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Le Lecteur de cadavres. Antonio Garrido

Le Lecteur de cadavres. Antonio Garrido


Antonio Garrido nous entraîne dans la Chine du 12ème siècle, sous la domination de la dynastie des Song du sud. Le héros de son roman s’inspire d’un personnage réel, Song Ci, médecin, préfet et intendant judiciaire. Il fut l’auteur du premier traité de médecine légale au monde, le Xi Yuan Ji Lu (Le Recueil de cas d'injustice rectifiés ou Le Lavage des torts) utilisé comme référence officielle par des générations de fonctionnaires en Chine, en Corée et au Vietnam. Il a été traduit en plusieurs langues dont le Néerlandais, l’Allemand et l’Anglais et a servi de base à de nombreux manuels. C’est grâce à ce document qu’ Antonio Garrido a découvert l’existence de Song Ci, à l’occasion d’un congrès de médecine légale. Sa biographie lacunaire offrait une large place à l’imagination romanesque. L’écrivain espagnol a su l’exploiter pour en tirer un roman historique d’aventures, doublé d’une intrigue policière.

Song Ci se destinait aux études de droit et de médecine à l’université de Lin’an, la capitale de l’empire. Un décès dans sa famille et les traditions ancestrales l’obligent à rentrer dans sa province natale. Le jeune homme a peu d’appétence pour les travaux agricoles mais il doit abandonner son poste d’assistant auprès du juge Feng, un magistrat qu’il admire et respecte. Quelques mois après son retour à la campagne, son frère Lu est accusé de meurtre et ses parents meurent dans l’incendie de leur maison. Non seulement Ci est orphelin mais il doit prendre soin de sa sœur cadette atteinte d’une grave maladie. Lorsqu’il est accusé à tort d’escroquerie, notre héros n’a pas d’autre choix que de fuir le village. De retour à Lin’an, le jeune homme s’associe à un fossoyeur et devient lecteur de cadavres. Son habilité va le conduire jusqu’au palais impérial où il est contraint d’enquêter sur d’horribles meurtres. Soit il trouve le coupable et obtient ce dont il a toujours rêvé, soit il sera condamné à mort. 

El lector de cadaveres

Ce roman est très habilement construit mais il faut aller jusqu’au bout pour le comprendre. Dans un premier temps, j’ai eu l’impression de lire deux romans différents : la première moitié de l’ouvrage compte tous les ingrédients du roman d’aventures. Il faut attendre la seconde moitié du livre pour voir débuter l’enquête. Le quiproquo vient de la mention « policier » inscrite en couverture alors que l’auteur parle bien d’un roman historique dans la note en fin d’ouvrage. Il est vrai néanmoins qu’il y a une intrigue policière et même une énigme très bien ficelée. L’auteur a fait de minutieuses recherches et les a habilement exploitées. Les autopsies réalisées par Song Ci sont extrêmement réalistes. Les âmes sensibles seront peut-être rebutées par les descriptions de cadavres mais les méthodes d’investigations légales sont extrêmement intéressantes. Le lecteur pourrait s’impatienter parfois à cause de l’accumulation de malheurs qui frappent le héros et le machiavélisme des autres protagonistes avant de comprendre que rien n’est gratuit dans cette histoire. Antonio Garrido a tout pensé dans les moindres détails. 

💪Une lecture dans le cadre des challenges de lecture estivaux : Les épais de l’été et Les pavés de l’été.

📚D’autres avis que le mien via Babelio

📝Sur le même thèmeLe rêve du luth de jade de Paul Hurand & Par une nuit claire de Kim Yi-sak

📌Le Lecteur de cadavres. Antonio Garrido, traduit par Nelly et Alex Lhermillier. Le Livre de Poche, 768 pages (2015)

Aujourd'hui je participe à deux challenges de lecture


Neige de sang. JEF, Sallé & Corbeyran

Neige de sang. JEF, Sallé & Corbeyran


Il s’agit d’un emprunt plus ou moins hasardé à la bibli. J’ai tapé Japon dans le moteur de recherche de la médiathèque, j’ai coché bande dessinée et le logiciel m’a proposé Neige de sang. Pas besoin de se poser plus de questions, d’autant que la durée des emprunts est allongée en période estivale. 

Neige de sang. P4-5

Cet album est un one-shot. L’histoire nous conduit dans le petit port de Shikomi, durant l’été 1970. Les habitants sont surpris par un changement de temps radical qui les oblige à se réfugier dans l’auberge du village. Ils découvrent rapidement qu’ils ne sont pas seulement victimes d’un dérèglement météorologique ;  ils ont aussi fait un bond temporel jusqu’aux origines féodales de leur communauté. Et, tandis que le blizzard enveloppe la bourgade, les villageois sont témoins d’évènements glaçants. Quelqu’un semble profiter de la tempête pour régler ses comptes et des ombres surnaturelles percent l’obscurité. Takashi, un jeune pêcheur, et sa compagne, Sayori, décident de braver les éléments pour trouver une explication à ce cauchemar. 

Neige de sang. P10-11

L’illustration en couverture laisse peu de suspense concernant les tueurs qui hantent le village (même si, de loin, j'ai confondu le samouraï avec une locomotive). Bref, ce n'est pas très grave car l’intrigue comporte d’autres mystères dont certains ne seront pas totalement élucidés à la fin de l’album. A ce propos, il me semble que la narration aurait gagné en profondeur si la BD avait compté quelques pages supplémentaires. Les planches sombres participent à créer un huis clos nébuleux et terrifiant. Malgré la brièveté du scénario, Neige de sang reste une belle découverte. 

📌Neige de sang. JEF, Rurik Sallé et Corbeyran. Editions Ankama, 80 pages (2026)


Tokyo Mystery Café, T.01 et T.02. Atelier Sentô

Tokyo Mystery Café, T.01 et T.02. Atelier Sentô


Lors de ma dernière expédition à la bibliothèque municipale, je suis tombée sur les deux tomes de la BD Tokyo Mystery Café que je convoitais depuis un moment. Je connaissais déjà le style japonisant de l’atelier Sento, talentueux duo de bédéistes, grâce au diptyque de La fête des ombres.

Chaque volet de Tokyo Mystery Café peut être lu comme un one shot puisqu’il s’agit de deux enquêtes séparées : La disparue d'Akiba (tome 1) et Les ombres de Jimbocho (tome 2). Ceux qui connaissent un peu le Japon auront compris que les auteurs nous font visiter deux quartiers emblématiques de la capitale Nippone. 

