L'enfant des vagues. Julia R. Kelly

L'enfant des vagues. Julia R. Kelly


« Une bourrasque s’abat sur les hauteurs qui dominent le village. Les vaches, dans les étables, se collent les unes aux autres ; les moutons se regroupent dans les champs. Elle s’engouffre entre les habitations et les commerces de Copse Cross Street, devant la fenêtre ouverte au-dessus de l’épicerie où Mrs Brown, qui ne dort pas encore, contemple la rue étroite et, au-delà, l’étendue sombre de l’océan éclairée par les étoiles. Elle sent à son odeur que le vent a tourné. Elle accroche ses volets, s’assied près du fourneau, prend son chien Rab sur ses genoux et attend. 

Au pied de la colline, dans la petite maison près des marches qui mènent à la plage de Skerry Sands, Dorothy allume une lampe et la pose sur le rebord de la fenêtre à l’étage – une lumière dans les ténèbres pour ramener au bercail ceux qui sont perdus sur la mer démontée. »

Ce premier roman de Julia R. Kelly nous conduit dans un village de pêcheurs, sur la côte écossaise. Nous sommes au tournant des 19ème et 20ème siècles. Dans cette communauté isolée, les relations humaines sont aussi rudes que le climat. Les ragots et les non-dits peuvent briser des destins. Le récit s’inscrit dans une double temporalité qui va permettre de dévoiler progressivement les secrets gardés de longue date.

The Fisherman's Gift
En 1878, Dorothy Gray s’installe à Skerry Sand où elle a obtenu le poste d’institutrice et une petite maison sur la plage. Elle fuit une mère autoritaire et une enfance austère. Elle a conscience qu’il est difficile de surmonter les blessures d’une éducation rigide mais ne parvient pas pour autant à s’intégrer dans la petite communauté de pêcheurs. Les autres femmes assimilent son manque d’assurance à de la froideur voire de la condescendance. Seul, Joseph, un pêcheur solitaire, semble déterminé à apprivoiser la jeune femme. Son caractère introverti l’émeut et le séduit. Bien vite, leur amitié amoureuse nourrit le cercle des commérages qui a élu domicile dans l’épicerie de Mrs Brown. La jeune Agnès, qui espérait attirer l’attention du séduisant pêcheur, va tout mettre en œuvre pour écarter sa rivale. Qui pourrait la blâmer d’espérer une vie meilleure que sa mère, victime de violences conjugales ? 

Les années passent avec leur lot de bonheurs et de malheurs mais l’année 1900 va marquer la communauté villageoise d’une manière inattendue. Après une tempête, un enfant est retrouvé miraculeusement vivant sur la plage. Cet évènement va exhumer les souvenirs douloureux et les vieilles rancœurs. 

J’ai beaucoup apprécié l’écriture sensible de Julia R. Kelly. Sa description des paysages balayés par le vent est très évocatrice. Les personnages émeuvent par leur complexité et leurs traumatismes. La malveillance n’est jamais profonde. Il n’y a que des individus malmenés par la rudesse du quotidien et qui tentent d’y survivre.

📚D'autres avis que le mien via Babelio et Bibliosurf

📌L'enfant des vagues. Julia R. Kelly, traduite par Claire Desserrey. JC Lattès, 408 pages (2026)


Le mari de mon frère. Gengoroh Tagame

Le mari de mon frère. Gengoroh Tagame


💪A l’occasion du Mois des fiertés, j’ai décidé de tester des mangas consacrés à la question LGBTQIA+. Le mari de mon frère a l’avantage de sa brièveté puisque la série ne compte que 4 tomes. Ce n’est pas son seul atout. Gengoroh Tagame sort de son registre homoérotique habituel pour s’adresser aux adolescents et aux jeunes adultes. Le style est soft, sans fioriture et très pédagogique. 

Yaichi Origuchi est un papa solo. Il a hérité de biens immobiliers de ses parents et vit de ses rentes. Cela lui laisse du temps pour s’occuper de sa fille Kana, scolarisée en classe de primaire. Depuis son divorce et la mort de son frère jumeau, Ryôji, il n’a pas d’autre famille. Son ex-femme, Natsuki, travaille beaucoup et ne rend visite à sa fille que trop rarement. 

Le mari de mon frère. Gengoroh Tagame. Couv Originale

La vie de Yaichi et de Kana va être bouleversée par l’arrivée inattendue d’un "oncle d’Amérique". Il s’agit de Mike Flanagan, le mari canadien du défunt Ryôji. Mike avait promis à son époux qu’ils se rendraient ensemble au Japon pour renouer avec les derniers membres de la famille Origuchi. D’abord déboussolé, Yaichi décide de se fier à la spontanéité et au bon sens de sa fille. Il propose au flegmatique Canadien de séjourner chez eux. 

Yaichi doit faire face à la monoparentalité, au deuil de son frère, à ses questionnements sur l’homosexualité et aux préjugés de la société nippone. Mais, au fil du temps, la présence de Mike dans son foyer devient une véritable bouffée d’air. Kana s’est tout de suite entichée de cet oncle canadien qui s’adapte si bien au quotidien de la famille. A la demande de sa fille, Natsuki se joint au petit groupe pour une escapade touristique aux sources thermales. Un jeune voisin gay vient déposer le fardeau de son homosexualité sur les épaules bien charpentées de Mike… 


Le mari de mon frère. Gengoroh Tagame. T03 P80-81

J’ai aimé la bienveillance qui émane de cette série. Les personnages ne sont pas caricaturaux, bien au contraire, ils s’interrogent beaucoup. C’est d’ailleurs tout l’intérêt de ce manga que de découvrir le regard porté par la société japonaise, réputée patriarcale, sur la question de l’homosexualité mais aussi de la répartition des rôles au sein de la cellule familiale.

