Le rêve du luth de jade. Paul Hurand

Le rêve du luth de jade. Paul Hurand


Le songe du joueur de luth (le narrateur), nous fait voyager dans l’espace et le temps puisqu’il nous conduit dans la Chine ancienne. Les évènements qui nous sont rapportés ne sont pas sans rappeler les aventures du Juge Ti.

Le héros de cette histoire est le juge Wang Tingjian. Le magistrat  originaire de Huazhou est envoyé en mission à l’autre extrémité de l’empire par la cour métropolitaine de justice. Après un voyage de plusieurs jours en palanquin, le juge Wang débarque au Yamen (siège administratif) de  Langzhou, pour prêter main forte à son homologue le juge Fei Po. Il s’agit d’enquêter sur la mort de Zheng Luoming, fils d’un censeur impérial à la retraite.

« Après avoir passé avec succès les Examens Littéraires, Zheng Luoming avait décidé de voyager à travers l’empire pour connaître le monde et l’art. Il était, disait-on, doué pour la peinture et la poésie. Parti de Chang’an, son premier voyage l’amena vers l’ouest jusqu’à Langzhou. Plaines et montagnes s’y rencontrent, et la région offrait à l’amateur d’art des points de vue plus pittoresques les uns que les autres. La population était à moitié barbare, et certains jeunes gens trouvaient à ces villes frontalières un certain charme ; sans doute, pensa le juge, représentaient elles à leurs yeux le début d’un ailleurs, la porte de l’Occident, que peu de citoyens de l’empire avaient franchie. »

Le jeune homme se serait donné la mort au cours d’une réunion au sein du cercle littéraire qu’il fréquentait.  Celle-ci avait eu lieu dans un ancien monastère, propriété d’un citoyen fortuné, ex magistrat du district, appelé Hong Guo. Le corps avait été découvert par ses hôtes, dans une pièce hermétiquement fermée de l’intérieur. La thèse du suicide avait été néanmoins rejetée par le père de Zheng Luoming, visité nuitamment par le fantôme de son fils réclamant vengeance. Par ailleurs, un certain nombre d’éléments, dont la présence de Hong Guo soupçonné de corruption (il aurait tiré un profit financier de la paix avec les Turcs), ont plaidé en faveur de l’ouverture d’une nouvelle enquête. Or, dès l’arrivée du juge Wang, de nouveaux suicides sont à déplorer : celui d’un mendiant et celui d’un conseiller impérial à la retraite. Cela commence à faire beaucoup pour une tranquille ville de province !

Le résumé en 4ème de couverture précise que l’intrigue se situe 7ème siècle de notre ère alors que la dynastie Tang dirige l’Empire. Sauf si j’ai raté quelque chose, cela n’est pas très explicite dans le roman. Néanmoins, il y a quelques indices. On apprend que la capitale du moment est Chang’an (l'actuelle Xi'an) et que les conflits avec les Turcs sont apaisés. Or, on sait qu’en 630 l'empereur Taizong a écrasé les Turcs orientaux, un puissant empire des steppes, et apporté la paix à la frontière nord. Son règne (626-649) marque le début de l'âge d'or des Tang, dont l’apogée, appelée ère Kaiyuan, a été marqué par la prospérité et l'essor culturel. Justement, dans ce roman défilent de nombreux personnages emblématiques (lettrés, représentants du pouvoir impérial, marchands Sogdiens, courtisanes ...).

Le dépaysement est garanti d’autant que l’auteur prend soin du moindre détail. Par exemple, la journée est découpée en douze heures doubles : Zi, l’heure du rat (de 23h à 1h), Chou, l’heure du bœuf (de 1h à 3h), etc. Au début du roman, il y a également une carte de l’empire, un plan de Langzhou, une liste des principaux personnages et un calendrier des fêtes (Fête des lanternes, Festival des Bateaux dragons…).

Le cadre historique est donc parfaitement rendu. Le caractère un peu désuet de l’intrigue ajoute un charme supplémentaire à ce polar émaillé de citations poétiques. Il s’agit d’un premier roman bien maîtrisé qui rend un bel hommage à l’œuvre de Robert van Gulik. On y trouve d’ailleurs de nombreux éléments communs comme la présence du contrôleur des décès, le respect de la hiérarchie sociale, l’intégrité du héros, une touche d’érotisme, des scènes de ripaille, des bagarres, etc.