Tokyo Mystery Café, T.01 P16-17


Le Mystery café est un lieu atypique. Son « Patron », est à la fois restaurateur et détective privé. Nahel, un jeune aspirant mangaka tout juste débarqué au Japon, a atterri chez lui par hasard après une course-poursuite échevelée. Monsieur Mirai, le propriétaire de la Guest House où Nahel vient d’aménager a été sauvagement agressé dans son magasin d’électronique au rez-de-chaussée de l’immeuble. Il est situé à Akiba, le fameux quartier d’Akihabara, l’une des plus grandes « Electric Towns » du monde. Depuis les années 90, c’est le quartier des geeks. Nahel fait la connaissance du Patron et de son acolyte Soba, une collégienne surdouée en informatique. Les détectives ont été embauchés par la petite fille de Monsieur Mirai. Elle veut savoir qui a agressé son grand-père mais aussi où est passé sa sœur Mio. Nahel, qui s’est joint aux investigateurs, ne va pas tarder à faire une découverte surprenante.

Le second tome de Tokyo Mystery Café invite ses lecteurs à la découverte de Jimbocho, le quartier des bouquinistes et des éditeurs, mais leur permet aussi d’entrer dans l’univers du manga. Nahel a enfin décroché un emploi dans un atelier de Magakas mais il va rapidement déchanter. Il est confiné dans un petit bureau où il doit se contenter d’encrer les tours des cases. De plus, l’ambiance est plutôt tendue chez l’éditeur. En effet, un pirate a saboté le dernier numéro du Weekly Moon, le magazine phare des éditions Kamigawa. Certaines pages ont été modifiées. Un personnage inconnu apparait sur les planches tandis que les héros récurrents les plus populaires ont été virtuellement assassinés dans les dernières pages du magazine. Si les lecteurs se détournent de l’hebdomadaire, les retombées financières seront catastrophiques pour l’éditeur. Il faut absolument découvrir qui est le faussaire. Au cours de l’enquête, Nahel va faire une étonnante découverte concernant son énigmatique patron. 

Tokyo Mystery Café, T.02- P6-7

Les enquêtes sont intelligemment construites. J’aime beaucoup l’idée de coupler les questions contemporaines (robotique, IA, crise éditoriale, conditions de travail des mangakas, etc) et la découverte culturelle du Japon aux énigmes policières. La BD s’adresse à un large public à partir de 12 ans et les personnages permettent aux lecteurs de tous âges de s’identifier facilement. A la fin des albums, il y a des "Dossiers secrets", des livrets présentés sous forme de reportages pédagogiques avec des cartes, des photos etc.

Les enquêtes proprement dites sont rondement menées et il y a de l’action dans chaque album avec des enlèvements, des courses poursuites, etc. Il y a aussi une aura de mystère autour des personnages principaux. On en sait un peu plus sur le Patron à la fin du second tome mais Soba (dont ce n’est pas le vrai nom) n’a pas livré tous ses secrets. On peut imaginer qu’elle le fera dans un 3ème volet. J’espère en tout cas que la série n’est pas terminée.  

Tokyo Mystery Café, T.02 - P74-75


💪Tokyo Mystery Café. Atelier Sentô. Editions Dupuis, 2 volumes

Tome 1 - La disparue d'Akiba, 80 pages (2024)

Tome 2 - Les ombres de Jimbocho, 80 pages (2025)


Le Narwal. Pierre Emmanuel Roux

Le Narwal. Pierre Emmanuel Roux


Comme l’indique le sous-titre de ce livre (Les tribulations coréennes d'un baleinier français), le Narwal dont il est question n’est pas une licorne de mer mais un navire dédié à la chasse aux cétacés. Son naufrage et son sauvetage sont en effet un peu rocambolesques et les protagonistes, aussi courageux et aventureux soient-ils, ont des petits côtés bras cassés. A cela s’ajoute le fait qu’ils ont joué de malchance, essuyant des tempêtes à répétition, dans un contexte diplomatique difficile. 

Le Narwal s’échoue au large de la côte rocheuse de l’île de Pigŭm en Corée, dans la nuit du 3 au 4 avril 1851.  Ce naufrage met un terme définitif à un périple de plusieurs mois en mer et à une campagne de pêche infructueuse. Parti du Havre en mars 1850, Le bateau a jeté l’ancre dans les principaux ports baleiniers. Il a traversé l’Atlantique, doublé le Cap Horn, fait escale sur l’île de Chiloé au Chili, avant de repartir vers Hawaii, grand carrefour de l’activité baleinière. A Honolulu se trouve le seul consulat français du Pacifique insulaire. Le baleinier prend ensuite la route de la Micronésie, fait halte à Pohnpei dans l’archipel des îles Carolines au sud de la mer des Philippines, puis à Guam dans l’archipel des îles Mariannes.  Les pêcheurs sont toujours bredouilles. L’ambiance à bord est d’autant plus tendue que l’équipage est mécontent de la manière de commander du capitaine François Ange Rivallan. Celui-ci bénéficie pourtant d’une longue expérience puisqu’il s’agit de sa 14ème campagne de chasse à la baleine dont 7 en tant que capitaine. Finalement, il décide de remonter vers le nord pour visiter les mers bordant les côtes de Corée et du Japon. Cette décision sera fatale.

Au tournant des années 1850, l’Asie orientale reste largement fermée aux occidentaux à l’exception de quelques enclaves étrangères et comptoirs commerciaux comme Shanghai, Canton, Hong-Kong et Macao. Il faut attendre la seconde moitié du 19ème siècle et la conclusion d’une série de traités inégaux entre les puissances coloniales et certains pays asiatiques (dont la Chine, le Japon et la Corée) pour voir les relations diplomatiques et la navigation étrangère se développer dans la région. Le premier traité d’amitié, de commerce et de navigation entre la France et la Corée a été signé il y a 140 ans exactement cette année, soit le 4 juin 1886. Victor Collin de Plancy, le premier représentant officiel de la France en Corée, ne s’y installe que 2 ans plus tard. 

Lorsque le Narwall s’échoue, la délégation la plus proche est située à Shanghai. Charles de Montigny est le premier agent consulaire en poste dans cette concession. Le diplomate rêve de forcer l’ouverture de la Corée aux baleiniers français. Autant dire qu’une mission de sauvetage est l’occasion idéale dans cette terra incognita où plusieurs missionnaires catholiques ont été massacrés. Charles de Montigny ne dispose d’aucun navire à son service ni bâtiment de guerre. Ecartant la proposition des britanniques qui offrent de mettre un bâtiment de la Royal Navy à sa disposition, le consul français préfère affréter une lorcha, une embarcation à coque étrangère mais au grément Chinois. Il prend la mer le 20 avril 1851 à 10h du matin en compagnie de son interprète personnel, Michel-Alexandre de Kleczkowski, et de James MacDonald, négociant écossais qui maîtrise le Chinois. Cette expédition de sauvetage va s’avérer presque aussi aventureuse que la première. 

