Les Bâtardes. Arelis Uribe

Les Bâtardes. Arelis Uribe


Il suffit de regarder cet opus pour y voir un manifeste féministe. Le titre a interpellé la lectrice que je suis. L’illustration représentant une femme bâillonnée en couverture et la densité de ces textes brefs (comme des tracts) invitent déjà à la mobilisation solidaire. Le recueil compte huit nouvelles, huit récits de femmes et d’adolescentes vivant à la fois en marge de la bonne société chilienne et en périphérie des quartiers huppés de Santiago, la capitale. Il arrive que la fracture soit intra-familiale, comme dans la première nouvelle intitulée Ville inconnue :

« Mon père était une brute, celui de ma cousine aussi. Le genre à prendre de bonnes résolutions au début de l’année et à faire pleurer les autres. Je n’avais jamais vu les sept frères et sœurs réunis. On se retrouvait parfois aux enterrements ou pour l’anniversaire de mariage de nos grands-parents. Un jour, chez un oncle, on a vu des paons dans le jardin. Chez nous, il n’y avait que Pandora, une énorme chienne bâtarde qui tuait les chats du voisinage. Je n’ai jamais compris pourquoi nous avions des vies si différentes tout en appartenant à la même famille. »

Les histoires rapportées par les héroïnes sont différentes mais se ressemblent par de nombreux aspects. Ces jeunes femmes sont toutes victimes de la précarité de leur statut et des préjugés qui y sont liés. Ce sont les "Quiltras" du titre original. Dans l’argo chilien, ce mot est utilisé pour désigner les animaux errants, en opposition aux «chiens de race» des quartiers favorisés. Dans la nouvelle éponyme, le lecteur mesure la violence de la fracture à travers le délabrement du lycée polyvalent où les locaux sont inondés par temps de pluie, les tables de la cantine maculées de fiente de pigeon, la bibliothèque inaccessible, le papier toilette rationné, etc. Dans Le kiosque, il est encore question des différences entre écoles privées chics et établissements publics où les Mapuches sont majoritaires.  

Parce qu’elles sont femmes, métisses et/ou prolétaires, les narratrices sont exposées aux  contraintes de voisinage et aux violences masculines. Dans Bienvenue à San Bernardo, par exemple, la jeune femme est terrifiée par l’insistance de son petit ami qui juge opportun de lui infliger des photos de ses attributs virils. Mais il y a pire, bien sûr. Dans Ville inconnue, la cousine de la narratrice a été violée par le chef des Scouts lors d’un voyage au Machu Picchu.

Il y a des jeunes filles qui deviennent mère à 14 ans (dans 29 février), d’autres qui travaillent, certaines font des études universitaires. Dans Italia, la narratrice touche du doigt la possibilité d’une vie meilleure mais y renonce d’elle-même parce qu’elle ne se juge pas à sa place. Les protagonistes ont parfaitement conscience de la place qui leur faite dans la société chilienne comme en témoigne une jeune femme fraternisant avec une chienne victime d’un Berger Allemand (Bêtes). Certaines tentent d’échapper à leur univers confiné par l’intermédiaire des réseaux sociaux. Dans rockerito83@yahoo.es, par exemple, la narratrice correspond pendant des années avec un jeune homme qu’elle peut idéaliser d’autant plus facilement qu’il est rendu inaccessible par les 800 km qui les séparent. 

Paradoxalement la fluidité et la brièveté du texte me l’ont rendu difficile à résumer et à analyser. Il m’a fallu prendre le temps du recul pour en saisir toutes les subtilités. 

💪Cette lecture s’inscrit dans le cadre du challenge Printemps latino dédié au Chili. 

📚D’autres avis que le mien via Babelio et Bibliosurf

📌Les Bâtardes. Arelis Uribe. Quidam, 120 pages (2021)

Challenge Printemps latino au Chili


Commentaires

  1. Pas sûr que je participe beaucoup, bien prise par la sF...

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    1. C'est vrai que cette année encore, il y a pas mal d'activités sur les blogs. Je ne m'en plains pas mais ce n'est pas facile de suivre tous les challenges, lectures communes... il y a le choix !

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  2. J'ai plutôt tendance à aller vers du romanesque en ce moment, et ces nouvelles semblent être des témoignages ...

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  3. Ce ne sera pas pour ce printemps, mais voilà une idée à retenir pour les prochaines Bonnes nouvelles...

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    1. oui, ça marche aussi pour le challenge des bonnes nouvelles.

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  4. Bon choix, des nouvelles c'est toujours intéressant. Dommage, ma bibli ne l'a pas, mais un jour peut-être...

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    1. J'ai trouvé ces nouvelles très réussies. Le sujet est sombre mais l'autrice n'en fait pas trop

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  5. Une lecture assez dure sans doute, mais proche de la réalité de pas mal de femmes.

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    1. Certains textes sont moins sombres que d'autres

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  6. Un thème porteur , on espère toutes que les femmes n'auront , un jour, plus à écrire sur ce sujet !

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    1. La parole s'est enfin libérée et c'est tant mieux. J'espère que cela aidera à faire évoluer les choses. .. mais il y a encore beaucoup à faire.

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  7. Ce sera trop juste pour le Printemps latino, mais je le note pour les Bonnes nouvelles. Ma première participation au Printemps est programmée pour mi avril 👍.

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    1. j'ai hâte de découvrir quel(s) ouvrage(s) tu vas présenter

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  8. J'aime la couverture, elle parle d'elle-même ! Ces nouvelles sous forme de récits sont intéressantes en effet et me plairaient mais rien dans mes deux médiathèques. Je vais noter ce recueil tout de même.

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    1. Cette couverture est décidément une réussite. Les textes sont fluides, réalistes mais pas misérabilistes

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  9. Je crois que je ne vais pas tarder à saturer avec les femmes victimes... même si...

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    1. J'en ai lu beaucoup moi aussi (frôlant l'overdose) mais celui-ci est très intéressant. Il nous apprend beaucoup sur la société Chilienne. Il est .sans concession mais sans pathos excessif

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  10. Mes biblis ne sont pas bien achalandées côté Chili (enfin, on y trouve les auteurs habituels, que j'ai déjà lus...), mais je note, on ne sait jamais, ce sera peut-être dans une de leurs prochaines acquisitions.

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    1. J'ai fait quelques découvertes intéressantes dans la mienne mais j'ai du fouiner dans le catalogue en ligne.

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  11. Le thème semble important et d'offrir une porte d'entrée sur le statut des femmes dans ce pays dont on entend peu parler. Je sens que la lecture est parfois révoltante par les situations des femmes dépeintes mais nécessaire...

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    1. L'autrice procède par petites touches et c'est ce qui rend son livre si réaliste. Le lecteur est vraiment dans la tête de ces jeunes femmes. Il n'a pas la condescendance d'un regard extérieur.

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