Loire. Étienne Davodeau

Loire. Étienne Davodeau


📝«On ne se baigne pas dans la Loire !» C’est ce que j’ai appris grâce au roman de Guillaume Nail (le compte rendu de lecture est ici). Dans la BD d’Etienne Davodeau, le narrateur ne semble pas au courant de l’adage.


Loire. Étienne Davodeau. P4-5


Louis est venu rendre visite à une vieille amie. Agathe, la fantasque, a été sa maîtresse avant de rompre pour se mettre en ménage avec Jalil. Après toutes ses années, elle a envoyé un message à Louis. Et il a répondu à l’invitation. Quelques kilomètres avant la maison d’Agathe, il décide de terminer le trajet à pied. Une petite clairière tranquille, le soleil, l’eau… l’occasion est trop belle ! Louis ne résiste pas à une petite baignade dans la Loire… ni au courant qui le conduit loin de la berge. Il s’accroche et parvient à rejoindre le bord quelques kilomètres plus loin. Ses vêtements sont restés en amont, là où ils les a posés. Il est complètement à poil ! Pas le choix, il faut attendre la nuit pour rebrousser chemin, récupérer ses affaires et faire le trajet jusque chez Agathe. A son arrivée, il apprendra qu’elle n’est pas là. Ce sont ses voisins qui, à la demande d’Agathe, ont envoyé les invitations. Oui, car tous ses anciens amants et amantes ont été conviés. Jalil, Nicolas et Suzanne ont répondu présents. Mais leur ancienne amoureuse ne viendra jamais. Elle s’est noyée dans la Loire quelques semaines plus tôt. Laure, sa fille, retrouve tout ce petit monde à la maison.


Loire. Étienne Davodeau. P92-93


Je vous l’ai sans doute déjà dit mais Etienne Davodeau est l’un de mes auteurs de BD favoris avec Emmanuel Lepage. J’ai pratiquement tous ses albums dans ma bibliothèque mais je les ai lus avant de commencer ce blog et vous n’y trouverez que Le droit du sol. Dans Loire, Etienne Davodeau revient sur ses sujets fétiches, à savoir l’humain et la nature. Le thème de l’écologie est sans doute plus subtil dans cet album mais il apparait au détour d’une page, d’un dessin ou dans un dialogue : le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes est évoqué par l’un des personnages, la centrale nucléaire de Belleville-sur-Loire enlaidit le paysage, etc.


Loire. Étienne Davodeau. P76


A un moment donné je me suis demandé ou nous menait l’intrigue mais ce n’est pas ce qui compte ici… car la véritable héroïne de cette histoire, c’est bien sûr la Loire. Il faut se laisser porter, lâcher prise et observer ce fleuve sauvage si bien mis en valeur dans les illustrations à l’aquarelle d’Etienne Davodeau. Il y a de longues séquences sans dialogue, en mode panoramique. Les tons pastels choisis par l’auteur rendent bien hommage au fleuve. C’est somptueux ! C'est le genre de BD qui donne envie de flâner dans la nature et de passer du temps avec ses proches. Ça permet de remettre les choses en place et de relativiser le quotidien. 

📌Loire. Étienne Davodeau. Futuropolis, 104 pages (2023)

Loin du Mékong. Louis Raymond

Loin du Mékong. Louis Raymond


📚J’ai trouvé ce livre sur le blog de Sunalee. A mi-chemin entre autobiographie et roman, le récit s’inscrit dans une double temporalité. En 2012, pendant la fête du Têt, le narrateur se rend sur la tombe de sa grand-mère au Viêt Nam. Il ne l’a pas connue. Elle est née au Cambodge en 1922 et décédée en 1973. Sa quête n’est pas terminée pour autant. Le jeune homme veut remonter le temps, trouver les réponses que son père, arrivé en France à l’âge de 10 ans, n’a pas su lui donner. Puisqu’une partie de la mémoire familiale a été effacée par les guerres et la colonisation, l’auteur fait le choix de combler les vides, les ellipses et les silences par des hypothèses fictionnelles.

« Je sais que les membres de ma famille sont des Vietnamiens du Cambodge, puisque mon père y est né. Mais quand y ont-ils émigré? Quand sont-ils revenus?

