Les Demoiselles de Fontaine. Cătălin Mihuleac

Les Demoiselles de Fontaine. Cătălin Mihuleac


💪Dans le cadre des Escapades européennes, le challenge de lecture organisé par Cléanthe et de sa thématique mensuelle des Balkans, j’ai choisi ce roman de Cătălin Mihuleac. L’intrigue des Demoiselles de Fontaine est centrée sur l’histoire de l’amitié Franco Roumaine depuis la première guerre mondiale jusqu’à la fin du 20ème siècle. Elle est incarnée par deux personnages principaux. 

Le premier personnage à entrer en scène est Marcel fontaine. Il s’agit d’un militaire français envoyé en Roumanie dans le cadre de la mission dirigée par le général Berthelot à partir de 1916. Le capitaine Fontaine est chargé de réorganiser une armée roumaine nouvellement alliée. Or, elle est bien piteux état. L’officier va remplumer ses soldats grâce à un coq appelé Maurice et aux œufs de ses poules. Mais le meilleur fait d’arme de Fontaine se joue à la bataille de Mărășești où il a su trouver les mots pour nourrir l’étincelle de courage sommeillant au fond de l’âme de ses hommes. Pourtant, si on en croit l’auteur, il s’en est fallu d’une saucisse pour que la victoire leur échappe :

« Lorsqu’ils sentirent l’odeur unique de hareng, les Allemands pilonnèrent les positions avec des obus tactiques bourrés de l’explosifs le plus destructeur du front : des appels exhortant à la désertion.

« Soldats roumains, attendez-vous d’être massacrés ? Rendez-vous à l’armée roumaine triomphante, vous serez traités avec tous les égards que vos chefs vous refusent ! Vous n’en avez pas assez des harengs saurs ? Ici, vous aurez des saucisses et de la bière à volonté ! »

S’il est vrai que la chance peut se manifester partout, y compris dans l’analphabétisme, celle de l’armée roumaine fut donc que la majorité des soldats ne savait pas lire. »

Le second héros de ce roman, Petru Negru, est l’ordonnance de Fontaine pendant la première guerre mondiale. Il parle français et se montre doué pour la contrebande ainsi que pour la collecte de contes folkloriques roumains. Il semblerait que ce personnage s’inspire de Petru Caraman (1898-1980), un universitaire polyglotte spécialiste de la culture populaire et des traditions orales de son pays (voir le compte-rendu de lecture de Tandarica sur le site de Babelio).  Après la guerre, le Petru du roman obtient la direction de la bibliothèque universitaire des langues slaves à Iași.  C’est ainsi qu’il découvre l’œuvre du savant russe Lev Berg dont un ouvrage consacré à la démographie de la Bessarabie. Ce livre inspire à Petru un article pamphlétaire qui sera censuré avant même sa parution. La Direction générale de la sécurité du peuple lui reproche également la sauvetage des livres russes collectés dans les territoires libérés par l’armée roumaine durant la seconde guerre mondiale. 

Pendant ce temps, son ami Fontaine œuvre pour la diffusion de la culture française en Roumanie. Ici, il faut mentionner le troisième personnage du roman, que l’on désignera sous le terme collectif de "lot français". Il s’agit d’un groupe de jeunes filles du lycée français de Bucarest accusées de trahison par le régime communiste à la fin des années 40. Ces demoiselles sont à l’origine du titre de ce roman. 

📚Le récit de Cătălin Mihuleac oscille entre tragique et comique. Le style très imagé me l’a rendu parfois un peu nébuleux mais il serait dommage de s’arrêter à cette remarque car il y a des passages extrêmement croustillants. NicoleGhilaine et Anne-yes en parlent sans doute mieux que moi.

📌Les Demoiselles de Fontaine. Cătălin Mihuleac, traduit par Marily Le Nir. Editions Noir sur Blanc, 312 pages (2025)

Aujourd'hui, je participe aux Escapades européennes

Tuer le vieux. Daria Marx

Tuer le vieux. Daria Marx

 

« Je ne sais pas pourquoi les hommes tuent, je ne sais pas pourquoi les hommes violent. Je suis abrutie par leur violence, elle est au centre de ma construction, je les hais, elle m’habite complètement. Je veux les rejoindre pourtant. Réclamer mon droit à la violence. J’ai trop pris, rien ne me répare, il faut me rendre un peu. Je suis une enfant violée qui ne sait pas comment grandir sans se venger ». 

Cet extrait résume assez bien l’esprit de ce court roman, un long cri de colère, expiré d’une traite et qu’on espère libérateur (mais on en doute). Sur Instagram, les lecteurs parlent de "roman coup de poing". L’expression me semble juste.

