Danser avec le vent. Emmanuel Lepage

Danser avec le vent. Emmanuel Lepage

💪Après l’exploration du Glacier Thwaites (cf L’Eveil), je poursuis ma découverte des côtes australes dans le cadre du Book Trip en mer. Cette fois-ci, je passe par l’autre côté. On embarque à La Réunion, on vogue sur l’océan Indien et on met le cap vers l’archipel des Kerguelen à 1 950 km au nord de l'Antarctique. Notre guide dans ce voyage de papier est Emmanuel Lepage. C’est sa seconde expédition vers les TAAF (Terres Australes et Antarctiques françaises). De son premier séjour aux îles Kerguelen, il a tiré un album magnifique paru il y a une dizaine d’années. 

Lorsqu’il rembarque sur le Marion Dufresne en novembre 2022, Emmanuel Lepage apparait comme une sorte de VIP. Son arrivée sur le navire est filmée par une équipe de cinéastes qui réalisent un documentaire pour la chaîne de télévision ARTE. Par ailleurs, le bédéiste est quelque peu courtisé par les autres passagers qui souhaitent obtenir un autographe ou un portrait. L’un d’entre eux lui confie même qu’il a découvert sa vocation grâce à son Voyage aux îles de la désolation. Il s’agit de Brieuc. L’auteur fait un petit clin d’œil à ce jeune scientifique en lui cédant la parole à la fin de l’album. 

Danser avec le vent P190

C’est à l’initiative de Christophe Guinet, directeur de recherche CNRS au centre d’études biologiques de Chizé, qu’Emmanuel Lepage a entrepris ce nouveau voyage. Ce n’est pas un hasard si l’auteur de BD a été sollicité puisqu’il est aussi peintre officiel de la marine française. Il n’a pas réfléchi longtemps avant d’accepter la mission même s’il s’interrogeait sur la pertinence d’un autre séjour aux TAAF. Qu’allait-il tirer de cette aventure ? Une expérience (c’est le terme qu’on doit préférer pour ce type de mission comme le lui expliquent ses compagnons) ! Une expérience humaine unique, avant toute chose, une autre façon d’être ensemble et l’occasion d’en apprendre beaucoup sur soi-même. Alexis, le chef opérateur du documentaire, en fera expérience intime et intense au cours d’une randonnée vers la cabane aux manchots, le point d’observation de l’équipe Popéleph (qui étudie les éléphants de mer) sur la péninsule Courbet.

Emmanuel Lepage décrit bien le quotidien des équipes sur la base de Port-aux-Français ou dans les avant-postes près de la faune ou de la flore. Il y a des passages assez amusants dans les cabanes où les provisions sont constituées de conserves dont les dates de péremption sont dépassées depuis des années. Il faut parfois faire preuve d’imagination et de débrouillardise. A l’Estacade, les jeunes chercheurs font préchauffer le four avec des bougies ou cuisinent des sardines à l’huile grillées en faisant flamber du papier toilette directement dans la boîte de conserve. Ils utilisent aussi les casseroles comme caisses de résonnance pour les téléphones portables.

Danser avec le vent P102-103

Bien sûr tout n’est pas idyllique. Le travail est parfois laborieux à cause du climat et du terrain. Il y a aussi quelques tensions et tabous. L’équipe chargée de baguer les pingouins demande aux cinéastes de ne pas filmer l’opération. Ils craignent que les images soient mal interprétées par le grand public. Un autre sujet longuement évoqué concerne la régulation d’espèces introduites aux premières heures de l’exploration polaire. Elles perturbent désormais le microcosme de l’archipel. Mathéo et Tobie sont les "Mamintros" (contraction de mammifères introduits) de l’archipel. Ils sont chargés de prélever (comprenez tuer) les mammifères qui mettent en danger l’écosystème. C’est notamment le cas de la colonie de chats. Ils ont été introduits au milieu du 20ème siècle pour chasser les rongeurs. Or, il est plus facile pour les félins d’attaquer les oiseaux qui nichent au sol. Ils font de véritables hécatombes parmi les Albatros, par exemple. 

