Ginseng Roots. Craig Thompson

Ginseng Roots. Craig Thompson


Depuis la parution de Blankets en 2003, l’album autobiographique dans lequel il raconte son enfance, ses premiers émois amoureux et la perte de sa foi religieuse, Craig Thompson s’est imposé comme l’un des meilleurs auteurs de la BD underground américaine. Son roman graphique oriental, Habibi,  a été récompensé par le prestigieux Eisner Award avant d’être sélectionné au festival d'Angoulême en 2012. Son Carnet de Voyage (2004) et son album pour enfant, Space Boulettes (2015) ont également bénéficié d’une excellente réception dans les médias français. Ginseng Roots, son dernier né, est à l’image de ses précédente publication : d’une incroyable richesse dans le graphisme comme dans la narration. Cela ne me facilite bien sûr pas la tâche pour résumer les 12 chapitres de cet album de plus de 400 pages. 

Ginseng Roots. Craig Thompson P7

L’ouvrage débute par un clin d’œil à Blankets puisque la première illustration est la même que dans l’album qui a fait la notoriété de Craig Thompson : un dessin d’enfance où il partage son lit avec son jeune frère Phil. En effet, le "Roots" du titre ne fait pas seulement référence aux racines de Ginseng, il sera aussi question de revenir sur l’histoire familiale qui comptait quelques omissions dans Blankets (on apprend ici que la fratrie compte également une sœur cadette). En parallèle, l’auteur remonte le fil originel du Ginseng, depuis Marathon petite bourgade agricole du Wisconsin jusqu’à Geumsan en Corée et la Province du Jilin dans le Nord Est de la Chine. L’idée de cet album est venue suite une terrible découverte qui menace l’avenir professionnel du bédéiste : l’auteur souffre d’une douloureuse Fibromatose aux mains.

Ginseng Roots. Craig Thompson. P12-13

Craig Thomson connait bien le Ginseng. Dans les années 80, entre 10 et 20 ans environ, il a travaillé tous les étés à désherber et dépierrer les jardins (ainsi qu’on appelle les champs de Ginseng) pour financer ses Comics. Son frère était de la partie mais leur sœur, elle, a rapidement choisi le babysitting pour gagner son argent de poche. Cela lui a évité d’être exposé aux pesticides, fongicides et autres traitements chimiques largement déversés sur les cultures.  

Installé à Portland dans l’Oregon depuis deux décennies, le bédéistes retourne dans le village de son enfance à la demande de ses parents vieillissants. Il décide de commencer son enquête à l’occasion du festival du Ginseng de Marathon. Il interroge les propriétaires d’exploitations et les migrants Hmong embauchés comme ouvriers aux Etats-Unis (les travailleurs américains ne veulent plus de ce travail difficile). Il remonte la filière, se rend en Asie pour étudier les différents types de racines, les contes et mythes traditionnels autour du Ginseng, ses différentes formes de culture et de commercialisation. 

Ginseng Roots. Craig Thompson. P48-49

Cette partie consacrée à l’enquête sur le Ginseng est passionnante mais très dense. Pourtant, Craig Thomson ne s’en contente pas. Il aborde une multitude d’autres sujets, comme les questionnement de l’artiste sur son travail, la réception de son œuvre au sein du giron familial, le syndrome de l’imposteur liés à son origine ouvrière, la poids de la religion dans son enfance, etc.

La richesse du texte fait écho à celle des illustrations. D’aucuns pourraient regretter quelques redites mais elles sont sans doute liées à la version originale de la bande dessinée. Aux Etats-Unis, Ginseng Roots est d’abord paru sous forme de série en 12 volumes

Ginseng Roots. Craig Thompson. P322-323

J’ai été bluffée par la créativité de Craig Thompson, le foisonnement graphique de son album (en dépit de la maladie de l’artiste). Il y a de nombreuses trouvailles et une grande liberté esthétique. Les planches sont toutes en rouge et noir. Le vermillon rappelle la Chine, terre d’origine du Ginseng, mais l’auteur explique également son choix par le fait que c’est la celle couleur qu’on ne doit jamais mélanger avec l’encre. Les pages sont parsemées de caractères chinois car l’auteur est remonté jusqu’à l’étymologie du mot Ginseng. Absolument rien n’est laissé au hasard dans cet album. Craig Thompson creuse jusqu’au fond des choses, cultivant l’art de la narration comme du dessin avec un talent qui ne se dément pas.  

