Je suis la mer. Elin Anna Labba

Je suis la mer. Elin Anna Labba


Elin Anna Labba est une autrice et journaliste sâme. Du 23 au 26 mai 2026, Elle sera l’invitée du Festival Etonnant voyageur à Saint-Malo puis de la Villa Gillet à Lyon. Petite-fille de déplacés, elle a publié aux éditions du CNRS un essai sur la migration forcée des Samis au début du 20ème siècle. Cet ouvrage a été récompensé par le Prix August de non-fiction, une des principales récompenses littéraires suédoises. Je suis la mer s’inspire d’un autre épisode de l’histoire des Samis, unique peuple autochtone d’Europe, mais cette fois par le biais de la fiction. 

Le roman commence au début des années 1940. Au retour de la période d’hivernage, Rávdná et sa sœur  Ánne découvrent que leur campement au bord du lac a été une nouvelle fois submergé par "la Compagnie". Elles vivent avec la petite Iŋgá, la fille de Rávdná. Il faut faire vite et récupérer les maigres possessions ainsi que les matériaux qui peuvent encore servir. Le village de huttes s’est transformé en un véritable cimetière flottant. En revanche, la sépulture du père d’Iŋgá a définitivement disparu sous les flots. Rávdná a demandé un prêt à la banque et l’autorisation au bailli de construire une maison en dur. Tout cela lui est refusé au motif qu’elle appartient à un peuple de nomades dont le mode de vie doit être préservé. Or, il est intimement liée à l’élevage des rennes, une activité mise en péril depuis la construction des barrages. Il reste la pêche (mais les eaux sont de moins en moins poissonneuses) et l’artisanat qui dépend du tourisme. Condamnée malgré elle à la transhumance, Rávdná opte pour la désobéissance civile en construisant quand même sa maison. Certains nomades n’ont d’autre choix que de vendre leur force de travail à ceux-là même qui les asphyxient. Mais pour obtenir un emploi au sein de la Compagnie, il faut renoncer à porter l’habit traditionnel. Iŋgá grandit tiraillée par ses propres contradictions. Elle aime la vie en symbiose avec la nature mais supporte mal la précarité du nomadisme. Elle reste fidèle à sa mère par amour filial mais lui en veut de tenir tête au gouvernement. 

Dra ikke til havet
L’autrice ne s'attarde pas beaucoup sur la toponymie mais cite quelques lieux comme le village de Myran. A la fin du roman où une brève note signale que le récit s’inspire de faits réels survenus dans la région du fleuve Stora Luleälven. Une recherche rapide sur Internet m’a conduite sur la piste des centrales hydroélectriques de Porjus et de Vietas, dans le comté de Norrbotten au nord de la Suède. En 1919, la compagnie publique Vattenfall a reçu l’autorisation de l'Académie royale des sciences de Suède, chargée de la protection du parc national de Stora Sjöfallet, de construire le barrage de Suorva pour alimenter sa centrale hydroélectrique. Le premier barrage est achevé en 1923. A partir de cette date, et jusqu’en 1972, les villages proches du réservoir Akkajaure sont inondés à plusieurs reprises.

Au début du roman, la traductrice précise que le roman a été publié simultanément en Suédois et en Same du Nord. De nombreux mots et expressions ont été conservés dans le texte français. Il y a un lexique en fin d’ouvrage mais je n’ai pas eu besoin de m’y reporter souvent, le contexte permettant de comprendre le vocabulaire en langue vernaculaire. Ce procédé participe l’immersion du lecteur dans l’atmosphère du lieu. Il m’ a fallu un peu de temps pour m’approprier l’univers singulier de l’autrice mais j’ai grandement apprécié son style à la fois dépouillé et poétique. Son roman dénonce les contradictions du "folkhemmet" (le modèle social suédois introduit par les sociaux-démocrates à partir de 1932) dans le cadre des accords censés protéger les nomades.  Les habitants des villes ont accaparé les terres ancestrales de l’ethnie samie, les obligeant à se regrouper dans des villages insalubres. Il a forcé les éleveurs de rennes à se sédentariser, puis à reprendre la vie errante afin de les exproprier plus facilement. Aujourd’hui, on compte environ 30 000 Samis en Suède, dont une majeure partie vit dans le comté de Norrbotten. Le roman d’Elin Anna Labba rend un bel hommage à la culture et à la dignité de ce peuple surnommé "lapon", c’est-à-dire "guenilleux" ou "porteur de haillons" en Suédois.