Yaichi est touchant dans sa maladresse. Son statut de père au foyer le prédispose apriori à une certaine tolérance mais son frère Ryôji avait coupé les ponts depuis longtemps. Il ne l’a jamais revu depuis son départ du Japon et n’a pas assisté au mariage. Il doit gérer des sentiments contradictoires et apprendre à lâcher prise sur les aléas du quotidien. 


Le mari de mon frère. Gengoroh Tagame. T03 P25

Si j’ai été séduite par les personnages et l’intrigue, j’avoue que j’ai toujours du mal avec les codes graphiques du manga. Les faciès sont parfois flous ou à peine esquissés. En revanche, il y a quelques illustrations architecturales et paysagères très détaillées.

C’est peut-être anecdotique mais j’ai été frappée par l’omniprésence de la gastronomie dans ce manga (mais ce n’est pas la première fois que je fais ce constat concernant la BD japonaise). La nourriture apparait comme un élément social et réconfortant,  à l’instar du thé. 

Tout ceci pourrait semblait un peu naïf mais il faut garder en tête que la série s’adresse à des lecteurs à partir de 14 ans. Il y a même des fiches dédiées à l’histoire et la culture LGBTQIA+ (les Petits cours de culture gay de Mike). Pour moi, l’objectif pédagogique est atteint.

📌Le mari de mon frère, Gengoroh Tagame traduit par Bruno Pham / Erwan Charlès. Editions Akata, 4 tomes (2016-2017)

Le mois des fiertés, saison 2



Place de la victoire, 1936. Alexandre Courban

Place de la victoire, 1936. Alexandre Courban


Nous fêtons cette année les 90 ans du Front populaire, la coalition qui a conduit Léon Blum à la tête du gouvernement français. L’intrigue de ce roman policier socio-historique se situe dans ce contexte politique. 

« Plus d’un  demi-million de personnes avait convergé depuis la place de la Nation vers le Père-Lachaise. Plus tôt, la circulation automobile avait été interrompue sur la plus grande largeur du boulevard de Ménilmontant, depuis la place Auguste-Métivier jusqu’au boulevard de Charonne. Un bas-côté de la chaussée avait été réservé aux taxis, pour la plupart occupés par des jeunes qui s’égosillaient à chanter L’Internationale à tue-tête le poing levé. Le terre-plein central fourmillait d’une foule compacte. Coude à coude, communistes, socialistes, syndicalistes de toutes tendances se pressaient le long de l’enceinte de la nécropole, en s’efforçant de donner une bonne impression aux opérateurs des actualités filmées. Le lendemain, les journaux annonceraient en première page la participation de 600 00 personnes à ce rassemblement historique, occultant la bousculade survenue en fin de soirée entre militants de tendances divergentes. »

 

La une de l’Humanité du 8 juin 1936. Source : Gallica

En mai-juin 1936, pendant le grand mouvement de grève qui devait aboutir aux Accords de Matignon, un travailleur tombe du toit de son usine parisienne. La victime, Pierre Augustin, était rondier (gardien) à la Doyenne, l’usine automobile Panhard-Levassor, avenue d’Ivry. Cet alcoolique était un jongleur au sens figuré. Il mentait sur son identité et s’était parfois vanté d’un passé peu glorieux. Accident ou crime? Le commissaire Bornec et son adjoint, l’inspecteur principal Béziat, doivent mener leurs investigations à distance car il n’est pas question d’entrer dans les locaux occupés. Ils peuvent néanmoins compter sur l’aide de Gabriel Funel, journaliste à L’Humanité, et de sa compagne Camille Dubois, une ex ouvrière devenue photographe. Son ancien poste de peseuse à la Raffinerie de la Jamaïque à Ivry lui ouvre les portes des usines. 

Il s’agit de la 3ème enquête du  commissaire Bornec après Passage de l’Avenir, 1934 (Agullo, 2024) et Rue de l’Espérance, 1935 (Agullo, 2025). Mais au-delà de l’intrigue romanesque, somme toute assez secondaire, Alexandre Courban brosse un portrait très évocateur de cette époque mouvementée et pleine d’espoir. Il rend leur dignité aux Zoniers, les habitants des bidonvilles qui ceinturaient la capitale le long des fortifications de Thiers avant la construction du boulevard périphérique (au 19ème siècle la bande de terre située en avant des bastions qui correspondait à la zone de tir de canon était communément appelée la Zone). Alexandre Courban exhume la mémoire du prolétariat et du Paris populaire, celle des ouvriers et des métiers disparus (la dactylographe, la marchande de 4 saisons, le portefaix…). On y croise aussi des représentants hautement antipathiques d’Action française et des Camelots du roi, malgré l’interdiction de ces mouvements après l’agression de Léon Blum lors des obsèques de l'historien royaliste Jacques Bainville en février 1936. 

Alexandre Courban a l’art de restituer l’atmosphère de l’époque grâce à la description minutieuse des évènements et la présence de nombreux protagonistes mais aussi des évocations plus fugitives, des images en apparence anodines, des odeurs, etc. En revanche, l’enquête policière m’a semblée (trop ?) rondement menée. Le roman est court. Quelques pages supplémentaires pour l’étayer n’aurait pas été de trop. Ce bémol, si l’en est vraiment un, est largement compensé par le contexte historique passionnant, mais je préfère prévenir les amateurs de polars attachés aux intrigues complexes. 

📚D’autres avis que le mien chez Alex et Matatoune.

📌Place de la victoire, 1936. Alexandre Courban. Agullo Editions, 228 pages (2026)