Affichage des articles dont le libellé est Asie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Asie. Afficher tous les articles

Les Filles du Shandong. Eve Chung

Les Filles du Shandong. Eve Chung


En 1948, avant que l’armée nationaliste de Chiang Kaï-shek ne perde la province du Shandong et que les communistes ne s’installent à Zhucheng, les Ang habitaient un confortable Siheyuan et employaient de nombreux ouvriers. Hai, la narratrice était alors âgée de 12 ans. Elle raconte que Chiang-Yue, sa mère, était traitée comme une esclave par Nai Nai, l’aïeule aux pieds bandés, au prétexte qu’elle avait accouché de 4 filles. Le triste sort de la jeune femme et sa générosité envers les employés vont susciter assez d’empathie pour qu’ils la préviennent de l’arrivée des troupes communistes et la supplient de partir au plus vite. Malheureusement, Yei Yei, son beau-père, voyait les choses différemment. Il voulait fuir à Qingdao où le clan possédait une résidence de ville. En revanche, sa bru devrait rester sur place pour revendiquer la propriété de la maison de Zucheng et le prévenir de l’évolution des évènements. Xiao-Long, son époux, n’a même pas pris la peine d’intervenir en sa faveur. Au final,  Chiang-Yue et ses filles sont laissées pratiquement sans ressources. Elles devront se débrouiller seules pour échapper à la vindicte des cadres du parti. Leur fuite, les conduira sur les traces de ceux qui les ont trahies, depuis le village de Zhucheng jusqu’à l’île de Taïwan, dernière poche de résistance de la république contrôlée par le Kuomintang, en passant par les camps de réfugiés de Mount Davis et Rennie’s Mill au sein de la Colonie britannique de Hong Kong. 

Daughters of Shandong
Eve J. Chung explique dans une interview qu’elle n’a pas souhaité écrire un roman historique mais rendre un tendre hommage à sa grand-mère défunte au travers d’un récit rappelant son courage et sa résilience. Elle a comblé les vides de l’histoire familiale grâce à ses recherches en bibliothèque et dans les archives de l'époque (aidée de sa mère pour la traduction). La couverture de l’édition originale en Anglais  est une illustration réalisée par un artiste originaire de la province Shandong. Il a représenté sa fille, "une fille du Shandong". C’est un heureux hasard pour l’autrice qui y voit un signe supplémentaire du bien-fondé de son projet. 

J’ai déjà lu pas mal de fictions (romans ou BD) ayant pour cadre la Chine au 20ème siècle mais je ne considère pas pour autant le témoignage romanesque d’ Eve J. Chung comme un récit parmi tant d’autres. Cette histoire, qui s’inspire librement de la vie de sa grand-mère, m’a beaucoup touchée parce que son destin tragique est en partie liée à la ségrégation genrée qui se perpétuait au sein même de la cellule familiale traditionnelle. Dans ce clan de grands propriétaires terriens, les femmes, et plus encore les filles, étaient considérées comme négligeables voire sources de dépenses inutiles. Aussi, au plus fort de la guerre civile, les Ang ont décidé d’abandonner Hai, sa mère et ses sœurs ! En tant qu’aînée de la fratrie, notre héroïne a été considérée comme l’héritière des Ang et violemment battue par les cadres du parti communiste. Sauvée grâce à la générosité de leurs anciens ouvriers, la mère et ses filles vont devoir faire preuve de beaucoup de courage au cours des mois suivants. Pratiquement rien ne leur sera épargné: ni la pauvreté, ni le manque de nourriture, ni la maladie… la petite dernière, Lan, en gardera des séquelles physiques toute sa vie. Di, la cadette de Hai, aussi forte et indépendante soit-elle, n’en sortira pas indemne non plus. J’ai été scandalisée bien sûr par la lâcheté des hommes de la famille Ang et j’ai admiré de la force d’âme de l’héroïne, sa capacité à pardonner pour son propre bien.   

📚D’autres avis que le mien via Babelio et Bibliosurf 

📌Les Filles du Shandong. Eve J. Chung, traduite par Laura Bourgeois. HarperCollins, 512 pages (2026)


Loin du Mékong. Louis Raymond

Loin du Mékong. Louis Raymond


📚J’ai trouvé ce livre sur le blog de Sunalee. A mi-chemin entre autobiographie et roman, le récit s’inscrit dans une double temporalité. En 2012, pendant la fête du Têt, le narrateur se rend sur la tombe de sa grand-mère au Viêt Nam. Il ne l’a pas connue. Elle est née au Cambodge en 1922 et décédée en 1973. Sa quête n’est pas terminée pour autant. Le jeune homme veut remonter le temps, trouver les réponses que son père, arrivé en France à l’âge de 10 ans, n’a pas su lui donner. Puisqu’une partie de la mémoire familiale a été effacée par les guerres et la colonisation, l’auteur fait le choix de combler les vides, les ellipses et les silences par des hypothèses fictionnelles.

« Je sais que les membres de ma famille sont des Vietnamiens du Cambodge, puisque mon père y est né. Mais quand y ont-ils émigré? Quand sont-ils revenus?

Une autre tombe. Celle d’un enfant, minuscule. Carrelage pourpre, passé par trop de soleil. Combien d’enfants mouraient encore de faim, dans les années 1980? C’était juste après la guerre. Ils n’allaient pas à l’école. Ils partaient travailler et attrapaient des maladies. Les familles étaient trop nombreuses. Pas de contraception. Ma propre tante a eu six enfants. Trois ont atteint l’âge adulte. Deux seulement sont toujours vivants. »

Cochinchine, 1908. Thu, enceinte de six mois, remonte le Mékong à bord d’un bateau à fond plat en direction de Châu Dôc. Une décennie plus tôt son village a été ravagé par une épidémie, laissant ses habitants exsangues. Le mari de Thu s’est fait embaucher dans une plantation d’hévéa au Cambodge. Maltraitée par ses beaux-parents, la future mère sollicite l’aide d’un prêtre catholique pour rejoindre son époux dans le delta du Mékong. Lorsqu’elle arrive à Kratié, le coolie est déjà mort. Sans ressource, Thu est accueillie dans une communauté religieuse à Phnom Penh. Elle y passera une bonne partie de sa vie, avec son fils biologique Trà puis son fils adoptif Vui, le grand père du narrateur (devenu Paul Felix, par la magie de l’administration coloniale). Il est l’orphelin présumé d’une prostituée annamite et d’un colon anonyme, un "tây lai" du point de vue des autres enfants, ce qui lui donne droit à la nationalité française. 

Cette fresque familiale, qui s’étend sur 3 générations, est le récit d’une quête identitaire dont un pan restera dans l’ombre de la grande histoire. C’est aussi une réflexion intime sur le métissage. 

« A compter de 1998, nous sommes allés au Viêt Nam pour les grandes vacances d’été. Pas tous les ans, car les billets d’avion étaient chers, mais tous les trois ans. De séjour en séjour, nous apprivoisions géographie, sensations et odeurs, mais quelque chose restait hermétique: il n’y avait pas la langue qui aurait permis d’unifier et de pacifier cette identité fragmentée, à cheval entre au moins deux pays. 