L’album est riche d’informations et anecdotes similaires. Cela prouve, s’il était besoin, que ce voyage était loin d’être inutile. Cela, les lecteurs assidus d’Emmanuel Lepage s’en doutaient bien. L’auteur de BD ne manque jamais d’inspiration. Le simple plaisir de retrouver la patte du bédéiste se suffit à lui-même. Le dessinateur nous régal de planches somptueuses comme à son habitude. Dans son récit de voyage précédent, il regrettait de pas être bien équipé en matériel de dessin et en vêtement adaptés (on n’imagine pas comme il est important de porter des gants chauds n’entravant pas les mains du dessinateur). Il explique que sa technique s’est affinée, notamment dans la représentation de la mer. Il utilise des brosses à dents pour dessiner l’écume, par exemple. Il y a aussi des plans très audacieux depuis le pont du bateau. L’illustrateur est très exigeant avec lui-même et donc pas toujours satisfait de ses œuvres. Lorsqu’on lui demande de faire un dessin  pour un collègue sur l’une des cloisons de la station, il ne le trouve pas très réussi. C’est dire l’humilité du bonhomme !

Danser avec le vent. P76-77

Il m’a fallu un peu de temps pour retrouver le documentaire de 52 minutes dédié à ce voyage. Les îles Kerguelen, aux confins du monde a été diffusé sur ARTE en mars 2024 mais  on peut voir la bande annonce ici

📝D’autres albums Emmanuel Lepage: 

📌Danser avec le vent. Emmanuel Lepage. Futuropolis, 224 pages (2025)


Book Trip en mer saison 3


2 nouvelles musicales. Kazuo Ishiguro

2 nouvelles musicales. Kazuo Ishiguro


Les textes présentés dans cet opus sont d’abord parus dans un recueil intitulé Nocturnes : Cinq nouvelles de musique au crépuscule. Ces deux extraits sont liés par un personnage secondaire que je n’évoquerai que brièvement pour ne pas divulgâcher les intrigues. 

Janeck, le narrateur de la nouvelle intitulée Crooner, est un jeune guitariste slave. Il gagne sa vie en jouant dans des orchestres sur la place Saint-Marc à Venise. A cette occasion, il croise l’idole de sa mère défunte, un chanteur de jazz américain appelé Tony Gardner. Le crooner, c’est lui. A la grande époque du vinyle, il a vendu des disques jusque dans les pays de l’ancien bloc de l’est.  Il est en voyage avec son épouse Lindy à laquelle il veut offrir une sérénade nocturne à la manière de Roméo et Juliette. Embarqué dans sa gondole, Janeck a promis de lui donner le LA. 

Nocturnes : Cinq nouvelles de musique au crépuscule
On retrouve Lindy Gardner dans Nocturne (au singulier cette fois), la seconde nouvelle. Elle croise le narrateur, un musicien de jazz appelé Steve dans un hôtel de Beverly Hills. En dépit de son grand talent, le saxophoniste de 38 ans n’a pas réussi à percer dans le show business. Son agent et son épouse sont persuadés que son physique ingrat le dessert. S’il veut conquérir le public, il doit passer par la chirurgie esthétique. Notre musicien ne prend pas tout de suite la chose au sérieux… mais lorsque sa femme Helen le quitte pour un ancien amoureux richissime, il décide d’accepter de changer de visage. Les frais opératoires seront pris en charge par le nouveau compagnon d’Helen ce qui permettra de s’adresser au chirurgien des stars. C’est dans ces circonstances particulières, que notre héros va rencontrer Lindy Gardner.

Les deux nouvelles sont un régal d’humour et de cruauté! Kazuo Ishiguro connait bien la partition. J’ai lu dans le journal Le Temps qu’il a été brièvement parolier de jazz. Par ailleurs, il a déjà écrit un roman sur le thème de la musique. Je pense à L'Inconsolé, dont j’avais gardé le souvenir d’un texte mélancolique. Le ton de ces 2 nouvelles musicales est très différent même si l’auteur présente ses personnages alors qu’ils sont tous les trois (Tony, Lindy et Steve) au crépuscule de quelque chose. 

Les scènes rocambolesques permettent d’adoucirent le cynisme du propos. En effet, au cœur de ces textes, il y a une critique franche du monde musical, gangréné par les lois du marketing. La question étant de savoir quels sacrifices les héros sont prêts à faire pour décrocher le graal d’une aube nouvelle. Ce qui compte ici ce n’est pas la destination mais le trajet parcouru. 

