Carnet de bord #9 : Septembre 2026

Carnet de bord #9 : Septembre 2026

La rentrée est déjà bien amorcée.  Si certains d’entre nous ont pris leurs congés en septembre, pour les autres, la période de calme estivale semble loin. Je vous propose donc de prolonger virtuellement ces moments d’évasion en évoquant le "book-tripping".

Personnellement j’ai envie d’évasion toute l’année et la lecture me permet de la satisfaire en partie. En été, j’ai l’occasion de voyager pour de vrai et de découvrir les lieux qui m’ont transportée durant le reste de l’année. Je me souviens en particulier d’un voyage dans la région de Missoula, sur les traces des écrivains du Montana. Je n’ai croisé ni Jim Harrison ni Annie Proulx, mes auteurs fétiches à l'époque, mais mon périple m’a conduite dans les pas de Lewis et Clark à travers les paysages somptueux du Glacier National Park et de Yellowstone. 

Les Etats du sud aussi ont donné naissance à de nombreux écrivains. Le Mississippi leur rend hommage via le Mississippi Writers Trail dont les étapes incontournables sont Rowan Oak, la maison de William Faulkner à Oxford et la maison victorienne de Colombus où Tennessee Williams a grandi. En prolongeant le parcours vers l'Est, vers l'Alabama et la Georgie, on marche sur les traces de Francis Scott Key Fitzgerald (Montgomery), Harper Lee (Monroeville), Truman Capote (Monroeville aussi), Flannery O'Connor (Milledgeville), Carson McCullers (Columbus)... Les États-Unis sont riches de lieux emblématiques pour les amateurs de littérature (cf List of residences of American writers) mais j’ai bien conscience qu’il faut disposer d’un certain budget pour voyager outre-Atlantique. 


Mes escapades littéraires en Europe


Plus proche de nous, l'Europe ne manque pas de sites culturels. On pourrait par exemple établir un circuit à la découverte des plus belles bibliothèques d'Europe. Il existe même des hébergements touristiques spécialisés pour les amateurs de littérature (cf Où dormir en Europe quand on aime les livres ? ). 

Le Royaume-Uni est une destination prisée. Pourquoi ne pas suivre les pas de Shakespeare à Stratford-upon-Avon, Jane Austen à Bath, les sœurs Brontë à Haworth ou visiter Knole, le château de la famille Sackville qui apparait notamment dans Orlando de Virginia Wolf. Plusieurs sites répertorient les lieux d'intérêt parmi lesquels:


Austen's House, Winchester Road, Chawton, Alton, UK @Bod Jenkin via Unsplash


Sans traverser un océan ou passer de l’autre côté de La Manche, on peut organiser un book-trip mémorable. L'Espagne offrent de nombreuses options. On peut faire étape à Madrid et visiter le Barrio de las Letras puis se rendre à Alcalá de Henares, la ville natale de Cervantès. A partir de là, on  emprunte l'itinéraire officiel de La Route de Don Quichotte.

Toujours au sud, l’Italie se prête bien au road-trip. Les touristes peuvent visiter les Parcs littéraires (le parc littéraire d’Ovide à Sulmona dans la région Abruzzes, Le parc Pasolini à Rome, Le parc Deledda à Nuoro en Sardaigne, etc) ou emprunter les routes de Sicile sur les traces de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Luigi Pirandello, Andrea Camilleri, Leonardo Sciascia... 


Maison de campagne de Thomas Mann à Bad Tölz en Allemagne @Pixabay


Les anciens pays du bloc de l'Est attirent de plus en plus de touristes. Pour ma part, j'ai eu la chance de séjourner en République Tchèque et notamment à Brno, ville natale de Milan Kundera et de Bohumil Hrabal. On peut aussi suivre le parcours hongrois de la rédactrice du blog Passage à l'est qui a passé Vingt-quatre heures dans Budapest, sur les traces de Krasznahorkai. 