Mon père était en France depuis si longtemps, il n’arrivait plus ne serait-ce qu’à faire semblant que nous étions, aussi, un peu de là-bas.»

J’ai été émue par le récit et la quête de Louis Raymond . Je ne connaissais rien de l’histoire des Vietnamiens du Cambodge et finalement assez peu celle de l’ex Indochine entre 1945 et 1975. L’auteur a su donner corps à la mémoire familiale et transmettre au lecteur une vision réaliste de la région du Mékong durant la première moitié du 20ème siècle. Il s’est réapproprié la langue maternelle. Il a également interrogé les membres de sa famille déportés au Viêt Nam dans le cadre de la politique de Lon Nol après les manifestations antivietnamiennes à Phnom Penh, la déposition du roi Norodom Sihanouk et l’arrivée des Khmers rouges au pouvoir. Le narrateur, qui porte le prénom et le nom de son grand-père, a vécu plusieurs années au Viêt Nam avec le projet de reconquérir son "identité fantôme" pour la transmettre à sa future fille. Une nécessité intime et profondément touchante. 

NB : J’ai découvert que Louis Raymond est le rédacteur en chef des Cahiers du Nem, une revue que j’apprécie beaucoup. Il est aussi Reporter Asie Pacifique à Intelligence Online.

📌Loin du Mékong. Louis Raymond. Calmann Levy, 396 pages (2026)


Strange Buildings. Uketsu

Strange Buildings. Uketsu


Strange Buildings est le 3ème roman d’Uketsu après Strange Pictures (les avis de Sibylline, Fanja, Keisha et Alex) et Strange Houses (les avis de JuMarie et du Maki). L’auteur est un youtubeur aussi excentrique qu’énigmatique qui se cache derrière un masque immaculé. Au Japon, les 3 titres ne sont pas parus dans le même ordre qu’en France mais ce n’est pas très important pour la compréhension du présent ouvrage. 

Le narrateur de Strange Buildings prétend avoir reçu de nombreuses sollicitations après la parution de Strange Houses (le titre qui lui a apporté le succès dans son pays). Ses lecteurs lui soumettent des énigmes en rapport avec des plans de logements un peu bizarres: niches inutiles, pièces secrètes et couloirs sans issue semblent cacher des mystères inquiétants. Le romancier explique en avoir sélectionné quelques-uns parmi une multitude qui ont particulièrement retenu son attention. Il s’agit des documents 1 à 11, des comptes rendus d’enquêtes qui correspondent aux numéros de chapitres du livre. On pense d’abord que les investigations constitueront autant de nouvelles indépendantes au sein du recueil… mais il est écrit thriller au singulier sur la couverture ! 

Hen na ie 2
Le narrateur interview ses correspondants pour en savoir un peu plus sur leurs histoires familiales et tenter de décrypter l’énigme de l’agencement des pièces. Il se rend sur place, fait des recherches sur internet, rencontre des proches de ses correspondants et fouine dans les bibliothèques locales. Des théories apparaissent mais restent insatisfaisantes. Or, au fil des pages, des connections inattendues se dessinent entre les 11 plans retenus… 

Cela n’a pas été facile de résumer un roman comme celui-ci. Sa construction, comme l’intrigue, sont très originales. Il y a de nombreux plans de maisons ce qui permet au lecteur de se repérer et de comprendre toutes les connections qui ne manqueront pas d’apparaitre au fur et à mesure de la narration. Le dernier chapitre, intitulé Les déductions de Kurihara, ressemble un peu à la conclusion d’un roman d’Agatha Christie, sauf que les personnages principaux sont les plans des maisons. On examine les secrets de chacun pour arriver à dénouer les fils du mystère original. Kurihara est présenté comme un ami architecte du narrateur. Il extrêmement clairvoyant.  

Strange Buildings est une expérience de lecture qui pourrait sembler un peu déroutante de prime abord mais l’ouvrage est en réalité très fluide. La narration est constituée en grande partie d’interviews et de schémas. L’envie de dénouer le mystère est renouvelée à chaque nouvelle affaire que traite le narrateur. La dernière partie est un peu plus fastidieuse mais nécessaire car elle reprend tous les éléments du puzzle pour les expliquer un à un et les relier entre eux. Ce roman m’a donné très envie de découvrir les 2 autres titres de la série. Il semblerait qu'un quatrième roman soit paru en japonais (Hen na chizu ou Strange Maps). Il existe enfin  une adaptation de Strange Houses en manga

📚D’autres avis que le mien via Babelio et Bibliosurf

📌Strange Buildings. Uketsu, traduit par Amana Renhall. Seuil, 352 pages (2026)


Baume du tigre. Lucie Quéméner

Baume du tigre. Lucie Quéméner

Lucie Quéméner est une jeune bédéiste bretonne dont le clan maternel est issu de la diaspora chinoise. Cet album destiné à la jeunesse est un récit multigénérationnel dont chaque partie est dédiée à un membre féminin de la famille. C’est une histoire d’héritage et de transmission. 

Edda et ses trois sœurs adolescentes (Isa, Etta et Wilma) vivent dans la maison de leurs grands-parents. Ald est un patriarche tyrannique qui n’accepte pas le choix de sa petite fille aînée d’entrer à la Haute École de Médecine. Pour lui, ce n’est pas le rôle d’une femme que de subvenir aux besoins de sa famille. Il prend le choix d’Edda comme une marque d’irrespect envers lui, une manière de le rabaisser. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Et puisque leur mère et leur oncle n’osent pas s’opposer au doyen de la famille, la fratrie décide d’entamer les négociations. L’une commence une grève de la faim, l’autre cesse de se laver, la troisième rédige les doléances tandis que la quatrième refuse de prononcer un seul mot jusqu’à l’obtention de leurs revendications. Le grand-père tente de les amadouer en cédant sur les tenues vestimentaires. Après quelques hésitations, les filles continuent de faire bloc. Lorsqu’Ald décide de recourir à la manière forte en poussant Etta dans la baignoire, les quatre sœurs décident de fuguer. A leur grande surprise, Maya, leur mère ne tente pas de les en dissuader et préfère leur confier ses économies. C’est la fin de la première partie intitulée Départ

Baume du tigre. Lucie Quéméner. P28-29

Partant du principe qu’on ne connait jamais vraiment ses parents, l’autrice nous raconte l’histoire de Maya dans une seconde partie (Allées et venues) puis celle de la grand-mère Minna dans une troisième (Arrivée). Ces parcours, qui se font écho, ressemblent à des fuites. J’ai trouvé cette construction à rebours plutôt maline. 

L’album étant dédié à la jeunesse, Lucie Quéméner aborde certains sujets de manière très feutrée. On comprend au détour d’une phrase ou d’un dessin plus suggestif que la vie de ces femmes n’a pas toujours été facile. Il est question de sexisme, de violences sexuelles ou encore d’emprises psychologiques et économiques. 

