 109 pages (2021)


Matin calme. Laura Dilé

Matin calme. Laura Dilé

Laura Dilé et son petit ami Charly sont tous les deux graphistes. L’autrice de ce joli petit carnet de voyage explique, en introduction, qu’ils ont décidé de partir sur un coup de tête. En réalité leur périple en Corée du Sud m’a semblé bien préparé. Le couple semble connaître tous les trucs pour partir à l’étranger sans se ruiner. 

Si le choix de Laura et Charly s’est porté sur la Corée du Sud, c’est en partie parce qu’ils peuvent y séjourner un an sans renouveler leur visa PVT (Permis Vacances Travail). Ils vont rester 4 mois à Séoul en "Couchsurfing". Il s’agit d’un système d’hébergement gratuit chez l’habitant via une plateforme Internet dédiée. L’idée est, dans un premier temps, de se familiariser avec la culture et la langue coréennes. Ensuite, nos deux baroudeurs feront du "wwoofing" à la campagne pendant trois saisons.  Le WWOOF (Worldwide Opportunities on Organic Farms) est un mouvement mondial qui encourage les échanges entre bénévoles et agriculteurs bio. Selon le site français, « Les WWOOfeurs aident au travail agricole et partagent la vie quotidienne des hôtes qui leur offrent le gîte et le couvert ». 


Matin calme. Laura Dilé p24-25

Laura et son amoureux restent 1 à 3 semaines dans chaque lieu où ils contribuent à hauteur de leurs capacités aux travaux agricoles, à la collecte saisonnière de plantes sauvages, aux ateliers à la ferme, etc. Ils découvrent la cérémonie du thé, la cuisine et les plats nationaux, la saveur du barbecue coréen, l’art de la fermentation et la meilleure façon de préparer le Kimchi. Ils sont invités à un mariage traditionnel puis à une cérémonie en mémoire des ancêtres, vont régulièrement au restaurant avec leurs hôtes et jouent au yut nori avec leurs familles. Ils visitent une fabrique de papier hanji à Jeonju et un atelier de poteries à Jinju où ils croisent un moine taoïste sculpteur de phallus. Dans une ferme, près de Daejeon, ils sont initiés au janggu et au buk, deux des instruments qui composent le samulnori dans la musique traditionnelle coréenne. Sur l’île de Jeju, ils admirent les prouesses des haenyo, ces femmes qui plongent en apnée pour aller chercher des crustacées jusqu’à 15 mètres de profondeur.


Matin calme. Laura Dilé. P88-89

Les étapes et les découvertes se succèdent tandis que les carnets de croquis, emportés dans la valise au départ de la France, se remplissent de dessins au feutre, d’aquarelles, de lettres en hangeul calligraphiées à l’encre de Chine, etc. Laura Dilé croque les gens, les paysages, les hanoks avec leurs portes coulissantes et leurs cuisines traditionnelles, ainsi que quelques monuments. Elle dessine un temple bouddhiste dans la montagne Gwanak, le palais principal de Gyeongbok au nord de Séoul ou encore celui de Changdeok dans le grand parc de Jongno-gu.

📝C’est un régal pour les yeux ! Le récit de voyage de Laura Dilé est certes un peu court mais tellement riche d’informations et d’illustrations qu’il faut y revenir plusieurs fois pour bien le savourer. Pour se repérer un peu dans tout ça, je recommande de lire en parallèle le Dictionnaire insolite de la Corée du Sud du Cédric du Boisbaudry. 


Matin calme. Laura Dilé. P110-111

📌Matin calme, travail aux champs. Laura Dilé. Akinomé, 112 pages (2021)


Un monde flottant. Nicolas de Crécy

Un monde flottant. Nicolas de Crécy


Nicolas de Crécy est un explorateur au sens propre comme au figuré. Il a séjourné au Japon et traversé l’Europe jusqu’en Turquie. En tant qu’illustrateur et auteur de BD, il a aussi beaucoup expérimenté sur le fond comme sur la forme. Parmi ses œuvres, on peut mentionner par exemple l’album Prosopopus, une bande dessinée muette, ou Visa Transit, un récit de voyage graphique. Un monde flottant reste néanmoins un ovni dans l’œuvre du dessinateur.


Un monde flottant. Nicolas de Crécy

 

Entre le livre d’art et la bande dessinée, l’album se présente sous la forme du leporello, c’est-à-dire un livre accordéon proche de l'emaki (le rouleau enluminé japonais). S’inspirant des maîtres du genre, Nicolas de Crécy a réalisé une œuvre composée d’illustrations pleine-page et de poèmes courts, à la manière des fameux haïkus dont Bashō est l’un des meilleurs représentants avec les poètes Buson et Issa. Les dessins, eux, s’inspirent à la fois des peintres de l’ère d’Edo, comme Utagawa Kuniyoshi ou Kawanabé Kyōsai, mais aussi du mangaka Shigeru Mizuki, connu pour ses histoires de monstres et de fantômes. Dans son introduction, Nicolas de Crécy, précise qu’il a également été influencé par l’œuvre de l’écrivain et réalisateur, Hayao Miyazaki, auteur du film d'animation Le Voyage de Chihiro, emblématique du studio de production Ghibli. 