📝Sur le même thème: Stöld d’Ann-Helén Laestadius et Un pays de neige et de cendres de Petra Rautiainen

📌Je suis la mer. Elin Anna Labba, traduite par Françoise Sule. Rivages, 432 pages (2026)


Danser avec le vent. Emmanuel Lepage

Danser avec le vent. Emmanuel Lepage

💪Après l’exploration du Glacier Thwaites (cf L’Eveil), je poursuis ma découverte des côtes australes dans le cadre du Book Trip en mer. Cette fois-ci, je passe par l’autre côté. On embarque à La Réunion, on vogue sur l’océan Indien et on met le cap vers l’archipel des Kerguelen à 1 950 km au nord de l'Antarctique. Notre guide dans ce voyage de papier est Emmanuel Lepage. C’est sa seconde expédition vers les TAAF (Terres Australes et Antarctiques françaises). De son premier séjour aux îles Kerguelen, il a tiré un album magnifique paru il y a une dizaine d’années. 

Lorsqu’il rembarque sur le Marion Dufresne en novembre 2022, Emmanuel Lepage apparait comme une sorte de VIP. Son arrivée sur le navire est filmée par une équipe de cinéastes qui réalisent un documentaire pour la chaîne de télévision ARTE. Par ailleurs, le bédéiste est quelque peu courtisé par les autres passagers qui souhaitent obtenir un autographe ou un portrait. L’un d’entre eux lui confie même qu’il a découvert sa vocation grâce à son Voyage aux îles de la désolation. Il s’agit de Brieuc. L’auteur fait un petit clin d’œil à ce jeune scientifique en lui cédant la parole à la fin de l’album. 

Danser avec le vent P190

C’est à l’initiative de Christophe Guinet, directeur de recherche CNRS au centre d’études biologiques de Chizé, qu’Emmanuel Lepage a entrepris ce nouveau voyage. Ce n’est pas un hasard si l’auteur de BD a été sollicité puisqu’il est aussi peintre officiel de la marine française. Il n’a pas réfléchi longtemps avant d’accepter la mission même s’il s’interrogeait sur la pertinence d’un autre séjour aux TAAF. Qu’allait-il tirer de cette aventure ? Une expérience (c’est le terme qu’on doit préférer pour ce type de mission comme le lui expliquent ses compagnons) ! Une expérience humaine unique, avant toute chose, une autre façon d’être ensemble et l’occasion d’en apprendre beaucoup sur soi-même. Alexis, le chef opérateur du documentaire, en fera expérience intime et intense au cours d’une randonnée vers la cabane aux manchots, le point d’observation de l’équipe Popéleph (qui étudie les éléphants de mer) sur la péninsule Courbet.

Emmanuel Lepage décrit bien le quotidien des équipes sur la base de Port-aux-Français ou dans les avant-postes près de la faune ou de la flore. Il y a des passages assez amusants dans les cabanes où les provisions sont constituées de conserves dont les dates de péremption sont dépassées depuis des années. Il faut parfois faire preuve d’imagination et de débrouillardise. A l’Estacade, les jeunes chercheurs font préchauffer le four avec des bougies ou cuisinent des sardines à l’huile grillées en faisant flamber du papier toilette directement dans la boîte de conserve. Ils utilisent aussi les casseroles comme caisses de résonnance pour les téléphones portables.

Danser avec le vent P102-103

Bien sûr tout n’est pas idyllique. Le travail est parfois laborieux à cause du climat et du terrain. Il y a aussi quelques tensions et tabous. L’équipe chargée de baguer les pingouins demande aux cinéastes de ne pas filmer l’opération. Ils craignent que les images soient mal interprétées par le grand public. Un autre sujet longuement évoqué concerne la régulation d’espèces introduites aux premières heures de l’exploration polaire. Elles perturbent désormais le microcosme de l’archipel. Mathéo et Tobie sont les "Mamintros" (contraction de mammifères introduits) de l’archipel. Ils sont chargés de prélever (comprenez tuer) les mammifères qui mettent en danger l’écosystème. C’est notamment le cas de la colonie de chats. Ils ont été introduits au milieu du 20ème siècle pour chasser les rongeurs. Or, il est plus facile pour les félins d’attaquer les oiseaux qui nichent au sol. Ils font de véritables hécatombes parmi les Albatros, par exemple. 

L’album est riche d’informations et anecdotes similaires. Cela prouve, s’il était besoin, que ce voyage était loin d’être inutile. Cela, les lecteurs assidus d’Emmanuel Lepage s’en doutaient bien. L’auteur de BD ne manque jamais d’inspiration. Le simple plaisir de retrouver la patte du bédéiste se suffit à lui-même. Le dessinateur nous régal de planches somptueuses comme à son habitude. Dans son récit de voyage précédent, il regrettait de pas être bien équipé en matériel de dessin et en vêtement adaptés (on n’imagine pas comme il est important de porter des gants chauds n’entravant pas les mains du dessinateur). Il explique que sa technique s’est affinée, notamment dans la représentation de la mer. Il utilise des brosses à dents pour dessiner l’écume, par exemple. Il y a aussi des plans très audacieux depuis le pont du bateau. L’illustrateur est très exigeant avec lui-même et donc pas toujours satisfait de ses œuvres. Lorsqu’on lui demande de faire un dessin  pour un collègue sur l’une des cloisons de la station, il ne le trouve pas très réussi. C’est dire l’humilité du bonhomme !