Les planches en noir et blanc rendent le graphisme assez sobre. Le trait est parfois enfantin et j’avoue que j’ai eu du mal à différencier les faciès des sœurs. Le récit choral et les flashbacks donnent du rythme à la narration et, en dépit des thèmes abordés, l’histoire n’est pas aussi sombre qu’on pourrait le croire. Le poids de l’héritage familial est lourd mais, en dépit des conflits générationnels, les membres du clan sont soudés par une grande tendresse. C’est ce qui rend cette BD si émouvante.

📌Baume du tigre. Lucie Quéméner. Delcourt, 256 pages (2020)


Un palais au village. Minna Yu

Un palais au village. Minna Yu


J’ai l’impression que ça faisait un sacré bout de temps que je n’avais pas lu de roman graphique dont l’intrigue se déroule en Asie. Je me rattrape donc avec Un palais au village de Minna Yu. Le récit est en partie autobiographique mais l’autrice indique qu’elle a fait quelques arrangements avec la vraie vie au profit de la fiction. L’idée étant de donner plus de rythme et de cohérence à la narration. Le contexte historique et social de la Chine rurale, en revanche, est très fidèlement retranscrit. 

Cet album nous amène dans la province méridionale du Guangdong au milieu des années 90. La petite Nannan, âgée de 5 ans, habite un village dont le nom signifie "Le trou du serpent". Son père fait partie des migrants qui travaillent en ville et ne reviennent dans leurs foyers qu’une ou deux fois par an. La vie de la fillette est donc partagée entre sa mère et ses deux frères.  Le quotidien est assez rude mais elle n’est pas malheureuse. Ses grands parents maternels n’ont jamais approuvé le mariage de ses parents. Il faut dire que son père a eu du mal a trouver sa voie. Il s’est essayé à divers emplois manuels sans grande réussite jusqu’au jour où il a découvert la mécanique et l’électronique. Dès lors, il a étudié jour et nuit. Il a décroché un emploi d’ingénieur avant de créer sa propre entreprise qui lui a permis de faire fortune. C’est grâce à cette ascension qu’il construit une maison moderne pour sa famille. Au village, on avait jamais connu un tel luxe. D’ailleurs, tous les voisins prennent l’habitude de venir chez Nannan regarder la télé ou d’utiliser l’unique téléphone de la communauté. En revanche, sa mère n’est guère convaincue par l’utilité d’un réfrigérateur et le débranche dès que son époux a le dos tourné. 

Un palais au village. Minna Yu. P10-11

C’était plutôt malin de la part de l’autrice de raconter son histoire à hauteur d’enfant. Sous une apparence faussement naïve, qui transparait également dans les dessins, elle nous offre une vision personnelle de la Chine contemporaine et de son évolution rapide vers la mondialisation. Au travers de son récit familial, le lecteur prend pleinement conscience des mutations découlant des réformes de Deng Xiaoping, chef suprême de la République Populaire de Chine de 1978 à 1989, à l'origine de l'ouverture du pays et de son développement économique. 

Il faut noter que que Minna Yu a obtenu un master en bande dessinée à l’École Européenne Supérieure de l’Image d'Angoulême, qu'elle a été artiste en résidence de création à Montpellier, au Musée d'illustration jeunesse de Moulins et au Malévoz Quartier Culturel en Suisse. 

Le graphisme relativement simpliste ne plaira peut-être pas à tout le monde mais je trouve qu’il va bien avec l’aspect intime du récit. Il y a des passages assez drôles qui ajoutent encore de la fraîcheur à la narration. Cette Bande dessinée n’a certes pas autant d’ambition que la trilogie chinoise de Li Kunwu mais j’ai passé un bon moment de lecture et c’est déjà pas mal. 

Un palais au village. Minna Yu. P64-65

📌Un palais au village - Quand papa est devenu riche. Minna Yu. La Boîte à Bulles, 184 pages (2022)


L' attaque du Calcutta-Darjeeling. Abir Mukherjee

L' attaque du Calcutta-Darjeeling. Abir Mukherjee


J’ai récemment décidé de reprendre mes séries policières et de lire les épisodes dans l’ordre. L’attaque du Calcutta-Darjeeling est la première enquête du capitaine Sam Wyndham, héros torturé et opiomane, récemment débarqué à Calcutta pour échapper à ses démons et servir la police du Raj britannique. 

Nous sommes le 9 avril 1919, soit quelques semaines après la promulgation du Rowlatt Act, la loi qui donne au gouvernement colonial le pouvoir d'emprisonner arbitrairement les agitateurs indépendantistes. Le lecteur contemporain, s’il connait un peu l’histoire de l’Inde, sait qu’il va entrainer le massacre d'Amritsar dans quelques jours. Mais avant que le brigadier général Dyer n’ordonne à ses troupes d’ouvrir le feu sur une foule pacifiste, une série d’évènements va éveiller l’intérêt des services secrets. 

A Rising Man
A Calcutta, le capitaine Sam Wyndham est appelé sur une scène de crime dans un quartier chaud de la ville. La victime, Alexander MacCauley, était un proche collaborateur du vice-gouverneur du Bengale. Le lendemain, le train postal n°43 en direction de Darjeeling est attaqué par des brigands. Le coffre était vide et les "dacoits" sont repartis bredouilles, laissant le cadavre d’un cheminot derrière eux. Le capitaine Wyndham, aidé de l’Inspecteur Digby et d’une nouvelle recrue issue de l’élite indienne, l’adjoint Surendranath Banerjee, ont rapidement la certitude que les deux affaires sont liées.  

Abir Mukherjee est, selon moi, l’un des rares auteurs de romans policiers historiques qui parviennent à trouver l’équilibre parfait entre contexte et intrigue. Chaque volet de sa série aborde un évènement emblématique du Raj Britannique durant la période cruciale du début du 20ème siècle. La chronologie commence en 1919 et se poursuit en 1920 (Les princes de Sambalpur), 1921 (Avec la permission de Gandhi), 1922 (Le Soleil rouge de l'Assam), 1923 (Avec Les Ombres de Bombay). The Burning Grounds, récemment paru en Anglais, porte le nombre de volumes à 6. 

J’ai trouvé assez malin de la part de cet auteur britannique d'origine indienne de se glisser dans la peau d’un narrateur au service de la police du Raj et de lui adjoindre un acolyte de la caste des brahmanes. Ses héros sont assez profonds et nuancés pour montrer quelques vérités dérangeantes sans être en décalage avec le mode de pensée de l’époque. L’esprit n’est pas revanchard mais factuel. Il y a bien sûr des personnages parfaitement imbuvables comme Digby le flic carriériste,  Dawson le militaire sans états d’âme ou Buchan l’arrogant millionnaire.

💪📚Je connaissais déjà un peu la série puisque j’avais déjà lu et apprécié le 3ème tome. Le billet que Nicole du blog Motspourmots.fr a dédié au 1er volet, dans le cadre du challenge de lecture Un hiver polar, a eu l’effet d’une piqure de rappel. J’ai eu l’intuition que je ne serai pas déçue par L'attaque du Calcutta-Darjeeling et que ce roman me permettrait de clôturer le challenge en beauté. 

