Septembre noir. Sandro Veronesi

Septembre noir. Sandro Veronesi


Oui, Septembre noir fait référence à l'organisation terroriste responsable de l’assassinat de 11 athlètes israéliens pendant les Jeux olympiques de Munich, les 5 et 6 septembre 1972. C’est aussi une date importante pour le jeune Gigio dont la vie va être bouleversée successivement par les premiers émois adolescents puis par un drame familial. Le narrateur remonte le temps pour mieux dénouer le fil des évènements de cet été à la fois merveilleux et tragique. Le lecteur devra être patient car rien ne lui sera délivré à la hâte dans cette chronique romanesque. 

Le véritable nom de Gigio est Luigi Bellandi. Il vit à Vinci, petite bourgade de Toscane, avec ses parents et sa sœur cadette Gilda. C’est une belle rousse à la peau fragile comme sa maman d’origine irlandaise. Notre jeune narrateur, lui, n’a pas la fragilité du rutilisme, puisqu’il est brun et mate de peau. Sans être lui-même un grand sportif, il adore suivre les exploits des athlètes et collectionne les vignettes Panini. L’été 72 est celui du sacre de la nageuse australienne Shane Gould et des premières découvertes musicales pour notre jeune narrateur.  

Settembre Nero
Le père de Gigio est avocat pénaliste à Florence. Chaque année, durant la période estivale, la famille Bellandi s’installe à Fiumetto sur la côte Ligure. Ils y retrouvent les Raimondi, leurs voisins de plage, et Gigio doit se coltiner les incontournables sorties en voilier avec son père…  mais, en cette année 1972, les habitudes vont être bousculées de multiples façons. Le départ pour le lieu de villégiature et les retrouvailles avec Astel Raimondi, 13 ans, sont retardées. Le père de Gigio est accaparé par un procès difficile et brille par son absence. Notre pré-ado doit prendre son mal en patience. Et comme il cela ne suffisait pas, son cycliste préféré, Franco Bitossi, rate de peu la 1ère place des championnats du monde de cyclisme à Gap ! 

J’ignore si le personnage de Gigio est en partie l’alter ego Sandro Veronesi mais il faut reconnaître que le romancier à l’art de la restitution. Le lecteur partage les sensations de touffeur et les langueurs de cet été italien. C’est vrai que l’auteur nous fait volontairement mijoter mais cette élasticité narrative se fait l’écho de l’étirement des premières journées de vacances à Vinci. Les émotions du jeune narrateur, elles, sont en dents de scie. L’été 72 marquera pour lui la fin du temps de l’innocence.

💪La musique joue un rôle primordial dans la vie de Giogio cet été là. Pour son anniversaire, il a reçu un mange disque par son père et trois 45 tours par l’oncle Giotti. Il passe une bonne partie des vacances à traduire en Italien des paroles de chansons anglaises pour son amie et voisine de parasol. C’est la raison pour laquelle, je propose cet ouvrage pour le challenge Sing me A Song orchestré par Sunalee. Parmi les titres de la Play List de Sandro Veronesi, je retiens Lady Stardust de David Bowie, une chanson inoubliable pour le jeune narrateur.

📚Un autre avis que le mien chez Cath L

📌Septembre noir. Sandro Veronesi, traduit par Dominique Vittoz. Grasset, 320 pages (2026)



Aujourd'hui je participe au challenge Sing Me A Song


Les Silencieuses. Anna McPartlin

Les Silencieuses. Anna McPartlin


Le matin du 21 janvier 1980, une jeune promeneuse fait une découverte macabre sur une plage du comté de Kerry en Irlande. Le cadavre meurtri d’un nouveau-né a été abandonné dans les bras d’une dune qui le protège mal du vent. Parce que deux de ses collègues masculins sont malades ou blessés, la "garda" Mary Shea est autorisée à se rendre sur les lieux avec l’agent Donal McCarthy (alias Dicey). Malgré l’horreur de la scène qui s’offrent à eux, la jeune policière sait qu’elle ne doit montrer aucune faiblesse. L’enquête va s’avérer aussi sinistre que le crime. Elle va lever le voile sur les dysfonctionnements du système judicaire, ainsi que sur les tabous d’une société patriarcale régentée par des règles religieuses explicites et implicites.

