La Guerre des os. Benjamin Hoffmann

La Guerre des os. Benjamin Hoffmann


Si vous vous intéressez à la préhistoire (je devrais plutôt dire l'ère Mésozoïque) vous connaissez peut-être les paléontologues américains Charles Marsh et Edward Cope, les deux protagonistes principaux de la "Guerre des os", qui s'est déroulée à la fin du 19ème siècle durant le Gilded Age (la période de prospérité après la guerre de Sécession). Alors que leur discipline faisait ses premiers pas et que les découvertes de sites préhistoriques s’accumulaient, les deux chercheurs ont exhumé, décrit et classifié une quantité phénoménale d’ossements de dinosaures. Malheureusement leur propension à la compétition, plutôt qu’à la collaboration scientifique, a fait beaucoup de dégâts : destructions de fossiles, articles publiés à la va vite, squelettes reconstitués à l’envers,  collaborateurs malmenés, famille délaissée, amis trahis ou écartés, etc. La violente et déshonorante querelle qui les a apposée jusqu’à la fin de leurs vies nous est rapportée en détail par Benjamin Hoffmann dans une prose alerte et non dénouée d’humour. 

Il faut dire que cette histoire réunissait beaucoup d’ingrédients propices au romanesque, et je ne pense pas seulement au caractère vaudevillesque de la querelle. La rivalité de ces deux hommes, apriori plutôt destinés à l’analyse studieuse de manuscrits dans bureaux mal éclairés et des bibliothèques poussiéreuses, les a conduits jusque dans les territoires sauvages de l’ouest, au contact de toute son imagerie pittoresque. On y croise des hordes d’Indiens revanchards, des chasseurs de bisons sans pitié, des mercenaires cupides et des aventuriers de tous poils. Nos scientifiques ont rencontré le grand chef sioux Red Cloud, le célèbre officier de cavalerie George Custer, l’incontournable Buffalo Bill et même deux ou trois présidents américains dont Ulysses S. Grant. Celui-ci reçoit Charles Marsh à la Maison Blanche. Le professeur, qui revient d’expédition, s’est engagé à lui faire remonter les doléances des Amérindiens. De ces campagnes dans l’ouest, Charles Marsh et Edward Cope, ramènent (souvent à leurs frais) des tonnes d’ossements qui occuperont les chercheurs pendant des décennies après eux. Leur hâte à prendre leur rival de vitesse exclue toutes les vertus inerrantes à la recherche scientifique (patience, prudence, rigueur, méticulosité…) et à la dignité humaine (juste rétribution, respect d’autrui, bienveillance, etc). 

📚J’avais déjà entendu parler de la "Guerre des os", qui est brièvement évoquée dans Nos mondes perdus, la BD documentaire de Marion Montaigne. La préhistoire est un sujet quititille ma curiosité, aussi le compte-rendu enthousiaste de Nicole puis la proposition de lecture commune d’Ingannmic et de Keisha ne sont pas passées inaperçues. Sandrine aussi s'est jointe au groupe de lecture. Je pense néanmoins qu’il n’est pas nécessaire d’être passionné de paléontologie pour apprécier le livre de Benjamin Hoffmann. L’auteur nous montre sans doute les pires penchants de la nature humaine mais il nous invite aussi à découvrir tout un pan de l’histoire américaine et de l’historiographie du 19ème siècle. Son style est fluide et accessible à un large public. C’est un vrai plaisir de lecture et ça donne très envie d'aller faire un tour au Muséum national d'Histoire naturelle.

📌La Guerre des os. Benjamin Hoffmann. Denoël, 368 pages (2026)


Dix. Marine Carteron

Dix. Marine Carteron


Le titre et la couverture sombre de ce roman policier vous ont surement mis la puce à l’oreille. Il s’agit d’un hommage à l’œuvre d’Agatha Christie. Ils sont dix donc, comme les protagonistes imaginés par la Reine du crime britannique, invités à se rendre sur une île isolée au large des côtes du Finistère. Mais puisqu’il s’agit d’un roman pour adolescents, la majorité des personnages sont des lycéens. Ils sont encadrés par trois adultes : une prof de lettres alcoolique, un ex-flic chargé de la sécurité et l’ancienne infirmière scolaire reconvertie en gouvernante. En effet, les élèves de l’institution privée Sainte-Scholastique ont été sélectionnés pour participer à un escape game littéraire, doublé d’une émission de télé-réalité. La société de production a tout prévu dans les moindres détails, y compris pour l’attribution des chambres dont les thématiques semblent correspondre au caractère ou au passé de chaque participant. Selon le scénario qui leur a été communiqué, les jeunes gens sont censés suivre les indices qui les conduiront aux clés de la liberté. Lorsque les premiers convives disparaissent subitement, leurs camarades sont persuadés qu’ils ont élucidé les énigmes et ont gagné le droit de quitter l’île. Ils vont bientôt s’apercevoir que la réalité est bien plus terrible.

Il n’est pas nécessaire d’avoir lu Ils étaient dix pour apprécier ce roman. Cependant, le fait de repérer les références à l’œuvre d’Agatha Christie ajoute un peu de piment à cette lecture, s’il était nécessaire. L’autrice fait également quelques clins d’œil à d’autres classiques de la littérature policière. Je pense par exemple à l’île fictive de Sarek, empruntée au chef d’œuvre de Maurice Leblanc (L'Île aux trente cercueils).