Un monde flottant. Nicolas de Crécy

Un monde flottant est, selon moi, un livre de collectionneur. Il devrait régaler les amateurs de culture japonaise et tous ceux qui ont un faible pour les arts horrifiques. Car, s’il est question de peinture et de poésie, le thème principal reste les yōkai, ces démons qui peuplent l’imaginaire de l’archipel nippon depuis la nuit des temps. On y croise notamment Inari, la déesse renarde, dont le sanctuaire principal de Fushimi Inari-taisha dans le district de Fushimi-ku à Kyoto. On peut encore mentionner Tanuki, un esprit de la forêt inspiré du chien viverrin, ou encore le Nekomata, un chat à queue fourchue. Ils hantent les espaces urbains comme la gare de Shimo-Kitazawa à Tokyo ou le centre-ville de Kyoto, les lieux de culte comme les temples, mais on les trouve aussi dans la nature, les parcs et jardins, et même la mer. Les esprits vivent dans un monde flottant, entre superstitions et réalité.


Un monde flottant. Nicolas de Crécy


📌Un monde flottant :  Yōkai et haïkus. Nicolas de Crécy, Editions Soleil, 62 p. (2016)


Tokyo la nuit. Mateusz Urbanowicz

Tokyo la nuit. Mateusz Urbanowicz


 L’artiste polonais Mateusz Urbanowicz est très présent sur les réseaux sociaux. C’est d’ailleurs ainsi que j’ai découvert son travail avant de me procurer son dernier ouvrage paru en Français (Il s’agit en fait d’un ouvrage bilingue Japonais/Français) : Tokyo la nuit. Le sous-titre, L'Art du dessin de Mateusz Urbanowicz II, rappelle que se livre fait suite à celui dédié aux boutiques de Tokyo. Le projet initial est plutôt original puisque l’auteur n’a pas cherché à (représenter des lieux attractifs mais plutôt des endroits insolites (ponts, souterrains, Parkings, angles de rues, impasses, buildings, etc.). Mateusz Urbanowicz a repéré ses endroits lors de ses déambulations nocturnes dans la capitale japonaise. C’est une des raisons pour lesquels, ses illustrations font transparaître une ambiance très particulière, parfois un peu inquiétante. Pour ma part, j’ai un faible pour la série intitulée Tokyo pluvieux (chapitre 4). Le rendu est très impressionnant, notamment le reflet des différents éléments de décors dans les flaques d’eau.

Tous les dessins sont réalisés à l’aquarelle. La technique utilisée est longuement décrite, non seulement au fil des pages pour souligner les difficultés de chaque illustration, mais aussi dans une annexe à la fin de l’album. Le livret qui clôture l’ouvrage est un véritable making of, comprenant une interview de Makoto Shinkai (un membre de l’équipe artistique du studio d’animation CoMix Wave Films), ainsi qu’une série de documents concernant les préparatifs du projet, le matériel, la recherche des lieux à peindre avec des cartes géographiques pour les localiser, etc. En effet, Mateusz Urbanowicz, qui semble décidément très méticuleux, pousse la précision au point d’indiquer l’adresse de ses 30 sujets. De plus, à la suite des illustrations en pleine-page (voire en double-page), il présente des fragments de dessins, sortes de zoom sur les points qui nécessitent un éclaircissement technique. Finalement, Tokyo la nuit tient autant du livre d’art que du guide pratique destiné aux dessinateurs. 


Tokyo la nuit. Mateusz Urbanowicz. P78-79


Il faut savoir que Mateusz Urbanowicz vit au Japon depuis plusieurs années. Il a fait une partie de ses études à Kobe avant d’être embauché par CoMix Wave Films, en tant que dessinateur de décors. Il a notamment travaillé à la réalisation de Your Name, un film d’animation de Makoto Shinkai. Mateusz Urbanowicz est l’auteur de plusieurs projets éditoriaux parmi lesquels un roman graphique intitulé Yuragi (en anglais) et un livre de croquis consacré à l’ile d’Hokkaidō (bilingue Japonais/Anglais). En France, son premier ouvrage, Les boutiques de Tokyo, est paru en 2019. On peut facilement accéder à ses travaux via Internet, soit sur le site officiel de l’artiste, soit sur Instagram et Tumblr ou encore à travers sa chaîne Youtube.

