Le Narwal. Pierre Emmanuel Roux

Le Narwal. Pierre Emmanuel Roux


Comme l’indique le sous-titre de ce livre (Les tribulations coréennes d'un baleinier français), le Narwal dont il est question n’est pas une licorne de mer mais un navire dédié à la chasse aux cétacés. Son naufrage et son sauvetage sont en effet un peu rocambolesques et les protagonistes, aussi courageux et aventureux soient-ils, ont des petits côtés bras cassés. A cela s’ajoute le fait qu’ils ont joué de malchance, essuyant des tempêtes à répétition, dans un contexte diplomatique difficile. 

Le Narwal s’échoue au large de la côte rocheuse de l’île de Pigŭm en Corée, dans la nuit du 3 au 4 avril 1851.  Ce naufrage met un terme définitif à un périple de plusieurs mois en mer et à une campagne de pêche infructueuse. Parti du Havre en mars 1850, Le bateau a jeté l’ancre dans les principaux ports baleiniers. Il a traversé l’Atlantique, doublé le Cap Horn, fait escale sur l’île de Chiloé au Chili, avant de repartir vers Hawaii, grand carrefour de l’activité baleinière. A Honolulu se trouve le seul consulat français du Pacifique insulaire. Le baleinier prend ensuite la route de la Micronésie, fait halte à Pohnpei dans l’archipel des îles Carolines au sud de la mer des Philippines, puis à Guam dans l’archipel des îles Mariannes.  Les pêcheurs sont toujours bredouilles. L’ambiance à bord est d’autant plus tendue que l’équipage est mécontent de la manière de commander du capitaine François Ange Rivallan. Celui-ci bénéficie pourtant d’une longue expérience puisqu’il s’agit de sa 14ème campagne de chasse à la baleine dont 7 en tant que capitaine. Finalement, il décide de remonter vers le nord pour visiter les mers bordant les côtes de Corée et du Japon. Cette décision sera fatale.

Au tournant des années 1850, l’Asie orientale reste largement fermée aux occidentaux à l’exception de quelques enclaves étrangères et comptoirs commerciaux comme Shanghai, Canton, Hong-Kong et Macao. Il faut attendre la seconde moitié du 19ème siècle et la conclusion d’une série de traités inégaux entre les puissances coloniales et certains pays asiatiques (dont la Chine, le Japon et la Corée) pour voir les relations diplomatiques et la navigation étrangère se développer dans la région. Le premier traité d’amitié, de commerce et de navigation entre la France et la Corée a été signé il y a 140 ans exactement cette année, soit le 4 juin 1886. Victor Collin de Plancy, le premier représentant officiel de la France en Corée, ne s’y installe que 2 ans plus tard. 

Lorsque le Narwall s’échoue, la délégation la plus proche est située à Shanghai. Charles de Montigny est le premier agent consulaire en poste dans cette concession. Le diplomate rêve de forcer l’ouverture de la Corée aux baleiniers français. Autant dire qu’une mission de sauvetage est l’occasion idéale dans cette terra incognita où plusieurs missionnaires catholiques ont été massacrés. Charles de Montigny ne dispose d’aucun navire à son service ni bâtiment de guerre. Ecartant la proposition des britanniques qui offrent de mettre un bâtiment de la Royal Navy à sa disposition, le consul français préfère affréter une lorcha, une embarcation à coque étrangère mais au grément Chinois. Il prend la mer le 20 avril 1851 à 10h du matin en compagnie de son interprète personnel, Michel-Alexandre de Kleczkowski, et de James MacDonald, négociant écossais qui maîtrise le Chinois. Cette expédition de sauvetage va s’avérer presque aussi aventureuse que la première. 

Si le récit a de grandes qualités romanesques, les faits eux sont bien réels et sourcés avec rigueur par l’auteur.  L’essai de Pierre Emmanuel Roux s’appuie sur une histoire à parts égales, c’est-à-dire selon les points de vue des Français et des Coréens. A ce propos, je dois avouer qu’en dépit des enjeux vitaux des échanges, je me suis régalée de l’incompréhension mutuelle des protagonistes. Les autorités coréennes sont rapidement alertées de la présence d’un "navire aux formes étranges" dans les eaux territoriales mais les rouages administratifs sont longs à se mettre en branle. La communication avec les 29 naufragés est compliquée et source de nombreux quipropos alimentés par une méfiance réciproque. La fuite d’un groupe de marins n’arrange pas les choses. Prévenus par les mutins, Charles de Montigny débarque à son tour tel un boulet de canon. Et pourtant, contre toute attente, cette histoire s’achève par deux banquets bien arrosés et un retour au bercail consulaire de Shanghai sans pertes supplémentaires. 