Une autre tombe. Celle d’un enfant, minuscule. Carrelage pourpre, passé par trop de soleil. Combien d’enfants mouraient encore de faim, dans les années 1980? C’était juste après la guerre. Ils n’allaient pas à l’école. Ils partaient travailler et attrapaient des maladies. Les familles étaient trop nombreuses. Pas de contraception. Ma propre tante a eu six enfants. Trois ont atteint l’âge adulte. Deux seulement sont toujours vivants. »

Cochinchine, 1908. Thu, enceinte de six mois, remonte le Mékong à bord d’un bateau à fond plat en direction de Châu Dôc. Une décennie plus tôt son village a été ravagé par une épidémie, laissant ses habitants exsangues. Le mari de Thu s’est fait embaucher dans une plantation d’hévéa au Cambodge. Maltraitée par ses beaux-parents, la future mère sollicite l’aide d’un prêtre catholique pour rejoindre son époux dans le delta du Mékong. Lorsqu’elle arrive à Kratié, le coolie est déjà mort. Sans ressource, Thu est accueillie dans une communauté religieuse à Phnom Penh. Elle y passera une bonne partie de sa vie, avec son fils biologique Trà puis son fils adoptif Vui, le grand père du narrateur (devenu Paul Felix, par la magie de l’administration coloniale). Il est l’orphelin présumé d’une prostituée annamite et d’un colon anonyme, un "tây lai" du point de vue des autres enfants, ce qui lui donne droit à la nationalité française. 

Cette fresque familiale, qui s’étend sur 3 générations, est le récit d’une quête identitaire dont un pan restera dans l’ombre de la grande histoire. C’est aussi une réflexion intime sur le métissage. 

« A compter de 1998, nous sommes allés au Viêt Nam pour les grandes vacances d’été. Pas tous les ans, car les billets d’avion étaient chers, mais tous les trois ans. De séjour en séjour, nous apprivoisions géographie, sensations et odeurs, mais quelque chose restait hermétique: il n’y avait pas la langue qui aurait permis d’unifier et de pacifier cette identité fragmentée, à cheval entre au moins deux pays. 

Mon père était en France depuis si longtemps, il n’arrivait plus ne serait-ce qu’à faire semblant que nous étions, aussi, un peu de là-bas.»

J’ai été émue par le récit et la quête de Louis Raymond . Je ne connaissais rien de l’histoire des Vietnamiens du Cambodge et finalement assez peu celle de l’ex Indochine entre 1945 et 1975. L’auteur a su donner corps à la mémoire familiale et transmettre au lecteur une vision réaliste de la région du Mékong durant la première moitié du 20ème siècle. Il s’est réapproprié la langue maternelle. Il a également interrogé les membres de sa famille déportés au Viêt Nam dans le cadre de la politique de Lon Nol après les manifestations antivietnamiennes à Phnom Penh, la déposition du roi Norodom Sihanouk et l’arrivée des Khmers rouges au pouvoir. Le narrateur, qui porte le prénom et le nom de son grand-père, a vécu plusieurs années au Viêt Nam avec le projet de reconquérir son "identité fantôme" pour la transmettre à sa future fille. Une nécessité intime et profondément touchante. 

NB : J’ai découvert que Louis Raymond est le rédacteur en chef des Cahiers du Nem, une revue que j’apprécie beaucoup. Il est aussi Reporter Asie Pacifique à Intelligence Online.

📌Loin du Mékong. Louis Raymond. Calmann Levy, 396 pages (2026)


Les dents de la mer. Peter Benchley

Les dents de la mer. Peter Benchley


Tout le monde connait le film de Steven Spielberg Les dents de la mer mais peut-être moins le roman éponyme de Peter Benchley. L’un et l’autre ont connu un fort succès au milieu des années 70 mais ils ont contribué à diaboliser les requins et ont suscité aussi de nombreuses controverses (voir l'article du National Geographic, Chewing on the complex legacy of Jaws). L’écrivain, fasciné par l’univers marin et les requins depuis l’enfance, a passé les 10 dernières années de sa vie à militer pour la préservation de l'écosystème marin. Entre 1994 et 2005, il a publié 3 ouvrages dédiés à la sauvegarde de la nature, du monde marin et des requins. 