Le thème de l’architecture semble assez récurrent en Asie. Je pense, par exemple, aux ouvrages du Taïwanais Cheng Kai-Hsiang sur les maisons et échoppes de son île natale ainsi qu’à celui de la Coréenne Mekyeong Lee sur les épiceries traditionnelles. Les éditions Elytis publient également un leporello (livre accordéon) du néerlandais Albert Kiefer dédié à l’architecture japonaise. 


Tokyo la nuit. Mateusz Urbanowicz. P116-117


📌Tokyo la nuit. Mateusz Urbanowicz. Elytis, 160 p. (2021)


Dans les rues de Taïwan. Cheng Kai-Hsiang

 Dans les rues de Taïwan


Entre 2017 et 2018, Cheng Kai-Hsiang a sillonné les villes, les villages et rues de son île natale pour réaliser des croquis urbains. Il a ainsi dessiné plusieurs dizaines de boutiques et maisons traditionnelles taïwanaises et en a sélectionné 100 pour son livre. Ces aquarelles sont autant de témoins d’un passé qui cède à la modernité et à la pression immobilière. Les anciens marchés couverts disparaissent au profit des galeries marchandes contemporaines, les stands de nouilles font place aux restaurants flambants neufs, les épiceries traditionnelles ferment leurs portent et les vieilles maisons sont remplacées par des immeubles modernes. Certaines constructions immortalisées par Cheng Kai-Hsiang ont déjà été détruites. 

L’ouvrage se présente comme un catalogue. L’auteur l’a divisé en quatre grandes parties qui s’appuient sur un découpage géographique (Sud, Centre, Nord, Est de Taïwan et îles périphériques). Pour chaque dessin, il précise le type de construction (maison inhabitée, boutique, stand de cuisine de rue…), son emplacement et la date à laquelle l’aquarelle a été réalisée. Il y a aussi une notice explicative. Celle-ci peut contenir des informations historiques et architecturales ou des réflexions et souvenirs personnels de l’auteur. 


Dans les rues de Taïwan. Cheng Kai-Hsiang. P12-13


Cheng Kai-Hsiang nous conduit, par exemple, à Tainan au Sud de Taïwan. Cette ville est un ancien avant-poste commercial de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales. Dans la vieille rue d’Anping, située près du Fort Zeelandia (forteresse construite par les hollandais au 17ème siècle), il y a la boutique de fruits confits Chycutayshing qui jouit d’une grande renommée. L’auteur a immortalisé sa devanture avec la partie ancienne couverte de tuiles d’origine, son vieux rideau métallique, son auvent en tôle, sa rambarde rouge et son toit terrasse.  Plus loin, dans la vieille rue Qiaonan, on trouve une vieille forge et des maisons de style Minnan-Yuedong. Il s’agit de maisons sans étage, construites principalement en briques et en bois, et couvertes d’un toit de tuiles rouges. 

Parmi les éléments architecturaux emblématiques des maisons de rue taïwanaises, on distingue les enseignes aux couleurs variées (généralement présentes en profusion), les constructions en tôle galvanisées (souvent en fer blanc), les réservoirs d’eau en inox, les arcades (qui forment des passages couverts pour les espaces commerciaux), les briques rouges, les grilles de fenêtres en fer forgé, etc. Cela peut sembler anecdotique pour le lecteur occidental mais on remarque aussi de nombreux scooters circulant dans les rues ou garés devant les divers bâtiments.


Dans les rues de Taïwan. Cheng Kai-Hsiang. P36-37


Au début du livre, un croquis de l’île (façon carte au trésor) permet de se repérer dans Taïwan et de suivre les pérégrinations du dessinateur. Il y a également une préface présentant son projet et plusieurs annexes dédiées au matériel et aux techniques. 

Au-delà de l’aspect catalogue, l’ouvrage de Cheng Kai-Hsiang est un magnifique livre d’art que l’on conserve en bonne place dans sa bibliothèque et que l’on feuillette régulièrement. Personnellement, j’adore l’apparence désuète de ces maisons de rues. Les dessins sont superbes et fourmillent de petits détails qui leur donnent vie. On apprend beaucoup sur le quotidien des habitants, ainsi que sur la culture et l’histoire taïwanaises. 


Dans les rues de Taïwan. Cheng Kai-Hsiang. P202-203


Le livre de de Cheng Kai-Hsiang n’est pas sans rappeler Les Petites épiceries de mon enfance, de l’illustratrice coréenne Mekyeong Lee chez Picquier. Elle a un compte Instagram où elle poste ses dessins. Sinon, dans la même collection que Dans les rues de Taïwan, chez Elytis, il y a le livre illustré de Mateusz Urbanowicz sur les Boutiques de Tokyo. On peut regarder ses illustrations sur son site personnel ou sur tumblr. Evidemment, je vous recommande vivement de consulter aussi le compte Instagram de Cheng Kai-Hsiang où l’on peut admirer de nombreuses aquarelles.

📌Dans les rues de Taïwan. Cheng Kai-Hsiang. Elytis, 256 p. (2021)