Si le récit a de grandes qualités romanesques, les faits eux sont bien réels et sourcés avec rigueur par l’auteur.  L’essai de Pierre Emmanuel Roux s’appuie sur une histoire à parts égales, c’est-à-dire selon les points de vue des Français et des Coréens. A ce propos, je dois avouer qu’en dépit des enjeux vitaux des échanges, je me suis régalée de l’incompréhension mutuelle des protagonistes. Les autorités coréennes sont rapidement alertées de la présence d’un "navire aux formes étranges" dans les eaux territoriales mais les rouages administratifs sont longs à se mettre en branle. La communication avec les 29 naufragés est compliquée et source de nombreux quipropos alimentés par une méfiance réciproque. La fuite d’un groupe de marins n’arrange pas les choses. Prévenus par les mutins, Charles de Montigny débarque à son tour tel un boulet de canon. Et pourtant, contre toute attente, cette histoire s’achève par deux banquets bien arrosés et un retour au bercail consulaire de Shanghai sans pertes supplémentaires. 

💪L’ouvrage est agrémenté de nombreuses illustrations (cartes, croquis, peintures, etc) ce qui rend sa lecture très agréable. Elle s’inscrit dans le cadre du Book Trip en mer, le challenge de lecture organisé par Fanja. 

📚Un autre avis que le mien chez Anne-yes

📌Le Narwal ou les tribulations coréennes d'un baleinier français. Pierre Emmanuel Roux. Atelier des cahiers, 264 pages (2026)

BTM Saison 3


Un été aux bulles de soda. Sawako Natori

Un été aux bulles de soda. Sawako Natori


Je suis intriguée par l’invasion du roman Feel-good japonais désormais omniprésents dans les rayons des librairies et des bibliothèques. Le genre suscite des réactions très partagées sur les blogs. Certains lecteurs les qualifient de "gnangnans" tandis que d’autres les trouvent réconfortants. Pour ma part, je pense qu’il n’y a pas de bons ou de mauvais genres. Tout dépend de ce que l’on recherche : culture, évasion, distraction, réconfort… A l'instar de Mme de Staël, je crois que «le bon goût en littérature est, à quelques égards, comme l'ordre sous le despotisme, il importe d'examiner à quel prix on l'achète.»

Comme  je suis très curieuse, j’ai voulu comprendre ce qui attire tant de lecteurs dans ce type de fictions. Je ne suis pas totalement novice puisque j’ai déjà lu Tant que le café est encore chaud de Tashikazu Kawaguchi et Les mémoires d’un chat de Hiro Arikawa. Mais ces expériences de lectures sont déjà anciennes. J’ai donc profité d’une occasion particulière pour récidiver : la prévision d’un long moment à passer dans une salle d’attente médicale. Dans ces circonstances, un roman Iyashikei (littéralement "guérison" en japonais), qui ne nécessite pas une forte concentration, apparait comme l’arme idéale contre l’ennui… enfin apriori…

Un été aux bulles de soda est le second volet de la Librairie du vendredi, après Un printemps au goût de mochi. La série compte autant de volumes que de saisons mais les deux derniers tomes n’ont pas encore été traduits en Français. Les romans mettent en scène un groupe de jeunes libraires installés dans la gare de Nohara, dans la banlieue de Tokyo. Apparemment les Ekinaka (centres commerciaux de gares) sont courants au Japon. La boutique est divisée en trois parties puisqu’il y a un salon de thé en annexe et une réserve aménagée dans une ancienne station de métro en sous-sol . 

Un été aux bulles de soda. Sawako Natori. COUV VO

L’intrigue compte plusieurs actes mettant chaque fois en scène un nouveau client à la recherche du livre idéal. C’est la mission de nos libraires : trouver l’ouvrage qui touchera l’âme de chaque lecteur. Or, en ce début d’été, ils ont décidé de proposer une sélection de lectures estivales et de faire un clin d’œil à la Finlande en organisant un Festival du Soleil de minuit. C’est dans ce contexte, que nos dévoués libraires vont intervenir auprès de Madame Wase, leur voisine boulangère au cœur brisé. Il sera aussi question de resusciter le club de lecture pour réaliser le rêve d’une étudiante et de dénicher l’ouvrage qui soulagera la nostalgie d’une femme mûre. Et, comme il se doit dans un roman Feel good à la Japonaise, nous croiserons des matous dans la dernière partie du roman.

On retrouve dans l’œuvre de Sawako Natori, tous les ressorts du Iyashikei, c’est-à-dire des tranches de vies impliquant des personnages paisibles qui évoluent dans un univers apaisant. La recette comprend aussi quelques ingrédients incontournables dont certains lieux emblématiques comme la Boulangerie Tibou et bien sûr la Librairie du vendredi. Et, comme nous sommes au Japon, la nourriture est omniprésente. Exit donc les personnages hauts en couleurs, les excentriques, les Drama Queens, les intrigues rocambolesques et pleines de pep’s ? Place à un monde ouaté, peuplé de personnages lisses, beaux, polis, bienveillants, etc ? Vous vous dites peut-être qu'autant d’harmonie frôlerait la science-fiction. En réalité, il y a bien quelques "moutons noirs" parmi les personnages secondaires. Ouf ! Je ne sais pas pour vous, mais la lecture est aussi un moyen de vivre dangereusement... par procuration. D'un autre côté, j'apprécie également les romans contemplatifs et/ou introspectifs. Bref, selon moi, il n'y a que des livres bien ou mal écrits.

Pour revenir à Un été aux bulles de soda, je dois dire que je me suis un peu ennuyée malgré les nombreuses références littéraires. Sawako Natori cite des auteurs japonais non traduits (Riku Onda ou Tomihiko Morimi) mais aussi plusieurs écrivains Français (Françoise Sagan et Alexandra Dumas par exemple). Ceci n’est pas si surprenant puisque la romancière a étudié la littérature française à l’Université de Tokyo. Ses personnages principaux débattent longuement autour des œuvres qu'ils ont sélectionnées et ce sont les passages les plus intéressants du roman. J’ai eu du mal à différencier les quatre évanescents libraires mais j'ai retenu les noms de Fumiya, le narrateur, et de Makino, la directrice de la librairie. L'étudiante qui veut créer un club de lecture, bien qu'elle soit loin d'être une grande lectrice, ne m'a pas semblée très crédible. Elle m'a agacée alors qu'on est censé éprouver de la compassion à son égard. Paradoxalement, le personnage dont l’empreinte est la plus forte est peut-être Jin ou plutôt son fantôme. C'était un ami des principaux protagonistes qui a disparu dans des circonstances un peu floues au départ mais dont la clé nous est dévoilée dans la 3ème partie. Elle a bien failli m'échapper car j’ai peiné à terminer le livre. 

📌Un été aux bulles de soda. Sawako Natori, traduite par Jean-Baptiste Flamin et Mathilde Bitsch. Le Bruit du Monde, 301 pages (2026)


Le rêve du luth de jade. Paul Hurand

Le rêve du luth de jade. Paul Hurand


Le songe du joueur de luth (le narrateur), nous fait voyager dans l’espace et le temps puisqu’il nous conduit dans la Chine ancienne. Les évènements qui nous sont rapportés ne sont pas sans rappeler les aventures du Juge Ti.