L’intrigue romanesque est un peu plus complexe que le scénario du film maintes fois remanié (cf Les mâchoires de la peur, le roman graphique dédié au tournage). Le roman de Peter Benchley nous conduit à Amity Island, une station balnéaire de la côte Est, très prisée de la haute société New-Yorkaise. La femme de Martin Brody, le chef de la police, est elle-même une "déclassée". Ellen s’est mariée par amour mais elle n’a pas réussi à se faire une place parmi les résidents permanents de la station et vit mal la mésalliance. La nostalgie d’un passé plus brillant va la conduire à l’infidélité. C’est l’une des différences avec le scénario du film. 

Jaws. 50th Anniversary Edition
Pour l’heure, l’époux d’Ellen Brody a d’autres chats à fouetter. A la veille du 4 juillet, la fête nationale américaine, un estivant vient de lui signaler la disparition suspecte de sa petite amie lors d’une baignade nocturne. Après quelques heures de recherche, une partie de la dépouille de la jeune Chrissie est retrouvée sur la plage. Les policiers sont déjà persuadés qu’elle a été victime d’un requin. 

Dès le début de l’affaire, Larry Vaughn, le maire d'Amity, s’oppose à la fermeture des plages. Celle-ci représenterait une perte financière importante et mettrait en danger la pérennité de la communauté. Lorsque deux autres attaques sont signalées, dont un enfant, Brody décide de ne plus tenir compte de l’avis du notable. Celui-ci convoque ses alliés du conseil municipal et fait pression sur le chef de la police en menaçant de le renvoyer. Brody soupçonne que la résistance de Larry Vaughn n’est pas motivée seulement par la crainte d’une crise du tourisme. Il mène son enquête avec Ben Meadows, le journaliste local, et découvre que le maire est piégé par des mafieux. C’est la seconde différence avec le film de Spielberg.

Et notre mystérieux squale dans tout ça ? Matt Hooper, un jeune ichtyologiste débarqué à Amity suite à la requête du conseil municipal, pense qu’il s’agirait d’un grand requin blanc. La taille du poisson reste difficile à évaluer mais il est déjà clair qu’elle est hors norme. Après un nouvel accident, Brody se résout à organiser une expédition en mer. Son vieil ami Ben Gardner (4e victime) étant décédé, il n’a pas d’autre choix que de faire appel à Quint, un marin misanthrope et cupide. 

Même s’il a vieilli par bien des aspects, le roman populaire de Peter Benchley se lit plutôt bien. En dépit de la tragédie qui se joue,  il y a une bonne dose d’humour. Le texte n’est pas toujours politiquement correct mais il est moins manichéen que le scénario de Steven Spielberg. Il y a de brefs passages où Hooper, l’océanographe, tente de rappeler les bonnes pratiques écologiques.  Le roman est moins viriliste aussi. Brody doute de lui-même et doit se faire violence pour embarquer sur l’Orca parce qu’il a peur de l’eau. Enfin, dans La version cinématographique, les différences sociales sont très édulcorées.  

Le romancier n’a pas toujours assumé le phénomène de "sharksploitation" né de l’adaptation de son roman ni l’image du requin mangeur d'hommes qu’il a lui-même imposé il y a 50 ans. Il s’explique dans une note de 2012 (reproduite à la fin de cette édition). Il raconte comment est née sa passion pour les requins, dès l’enfance et les étés passés sur l’île de Nantucket au large des côtes du Massachussetts. Les documentaires de Peter Gimbel, Bleue est la mer, blanche est la mort (1971) et de Peter Matthiessen,  Blue Meridian (1971) sont des révélations mais Les dents de la mer s’inspire surtout d’un fait divers survenu dans le New Jersey en 1916. Peter Benchley n’avait « nullement l’intention d’écrire une histoire d’horreur monolithique sur des requins qui mangent des gens ». Bref, il faut replacer tout ceci dans le contexte et les connaissances (faibles) de l’époque (voir l'article du Dailyjaws, Peter Benchley's JAWS: A brief history of the novel). 

💪La lecture de ce roman s’inscrit dans le cadre du Book Trip en mer 3, organisé par Fanja, et de l'American Year 3 chez Belette.

📝Sur le même sujet: Les mâchoires de la peur

📌Les dents de la mer. Peter Benchley, traduit par Alexis Nolent. Gallmeister, 368 pages (rééd. 2025


aujourd'hui je participe à deux super challenges