Décidément ce mois de mai me réserve bien des découvertes. Je ne connaissais pas la romancière irlandaise Anna McPartlin qui a pourtant publié plusieurs livres dont 5 traduits en Français. Il faut dire qu’elle a changé de registre avec ce polar inspiré d’un fait divers survenu à Cahersiveen, une bourgade située dans sa région natale. Son retentissement a largement dépassé les frontières du comté de Kerry. Ce cold case datant en réalité de 1984 a bouleversé l’opinion publique au point de remettre en cause le modèle social irlandais. De nouveaux éléments, liés aux analyses ADN, ont permis de relancer l’affaire à plusieurs reprises. Un documentaire en 3 épisodes, Murdered: The baby on the beach, a été diffusé sur Channel 4. 

Anna McPartlin prend néanmoins ses distances avec l’affaire des bébés du Kerry et en modifie plusieurs éléments au profit de l’intrigue romanesque. Le contexte reste au cœur du roman. En dépit des combats menés par les militantes féministes européennes au cours des décennies précédentes, on peut dire qu’il restait encore pas mal de boulot dans les années 80. Lors d’un referendum en 1983, les Irlandais ont voté en faveur de l'ajout d'une interdiction de l'avortement dans la Constitution. La contraception était illégale ; le divorce aussi. Les homosexuels n’avaient même pas droit de cité. 

The Silent Ones
Mary Shea, l’héroïne des Silencieuses, sait qu’elle devra abandonner son emploi dans la police si elle se marie. De toute façon,  la garda doit faire profil bat pour survivre dans cet univers exclusivement masculin et gangrené par un machiste décomplexé. Cela nécessite quelques arrangements au quotidien et surtout de fermer les yeux sur les débordements de ses collègues. Aussi atroce que cela paraisse, l’affaire Crónán (c’est le prénom que Mary donne au nourrisson pour qu’on puisse le baptiser avant de l’enterrer) est une opportunité pour cette jeune flic de 28 ans. Pour la première fois depuis son entrée dans la police, on l’autorise à se rendre sur le terrain et à interroger les témoins. Elle enquête en binôme avec l'inspecteur Matt Foley, détaché de Dublin avec l’ensemble de son équipe. Il a immédiatement flairé les compétences et le bon sens de Mary. Par ailleurs, sa féminité est en atout non négligeable dans cette affaire… n’en déplaise à ses collègues ! 

Anna McPartlin a construit son intrigue d’une main de maître. Elle a évité les écueils du voyeurisme et des personnages caricaturaux. Elle montre bien comment le crime sert de révélateur à une communauté désunie, bourrée de préjugés et liberticide. Sur le site de la maison d’édition Penguin, j’ai appris qu’un 2ème volet de la série Mary Shea, intitulé Her Final Hours,  doit paraître d’ici l’horizon 2027. J’en ai pris bonne note. 

📚D'autres avis que le mien via Babelio et Bibliosurf

📌Les Silencieuses. Anna McPartlin, traduite par Valérie Le Plouhinec. Le Cherche Midi, 408 pages (2026)


Je suis la mer. Elin Anna Labba

Je suis la mer. Elin Anna Labba


Elin Anna Labba est une autrice et journaliste sâme. Du 23 au 26 mai 2026, Elle sera l’invitée du Festival Etonnant voyageur à Saint-Malo puis de la Villa Gillet à Lyon. Petite-fille de déplacés, elle a publié aux éditions du CNRS un essai sur la migration forcée des Samis au début du 20ème siècle. Cet ouvrage a été récompensé par le Prix August de non-fiction, une des principales récompenses littéraires suédoises. Je suis la mer s’inspire d’un autre épisode de l’histoire des Samis, unique peuple autochtone d’Europe, mais cette fois par le biais de la fiction. 