Je finis ce tour d'Europe en Allemagne avec quelques lieux d'inspiration comme Berlin, Lübeck ou Weimar. L'année 2027 sera l'occasion de commémorer trois auteurs qui ont marqué la littérature allemande : Heinrich Heine, Hermann Hesse et Günter Grass. Ces anniversaires seront l'occasion de relier leurs œuvres à leurs lieux de naissance dont Düsseldorf, dans la vallée du Haut-Rhin moyen, la région de la Forêt-Noire et le lac de Constance.

Sans sortir de l'Hexagone, les idées d'escapades ne manquent pas. On peut organiser un véritable tour de France des Maisons d’écrivains avec quelques escales dans les villages du livres. Pour ma part, j'ai réalisé un petit reportage Dans les pas de Jules Verne à Amiens. Et tant que vous y êtes, pourquoi ne pas rendre visite à nos voisins belges et découvrir les Maisons des écrivains de la Fédération Wallonie-Bruxelles ?

Toutes ces propositions sont forcément subjectives et non exhaustives. J'espère qu'elles vous auront donné des idées pour construire vos circuits selon vos goûts littéraires. vivement les prochaines vacances !


Je vous souhaite à tous un très bon mois d'octobre ! 🚌

Montréal hanté. Pierre-Luc Baril

Montréal hanté. Pierre-Luc Baril


J’ai déniché cet ouvrage à l’aéroport de Montréal où j’étais tombée en panne de livres. Le panel n’étais pas très vaste et mon choix s’est arrêté sur Montréal hanté car il m’a semblé qu’il serait parfait pour le challenge "Sous les pavés, les pages", prévu en septembre. 

Il ne s’agit pas d’un roman gothique ou de nouvelles horrifiques comme je l’ai d’abord pensé mais d’une compilation de textes sur les thèmes de la mort et du surnaturel. L’auteur les présente à travers le prisme sociétal et/ou anthropologique. Pierre-Luc Baril  considère en effet que ces histoires nous parlent davantage des vivants que des morts. 

Les tableaux présentés concernent essentiellement la période victorienne (1837-1901) comme l’indique le sous-titre. Après la prise de Montréal (1760) et au terme de la guerre de la Conquête (1760 à 1763), le Québec, et l’ensemble des territoires du Canada, tombent sous la domination de l'Empire britannique. La disparition de la Nouvelle France est officiellement actée par le traité de Paris (1763). Dans son introduction, Pierre-Luc Baril brosse brièvement les principaux traits de la nouvelle ère politique et urbaine.

L’ouvrage compte 13 chapitres. La plupart des textes trouvent leur origine dans un fait réel comme une mort soudaine, des épidémies virulentes, un bâtiment tombé dans l’oubli, des crimes sordides, des coutumes funéraires singulières (comme la photographie post mortem), les trafics des résurrectionnistes, des anecdotes macabres (à l’instar de l’affaire Guibord ou l’histoire de la dépouille du géant Beaupré) etc. Il y a finalement peu de spectres et de créatures maléfiques, sauf dans les légendes urbaines que Pierre-Luc Baril a dénichées sur le blogue touristique de Donovan King, Haunted Montreal. Je pense par exemple au fantôme de Simon McTavish, un homme d’affaire ayant fait fortune dans la fourrure. Il existe plusieurs versions très folkloriques de son histoire mais toutes prétendent qu’il aurait hanté les ruines de son manoir inachevé. 

Pierre-Luc Baril a également consulté les journaux d’époque, les archives de la Bibliothèque nationale du Québec, des thèses d’histoire et des articles spécialisés. De nombreux documents iconographiques sont empruntés aux fonds du musée McCord Stewart. L’auteur semble donc avoir réalisé un minutieux travail de recherche ce qui lui a permis d’exhumer plusieurs affaires criminelles qui ont marqué le 19ème siècle montréalais. Il s’agit notamment du meurtre très sanglant de Mary Gallagher resté en partie inexpliqué malgré la condamnation de son amie Susan Kennedy. Il est également question du docteur Cream, un meurtrier en série canadien, souvent comparé à Jack L’éventreur bien que son modus operandi soit différent. Enfin, l’auteur évoque à plusieurs reprise les nécropoles de Montréal et consacre notamment un texte à ses cimetières victoriens (Saint-Antoine, Notre-Dame des-Neige ou encore Mont-Royal). 