Le héros de cette histoire est le juge Wang Tingjian. Le magistrat  originaire de Huazhou est envoyé en mission à l’autre extrémité de l’empire par la cour métropolitaine de justice. Après un voyage de plusieurs jours en palanquin, le juge Wang débarque au Yamen (siège administratif) de  Langzhou, pour prêter main forte à son homologue le juge Fei Po. Il s’agit d’enquêter sur la mort de Zheng Luoming, fils d’un censeur impérial à la retraite.

« Après avoir passé avec succès les Examens Littéraires, Zheng Luoming avait décidé de voyager à travers l’empire pour connaître le monde et l’art. Il était, disait-on, doué pour la peinture et la poésie. Parti de Chang’an, son premier voyage l’amena vers l’ouest jusqu’à Langzhou. Plaines et montagnes s’y rencontrent, et la région offrait à l’amateur d’art des points de vue plus pittoresques les uns que les autres. La population était à moitié barbare, et certains jeunes gens trouvaient à ces villes frontalières un certain charme ; sans doute, pensa le juge, représentaient elles à leurs yeux le début d’un ailleurs, la porte de l’Occident, que peu de citoyens de l’empire avaient franchie. »

Le jeune homme se serait donné la mort au cours d’une réunion au sein du cercle littéraire qu’il fréquentait.  Celle-ci avait eu lieu dans un ancien monastère, propriété d’un citoyen fortuné, ex magistrat du district, appelé Hong Guo. Le corps avait été découvert par ses hôtes, dans une pièce hermétiquement fermée de l’intérieur. La thèse du suicide avait été néanmoins rejetée par le père de Zheng Luoming, visité nuitamment par le fantôme de son fils réclamant vengeance. Par ailleurs, un certain nombre d’éléments, dont la présence de Hong Guo soupçonné de corruption (il aurait tiré un profit financier de la paix avec les Turcs), ont plaidé en faveur de l’ouverture d’une nouvelle enquête. Or, dès l’arrivée du juge Wang, de nouveaux suicides sont à déplorer : celui d’un mendiant et celui d’un conseiller impérial à la retraite. Cela commence à faire beaucoup pour une tranquille ville de province !

Le résumé en 4ème de couverture précise que l’intrigue se situe 7ème siècle de notre ère alors que la dynastie Tang dirige l’Empire. Sauf si j’ai raté quelque chose, cela n’est pas très explicite dans le roman. Néanmoins, il y a quelques indices. On apprend que la capitale du moment est Chang’an (l'actuelle Xi'an) et que les conflits avec les Turcs sont apaisés. Or, on sait qu’en 630 l'empereur Taizong a écrasé les Turcs orientaux, un puissant empire des steppes, et apporté la paix à la frontière nord. Son règne (626-649) marque le début de l'âge d'or des Tang, dont l’apogée, appelée ère Kaiyuan, a été marqué par la prospérité et l'essor culturel. Justement, dans ce roman défilent de nombreux personnages emblématiques (lettrés, représentants du pouvoir impérial, marchands Sogdiens, courtisanes ...).

Le dépaysement est garanti d’autant que l’auteur prend soin du moindre détail. Par exemple, la journée est découpée en douze heures doubles : Zi, l’heure du rat (de 23h à 1h), Chou, l’heure du bœuf (de 1h à 3h), etc. Au début du roman, il y a également une carte de l’empire, un plan de Langzhou, une liste des principaux personnages et un calendrier des fêtes (Fête des lanternes, Festival des Bateaux dragons…).

Le cadre historique est donc parfaitement rendu. Le caractère un peu désuet de l’intrigue ajoute un charme supplémentaire à ce polar émaillé de citations poétiques. Il s’agit d’un premier roman bien maîtrisé qui rend un bel hommage à l’œuvre de Robert van Gulik. On y trouve d’ailleurs de nombreux éléments communs comme la présence du contrôleur des décès, le respect de la hiérarchie sociale, l’intégrité du héros, une touche d’érotisme, des scènes de ripaille, des bagarres, etc.

L’intrigue policière est complexe à souhait et pratiquement impossible à deviner sans l’aide du héros. J’ignore si l’auteur a prévu de donner une suite à cette première enquête mais je l’espère vivement.

📚D’autres avis que le mien via Babelio et Bibliosurf

📌Le rêve du luth de jade. Paul Hurand. Flammarion, 400 pages (2026)

Je crois que mon fils est gay. Okura

Je crois que mon fils est gay. Okura


💪Dans le cadre du Mois des fiertés et du Challenge de littérature jeunesse, j’ai lu un manga Seinen qui s’adresse aux jeunes lecteurs à partir de 12 ans. Les éditions Akata, s’engagent officiellement en faveur la diversité et de l’inclusion. Plusieurs séries sont axées sur la thématique LGBTQIA+ comme Le mari de mon frère, dont j’ai parlé récemment, et Je crois que mon fils est gay. C’est une série relativement courte pour un manga puisqu’elle ne compte que 5 tomes. La BD a été prépubliée dans le webzine Gangan Pixiv à partir du mois d’août 2019.

Je crois que mon fils est gay. Okura. T1 VO

Tomoko Aoyama est la maman de deux adorables garçons. Au début de la série, l’aîné, Hiroki, est en première année de lycée tandis que son cadet, Yûri, est encore au collège. Le père, Akiyoshi, travaille loin du foyer familial et ne reviens que rarement à la maison. Contrairement à ce qu’il semble au début, Mme Aoyama n’est pas mère au foyer. On découvre (je crois dans le second tome) qu’elle travaille dans un restaurant de paniers repas à emporter. Le seul homme de l’équipe est gay et ne s’en cache pas. Il a déjà fait son coming-out et présenté son compagnon à ses collègues féminines.

Tomoko a deviné qu’Hiroki est aussi homosexuel et cette pensé revient sans cesse comme un leitmotiv : je crois que mon fils est gay. Il ne s’agit pas d’un jugement de sa part mais elle s’inquiète pour ce fils sensible qui ne sait pas cacher ses sentiments. L’adolescent fait sans cesse des gaffes et même son petit frère a compris qu’il préfère les garçons aux filles. Seul le père reste aveugle devant l’évidence et s’embourbe involontairement dans des remarques inappropriées qui mettent très mal à l’aise les autres membres de la famille. Pourtant, Tomoko est persuadée que ce n’est pas à elle d’informer Akiyoshi de l’orientation sexuelle de son fils. Evidemment, il s’avère très compliqué de garder le secret et de de préserver l’équilibre du cocon familial.