Le roman commence au début des années 1940. Au retour de la période d’hivernage, Rávdná et sa sœur  Ánne découvrent que leur campement au bord du lac a été une nouvelle fois submergé par "la Compagnie". Elles vivent avec la petite Iŋgá, la fille de Rávdná. Il faut faire vite et récupérer les maigres possessions ainsi que les matériaux qui peuvent encore servir. Le village de huttes s’est transformé en un véritable cimetière flottant. En revanche, la sépulture du père d’Iŋgá a définitivement disparu sous les flots. Rávdná a demandé un prêt à la banque et l’autorisation au bailli de construire une maison en dur. Tout cela lui est refusé au motif qu’elle appartient à un peuple de nomades dont le mode de vie doit être préservé. Or, il est intimement liée à l’élevage des rennes, une activité mise en péril depuis la construction des barrages. Il reste la pêche (mais les eaux sont de moins en moins poissonneuses) et l’artisanat qui dépend du tourisme. Condamnée malgré elle à la transhumance, Rávdná opte pour la désobéissance civile en construisant quand même sa maison. Certains nomades n’ont d’autre choix que de vendre leur force de travail à ceux-là même qui les asphyxient. Mais pour obtenir un emploi au sein de la Compagnie, il faut renoncer à porter l’habit traditionnel. Iŋgá grandit tiraillée par ses propres contradictions. Elle aime la vie en symbiose avec la nature mais supporte mal la précarité du nomadisme. Elle reste fidèle à sa mère par amour filial mais lui en veut de tenir tête au gouvernement. 

Dra ikke til havet
L’autrice ne s'attarde pas beaucoup sur la toponymie mais cite quelques lieux comme le village de Myran. A la fin du roman où une brève note signale que le récit s’inspire de faits réels survenus dans la région du fleuve Stora Luleälven. Une recherche rapide sur Internet m’a conduite sur la piste des centrales hydroélectriques de Porjus et de Vietas, dans le comté de Norrbotten au nord de la Suède. En 1919, la compagnie publique Vattenfall a reçu l’autorisation de l'Académie royale des sciences de Suède, chargée de la protection du parc national de Stora Sjöfallet, de construire le barrage de Suorva pour alimenter sa centrale hydroélectrique. Le premier barrage est achevé en 1923. A partir de cette date, et jusqu’en 1972, les villages proches du réservoir Akkajaure sont inondés à plusieurs reprises.

Au début du roman, la traductrice précise que le roman a été publié simultanément en Suédois et en Same du Nord. De nombreux mots et expressions ont été conservés dans le texte français. Il y a un lexique en fin d’ouvrage mais je n’ai pas eu besoin de m’y reporter souvent, le contexte permettant de comprendre le vocabulaire en langue vernaculaire. Ce procédé participe l’immersion du lecteur dans l’atmosphère du lieu. Il m’ a fallu un peu de temps pour m’approprier l’univers singulier de l’autrice mais j’ai grandement apprécié son style à la fois dépouillé et poétique. Son roman dénonce les contradictions du "folkhemmet" (le modèle social suédois introduit par les sociaux-démocrates à partir de 1932) dans le cadre des accords censés protéger les nomades.  Les habitants des villes ont accaparé les terres ancestrales de l’ethnie samie, les obligeant à se regrouper dans des villages insalubres. Il a forcé les éleveurs de rennes à se sédentariser, puis à reprendre la vie errante afin de les exproprier plus facilement. Aujourd’hui, on compte environ 30 000 Samis en Suède, dont une majeure partie vit dans le comté de Norrbotten. Le roman d’Elin Anna Labba rend un bel hommage à la culture et à la dignité de ce peuple surnommé "lapon", c’est-à-dire "guenilleux" ou "porteur de haillons" en Suédois.

📝Sur le même thème: Stöld d’Ann-Helén Laestadius et Un pays de neige et de cendres de Petra Rautiainen

📌Je suis la mer. Elin Anna Labba, traduite par Françoise Sule. Rivages, 432 pages (2026)