💪L’ouvrage est agrémenté de nombreuses illustrations (cartes, croquis, peintures, etc) ce qui rend sa lecture très agréable. Elle s’inscrit dans le cadre du Book Trip en mer, le challenge de lecture organisé par Fanja. 

📌Le Narwal ou les tribulations coréennes d'un baleinier français. Pierre Emmanuel Roux. Atelier des cahiers, 264 pages (2026)

BTM Saison 3


Carnet de bord #6 : Juin 2026



📜Le roman dystopique de William Golding, Sa Majesté des mouches, a été adapté à l’écran par Jack Thorne. Après avoir été diffusée sur la BBC, la série est disponible depuis le 1er juin sur la plateforme de streaming de Canal+

📜Le 4 juin dernier, nous avons appris avec tristesse la disparition de la bédéiste franco-iranienne Marjane Satrapi à l’âge de 56 ans. Elle s’était fait mondialement connaître grâce à la bande dessinée autobiographique Persepolis (4 tomes parus chez L’Association entre 2000 et 2004), primée au Festival de la bande dessinée d’Angoulême en 2001. La saga a été adaptée à l’écran par Vincent Paronnaud et a décroché le Prix du jury du Festival de Cannes en 2007. Poulet aux prunes (L'Association, 2004) a inspiré un second long métrage en 2011 avec Mathieu Amalric, Édouard Baer, Maria de Medeiros, Golshifteh Farahani et Éric Caravaca dans les rôles principaux. La BD a remporté le prix du meilleur album au Festival d'Angoulême 2005. Marjane Satrapi était également engagée dans le mouvement pour la liberté des femmes. Elle a dirigé la publication de Femme vie liberté (L'iconoclaste, 2023), un ouvrage en hommage aux Iraniennes qui se soulevées après la mort de Mahsa Aminimais. La dessinatrice avait refusé la Légion d'honneur française en 2025.

📜Marc Bloch a fait son entrée au Panthéon le 23 juin 2026. L’évènement avait été annoncé en novembre 2024 , lors d’un discours à l’occasion des 80 ans de la libération de la capitale alsacienne. Professeur d’histoire du Moyen Age à l’université de Strasbourg de 1919 à 1936 et cofondateur de La Revue des Annales, l’auteur de L’Etrange Défaite, était issu d’une famille juive alsacienne.  Résistant, il a été arrêté à Lyon le 8 mars 1944, emprisonné et torturé à la prison Montluc puis fusillé le 16 juin. 

📜Le 28 juillet prochain, nous fêterons les 160 ans de Beatrix Potter (1866-1943), la créatrice du  facétieux Pierre Lapin (The Tale of Peter Rabbit), héros anthropomorphe qui a enchanté plusieurs générations d’enfants. Notre lapin est né en 1893, pour divertir le petit Noel Moore mais le premier album n’est paru qu’en octobre 1902, chez Frederick Warne & Co. Il est aujourd’hui considéré comme l’un des ouvrages précurseurs de la fantasy animalière. Pierre Lapin vit dans un terrier avec sa famille : sa mère et ses trois petites sœurs. Particulièrement désobéissant, il adore s'aventurer dans le jardin de M. McGregor. Cette histoire est l'un des plus grands succès d'édition de tous les temps et a donné lieu à plusieurs rééditions. Beatrix Potter a légué plus de 450 dessins naturalistes à l’Armitt Museum Gallery d'Ambleside.

Pierre Lapin

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C’est les vacances donc notre agenda estival est léger !


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Je vous souhaite un bon mois de juillet ! 🏄


Un été aux bulles de soda. Sawako Natori

Un été aux bulles de soda. Sawako Natori


Je suis intriguée par l’invasion du roman Feel-good japonais désormais omniprésents dans les rayons des librairies et des bibliothèques. Le genre suscite des réactions très partagées sur les blogs. Certains lecteurs les qualifient de "gnangnans" tandis que d’autres les trouvent réconfortants. Pour ma part, je pense qu’il n’y a pas de bons ou de mauvais genres. Tout dépend de ce que l’on recherche : culture, évasion, distraction, réconfort… A l'instar de Mme de Staël, je crois que «le bon goût en littérature est, à quelques égards, comme l'ordre sous le despotisme, il importe d'examiner à quel prix on l'achète.»