Je crois que mon fils est gay. Okura. T01 P4-5

Le manga est composé d’une série de scènes de vie dans lesquelles interviennent divers personnages récurrents dont Daigo, le meilleur copain, et Asumi l’amie d’enfance. Il s’agit en fait d’un trio amoureux qui s’ignore. La question étant de savoir si cette histoire peut se terminer sans que personne n’ait le cœur brisé ou ne soit blessé dans son amour propre. Le manga nous rappelle qu’il faut toujours respecter les règles de respect et de tolérance. D’ailleurs, tous les personnages évoluent dans le bon sens en dépit de leurs préjugés initiaux.  

Ce manga est parfaitement adapté aux pré-adolescents. Au travers du regard bienveillant de la mère de famille, de nombreuses questions sont abordées (l’acceptation de soi, le regard d’autrui, les relations amoureuses,  le coming-out, etc). Les réponses sont autant destinées aux jeunes homosexuels qu’à leurs proches. 

Je crois que mon fils est gay. Okura. Postface Tome 05

Au-delà de l’aspect pédagogique consacré à la question LGBTQIA+ , ce manga à été l’occasion pour moi de découvrir certains aspects de la culture et de la vie quotidienne des Japonais. Par exemple, j’ai appris qu’à la Saint Valentin, les femmes (et uniquement les femmes) offrent des chocolats aux hommes. Le 14 mars, pour le White Day, les hommes les remercient par des cadeaux d'une valeur supérieure. J’ai également découvert les yaoi  ou Boys' Love, un genre de fictions populaires centrées sur les relations sentimentales et/ou sexuelles entre personnages masculins. Il s’avère qu’Hiraki, lui, aime un groupe d’Idols féminines très médiatisé ce qui surprend beaucoup son père.   

A la fin de chaque tome, en postface, il y a une page de strips supplémentaires qui mettent en scène le mangaka s'adressant à ses lecteurs. J’ai trouvé l’idée très sympathique. 

📌Je crois que mon fils est gay. Okura, traduit par Jordan Sinnes et Isabelle Bovey. Editions Akata, 5 volumes (2021-2023)


Aujourd'hui, je participe à 2 challenges

Le mari de mon frère. Gengoroh Tagame

Le mari de mon frère. Gengoroh Tagame


💪A l’occasion du Mois des fiertés, j’ai décidé de tester des mangas consacrés à la question LGBTQIA+. Le mari de mon frère a l’avantage de sa brièveté puisque la série ne compte que 4 tomes. Ce n’est pas son seul atout. Gengoroh Tagame sort de son registre homoérotique habituel pour s’adresser aux adolescents et aux jeunes adultes. Le style est soft, sans fioriture et très pédagogique. 

Yaichi Origuchi est un papa solo. Il a hérité de biens immobiliers de ses parents et vit de ses rentes. Cela lui laisse du temps pour s’occuper de sa fille Kana, scolarisée en classe de primaire. Depuis son divorce et la mort de son frère jumeau, Ryôji, il n’a pas d’autre famille. Son ex-femme, Natsuki, travaille beaucoup et ne rend visite à sa fille que trop rarement. 

Le mari de mon frère. Gengoroh Tagame. Couv Originale

La vie de Yaichi et de Kana va être bouleversée par l’arrivée inattendue d’un "oncle d’Amérique". Il s’agit de Mike Flanagan, le mari canadien du défunt Ryôji. Mike avait promis à son époux qu’ils se rendraient ensemble au Japon pour renouer avec les derniers membres de la famille Origuchi. D’abord déboussolé, Yaichi décide de se fier à la spontanéité et au bon sens de sa fille. Il propose au flegmatique Canadien de séjourner chez eux. 

Yaichi doit faire face à la monoparentalité, au deuil de son frère, à ses questionnements sur l’homosexualité et aux préjugés de la société nippone. Mais, au fil du temps, la présence de Mike dans son foyer devient une véritable bouffée d’air. Kana s’est tout de suite entichée de cet oncle canadien qui s’adapte si bien au quotidien de la famille. A la demande de sa fille, Natsuki se joint au petit groupe pour une escapade touristique aux sources thermales. Un jeune voisin gay vient déposer le fardeau de son homosexualité sur les épaules bien charpentées de Mike… 


Le mari de mon frère. Gengoroh Tagame. T03 P80-81

J’ai aimé la bienveillance qui émane de cette série. Les personnages ne sont pas caricaturaux, bien au contraire, ils s’interrogent beaucoup. C’est d’ailleurs tout l’intérêt de ce manga que de découvrir le regard porté par la société japonaise, réputée patriarcale, sur la question de l’homosexualité mais aussi de la répartition des rôles au sein de la cellule familiale.

Yaichi est touchant dans sa maladresse. Son statut de père au foyer le prédispose apriori à une certaine tolérance mais son frère Ryôji avait coupé les ponts depuis longtemps. Il ne l’a jamais revu depuis son départ du Japon et n’a pas assisté au mariage. Il doit gérer des sentiments contradictoires et apprendre à lâcher prise sur les aléas du quotidien. 


Le mari de mon frère. Gengoroh Tagame. T03 P25

Si j’ai été séduite par les personnages et l’intrigue, j’avoue que j’ai toujours du mal avec les codes graphiques du manga. Les faciès sont parfois flous ou à peine esquissés. En revanche, il y a quelques illustrations architecturales et paysagères très détaillées.

C’est peut-être anecdotique mais j’ai été frappée par l’omniprésence de la gastronomie dans ce manga (mais ce n’est pas la première fois que je fais ce constat concernant la BD japonaise). La nourriture apparait comme un élément social et réconfortant,  à l’instar du thé. 

Tout ceci pourrait semblait un peu naïf mais il faut garder en tête que la série s’adresse à des lecteurs à partir de 14 ans. Il y a même des fiches dédiées à l’histoire et la culture LGBTQIA+ (les Petits cours de culture gay de Mike). Pour moi, l’objectif pédagogique est atteint.

📚Un autre avis que le mien chez Audrey

📌Le mari de mon frère, Gengoroh Tagame traduit par Bruno Pham / Erwan Charlès. Editions Akata, 4 tomes (2016-2017)

Le mois des fiertés, saison 2



Les Filles du Shandong. Eve Chung

Les Filles du Shandong. Eve Chung


En 1948, avant que l’armée nationaliste de Chiang Kaï-shek ne perde la province du Shandong et que les communistes ne s’installent à Zhucheng, les Ang habitaient un confortable Siheyuan et employaient de nombreux ouvriers. Hai, la narratrice était alors âgée de 12 ans. Elle raconte que Chiang-Yue, sa mère, était traitée comme une esclave par Nai Nai, l’aïeule aux pieds bandés, au prétexte qu’elle avait accouché de 4 filles. Le triste sort de la jeune femme et sa générosité envers les employés vont susciter assez d’empathie pour qu’ils la préviennent de l’arrivée des troupes communistes et la supplient de partir au plus vite. Malheureusement, Yei Yei, son beau-père, voyait les choses différemment. Il voulait fuir à Qingdao où le clan possédait une résidence de ville. En revanche, sa bru devrait rester sur place pour revendiquer la propriété de la maison de Zucheng et le prévenir de l’évolution des évènements. Xiao-Long, son époux, n’a même pas pris la peine d’intervenir en sa faveur. Au final,  Chiang-Yue et ses filles sont laissées pratiquement sans ressources. Elles devront se débrouiller seules pour échapper à la vindicte des cadres du parti. Leur fuite, les conduira sur les traces de ceux qui les ont trahies, depuis le village de Zhucheng jusqu’à l’île de Taïwan, dernière poche de résistance de la république contrôlée par le Kuomintang, en passant par les camps de réfugiés de Mount Davis et Rennie’s Mill au sein de la Colonie britannique de Hong Kong. 