Danser avec le vent. P76-77

Il m’a fallu un peu de temps pour retrouver le documentaire de 52 minutes dédié à ce voyage. Les îles Kerguelen, aux confins du monde a été diffusé sur ARTE en mars 2024 mais  on peut voir la bande annonce ici

📝D’autres albums Emmanuel Lepage: 

📌Danser avec le vent. Emmanuel Lepage. Futuropolis, 224 pages (2025)


Book Trip en mer saison 3


2 nouvelles musicales. Kazuo Ishiguro

2 nouvelles musicales. Kazuo Ishiguro


Les textes présentés dans cet opus sont d’abord parus dans un recueil intitulé Nocturnes : Cinq nouvelles de musique au crépuscule. Ces deux extraits sont liés par un personnage secondaire que je n’évoquerai que brièvement pour ne pas divulgâcher les intrigues. 

Janeck, le narrateur de la nouvelle intitulée Crooner, est un jeune guitariste slave. Il gagne sa vie en jouant dans des orchestres sur la place Saint-Marc à Venise. A cette occasion, il croise l’idole de sa mère défunte, un chanteur de jazz américain appelé Tony Gardner. Le crooner, c’est lui. A la grande époque du vinyle, il a vendu des disques jusque dans les pays de l’ancien bloc de l’est.  Il est en voyage avec son épouse Lindy à laquelle il veut offrir une sérénade nocturne à la manière de Roméo et Juliette. Embarqué dans sa gondole, Janeck a promis de lui donner le LA. 

Nocturnes : Cinq nouvelles de musique au crépuscule
On retrouve Lindy Gardner dans Nocturne (au singulier cette fois), la seconde nouvelle. Elle croise le narrateur, un musicien de jazz appelé Steve dans un hôtel de Beverly Hills. En dépit de son grand talent, le saxophoniste de 38 ans n’a pas réussi à percer dans le show business. Son agent et son épouse sont persuadés que son physique ingrat le dessert. S’il veut conquérir le public, il doit passer par la chirurgie esthétique. Notre musicien ne prend pas tout de suite la chose au sérieux… mais lorsque sa femme Helen le quitte pour un ancien amoureux richissime, il décide d’accepter de changer de visage. Les frais opératoires seront pris en charge par le nouveau compagnon d’Helen ce qui permettra de s’adresser au chirurgien des stars. C’est dans ces circonstances particulières, que notre héros va rencontrer Lindy Gardner.

Les deux nouvelles sont un régal d’humour et de cruauté! Kazuo Ishiguro connait bien la partition. J’ai lu dans le journal Le Temps qu’il a été brièvement parolier de jazz. Par ailleurs, il a déjà écrit un roman sur le thème de la musique. Je pense à L'Inconsolé, dont j’avais gardé le souvenir d’un texte mélancolique. Le ton de ces 2 nouvelles musicales est très différent même si l’auteur présente ses personnages alors qu’ils sont tous les trois (Tony, Lindy et Steve) au crépuscule de quelque chose. 

Les scènes rocambolesques permettent d’adoucirent le cynisme du propos. En effet, au cœur de ces textes, il y a une critique franche du monde musical, gangréné par les lois du marketing. La question étant de savoir quels sacrifices les héros sont prêts à faire pour décrocher le graal d’une aube nouvelle. Ce qui compte ici ce n’est pas la destination mais le trajet parcouru. 

💪J’ai lu ce recueil dans le cadre du challenge de lecture Sing Me a Song, orchestré par Sunalee. Pour en accompagner la lecture, je vous propose d’écouter la reprise de The Nearness of You par Norah Jones. Cette chanson de Hoagy Carmichael et Ned Washington a été écrite en 1937, enregistrée en 1940 et popularisée par l’orchestre de Glenn Miller avec la voix Ray Eberle (Label Bluebird). Elle a été reprise par de nombreux artistes dont Ella Fitzgerald et Louis Armstrong  en 1956. The Nearness of You est mentionnée par l’un des personnages de ce livre. 

📚D'autres avis que le mien via Babelio

📌2 nouvelles musicales. Kazuo Ishiguro, traduit par Anne Rabinovitch. Folio, 144 pages (2023)




Challenge Sing Me a Song