L’intrigue policière est complexe à souhait et pratiquement impossible à deviner sans l’aide du héros. J’ignore si l’auteur a prévu de donner une suite à cette première enquête mais je l’espère vivement.

📚D’autres avis que le mien via Babelio et Bibliosurf

📌Le rêve du luth de jade. Paul Hurand. Flammarion, 400 pages (2026)

Je crois que mon fils est gay. Okura

Je crois que mon fils est gay. Okura


💪Dans le cadre du Mois des fiertés et du Challenge de littérature jeunesse, j’ai lu un manga Seinen qui s’adresse aux jeunes lecteurs à partir de 12 ans. Les éditions Akata, s’engagent officiellement en faveur la diversité et de l’inclusion. Plusieurs séries sont axées sur la thématique LGBTQIA+ comme Le mari de mon frère, dont j’ai parlé récemment, et Je crois que mon fils est gay. C’est une série relativement courte pour un manga puisqu’elle ne compte que 5 tomes. La BD a été prépubliée dans le webzine Gangan Pixiv à partir du mois d’août 2019.

Je crois que mon fils est gay. Okura. T1 VO

Tomoko Aoyama est la maman de deux adorables garçons. Au début de la série, l’aîné, Hiroki, est en première année de lycée tandis que son cadet, Yûri, est encore au collège. Le père, Akiyoshi, travaille loin du foyer familial et ne reviens que rarement à la maison. Contrairement à ce qu’il semble au début, Mme Aoyama n’est pas mère au foyer. On découvre (je crois dans le second tome) qu’elle travaille dans un restaurant de paniers repas à emporter. Le seul homme de l’équipe est gay et ne s’en cache pas. Il a déjà fait son coming-out et présenté son compagnon à ses collègues féminines.

Tomoko a deviné qu’Hiroki est aussi homosexuel et cette pensé revient sans cesse comme un leitmotiv : je crois que mon fils est gay. Il ne s’agit pas d’un jugement de sa part mais elle s’inquiète pour ce fils sensible qui ne sait pas cacher ses sentiments. L’adolescent fait sans cesse des gaffes et même son petit frère a compris qu’il préfère les garçons aux filles. Seul le père reste aveugle devant l’évidence et s’embourbe involontairement dans des remarques inappropriées qui mettent très mal à l’aise les autres membres de la famille. Pourtant, Tomoko est persuadée que ce n’est pas à elle d’informer Akiyoshi de l’orientation sexuelle de son fils. Evidemment, il s’avère très compliqué de garder le secret et de de préserver l’équilibre du cocon familial.


Je crois que mon fils est gay. Okura. T01 P4-5

Le manga est composé d’une série de scènes de vie dans lesquelles interviennent divers personnages récurrents dont Daigo, le meilleur copain, et Asumi l’amie d’enfance. Il s’agit en fait d’un trio amoureux qui s’ignore. La question étant de savoir si cette histoire peut se terminer sans que personne n’ait le cœur brisé ou ne soit blessé dans son amour propre. Le manga nous rappelle qu’il faut toujours respecter les règles de respect et de tolérance. D’ailleurs, tous les personnages évoluent dans le bon sens en dépit de leurs préjugés initiaux.  

Ce manga est parfaitement adapté aux pré-adolescents. Au travers du regard bienveillant de la mère de famille, de nombreuses questions sont abordées (l’acceptation de soi, le regard d’autrui, les relations amoureuses,  le coming-out, etc). Les réponses sont autant destinées aux jeunes homosexuels qu’à leurs proches. 