📌L'attaque du Calcutta-Darjeeling. Abir Mukherjee, traduit par Fanchita Gonzalez-Batlle. Folio, 464 pages (2020)

Challenge de lecture Un hiver polar


Le Crépuscule de la veuve blanche. Cyril Carrère

Le Crépuscule de la veuve blanche. Cyril Carrère


💪Voilà encore un excellent auteur de romans policiers que je ne connaissais pas avant de commencer le challenge de lecture Un hiver polar. Cyril Carrère vit au Japon depuis 2017 et c’est donc tout naturellement qu’il a choisi ce pays comme cadre de son intrigue. Celle-ci nous fait voyager du nord au sud, depuis Tokyo jusqu’à Kimamoto, sur l'île de Kyūshūen, en passant par Osaka, Kobe, Hiroshima mais aussi des villages reculés de la côte nippone. L’atmosphère de chaque lieu est parfaitement rendue. Par ailleurs, l’auteur aborde un sujet passionnant qui est celui désormais connu des évaporés (terme issu du mot japonais jōhatsu signifiant évaporation). En revanche, j’ignorais l’existence des yonigeya (littéralement "organisateurs d’évasions nocturnes"), ces agences interlopes qui aident les gens à fuir loin de leurs proches. Les motivations des candidats à l’anonymat sont de toutes sortes : dettes, échecs professionnels, déceptions amoureuses, violences domestiques, etc. 

L’histoire débute avec l’exhumation d’un cold case par un youtubeur français expatrié au Japon. Zacharie Fortier, alias Genji, propose à ses followers un dossier consacré à la veuve blanche, une tueuse en série qui a fait parler d’elle au début des années 2000. Sa mort, dans l’incendie de son appartement, a mis fin à son parcours sanglant. Des commentaires postés sous la vidéo de Genji s’avèrent extrêmement troublants. Ils signalent plusieurs meurtres plus récents dont le modus operandi rappelle celui de la veuve Blanche. Ils sont assez convaincants pour attirer l’attention de Junichi Kudo, directeur d’une agence de détectives privés appelée "Total Life Support". Ses meurtres sont une résonance douloureuse de son passé. Lorsqu’il disparait volontairement, ses associés, craignant le pire, font appellent à la "cellule Sakura" de police métropolitaine de Tokyo. Hayato Ishida et Noémie Legrand forment une équipe atypique mais très performante. C’est leur seconde enquête après La Colère d’Izanagi, paru en 2024 et coup de coeur du Festival des Littératures Policières de Libourne.

Le roman s’appuie sur une double temporalité incluant une cavale de plus d’une décennie. Cette particularité apporte du rythme à la narration sans négliger la psychologie des personnages et l’atmosphère des lieux. Le lecteur est littéralement transporté dans les izakayas bruyants, les love hôtels miteux, le quartier de Nishinari à Osaka, le port de Kobe ou les paysages grandioses de la côte. Le récit est émaillé de mots japonais ce qui participe grandement au dépaysement voulu par l’auteur. Il y a de fortes chances pour que je continue la série. 

📚D’autres avis que le mien via Babelio et Bibliosurf.

📌Le Crépuscule de la veuve blanche. Cyril Carrère. Denoël, 400 pages (2025) 

Aujourd'hui je valide la case "Yakuza" du bingo meurtrier

L’insaisissable Monsieur X. Qiu Xiaolong

L’insaisissable Monsieur X. Qiu Xiaolong


Lorsque que j’ai découvert que Qiu Xiaolong avait publié un nouveau volet de sa série policière, j’ai sauté dessus sans réfléchir. C’est déjà le tome 14 alors même que je n’ai même pas lu le premier, Mort d'une héroïne rouge. Mais voilà, cela faisait très-très-très longtemps que je voulais lire les aventures de l’inspecteur Chen Cao et j’ai adoré la Trilogie de La Cité de la Poussière rouge. Une partie de l’intrigue de L’insaisissable Monsieur X s’y déroule justement. 

Ceux qui connaissent déjà l’ex inspecteur Chen Cao savent qu’il est devenu directeur du Bureau de la Réforme judiciaire de Shanghai avant d’être mis au repos forcé par sa hiérarchie. Notre flic poète et gastronome décide néanmoins de profiter de sa convalescence pour aider officieusement son fidèle ami Vieux Chasseur, un ex-flic devenu détective privé pour le compte de l’agence ZZ Conseil et Enquêtes. Il s’agit d’enquêter sur la disparition d’un autre intellectuel ostracisé par le Parti après les manifestations de la place Tian'anmen en 1989. Cet ancien professeur de philosophie occidentale, devenu simple médium dans la Cité de la poussière rouge, s’appelle en réalité Xiaohui, communément abrégé en « X ». Mei, une femme qui a fait fortune dans l’immobilier, est prête à payer très cher pour le retrouver. Les investigations s’avèrent d’autant plus délicates que Chen doit rester discret dans son implication et faire appel à son assistante pour effectuer les recherches sur le terrain.  

« Chen s’inquiétait à l’idée que son téléphone puisse être sur écoute, et s’évertuait de ce fait à parler une langue politiquement acceptable. Il avait vérifié plusieurs fois l’appareil sans trouver de mouchard, mais le précepte selon lequel « on n’est jamais trop prudent par les temps qui courent » résonnait dans un coin de sa mémoire. Sans doute une vague réminiscence de La Terre vaine, de T.S. Eliot. »

The Secret Sharers
J’ai bien peur d’avoir fait une erreur en choisissant de débuter la série par ce 14ème tome. Pour être honnête, je pense n’avoir jamais mis autant de temps à lire un opus de moins de 200 pages et surtout s’agissant d’un roman policier, un genre dont je suis généralement friande. Je pense que ce volume était plutôt destiné aux nostalgiques de la série qui connaissent déjà bien les personnages récurrents. L’intrigue m’a semblée bien mince et l’enquête policière par procuration ne m’a pas convaincue. En revanche, on apprend beaucoup sur le contexte historique et la société chinoise contemporaine. L’autre originalité tient au fait que chaque chapitre débute par deux poèmes. L’un emprunté à un auteur classique chinois ; l’autre sensé être l’œuvre de l’ex inspecteur Chen Cao. Il faut savoir que Qiu Xiaolong est lui-même poète et traducteur. Il écrit d'ailleurs ces romans directement en Anglais.

« En comparant les poèmes chinois classiques des dynasties Tang et Song et mes poésies sur la Chine d’aujourd’hui, j’ai découvert une vérité paradoxale : la Chine change, et elle ne change pas. Il en résulte une sorte de tension, qui révèle quelque chose de profond dans les préoccupations contemporaines. Comme vous le voyez, ce congé m’est bénéfique. Et mon travail de traduction pourrait même faire écho à l’un des slogans actuels du Parti : « Laissons notre grande littérature chinoise sortir de Chine. »

J’ai pris une bonne résolution en refermant ce livre : je lirai dorénavant les séries policières dans l’ordre de parution des différents épisodes. Je n’exclue pas de lire un jour les premiers volets de celle-ci : Mort d'une héroïne rouge (Liana Levi, 2001), Visa pour Shanghaï (2003), Encres de Chine (2004), etc.