Cette Bd est l’un de mes coups de cœur de l’année.  

📌Ginseng Roots. Craig Thompson, traduit par Isabelle Licari-Guillaume, Frédéric Vivien et Laëtitia Vivien. Casterman, 448 pages (2024)


Rouge Himba. Bardet & Hureau

Rouge Himba. Bardet & Hureau (Couverture)


J’ai déniché ce livre pour une activité autour des minorité ethniques mais je n’ai pas eu le temps de le lire avant la fin du challenge. Il a ensuite traîné un certain temps sur mes étagères, toujours en bonne place, mais sans cesse repoussé par une autre tentation. Finalement, j’ai décidé de profiter de sa réédition en octobre dernier pour vous le présenter enfin. 

Entre bande dessinée, récit de voyage et manuel anthropologique, cette œuvre est une véritable bible pour qui s’intéresse aux Himbas. Ce peuple autochtone africain est apparenté aux Héréros. Traditionnellement nomades, ces éleveurs vivent principalement  sur les 30 000 km2 du Kaokoland en Namibie et des deux côtés du fleuve Kunene qui fait la frontière avec l’Angola. Solenn Bardet, l’instigatrice du projet, rencontre le dessinateur Simon Hureau en 2015, lors d’une exposition dans un café BD à Bailly en région parisienne. Elle le convainc de l’accompagner dans son prochain périple en Namibie. Le voyage doit durer cinq semaines, autant de temps pour découvrir la vie quotidienne, les croyances et les coutumes ancestrales de cette communauté de pasteurs semi-nomades. 


Rouge Himba. Bardet & Hureau. (Image 1)


La mission proposée par Solenn Bardet est moins hasardeuse qu’il n’y parait. La jeune femme connait les Himbas depuis longtemps. En 1993, elle a même été adopté par un couple d’Himbas, Omuniange et Katjambia. Depuis l’âge de 18 ans, Solenn a multiplié les voyages en Namibie. Elle en a déjà rapporté un livre, un documentaires et des émissions pour les télévision française. Le voyage de 2015 a plusieurs objectifs, dont certains sont très personnels. Il s’agit d’abord de régler un conflit qui oppose plusieurs clans et empêche l’avancement d’un projet coopératif chapoté par l’association Kovahimba (littéralement Avec les Himbas), créée à l’initiative de Solenn. La jeune femme souhaite aussi allée se recueillir sur la tombe de son père adoptif et présenter son mari et sa fille Zélie aux ancêtres. 

L’album a été écrit à quatre mains mais les auteurs ont préféré présenter Simon Hureau comme l’unique narrateur de l’aventure. Ce choix est plutôt ingénieux puisqu’il est un "observateur naïf" dans le sens où il ne connaissait pas les us et coutumes des Himbas avant de partir en Namibie. Son ignorance permet aux auteurs d’alterner les scènes humoristiques et les passages plus pédagogiques. Certains sont quand même assez costauds et je suis loin d’avoir tout retenu de cette riche culture. 


Rouge Himba. Bardet & Hureau (Image 2)


Les illustrations sont plus proches du croquis. Il faut dire que Simon Hureau a du travailler dans des conditions très particulières. Le groupe était sans cesse en mouvement, les fortes chaleur altéraient le matériel (notamment l’encre), la nuit tombait si tôt et si soudainement qu’elle prenait souvent le dessinateur de vitesse.

A la fin de l’ouvrage, les protagonistes évoquent le projet de construction du barrage de Baynes à la frontière entre la Namibie et l’Angola qui inondera une bonne partie des pâturages exploités par les Himbas. Certains sont persuadés que son exploitation marquera le déclin de leur culture ancestrale. Cette mise en perspective explique aussi le minutieux travail de collecte et de retranscription  de Solenn Bardet et de Simon Hureau.