Daughters of Shandong
Eve J. Chung explique dans une interview qu’elle n’a pas souhaité écrire un roman historique mais rendre un tendre hommage à sa grand-mère défunte au travers d’un récit rappelant son courage et sa résilience. Elle a comblé les vides de l’histoire familiale grâce à ses recherches en bibliothèque et dans les archives de l'époque (aidée de sa mère pour la traduction). La couverture de l’édition originale en Anglais  est une illustration réalisée par un artiste originaire de la province Shandong. Il a représenté sa fille, "une fille du Shandong". C’est un heureux hasard pour l’autrice qui y voit un signe supplémentaire du bien-fondé de son projet. 

J’ai déjà lu pas mal de fictions (romans ou BD) ayant pour cadre la Chine au 20ème siècle mais je ne considère pas pour autant le témoignage romanesque d’ Eve J. Chung comme un récit parmi tant d’autres. Cette histoire, qui s’inspire librement de la vie de sa grand-mère, m’a beaucoup touchée parce que son destin tragique est en partie liée à la ségrégation genrée qui se perpétuait au sein même de la cellule familiale traditionnelle. Dans ce clan de grands propriétaires terriens, les femmes, et plus encore les filles, étaient considérées comme négligeables voire sources de dépenses inutiles. Aussi, au plus fort de la guerre civile, les Ang ont décidé d’abandonner Hai, sa mère et ses sœurs ! En tant qu’aînée de la fratrie, notre héroïne a été considérée comme l’héritière des Ang et violemment battue par les cadres du parti communiste. Sauvée grâce à la générosité de leurs anciens ouvriers, la mère et ses filles vont devoir faire preuve de beaucoup de courage au cours des mois suivants. Pratiquement rien ne leur sera épargné: ni la pauvreté, ni le manque de nourriture, ni la maladie… la petite dernière, Lan, en gardera des séquelles physiques toute sa vie. Di, la cadette de Hai, aussi forte et indépendante soit-elle, n’en sortira pas indemne non plus. J’ai été scandalisée bien sûr par la lâcheté des hommes de la famille Ang et j’ai admiré de la force d’âme de l’héroïne, sa capacité à pardonner pour son propre bien.   

📚D’autres avis que le mien via Babelio et Bibliosurf 

📌Les Filles du Shandong. Eve J. Chung, traduite par Laura Bourgeois. HarperCollins, 512 pages (2026)


Loin du Mékong. Louis Raymond

Loin du Mékong. Louis Raymond


📚J’ai trouvé ce livre sur le blog de Sunalee. A mi-chemin entre autobiographie et roman, le récit s’inscrit dans une double temporalité. En 2012, pendant la fête du Têt, le narrateur se rend sur la tombe de sa grand-mère au Viêt Nam. Il ne l’a pas connue. Elle est née au Cambodge en 1922 et décédée en 1973. Sa quête n’est pas terminée pour autant. Le jeune homme veut remonter le temps, trouver les réponses que son père, arrivé en France à l’âge de 10 ans, n’a pas su lui donner. Puisqu’une partie de la mémoire familiale a été effacée par les guerres et la colonisation, l’auteur fait le choix de combler les vides, les ellipses et les silences par des hypothèses fictionnelles.

« Je sais que les membres de ma famille sont des Vietnamiens du Cambodge, puisque mon père y est né. Mais quand y ont-ils émigré? Quand sont-ils revenus?

Une autre tombe. Celle d’un enfant, minuscule. Carrelage pourpre, passé par trop de soleil. Combien d’enfants mouraient encore de faim, dans les années 1980? C’était juste après la guerre. Ils n’allaient pas à l’école. Ils partaient travailler et attrapaient des maladies. Les familles étaient trop nombreuses. Pas de contraception. Ma propre tante a eu six enfants. Trois ont atteint l’âge adulte. Deux seulement sont toujours vivants. »

Cochinchine, 1908. Thu, enceinte de six mois, remonte le Mékong à bord d’un bateau à fond plat en direction de Châu Dôc. Une décennie plus tôt son village a été ravagé par une épidémie, laissant ses habitants exsangues. Le mari de Thu s’est fait embaucher dans une plantation d’hévéa au Cambodge. Maltraitée par ses beaux-parents, la future mère sollicite l’aide d’un prêtre catholique pour rejoindre son époux dans le delta du Mékong. Lorsqu’elle arrive à Kratié, le coolie est déjà mort. Sans ressource, Thu est accueillie dans une communauté religieuse à Phnom Penh. Elle y passera une bonne partie de sa vie, avec son fils biologique Trà puis son fils adoptif Vui, le grand père du narrateur (devenu Paul Felix, par la magie de l’administration coloniale). Il est l’orphelin présumé d’une prostituée annamite et d’un colon anonyme, un "tây lai" du point de vue des autres enfants, ce qui lui donne droit à la nationalité française. 

Cette fresque familiale, qui s’étend sur 3 générations, est le récit d’une quête identitaire dont un pan restera dans l’ombre de la grande histoire. C’est aussi une réflexion intime sur le métissage. 

« A compter de 1998, nous sommes allés au Viêt Nam pour les grandes vacances d’été. Pas tous les ans, car les billets d’avion étaient chers, mais tous les trois ans. De séjour en séjour, nous apprivoisions géographie, sensations et odeurs, mais quelque chose restait hermétique: il n’y avait pas la langue qui aurait permis d’unifier et de pacifier cette identité fragmentée, à cheval entre au moins deux pays. 

Mon père était en France depuis si longtemps, il n’arrivait plus ne serait-ce qu’à faire semblant que nous étions, aussi, un peu de là-bas.»