💪Une bonne nouvelle quand même : cet opus me permet de participer au challenge des Gravillons de l’hiver sur le blog de La Petite Liste et à Un hiver polar ici même. 

📌L’insaisissable Monsieur X. Qiu Xiaolong, traduit par Emmanuelle Vial.  Liana Levi, 195 pages (2025)

Deux super challenges d'hiver !
Cliquez pour agrandir l'image


Les nuits de Topkapi. Jean-Paul Brighelli

Les nuits de Topkapi. Jean-Paul Brighelli


Cela faisait longtemps que je n’avais pas mis le nez dans un bon roman d’aventures. Celui-ci nous conduit au cœur de l’empire Ottoman à la fin du 17ème siècle. 

Balthazar Herrero, espion et médecin de Sa Majesté, est missionné par le marquis de Louvois pour négocier avec la Sublime Porte. Sous couvert de rapatrier la dépouille du défunt ambassadeur de France, il doit convaincre le Sultan, par l’intermédiaire de son grand vizir, de s’allier à Louis XIV contre la Ligue d'Augsbourg. Il s’agirait de prendre les troupes des Autrichiens en tenaille. Mais, si le Roi-soleil est à l’apogée de sa puissance, les Ottomans subissent quelques revers politiques et militaires. 

Notre héros est invité à accompagner le vizir Sari Süleyman Pacha sur le champ de bataille de Mohács en Hongrie. C’est ainsi qu’ il assiste à la défaite de l’armée Ottomane contre les forces de l'armée impériale du Saint Empire romain germanique. Cette lourde défaite va porter un coup d’arrêt à l’expansion turque en Europe. Sari Süleyman Pacha prend la fuite avant d’être rattrapé à Belgrade puis condamné à mort. Le sultan Mehmed IV est déposé peu de temps après et remplacé par son frère, le faible Soliman II. A peine installé sur le trône, celui-ci doit faire face à une grave révolte des janissaires. 

Tous ces évènements ne facilitent pas la mission de Balthazar Herrero mais notre espion n’est pas homme à se décourager. Aidé de son fidèle Gaspard, un huguenot qu’il a arraché aux galères de Sa Majesté, le rusé médecin français, va devoir utiliser de nombreux détours pour parvenir à ses fins. C’est ainsi qu’il se trouve impliqué dans les complots internes de la Sublime Porte, le rachat d’une jeune esclave grecque et l’élimination du chef de la secte des Hashichins. 

Ces péripéties le conduisent du palais de Topkapi à Constantinople jusqu’à Alexandrie, en passant par Smyrne (au moment du séisme) et la forteresse de Baghras. Parmi ses compagnons de route, dont Gaspard et la belle Haydée, il y a le bibliothécaire de l’ambassade de France, un certain Antoine Galland. Cet orientaliste érudit se pique de traduire un vieux manuscrit intitulé Les Mille et une nuits dont il régale ses acolytes. C’est sans doute cette anecdote qui donne son titre au roman de Jean-Paul Brighelli.

Quel plaisir de lecture ! Le rythme est effréné, comme il se doit dans un roman d’aventures,  et j’ai tout suite été happée par les moultes péripéties auxquelles est confronté notre sympathique groupe de compagnons. Balthazar Herrero n’est pas sans rappeler un peu Jean-Baptiste Poncet, jeune médecin des pachas du Caire, dans L'Abyssin de Jean-Christophe Rufin. Le roman m’a également fait penser aux aventures d’Antoine Petitbois, espion de Richelieu, dans l’œuvre de Jean-Michel Riou (1630, la Vengeance de Richelieu et 1658, l'Éclipse du Roi-Soleil). 

Les personnages et les ressorts de l’intrigue ne sont peut-être pas originaux mais la plume enlevée de Jean-Paul Brighelli est un régal pour le lecteur. Une partie du roman se présente sous la forme épistolaire et la narration est truffée d’anecdotes historiques qui en sont le sel. D’après ce que j’ai compris, il s’agit en réalité de la seconde aventure de Balthazar Herrero. Avant Les nuits de Topkapi, le médecin du roi s’est déjà illustré dans Soleil noir pour défendre les villages martyrs huguenots. 

📚Un autre avis que le mien chez Patsy Monsoon

📌Les nuits de Topkapi. Jean-Paul Brighelli. L'Archipel, 360 pages(2025)


Lettres de Taipei. Fish Wu

Lettres de Taipei. Fish Wu

Je n’ai pas lu la quatrième de couverture avant de me plonger dans cet album. Je m’attendais à un bande dessinée sur Taïwan mais il s’agit en fait d’un récit familial dans la Chine de Mao. Les fameuses lettres de Tapei arrivent tardivement dans la narration et le lecteur n’en apprend le contenu que si elles annoncent une arrivée ou un décès. Je n’ai pas été trop déçue puisque l’histoire de la Chine contemporaine m’intéresse beaucoup. 

L’auteur de ce manhua (BD chinoise) a perdu successivement deux membres de sa famille. Sa grand-mère, dernière gardienne de la mémoire du clan, est atteinte d’Alzheimer. Or, certains évènements sont restés flous dans la tête du manhuajia. Fish Wu décide de parler à son aïeule avant que tous ses souvenirs ne soient effacés. Les liens familiaux qui sont évoqués dans cette histoire sont donc ceux qui concernent la vieille dame. Qui était donc cet oncle, parti en exil à Taïwan ? Son père, Shen Erchong, avait un jeune frère nommé Shen Erya. Il a été forcé de fuir le village en l’an 37 de la République populaire de Chine (1948). Les deux frères étaient enseignants. A ce titre, ils étaient considérés comme des lettrés et, bientôt comme des traitres parce qu’ils ont refusé d’écrire des slogans prorévolutionnaires incitant à la violence. Erchong, qui avait déjà une famille, n’a pas pu se résoudre à l’exil et Erya a dû partir seul vers l’inconnu. Cette erreur va coûter la vie au frère aîné car les gardiens de la révolution s’acharnent sur ceux qui sont restés. Erya, lui, devra attendre 47 ans pour fouler à nouveau le sol de son pays natal. 

Lettres de Taipei. Fish Wu - P8-9

L’ouvrage de Fish Wu est indéniablement de bonne qualité mais, pour des raisons qui m’échappent en partie, je n’ai pas été totalement séduite. Je lui ai préféré la monumentale biographie dessinée de Li Kunwu. Une vie chinoise a été scénarisée par un Français, Philippe Ôtié, ce qui est différent d’un travail de traduction ordinaire. En ce qui concerne les Lettres de Taipei, je sais grâce à une interview de Bertrand Speller sur ce sujet, que la traduction française a nécessité beaucoup de choix compliqués. Il faut souvent faire des raccourcis pour exprimer une idée. Par ailleurs, le récit de Fish Wu manque parfois de corps. Cela est évidemment lié à l’amnésie de la grand-mère. Le manhuajia a su mettre ses souvenirs erratiques en forme mais j’aurais voulu en savoir plus sur le destin de l’oncle exilé à Taipei. L’auteur a fait un voyage à Taïwan dans ce but mais il n’a pas pu combler tous les vides.