Je crois que mon fils est gay. Okura. Postface Tome 05

Au-delà de l’aspect pédagogique consacré à la question LGBTQIA+ , ce manga à été l’occasion pour moi de découvrir certains aspects de la culture et de la vie quotidienne des Japonais. Par exemple, j’ai appris qu’à la Saint Valentin, les femmes (et uniquement les femmes) offrent des chocolats aux hommes. Le 14 mars, pour le White Day, les hommes les remercient par des cadeaux d'une valeur supérieure. J’ai également découvert les yaoi  ou Boys' Love, un genre de fictions populaires centrées sur les relations sentimentales et/ou sexuelles entre personnages masculins. Il s’avère qu’Hiraki, lui, aime un groupe d’Idols féminines très médiatisé ce qui surprend beaucoup son père.   

A la fin de chaque tome, en postface, il y a une page de strips supplémentaires qui mettent en scène le mangaka s'adressant à ses lecteurs. J’ai trouvé l’idée très sympathique. 

📌Je crois que mon fils est gay. Okura, traduit par Jordan Sinnes et Isabelle Bovey. Editions Akata, 5 volumes (2021-2023)


Aujourd'hui, je participe à 2 challenges

L'enfant des vagues. Julia R. Kelly

L'enfant des vagues. Julia R. Kelly


« Une bourrasque s’abat sur les hauteurs qui dominent le village. Les vaches, dans les étables, se collent les unes aux autres ; les moutons se regroupent dans les champs. Elle s’engouffre entre les habitations et les commerces de Copse Cross Street, devant la fenêtre ouverte au-dessus de l’épicerie où Mrs Brown, qui ne dort pas encore, contemple la rue étroite et, au-delà, l’étendue sombre de l’océan éclairée par les étoiles. Elle sent à son odeur que le vent a tourné. Elle accroche ses volets, s’assied près du fourneau, prend son chien Rab sur ses genoux et attend. 

Au pied de la colline, dans la petite maison près des marches qui mènent à la plage de Skerry Sands, Dorothy allume une lampe et la pose sur le rebord de la fenêtre à l’étage – une lumière dans les ténèbres pour ramener au bercail ceux qui sont perdus sur la mer démontée. »

Ce premier roman de Julia R. Kelly nous conduit dans un village de pêcheurs, sur la côte écossaise. Nous sommes au tournant des 19ème et 20ème siècles. Dans cette communauté isolée, les relations humaines sont aussi rudes que le climat. Les ragots et les non-dits peuvent briser des destins. Le récit s’inscrit dans une double temporalité qui va permettre de dévoiler progressivement les secrets gardés de longue date.

The Fisherman's Gift
En 1878, Dorothy Gray s’installe à Skerry Sand où elle a obtenu le poste d’institutrice et une petite maison sur la plage. Elle fuit une mère autoritaire et une enfance austère. Elle a conscience qu’il est difficile de surmonter les blessures d’une éducation rigide mais ne parvient pas pour autant à s’intégrer dans la petite communauté de pêcheurs. Les autres femmes assimilent son manque d’assurance à de la froideur voire de la condescendance. Seul, Joseph, un pêcheur solitaire, semble déterminé à apprivoiser la jeune femme. Son caractère introverti l’émeut et le séduit. Bien vite, leur amitié amoureuse nourrit le cercle des commérages qui a élu domicile dans l’épicerie de Mrs Brown. La jeune Agnès, qui espérait attirer l’attention du séduisant pêcheur, va tout mettre en œuvre pour écarter sa rivale. Qui pourrait la blâmer d’espérer une vie meilleure que sa mère, victime de violences conjugales ? 

Les années passent avec leur lot de bonheurs et de malheurs mais l’année 1900 va marquer la communauté villageoise d’une manière inattendue. Après une tempête, un enfant est retrouvé miraculeusement vivant sur la plage. Cet évènement va exhumer les souvenirs douloureux et les vieilles rancœurs. 

J’ai beaucoup apprécié l’écriture sensible de Julia R. Kelly. Sa description des paysages balayés par le vent est très évocatrice. Les personnages émeuvent par leur complexité et leurs traumatismes. La malveillance n’est jamais profonde. Il n’y a que des individus malmenés par la rudesse du quotidien et qui tentent d’y survivre.

📚D'autres avis que le mien via Babelio et Bibliosurf

📌L'enfant des vagues. Julia R. Kelly, traduite par Claire Desserrey. JC Lattès, 408 pages (2026)