J’ai été émue par le récit et la quête de Louis Raymond . Je ne connaissais rien de l’histoire des Vietnamiens du Cambodge et finalement assez peu celle de l’ex Indochine entre 1945 et 1975. L’auteur a su donner corps à la mémoire familiale et transmettre au lecteur une vision réaliste de la région du Mékong durant la première moitié du 20ème siècle. Il s’est réapproprié la langue maternelle. Il a également interrogé les membres de sa famille déportés au Viêt Nam dans le cadre de la politique de Lon Nol après les manifestations antivietnamiennes à Phnom Penh, la déposition du roi Norodom Sihanouk et l’arrivée des Khmers rouges au pouvoir. Le narrateur, qui porte le prénom et le nom de son grand-père, a vécu plusieurs années au Viêt Nam avec le projet de reconquérir son "identité fantôme" pour la transmettre à sa future fille. Une nécessité intime et profondément touchante. 

NB : J’ai découvert que Louis Raymond est le rédacteur en chef des Cahiers du Nem, une revue que j’apprécie beaucoup. Il est aussi Reporter Asie Pacifique à Intelligence Online.

📌Loin du Mékong. Louis Raymond. Calmann Levy, 396 pages (2026)


Strange Buildings. Uketsu

Strange Buildings. Uketsu


Strange Buildings est le 3ème roman d’Uketsu après Strange Pictures (les avis de Sibylline, Fanja, Keisha et Alex) et Strange Houses (les avis de JuMarie et du Maki). L’auteur est un youtubeur aussi excentrique qu’énigmatique qui se cache derrière un masque immaculé. Au Japon, les 3 titres ne sont pas parus dans le même ordre qu’en France mais ce n’est pas très important pour la compréhension du présent ouvrage. 

Le narrateur de Strange Buildings prétend avoir reçu de nombreuses sollicitations après la parution de Strange Houses (le titre qui lui a apporté le succès dans son pays). Ses lecteurs lui soumettent des énigmes en rapport avec des plans de logements un peu bizarres: niches inutiles, pièces secrètes et couloirs sans issue semblent cacher des mystères inquiétants. Le romancier explique en avoir sélectionné quelques-uns parmi une multitude qui ont particulièrement retenu son attention. Il s’agit des documents 1 à 11, des comptes rendus d’enquêtes qui correspondent aux numéros de chapitres du livre. On pense d’abord que les investigations constitueront autant de nouvelles indépendantes au sein du recueil… mais il est écrit thriller au singulier sur la couverture ! 

Hen na ie 2
Le narrateur interview ses correspondants pour en savoir un peu plus sur leurs histoires familiales et tenter de décrypter l’énigme de l’agencement des pièces. Il se rend sur place, fait des recherches sur internet, rencontre des proches de ses correspondants et fouine dans les bibliothèques locales. Des théories apparaissent mais restent insatisfaisantes. Or, au fil des pages, des connections inattendues se dessinent entre les 11 plans retenus… 

Cela n’a pas été facile de résumer un roman comme celui-ci. Sa construction, comme l’intrigue, sont très originales. Il y a de nombreux plans de maisons ce qui permet au lecteur de se repérer et de comprendre toutes les connections qui ne manqueront pas d’apparaitre au fur et à mesure de la narration. Le dernier chapitre, intitulé Les déductions de Kurihara, ressemble un peu à la conclusion d’un roman d’Agatha Christie, sauf que les personnages principaux sont les plans des maisons. On examine les secrets de chacun pour arriver à dénouer les fils du mystère original. Kurihara est présenté comme un ami architecte du narrateur. Il extrêmement clairvoyant.  

Strange Buildings est une expérience de lecture qui pourrait sembler un peu déroutante de prime abord mais l’ouvrage est en réalité très fluide. La narration est constituée en grande partie d’interviews et de schémas. L’envie de dénouer le mystère est renouvelée à chaque nouvelle affaire que traite le narrateur. La dernière partie est un peu plus fastidieuse mais nécessaire car elle reprend tous les éléments du puzzle pour les expliquer un à un et les relier entre eux. Ce roman m’a donné très envie de découvrir les 2 autres titres de la série. Il semblerait qu'un quatrième roman soit paru en japonais (Hen na chizu ou Strange Maps). Il existe enfin  une adaptation de Strange Houses en manga

📚D’autres avis que le mien via Babelio et Bibliosurf

📌Strange Buildings. Uketsu, traduit par Amana Renhall. Seuil, 352 pages (2026)


Baume du tigre. Lucie Quéméner

Baume du tigre. Lucie Quéméner

Lucie Quéméner est une jeune bédéiste bretonne dont le clan maternel est issu de la diaspora chinoise. Cet album destiné à la jeunesse est un récit multigénérationnel dont chaque partie est dédiée à un membre féminin de la famille. C’est une histoire d’héritage et de transmission. 

Edda et ses trois sœurs adolescentes (Isa, Etta et Wilma) vivent dans la maison de leurs grands-parents. Ald est un patriarche tyrannique qui n’accepte pas le choix de sa petite fille aînée d’entrer à la Haute École de Médecine. Pour lui, ce n’est pas le rôle d’une femme que de subvenir aux besoins de sa famille. Il prend le choix d’Edda comme une marque d’irrespect envers lui, une manière de le rabaisser. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Et puisque leur mère et leur oncle n’osent pas s’opposer au doyen de la famille, la fratrie décide d’entamer les négociations. L’une commence une grève de la faim, l’autre cesse de se laver, la troisième rédige les doléances tandis que la quatrième refuse de prononcer un seul mot jusqu’à l’obtention de leurs revendications. Le grand-père tente de les amadouer en cédant sur les tenues vestimentaires. Après quelques hésitations, les filles continuent de faire bloc. Lorsqu’Ald décide de recourir à la manière forte en poussant Etta dans la baignoire, les quatre sœurs décident de fuguer. A leur grande surprise, Maya, leur mère ne tente pas de les en dissuader et préfère leur confier ses économies. C’est la fin de la première partie intitulée Départ

Baume du tigre. Lucie Quéméner. P28-29

Partant du principe qu’on ne connait jamais vraiment ses parents, l’autrice nous raconte l’histoire de Maya dans une seconde partie (Allées et venues) puis celle de la grand-mère Minna dans une troisième (Arrivée). Ces parcours, qui se font écho, ressemblent à des fuites. J’ai trouvé cette construction à rebours plutôt maline. 

L’album étant dédié à la jeunesse, Lucie Quéméner aborde certains sujets de manière très feutrée. On comprend au détour d’une phrase ou d’un dessin plus suggestif que la vie de ces femmes n’a pas toujours été facile. Il est question de sexisme, de violences sexuelles ou encore d’emprises psychologiques et économiques. 

Les planches en noir et blanc rendent le graphisme assez sobre. Le trait est parfois enfantin et j’avoue que j’ai eu du mal à différencier les faciès des sœurs. Le récit choral et les flashbacks donnent du rythme à la narration et, en dépit des thèmes abordés, l’histoire n’est pas aussi sombre qu’on pourrait le croire. Le poids de l’héritage familial est lourd mais, en dépit des conflits générationnels, les membres du clan sont soudés par une grande tendresse. C’est ce qui rend cette BD si émouvante.