Lettres de Taipei. Fish Wu. P78-79

Les dessins de Fish Wu sont riches de détails, proches du pointillisme. C’est du beau boulot mais ce n’est pas toujours très lisible à la lumière d’une lampe de chevet. L’album est plus proche du format traditionnel des romans que des albums de BD franco-belge. C’est pratique à transporter mais le graphisme foisonnant en pâtit. Je sais bien que je chipote un peu et je tiens à insister sur le fait que cet album vaut le détour en dépit des bémols que j’ai exprimés. 

📌Lettres de Taipei. Fish Wu, traduit par Bertrand Speller. Editions Rue de L’échiquier, 172 pages (2024)


La Cantine de minuit T.01. Yarô Abe

La Cantine de minuit T.01. Yarô Abe


La cantine de minuit c’est une institution dans l’univers du manga. Une bonne vingtaine de volumes sont déjà parus au Japon, 14 tomes en France, 1 livre de cuisine inspiré de la BD, une série télévisée japonaise de 50 épisodes reprise par Netflix (Midnight Diner: Tokyo Stories), plusieurs récompenses prestigieuses comme le Grand prix du manga, Prix Shōgakukan, deux sélections Festival d'Angoulême … c’était largement suffisant pour que je tente l’expérience.


La Cantine de minuit T.01. Yarô Abe. P12-13


Il s’agit d’un vrai manga ; donc on le lit dans l’autre sens, de la droite vers la gauche (c’est un coup à prendre). Les 2 ou 3 premières pages sont en couleurs, le reste en noir et blanc. Les arrières plans sont sans fioritures mais les faciès assez reconnaissables.  Plus qu’une intrigue en continue, le manga est une succession de saynètes, de personnages qui défilent dans un izakaya ouvert uniquement la nuit. Les isakayas sont des petits restaurants traditionnels japonais qu’on pourrait comparer à nos bistrots ou aux bars à tapas espagnols. L’établissement est situé dans un quartier chaud de Tokyo. La clientèle est donc plutôt représentative du milieu interlope (stripteaseuses, acteurs de porno, yakuzas, escrocs à la petite semaine,…). Le propriétaire les accueille avec bienveillance la plupart du temps et leur prête une oreille attentive avec une éternelle clope entre les doigts. Sur lui, en revanche, on apprendra pas grand-chose dans ce premier volume. Il a une cicatrice qui lui barre l’œil gauche ce qui ouvre la porte à de nombreuses suppositions. 


La Cantine de minuit T.01. Yarô Abe. P148-149


Je comprends le côté addictif de cette série et je ne dis pas ça pour faire un jeu de mots facile. Comme dans une série télévisée, on s’attache facilement aux personnages et on a envie de savoir comment ils vont évoluer. Par contre, je ne peux pas dire que les recettes soient très développées dans la BD ni qu’elles ont toujours stimulé mes papilles. Ce n’est qu’une histoire de goût (je n’aime pas les algues, par exemple) et donc pas un frein à la lecture de ce manga. Pour les aventuriers de la gastronomie, c’est même plutôt un moteur (désolée pour les métaphores automobiles intempestives).  J’ai lu cet album avec plaisir mais sans plus. Je pense que le charme opère davantage dans la continuité. A suivre, donc !

📚D'autres idées de lecture autour de la gastronomie japonaise ici

📌La Cantine de minuit T.01. Yarô Abe, traduit par Miyako Slocombe. Le Lézard Noir, 300 pages (2017)


Kokekokko ! 16 vues du Japon

Kokekokko ! 16 vues du Japon


Je suis fascinée par les récits d’expatriation en Asie surtout s’ils sont présentés sous la forme de "manfras" (mangas à la française). De plus, je suis depuis plusieurs années les publications de la maison Issekinicho, l’éditeur de ce livre. 

"Kokekokko", c’est le cri du coq japonais, notre Cocorico national. Ce recueil d’histoires graphiques réunis justement les récits de 15 Français (+ une Anglaise) qui ont séjourné au Japon. Certains n’y ont passé que quelques semaines ; d’autres plusieurs mois et certains y vivent toujours. Leurs expériences et leurs styles sont différents mais leurs récits se rejoignent sur plusieurs points. La gastronomie occupe une part importante des témoignages mais je crois que c’est le lot de tous les expatriés quelque soit leur origine où le lieu où ils ont émigré.


Kokekokko ! 16 vues du Japon. Sylvie Bessard

Parmi les auteurs de ces strips, il y a ceux que je connaissais déjà dont Florent Chavouet, une valeur sûre, et les (futurs) fondateurs des éditions Issekinicho. aAlex et Delfine (alias Alexandre Bonnefoy et Delphine Vaufrey)  ont séjournés au Japon entre 2011 et 2012 avec un visa travail vacances.  Comme c’est souvent le cas dans ce genre de situation, ils commencent par s’émerveiller de tout. L’architecture, le mode de vie, les technologies, les coutumes, etc. La nourriture réserve quelques bonnes ou mauvaises surprises. Et puis apparaissent les premières fissures, rien de grave et toujours présentées avec humour par les auteurs de ces bandes dessinées. 


Kokekokko ! 16 vues du Japon. Rémi Maynègre

J’ai découvert aussi plusieurs auteurs dont Cyrielle qui nous raconte sa journée à Tokyo dans la peau d’une Maïko (apprentie Geisha) puis sa découverte des bains publics (Sento). Elle mélange dessins naïfs et photos persos. Dans un style un peu différent, mais toujours enfantin, j’ai beaucoup aimé Nini. Cette autrice nous raconte avec beaucoup d’humour ses nombreux déboires à Osaka où elle a vécu avec son compagnon Jessie en 2010. Yllya, une autre bédéiste, adopte également un regard décalé sur son expérience japonaise et une vision rafraîchissante de ses séjours successifs au Pays du soleil levant. Le dessinateur Remka, lui, décrit divers aspects de la culture japonaise dans un style graphique très personnel. Au moment où le livre a été publié, il vivait au Japon depuis 8 ans. Ses croquis sont très sobres, voire simplistes, mais le ton est décapant. Son personnage principal (et alter ego, je suppose) qui ressemble visuellement à un alien, est mis en scène dans une série de saynètes à l’humour pince sans rire. 

Kokekokko a été réédité plusieurs fois depuis sa première parution en 2014. Il faut dire que l’anthologie présente un bel éventail de dessinateurs et autant de styles différents. C’est un ouvrage qui plaira sans doute à la plupart des amateurs de mangas et à tous ceux qui sont fascinés par le Pays du soleil levant.