Un premier meurtre est à déplorer dès le prologue et les évènements s’enchaînent si rapidement que le lecteur n’a vraiment pas le temps de s’ennuyer. On comprend très vite que chaque protagoniste à quelque chose à se reprocher. Contrairement à mon fils adolescent qui a tout aimé de ce roman, j’ai trouvé les personnages un peu trop stéréotypés (même si cela fait un peu partie de ce jeu de pastiche). Il faut aussi signaler, pour les âmes sensibles, que le roman de Marine Carteron n’est pas un Cosy Crime mais un thriller et que la mise en scène des assassinats est moins feutrée que chez Agatha Christie. Pour information, Ricochet, recommande ce livre aux jeunes lecteurs à partir de 15 ans. Certains sujets traités (comme le viol ou le suicide) peuvent être perturbants même s’ils sont abordés de manière moins directes que les meurtres. Pour autant, mon ado de 13 ans n’a pas été traumatisé par la brutalité des crimes. Il sait que ce n’est pas la réalité et, comme tous geeks de son âge, il en a vu d’autres dans ses jeux. D’un autre côté, sa candeur, l’a empêché de saisir toutes les implications de certains sous-entendus (un inceste est évoqué à mots plus ou moins couverts mais il n’a pas compris). L’autrice explore par ailleurs des thèmes qui nous sont plus contemporains que ceux traités par son modèle. Dans sa version, il est question de cyberharcèlement par exemple.  La maman que je suis, a aussi apprécié le fait que l’autrice parle de littérature et de mythologie. C’est une manière ludique de les aborder.

En conclusion, malgré un ou deux petits bémols de mon côté, ce roman a été l’occasion de partager une lecture extrêmement plaisante avec mon fils. Dix est un polar haletant, bien ficelé et bourré de références littéraires. 

📚D’autres avis que le mien via Ricochet et Babelio

💪Cette lecture s’inscrit dans le cadre des challenges de lecture Un hiver polar et Littérature jeunesse

📌Dix. Marine Carteron, Rouergue, 304 pages (réédition 2025)

Aujourd'hui je participe à deux challenges de lecture

Un palais au village. Minna Yu

Un palais au village. Minna Yu


J’ai l’impression que ça faisait un sacré bout de temps que je n’avais pas lu de roman graphique dont l’intrigue se déroule en Asie. Je me rattrape donc avec Un palais au village de Minna Yu. Le récit est en partie autobiographique mais l’autrice indique qu’elle a fait quelques arrangements avec la vraie vie au profit de la fiction. L’idée étant de donner plus de rythme et de cohérence à la narration. Le contexte historique et social de la Chine rurale, en revanche, est très fidèlement retranscrit. 

Cet album nous amène dans la province méridionale du Guangdong au milieu des années 90. La petite Nannan, âgée de 5 ans, habite un village dont le nom signifie "Le trou du serpent". Son père fait partie des migrants qui travaillent en ville et ne reviennent dans leurs foyers qu’une ou deux fois par an. La vie de la fillette est donc partagée entre sa mère et ses deux frères.  Le quotidien est assez rude mais elle n’est pas malheureuse. Ses grands parents maternels n’ont jamais approuvé le mariage de ses parents. Il faut dire que son père a eu du mal a trouver sa voie. Il s’est essayé à divers emplois manuels sans grande réussite jusqu’au jour où il a découvert la mécanique et l’électronique. Dès lors, il a étudié jour et nuit. Il a décroché un emploi d’ingénieur avant de créer sa propre entreprise qui lui a permis de faire fortune. C’est grâce à cette ascension qu’il construit une maison moderne pour sa famille. Au village, on avait jamais connu un tel luxe. D’ailleurs, tous les voisins prennent l’habitude de venir chez Nannan regarder la télé ou d’utiliser l’unique téléphone de la communauté. En revanche, sa mère n’est guère convaincue par l’utilité d’un réfrigérateur et le débranche dès que son époux a le dos tourné. 

Un palais au village. Minna Yu. P10-11

C’était plutôt malin de la part de l’autrice de raconter son histoire à hauteur d’enfant. Sous une apparence faussement naïve, qui transparait également dans les dessins, elle nous offre une vision personnelle de la Chine contemporaine et de son évolution rapide vers la mondialisation. Au travers de son récit familial, le lecteur prend pleinement conscience des mutations découlant des réformes de Deng Xiaoping, chef suprême de la République Populaire de Chine de 1978 à 1989, à l'origine de l'ouverture du pays et de son développement économique. 

Il faut noter que que Minna Yu a obtenu un master en bande dessinée à l’École Européenne Supérieure de l’Image d'Angoulême, qu'elle a été artiste en résidence de création à Montpellier, au Musée d'illustration jeunesse de Moulins et au Malévoz Quartier Culturel en Suisse. 

Le graphisme relativement simpliste ne plaira peut-être pas à tout le monde mais je trouve qu’il va bien avec l’aspect intime du récit. Il y a des passages assez drôles qui ajoutent encore de la fraîcheur à la narration. Cette Bande dessinée n’a certes pas autant d’ambition que la trilogie chinoise de Li Kunwu mais j’ai passé un bon moment de lecture et c’est déjà pas mal. 

Un palais au village. Minna Yu. P64-65

📌Un palais au village - Quand papa est devenu riche. Minna Yu. La Boîte à Bulles, 184 pages (2022)