💪J’ai lu ce recueil dans le cadre du challenge de lecture Sing Me a Song, orchestré par Sunalee. Pour en accompagner la lecture, je vous propose d’écouter la reprise de The Nearness of You par Norah Jones. Cette chanson de Hoagy Carmichael et Ned Washington a été écrite en 1937, enregistrée en 1940 et popularisée par l’orchestre de Glenn Miller avec la voix Ray Eberle (Label Bluebird). Elle a été reprise par de nombreux artistes dont Ella Fitzgerald et Louis Armstrong  en 1956. The Nearness of You est mentionnée par l’un des personnages de ce livre. 

📚D'autres avis que le mien via Babelio

📌2 nouvelles musicales. Kazuo Ishiguro, traduit par Anne Rabinovitch. Folio, 144 pages (2023)




Challenge Sing Me a Song


Strange Buildings. Uketsu

Strange Buildings. Uketsu


Strange Buildings est le 3ème roman d’Uketsu après Strange Pictures (les avis de Sibylline, Fanja, Keisha et Alex) et Strange Houses (les avis de JuMarie et du Maki). L’auteur est un youtubeur aussi excentrique qu’énigmatique qui se cache derrière un masque immaculé. Au Japon, les 3 titres ne sont pas parus dans le même ordre qu’en France mais ce n’est pas très important pour la compréhension du présent ouvrage. 

Le narrateur de Strange Buildings prétend avoir reçu de nombreuses sollicitations après la parution de Strange Houses (le titre qui lui a apporté le succès dans son pays). Ses lecteurs lui soumettent des énigmes en rapport avec des plans de logements un peu bizarres: niches inutiles, pièces secrètes et couloirs sans issue semblent cacher des mystères inquiétants. Le romancier explique en avoir sélectionné quelques-uns parmi une multitude qui ont particulièrement retenu son attention. Il s’agit des documents 1 à 11, des comptes rendus d’enquêtes qui correspondent aux numéros de chapitres du livre. On pense d’abord que les investigations constitueront autant de nouvelles indépendantes au sein du recueil… mais il est écrit thriller au singulier sur la couverture ! 

Hen na ie 2
Le narrateur interview ses correspondants pour en savoir un peu plus sur leurs histoires familiales et tenter de décrypter l’énigme de l’agencement des pièces. Il se rend sur place, fait des recherches sur internet, rencontre des proches de ses correspondants et fouine dans les bibliothèques locales. Des théories apparaissent mais restent insatisfaisantes. Or, au fil des pages, des connections inattendues se dessinent entre les 11 plans retenus… 

Cela n’a pas été facile de résumer un roman comme celui-ci. Sa construction, comme l’intrigue, sont très originales. Il y a de nombreux plans de maisons ce qui permet au lecteur de se repérer et de comprendre toutes les connections qui ne manqueront pas d’apparaitre au fur et à mesure de la narration. Le dernier chapitre, intitulé Les déductions de Kurihara, ressemble un peu à la conclusion d’un roman d’Agatha Christie, sauf que les personnages principaux sont les plans des maisons. On examine les secrets de chacun pour arriver à dénouer les fils du mystère original. Kurihara est présenté comme un ami architecte du narrateur. Il extrêmement clairvoyant.  

Strange Buildings est une expérience de lecture qui pourrait sembler un peu déroutante de prime abord mais l’ouvrage est en réalité très fluide. La narration est constituée en grande partie d’interviews et de schémas. L’envie de dénouer le mystère est renouvelée à chaque nouvelle affaire que traite le narrateur. La dernière partie est un peu plus fastidieuse mais nécessaire car elle reprend tous les éléments du puzzle pour les expliquer un à un et les relier entre eux. Ce roman m’a donné très envie de découvrir les 2 autres titres de la série. Il semblerait qu'un quatrième roman soit paru en japonais (Hen na chizu ou Strange Maps). Il existe enfin  une adaptation de Strange Houses en manga

📚D’autres avis que le mien via Babelio et Bibliosurf

📌Strange Buildings. Uketsu, traduit par Amana Renhall. Seuil, 352 pages (2026)