📝Sur le même thème: Shiki de Rosalie Stroesser, Les cahiers japonais de Igort, Tokyo la nuit de Mateusz Urbanowicz et encore d'autres idées dans ma biblio thématique sur l'expatriation en Asie

📌Kokekokko ! 16 vues du Japon. Editions Issekinicho, 320 pages (rééd, 2024)


Une vie chinoise. Li Kunwu & Philippe Ôtié

Une vie chinoise. Li Kunwu & Philippe Ôtié. Les trois tomes

Je savais que cette intégrale était une trilogie mais je ne m’attendais pas à un ouvrage relié faisant la taille et le poids d’un dictionnaire. Cela ne facilite pas la logistique pour la lecture mais c’est pratique et jolie dans la bibliothèque. En ce qui concerne le fond, cette bande dessinée est aussi dense qu’il n’y parait. Il s’agit du récit autobiographique de Li Kunwu, dessinateur propagandiste et journaliste chinois qui, à l’instar de Xi Jinping, n’a jamais renié le Parti communiste en dépit des déboires de sa famille. Le manhuajia (auteur de BD chinois) est né en 1955 dans la province du Yunnan au sud-ouest de la Chine. Avec l’aide de son co-scénariste français, Philippe Ôtié, il nous relate plus d’un demi-siècle d’histoire de son pays. Les trois volets de ce récit (Le temps du père, Le temps du parti et Le temps de l’argent) ont été publiés entre 2009 et 2011. On peut y ajouter les 2 tomes complémentaires de la série Ma génération, parus en 2016, toujours aux éditions Kana. 

Une vie chinoise. Li Kunwu & Philippe Ôtié. L'intégrale

Li Kunwu a connu les conséquences de la politique économique de Mao durant le "Grand bond en avant" aboutissant à plusieurs années de famine généralisée. Il évoque la "campagne des quatre nuisibles" (visant à éradiquer les rats, les mouches, les moustiques et les moineaux friquets)  et les "hauts fourneaux ruraux" où les villageois faisaient fondre tous les objets en acier et en fer qui leur tombaient sous la main (couverts de cuisine, anciennes pièces de monnaie, etc) pour augmenter la production. L’auteur semble plutôt honnête dans son témoignage mais il comporte quand même quelques ellipses. Il ne nous cache pas son passé de garde rouge ni le fait d’avoir participé à des dénonciations collectives à travers les dazibaos (affiches anonymes) mais plaide l’amnésie au sujet des séances d’autocritiques forcées et le lynchage de ses enseignants. 

Une vie chinoise. Li Kunwu & Philippe Ôtié. P20-21

Le père du manhuajia, pourtant secrétaire du Parti, sera bientôt touché par les purges (au motifs que ces ancêtres étaient des propriétaires terriens) et envoyé en camp de rééducation des cadres pendant plus de 10 ans. Les chapitres suivants évoquent la révolution culturelle, puis la mort du Grand Timonier et le procès de la bande des 4 (Zhang Chunqiao, Wang Hongwen, Yao Wenyuan et Jiang Qing, épouse de Mao). Notre héros, lui, a grandi. Il s’est engagé dans l’armée comme soldat-dessinateur et tente d’entrer au Parti. Sa quête sera longue. La troisième et dernière partie se concentre sur la modernisation du pays, à partir du programme "Réforme et ouverture" lancé par Deng Xiaoping.  S’il n’hésite pas à dénoncer les inégalités et la corruption, Li Kunwu préfère en revanche éluder les évènements de 1989 et les manifestations de la place Tian'anmen au motifs qu’ils se sont déroulés loin de sa province natale.

Une vie chinoise. Li Kunwu & Philippe Ôtié. Les pages 390-391

Témoin de l’intérieur, Li Kunwu n’a pourtant jamais été censuré dans son pays. Ses dessins s’inspirent entre autres de la bande dessinée traditionnelle chinoise (le lianhuanhua). Le préambule, qui est en couleur, relate la genèse de la BD et la rencontre de Li Kunwu avec le conseiller diplomatique Philippe Ôtié en 2005. Toutes les planches suivantes sont en noir et blanc. Les dessins, réalisés à l’encre noire et au pinceau, sont un peu sombres mais extrêmement détaillés. En revanche, j’ai parfois eu du mal à distinguer les faciès des différents protagonistes.

Li Kunwu a reçu un excellent accueil en France puis dans le reste du monde (Une vie chinoise a été traduite dans 14 langues). En 2010, le manhuajia a gagné en 2010 le Prix Château de Cheverny de la bande dessinée historique aux 13es Rencontres de l'histoire de Blois et le prix des Lecteurs du festival Quai des Bulles de Saint-Malo. En 2013, il a été récompensé dans son propre pays par le prix Dragon d’Or du festival Manga International Canton. En 2014, il a reçu le Prix d’Excellence du Japan Média Arts Festival décerné par le ministre japonais de la Culture.

📝En parallèle de cet fresque autobiographique, je vous recommande de lire également la BD de Gianluca Costantini et Eric Meyer sur le parcours de Xi Jinping. 

📚Voir les avis de Wodka et de Bidib

📌Une vie chinoise, Intégrale. Li Kunwu (dessins et scénario) et Philippe Ôtié (Scénario). Kana, 741 pages (2024)


La solitude lumineuse. Pablo Neruda

La solitude lumineuse. Pablo Neruda


Cet opus est un ensemble de textes extraits de l’autobiographie de Pablo Neruda, intitulée de J'avoue que j'ai vécu. Il se focalise approximativement sur la période 1927-1931 alors que le célèbre poète chilien résidait en Asie occupant successivement plusieurs postes consulaires.  Il séjourne notamment à Rangoon, à Colombo, à Batavia, à Singapour et à Calcutta. 

L’ouvrage ne respecte pas forcément la chronologie. Ce n’est pas son seul aspect déroutant. Le premier texte est un patchwork d’images et de sensations. L’auteur évoque tour à tour une fête musulmane et des pèlerins indous en Inde, un étrange temple des serpents à Penang, le vieux jardin botanique sur l’île de Sumatra, le zoo de Singapour… toutes ces images se mêlent et se superposent. Pablo Neruda raconte plus loin quelques anecdotes d’ordre privée comme son expérience décevante dans une fumerie d’opium ou une chasse à l’éléphant à Ceylan. Il rapporte comment l’un de ses amis a délesté les moines bouddhistes de leurs antiquités millénaires au profit des musées d’Angleterre. Il s’insurge contre la pauvreté des autochtones ou l’attitude des colonisateurs Britanniques et Hollandais.. mais avoue le viol d’une jeune intouchable en quelques phrases sibyllines.. et puis passe sans transition à un sujet d’ordre professionnel. Ce passage, et quelques autres au sujet des conquêtes féminines de l’auteur, ont définitivement plombé ma lecture. Sans cela, j’imagine que j’aurais pu m’amuser de sa relation avec Kiria, sa mangouste domestique ou apprécier ses digressions sur Leonard Woolf, DH Lawrence et Marcel Proust. Il est question aussi de Résidence sur la terre, l’ouvrage que Pablo Neruda  écrit à cette époque mais dont il assure qu’il n’est en aucun cas influencé par son séjour en Asie.

« Pour ces raisons l’Orient m’impressionna en tant que grande famille humaine infortunée, mais je ne réservais aucune place dans ma conscience à ses rites et à ses dieux. Je ne crois donc pas que ma poésie d’alors ait reflété autre chose que la solitude d’un étranger transplanté dans un monde étrange et violent. »

💪Lecture dans le cadre du Printemps latino.