📌Baume du tigre. Lucie Quéméner. Delcourt, 256 pages (2020)


Un palais au village. Minna Yu

Un palais au village. Minna Yu


J’ai l’impression que ça faisait un sacré bout de temps que je n’avais pas lu de roman graphique dont l’intrigue se déroule en Asie. Je me rattrape donc avec Un palais au village de Minna Yu. Le récit est en partie autobiographique mais l’autrice indique qu’elle a fait quelques arrangements avec la vraie vie au profit de la fiction. L’idée étant de donner plus de rythme et de cohérence à la narration. Le contexte historique et social de la Chine rurale, en revanche, est très fidèlement retranscrit. 

Cet album nous amène dans la province méridionale du Guangdong au milieu des années 90. La petite Nannan, âgée de 5 ans, habite un village dont le nom signifie "Le trou du serpent". Son père fait partie des migrants qui travaillent en ville et ne reviennent dans leurs foyers qu’une ou deux fois par an. La vie de la fillette est donc partagée entre sa mère et ses deux frères.  Le quotidien est assez rude mais elle n’est pas malheureuse. Ses grands parents maternels n’ont jamais approuvé le mariage de ses parents. Il faut dire que son père a eu du mal a trouver sa voie. Il s’est essayé à divers emplois manuels sans grande réussite jusqu’au jour où il a découvert la mécanique et l’électronique. Dès lors, il a étudié jour et nuit. Il a décroché un emploi d’ingénieur avant de créer sa propre entreprise qui lui a permis de faire fortune. C’est grâce à cette ascension qu’il construit une maison moderne pour sa famille. Au village, on avait jamais connu un tel luxe. D’ailleurs, tous les voisins prennent l’habitude de venir chez Nannan regarder la télé ou d’utiliser l’unique téléphone de la communauté. En revanche, sa mère n’est guère convaincue par l’utilité d’un réfrigérateur et le débranche dès que son époux a le dos tourné. 

Un palais au village. Minna Yu. P10-11

C’était plutôt malin de la part de l’autrice de raconter son histoire à hauteur d’enfant. Sous une apparence faussement naïve, qui transparait également dans les dessins, elle nous offre une vision personnelle de la Chine contemporaine et de son évolution rapide vers la mondialisation. Au travers de son récit familial, le lecteur prend pleinement conscience des mutations découlant des réformes de Deng Xiaoping, chef suprême de la République Populaire de Chine de 1978 à 1989, à l'origine de l'ouverture du pays et de son développement économique. 

Il faut noter que que Minna Yu a obtenu un master en bande dessinée à l’École Européenne Supérieure de l’Image d'Angoulême, qu'elle a été artiste en résidence de création à Montpellier, au Musée d'illustration jeunesse de Moulins et au Malévoz Quartier Culturel en Suisse. 

Le graphisme relativement simpliste ne plaira peut-être pas à tout le monde mais je trouve qu’il va bien avec l’aspect intime du récit. Il y a des passages assez drôles qui ajoutent encore de la fraîcheur à la narration. Cette Bande dessinée n’a certes pas autant d’ambition que la trilogie chinoise de Li Kunwu mais j’ai passé un bon moment de lecture et c’est déjà pas mal. 

Un palais au village. Minna Yu. P64-65

📌Un palais au village - Quand papa est devenu riche. Minna Yu. La Boîte à Bulles, 184 pages (2022)


L' attaque du Calcutta-Darjeeling. Abir Mukherjee

L' attaque du Calcutta-Darjeeling. Abir Mukherjee


J’ai récemment décidé de reprendre mes séries policières et de lire les épisodes dans l’ordre. L’attaque du Calcutta-Darjeeling est la première enquête du capitaine Sam Wyndham, héros torturé et opiomane, récemment débarqué à Calcutta pour échapper à ses démons et servir la police du Raj britannique. 

Nous sommes le 9 avril 1919, soit quelques semaines après la promulgation du Rowlatt Act, la loi qui donne au gouvernement colonial le pouvoir d'emprisonner arbitrairement les agitateurs indépendantistes. Le lecteur contemporain, s’il connait un peu l’histoire de l’Inde, sait qu’il va entrainer le massacre d'Amritsar dans quelques jours. Mais avant que le brigadier général Dyer n’ordonne à ses troupes d’ouvrir le feu sur une foule pacifiste, une série d’évènements va éveiller l’intérêt des services secrets. 

A Rising Man
A Calcutta, le capitaine Sam Wyndham est appelé sur une scène de crime dans un quartier chaud de la ville. La victime, Alexander MacCauley, était un proche collaborateur du vice-gouverneur du Bengale. Le lendemain, le train postal n°43 en direction de Darjeeling est attaqué par des brigands. Le coffre était vide et les "dacoits" sont repartis bredouilles, laissant le cadavre d’un cheminot derrière eux. Le capitaine Wyndham, aidé de l’Inspecteur Digby et d’une nouvelle recrue issue de l’élite indienne, l’adjoint Surendranath Banerjee, ont rapidement la certitude que les deux affaires sont liées.  

Abir Mukherjee est, selon moi, l’un des rares auteurs de romans policiers historiques qui parviennent à trouver l’équilibre parfait entre contexte et intrigue. Chaque volet de sa série aborde un évènement emblématique du Raj Britannique durant la période cruciale du début du 20ème siècle. La chronologie commence en 1919 et se poursuit en 1920 (Les princes de Sambalpur), 1921 (Avec la permission de Gandhi), 1922 (Le Soleil rouge de l'Assam), 1923 (Avec Les Ombres de Bombay). The Burning Grounds, récemment paru en Anglais, porte le nombre de volumes à 6. 

J’ai trouvé assez malin de la part de cet auteur britannique d'origine indienne de se glisser dans la peau d’un narrateur au service de la police du Raj et de lui adjoindre un acolyte de la caste des brahmanes. Ses héros sont assez profonds et nuancés pour montrer quelques vérités dérangeantes sans être en décalage avec le mode de pensée de l’époque. L’esprit n’est pas revanchard mais factuel. Il y a bien sûr des personnages parfaitement imbuvables comme Digby le flic carriériste,  Dawson le militaire sans états d’âme ou Buchan l’arrogant millionnaire.

💪📚Je connaissais déjà un peu la série puisque j’avais déjà lu et apprécié le 3ème tome. Le billet que Nicole du blog Motspourmots.fr a dédié au 1er volet, dans le cadre du challenge de lecture Un hiver polar, a eu l’effet d’une piqure de rappel. J’ai eu l’intuition que je ne serai pas déçue par L'attaque du Calcutta-Darjeeling et que ce roman me permettrait de clôturer le challenge en beauté. 

📌L'attaque du Calcutta-Darjeeling. Abir Mukherjee, traduit par Fanchita Gonzalez-Batlle. Folio, 464 pages (2020)

Challenge de lecture Un hiver polar