Comme  je suis très curieuse, j’ai voulu comprendre ce qui attire tant de lecteurs dans ce type de fictions. Je ne suis pas totalement novice puisque j’ai déjà lu Tant que le café est encore chaud de Tashikazu Kawaguchi et Les mémoires d’un chat de Hiro Arikawa. Mais ces expériences de lectures sont déjà anciennes. J’ai donc profité d’une occasion particulière pour récidiver : la prévision d’un long moment à passer dans une salle d’attente médicale. Dans ces circonstances, un roman Iyashikei (littéralement "guérison" en japonais), qui ne nécessite pas une forte concentration, apparait comme l’arme idéale contre l’ennui… enfin apriori…

Un été aux bulles de soda est le second volet de la Librairie du vendredi, après Un printemps au goût de mochi. La série compte autant de volumes que de saisons mais les deux derniers tomes n’ont pas encore été traduits en Français. Les romans mettent en scène un groupe de jeunes libraires installés dans la gare de Nohara, dans la banlieue de Tokyo. Apparemment les Ekinaka (centres commerciaux de gares) sont courants au Japon. La boutique est divisée en trois parties puisqu’il y a un salon de thé en annexe et une réserve aménagée dans une ancienne station de métro en sous-sol . 

Un été aux bulles de soda. Sawako Natori. COUV VO

L’intrigue compte plusieurs actes mettant chaque fois en scène un nouveau client à la recherche du livre idéal. C’est la mission de nos libraires : trouver l’ouvrage qui touchera l’âme de chaque lecteur. Or, en ce début d’été, ils ont décidé de proposer une sélection de lectures estivales et de faire un clin d’œil à la Finlande en organisant un Festival du Soleil de minuit. C’est dans ce contexte, que nos dévoués libraires vont intervenir auprès de Madame Wase, leur voisine boulangère au cœur brisé. Il sera aussi question de resusciter le club de lecture pour réaliser le rêve d’une étudiante et de dénicher l’ouvrage qui soulagera la nostalgie d’une femme mûre. Et, comme il se doit dans un roman Feel good à la Japonaise, nous croiserons des matous dans la dernière partie du roman.

On retrouve dans l’œuvre de Sawako Natori, tous les ressorts du Iyashikei, c’est-à-dire des tranches de vies impliquant des personnages paisibles qui évoluent dans un univers apaisant. La recette comprend aussi quelques ingrédients incontournables dont certains lieux emblématiques comme la Boulangerie Tibou et bien sûr la Librairie du vendredi. Et, comme nous sommes au Japon, la nourriture est omniprésente. Exit donc les personnages hauts en couleurs, les excentriques, les Drama Queens, les intrigues rocambolesques et pleines de pep’s ? Place à un monde ouaté, peuplé de personnages lisses, beaux, polis, bienveillants, etc ? Vous vous dites peut-être qu'autant d’harmonie frôlerait la science-fiction. En réalité, il y a bien quelques "moutons noirs" parmi les personnages secondaires. Ouf ! Je ne sais pas pour vous, mais la lecture est aussi un moyen de vivre dangereusement... par procuration. D'un autre côté, j'apprécie également les romans contemplatifs et/ou introspectifs. Bref, selon moi, il n'y a que des livres bien ou mal écrits.

Pour revenir à Un été aux bulles de soda, je dois dire que je me suis un peu ennuyée malgré les nombreuses références littéraires. Sawako Natori cite des auteurs japonais non traduits (Riku Onda ou Tomihiko Morimi) mais aussi plusieurs écrivains Français (Françoise Sagan et Alexandra Dumas par exemple). Ceci n’est pas si surprenant puisque la romancière a étudié la littérature française à l’Université de Tokyo. Ses personnages principaux débattent longuement autour des œuvres qu'ils ont sélectionnées et ce sont les passages les plus intéressants du roman. J’ai eu du mal à différencier les quatre évanescents libraires mais j'ai retenu les noms de Fumiya, le narrateur, et de Makino, la directrice de la librairie. L'étudiante qui veut créer un club de lecture, bien qu'elle soit loin d'être une grande lectrice, ne m'a pas semblée très crédible. Elle m'a agacée alors qu'on est censé éprouver de la compassion à son égard. Paradoxalement, le personnage dont l’empreinte est la plus forte est peut-être Jin ou plutôt son fantôme. C'était un ami des principaux protagonistes qui a disparu dans des circonstances un peu floues au départ mais dont la clé nous est dévoilée dans la 3ème partie. Elle a bien failli m'échapper car j’ai peiné à terminer le livre. 

📌Un été aux bulles de soda. Sawako Natori, traduite par Jean-Baptiste Flamin et Mathilde Bitsch. Le Bruit du Monde, 301 pages (2026)