L'avis de Keisha

Rouge Himba : [Carnet d'amitié] avec les éleveurs nomades de Namibie. Solenn Bardet (Scénario) et Simon Hureau (Dessin et couleurs). La Boite à bulles, 312 pages (2017-2024)


7m². Jussi Adler-Olsen

7m². Jussi Adler-Olsen


Ce gros roman policier (plus de 600 pages) nous conduit au Danemark, dans le département V de la police criminelle de Copenhague. Cette brigade est spécialisée dans les dossiers anciens et les affaires non élucidées, les Cold Cases donc. Cet épisode justement nous renvoie 15 ans en arrière (en 2005)  lorsque l’inspecteur en chef Carl Mørck, alors jeune policier, faisait équipe avec Hardy et Ancker. Assad, son adjoint d'origine syrienne, n’avait pas encore rejoint le groupe qu’ils forment avec Rose et Gordon. Les jeunes flics avaient été victimes d’une fusillade laissant Ancker sur le carreaux et Hardy dans un sale état. Mørck en était miraculeusement sorti quasi indemne. Or, la conclusion de ce drame refait surface en décembre 2020 à la faveur d’une perquisition chez notre héros puis d’une cavale qui se termine en prison. Carl est accusé de corruption et de meurtre. Mona, sa compagne, remue ciel et terre, avec l’aide de ses collègues, pour prouver son innocence et le sortir de l’enfer. Il faut faire vite car Carl est la cible d’un dangereux cartel néerlandais prêt à payer cher pour son élimination. 7m² c’est la taille de la cellule où il doit tenter de survivre en attendant d’être blanchi. A l’extérieur, ce n’est pas mieux puisque nous sommes en pleine crise sanitaire de Covid-19. 

L’écriture est fluide, les personnages ont du corps et l’intrigue est bien construite. Je n’ai donc aucun reproche à faire à ce roman si ce n’est que je ne suis pas parvenue à m’intéresser vraiment à l’enquête. Les avis que j’ai pu lire ici ou là me font penser qu’il est vraiment nécessaire de lire les différents tomes dans l’ordre. L’auteur a indiqué dans une interview que cette série était destinée à la télévision et que toute la trame des épisodes, ainsi que les sujets abordés dans chaque tome, avaient été anticipés. Les lecteurs fidèles de Jussi Adler-Olsen font souvent référence à ses dialogues croustillants et à la personnalité des personnages récurrents. Malheureusement, dans ce dernier épisode, le personnage principal est forcément en retrait et condamné à la passivité. Je n’ai donc pas pu juger la valeur de son duo avec Assad ni les interactions avec le reste de l’équipe. 

Toujours prompte aux jeux de mots faciles, je peux dire que ma série noire continue ! Je me tourne souvent vers les polars lorsque j’ai des pannes de lecture. En général, ça marche plutôt bien, surtout si les chapitres sont courts et l’intrigue assez prenante pour que j’ai envie d’en connaître le dénouement. Le roman de Jussi Adler-Olsen traînait sur mes étagères depuis plusieurs semaines et j’ai pensé que c’était l’occasion idéale de le lire. J’ignorais que 7m2 est le 10ème et dernier volet de la série consacrée aux Enquêtes du département V. Bien-sûr, il s’agit d’une nouvelle enquête mais les personnages récurrents ont déjà bien évolué depuis le début de la série et cela se sent dans le récit. Un autre élément m’a empêché d’apprécier ce polar à sa juste valeur : l’intrigue est centrée sur un réseaux de trafiquants de drogue. Or, c’est loin d’être mon thème favori. En général, je préfère les romans noirs, les ethno-polars, les thrillers domestiques et les Cosy Mysteries. Bref, je suis encore passée à côté d’un roman qui a sans doute de nombreux atouts pour les amateurs du genre. 

Cinq épisodes de la série ont déjà été adaptés à l’écran. Il s’agit de Miséricorde, Profanation, Délivrance, Dossier 64 et Effet Marco (ou L'Effet papillon). 

7m². Jussi Adler-Olsen, traduit par Caroline Berg. Albin Michel, 624 pages (2024)