Il n’y a ni faux-semblants, ni bien-pensance dans ce roman inspiré de la vie de l’autrice. Le langage est direct, cru. Il n’est pas question de pardon ou de résilience. La narratrice n’aspire qu’à une vengeance jugée salvatrice. Son grand-père paternel l’a maltraitée, violée à de nombreuses reprises lorsqu’il en avait la garde pendant les vacances. Elle raconte l’indicible et ça gêne ses interlocuteurs. Il faut prévenir, lui dit-on, avant de parler de ces choses là. Est-ce qu’on prévient les victimes avant de les violenter ? 

La narratrice a tenté d’oublier puis de se reconstruire. Elle s’est confiée à ses proches, a consulté des thérapeutes. Pas de réponses. A l’adolescence, elle s’est abîmée dans un dégoût de soi. Deux ou trois décennies plus tard, elle trouve enfin le courage de porter plainte. Le commissariat l’appelle. L’audience est reportée. C’est trop ! Elle se fera justice elle-même. La quadragénaire prend le train, la rage au ventre. Le lecteur suis son trajet halluciné vers Biarritz, la ville théâtre de son martyr. La jeune femme passera-t-elle à l’acte ? L’intérêt du propos est ailleurs.

Je pense qu’il n’y a pas grand-chose à ajouter. La voix de l’autrice se suffit à elle-même. Elle exprime tout ce qu’une victime peut ressentir : la peur, l’anesthésie, le déni, la souffrance, la dépression… la colère apparait dès lors comme un moindre mal, une béquille de survie. Il ne sera jamais question de pardon. Comment même l’envisager ? Le choix de la vengeance est-il légitime ? Son désir est compréhensible, sans aucun doute. 

Sur le thème de l’inceste mais dans un genre sans doute très différent, on pense inévitablement au livre de Neige Sinno, Triste tigre, publié à l’occasion d’une autre rentrée littéraire. Je ne l’ai pas lu, aussi je ne me risquerai pas à comparer les deux ouvrages. En revanche, je ne peux me réjouir que la parole des victimes se libère un peu. 

📌Tuer le vieux. Daria Marx. Flammarion, 160 pages (2026)


Chérine. Thaïs Dia

Chérine. Thaïs Dia


Ce roman nous invite à suivre le parcours difficile de Chérine, depuis le lycée jusqu’à son entrée dans la vie active et son mariage. Ses parents sont d’origine algérienne. Ils vivent dans un quartier populaire de la banlieue lyonnaise. La jeune femme rêve d’une vie meilleure mais elle n’est pas aussi douée en cours que sa copine Farah. Contrairement à elle, Chérine n’ira pas à l’université. Un conseiller d’orientation lui suggère de s’inscrire en BEP de secrétariat. Chérine n’est pas emballée mais c’est une jeune fille sérieuse qui veut faire plaisir à ses parents. Alors, elle repousse son rêve de devenir styliste et s’évade grâce aux films bollywoodiens. Sa rencontre avec Mathieu va bousculer un peu son petit monde. Mais, une fois de plus, elle se heurte aux espoirs de ses parents et aux diktats de la tradition.

J’ai commencé ce roman un peu sur la réserve à cause des thèmes évoqués et de la passivité de la jeune Chérine. Et puis, j’ai compris à quel point il lui était si difficile de se rebêler. Ses parents ne sont pas maltraitants. Au contraire, ils sont aimants et fiers de leur fille si jolie et si docile. Ahmed, le père est âgée et fragile. Ses valeurs reflètent celles d’une autre génération. Samira, la mère, a presque 30 ans de moins que son époux.  Elle est née en Algérie et a grandi dans un milieu conservateur ou le rôle de la femme est de veiller sur son foyer. Elle s’en accommode. Farah, la meilleure copine est un peu plus téméraire mais elle reproche à sa mère de ne pas être assez algérienne. Elle cherche donc surtout à renouer avec ses origines. 

Je suis d’autant plus bluffée par la maîtrise de l’autrice que Chérine est son premier roman.  Les évènements qui se succèdent et l’univers créé par Thaïs Dia sont complètement crédibles. Je me suis même demandée s’il n’y avait pas une petite part autobiographique dans cette histoire ou empruntée à des proches. Son héroïne n’est pas parfaite mais elle est attachante. Les parents font ce qu’ils peuvent pour protéger leur fille mais ils sont maladroits. 

Il n’y a ni angélisme ni misérabilisme mais, au contraire, beaucoup de justesse et de sincérité dans ce roman. Thaïs Dia offre sa voix aux femmes issues de l’immigration. Certaines souffrent en silence. Il leur faut bien du courage pour trouver leur place dans ce microcosme qui est le leur. L’autrice leur murmure à l’oreille de s’accrocher à leurs rêves, de croire en l’avenir. 

📌Chérine. Thaïs Dia. Editions viviane Hamy, 384 pages (2026)