📌La solitude lumineuse. Pablo Neruda, par Claude Couffon. Folio, 96 pages (2023)

Printemps latino au Chili


Xi Jinping. Costantini & Meyer

Xi Jinping. Costantini & Meyer


Traitez moi de fainéante ou d’inconsciente. Il y a des sujets qui me semblent tellement arides que je préfère les éviter autant que possible. Je ne lis donc pratiquement jamais d’essais traitant d’économie ou de biographies d’hommes politiques contemporains. Il n’y a guère que les BD documentaires pour m’inciter à déroger à cette posture. 

Le journaliste Eric Meyer s’est associé au dessinateur Gianluca Costantini pour publier une biographie dessinée de l’énigmatique Xi Jinping. Secrétaire général du Parti communiste depuis le 15 novembre 2012 et Président de la république populaire de Chine depuis le 14 mars 2013, notre homme a été réélu pour un troisième mandat en mars 2023. Quel est le vrai visage de ce politicien qui règne sur près ¼ de la population mondiale ? Celui d’un dictateur sans merci ? Celui d’un apparatchik atteint du syndrome de Stockholm ? Celui d’un homme de foi œuvrant pour l’égalité sociale ? Telles sont les questions posées en 4ème de couverture auxquelles Éric Meyer, qui a été correspondant en Chine pour la presse française de 1987 à 2019, tente de répondre avec les informations dont il dispose (si possible dépouillées des habits de la propagande locale).


Xi Jinping. Costantini & Meyer. -P134-135


Parmi les éléments factuels, il y a la naissance de Xi Jinping, le 15 juin 1953 à Pékin. Son père a été l’un des compagnons fidèles de Mao Zedong et a été nommé vice premier ministre sous les ordres de Zhou Enlai. Xi Jinping a grandi dans le palais de Zhongnanhai, a fréquenté les écoles réservées aux enfants des hauts cadres du Parti, a bénéficié de séjours au bord des plages de Bohai avec les autres familles de dirigeants, etc. Mais en 1959, son père est accusé d’avoir laissé publier un livre contre-révolutionnaire sur la vie de Liu Zhidan et en 1962 il est exclu du parti, démis de toutes ses fonctions et envoyé en province en rééducation. Toute la famille tombe en disgrâce et la vie de Xi Jinping change radicalement. C’est le début d’une véritable descente aux enfers. A cela s’ajoute la Révolution culturelle en 1966. Or, malgré toutes ces épreuves (y compris le suicide d’une de ses sœurs qui ne supportait plus la vie dans les camps de travail), Xi Jinping va rester fidèle au Parti. Mieux que cela ! Il va tout faire pour regagner la place qui lui était promise à la naissance. C’est grâce au réseau de sa mère, qui travaille à l’école du parti, que Xi Jinping trouve des appuis et se hisse lentement vers le pouvoir. Pendant toute cette période, il adopte une stratégie d’attentisme qui se révèlera payante. 

Éric Meyer adopte un fil narratif plus ou moins chronologique, s’attardant parfois sur des évènements particuliers comme le massacre de Tiananmen en 1989 ou la guerre de succession qui aboutit à l’accession au poste suprême de  Xi Jinping en 2012. Il évoque rapidement les repressions contre les Ouïghours, le problème du Tibet, le culte de la personnalité et bien sûr la parenthèse dramatique de l’épidémie de Covid-19 dont la mauvaise gestion a entraîné des milliers de morts supplémentaires. 

Il en résulte un scénario très instructif mais aussi très dense. J’avoue que j’ai parfois eu du mal à suivre et que j’ai du rétropédaler quelques pages en arrière. Les illustrations de Gianluca Costantini sont très réalistes et complètement focalisées sur la biographie de Xi Jinping et les évènements politiques chinois. Rien ne peut distraire le lecteur de ces sujets. Les dessins sont en noir et blanc, il n’y a aucune fioriture, c’est-à-dire peu de paysages ou de représentations architecturales. Bref, Xi Jinping, L'Empereur du silence est un album qui répond aux questions posées par les auteurs et donc aux attentes du lecteur. Il est sérieux et bien documenté.

📌Xi Jinping, L'Empereur du silence. Gianluca Costantini (illustrations) et Eric Meyer (scénario). Delcourt, 232 pages (2024)


La Submersion du Japon. Sakyo Komatsu

La Submersion du Japon. Sakyo Komatsu


Sakyo Komatsu (1931-2011) est considéré comme "le Roi de la science-fiction japonaise". Son roman d'anticipation, La Submersion du Japon a pris des allures prophétiques après le séisme qui a ravagé la côte Pacifique du Tōhoku en mars 2011. Paru en 1973 chez Kodansha, Nihon chinbotsu (la Submersion du Japon) a été adapté au cinéma par Shirō Moritani, la même année, puis par Shinji Higuchi en 2006. Le roman s'est vendu à plus de 4 millions d'exemplaires dans l'archipel nippon, avant d'être traduit dans une dizaine de langues. Il a également inspiré le manga de Tokihiko Ishiki.

La Submersion du Japon, sorti en librairie l'année du cinquantenaire du tremblement de terre de Kanto, exploite les peurs des concitoyens de Sakyo Komatsu. Le roman catastrophe débute avec la disparition d'une petite île dont un groupe de pêcheurs rescapés sont les seuls témoins. Les événements vont ensuite crescendo avec l'apparition d'éruptions volcaniques, de séismes et de Tsunamis en divers points de l'archipel nippon. Le Dr. Tadokoro, un géophysicien isolé du monde universitaire pressent que le Japon va bientôt disparaître. Il est bientôt rejoint par un groupe de chercheurs et de techniciens, comme Onodera, un pilote de submersible qui travaille pour une société privée de prospection sous-marine. Les dirigeants japonais, d'abord sceptiques, finissent par organiser une cellule de crise chargée de gérer les forces de sauvetage et d'organiser l'expatriation des Japonais vers d'autres pays. Il faut également préserver le patrimoine culturel nippon et transférer les richesses nationales. Le gouvernement japonais tente de manœuvrer dans la plus grande discrétion pour ne pas alerter l'opinion publique et les éventuels partenaires financiers. Il faut à tout prix éviter la panique et l'inflation économique. Parallèlement aux négociations des politiciens, les chercheurs poursuivent leurs travaux. Il s'agit de déterminer la date exacte de la submersion imminente de l'archipel.

Il me semble que Sakyo Komatsu a favorisé les questions pratiques et scientifiques au détriment des personnages qui sont peu développés. Ce parti pris à l'avantage du réalisme. Les amateurs de science-fiction apprécieront sans doute, mais ceux qui font des incursions occasionnelles dans le genre risque de se sentir un peu accablés par les détails scientifiques. La gestion politique de la crise, en revanche, est plutôt intéressante.

💪Grâce à ce livre, je participe au challenge Objectif SF 2025

📌La Submersion du Japon. Sakyo Komatsu, traduit par M. et Mme Shibata Masumi. Editions Picquier, 256 pages (2000)

Challenge Objectif SF 2025