Entre faits historiques et folklore, tous ces textes nous renseignent surtout sur les rapports que les Montréalais du 19ème siècle entretenaient avec la mort. Je connaissais déjà les pratiques des résurrectionnistes, ces étudiants en médecine qui déterraient les cadavres pour leurs cours d’anatomie (cette pratique existait aussi en Europe). En revanche, les textes dédiés aux épidémies et à l’évolution des cimetières m’ont beaucoup appris sur les habitants de Montréal et les vagues successives d’émigrants. 

J’ai craint au départ que ce livre ne soit un peu trop accrocheur à cause des thèmes qu’il aborde mais je dois reconnaître que l’auteur est assez sobre dans sa manière de les présenter. Je reste malgré tout mitigée concernant ce recueil. Cela est peut-être dû au fait que je ne suis pas très friande de cold-cases et peu réceptive au paranormal. Il m’a quand même permis d’aborder la ville de Montréal sous un aspect atypique comparé à ma courte escapade in-situ. 

💪Cette lecture s’inscrit dans le cadre du challenge de lecture "Sous les paves, les pages" organisé par Ingannmic et Athalie

📌Montréal hanté. La mémoire macabre d'une cité victorienne. Pierre-Luc Baril. Vlb éditeur, 264 pages(2024)

5ème saison "Sous les pavés, ls pages"


Bratislava 68, été brulant. Viliam Klimacek

Bratislava 68, été brulant. Viliam Klimacek


En 1968, un vent de liberté souffle d’Ouest en Est de l’Europe. En Tchécoslovaquie, le socialisme arbore le « visage humain » d’Alexander Dubček, premier secrétaire du Parti communiste depuis le 5 janvier.  Or les réformes initiées par son gouvernement à partir du mois d’avril ne sont pas du goût de Léonid Brejnev et des autres dirigeants des pays satellites de l’URSS. Ils craignent la défection de la République socialiste tchécoslovaque du bloc soviétique. 

Le printemps de Prague s’achève dans la nuit du 20 au le 21 août 1968 avec l’invasion du pays par les troupes du Pacte de Varsovie. A Bratislava comme à Prague, le réveil de la population est brutal. Les chars stationnent dans la ville dans le cadre de l’opération Danube. Cette occupation va provoquer une importante vague d’émigration. Au travers des témoignages de plusieurs exilés slovaques au Canada, Viliam Klimacek nous raconte cette période trouble de l’histoire de son pays natal. Horúce leto 68 est paru en 2011 en Slovaquie.

L’auteur nous raconte le drame des habitants de Bratislava autour de 50 tableaux. Une dizaine de personnages en occupent le cœur, permettant aux lecteurs de vivre les évènements en immersion. La stupéfaction et le sentiment de trahison sont très forts. Hommes, femmes et enfants descendent dans les rues pour manifester leur opposition. Sous un soleil torride, les actes de résistances pacifiques se multiplient. Cette partie est très bien décrite par les héros de Viliam Klimacek. 

« Derrière les fenêtres, le jour pointe et les rues se remplissent de personnes. Elles ne vont pas au travail mais occupent les trottoirs, discutant avec les soldats. Ce n’est qu’un monologue. (…) La discussion ne se fait pas. Les officiers ne l’autorisent pas. Lorsque la foule se presse contre les chenilles des chars, les soldats tirent en l’air par avertissement. Après chaque salve, la foule recule et revient aussitôt. »

Jozef, le pasteur défroqué, traverse la ville pour rejoindre sa radio et transmettre son témoignage. Anna est dans l’interminable file d’attente à la porte du magasin d’alimentation. Alexander (surnommé Sani) refuse d’abandonner son usine, fleuron de la fabrication de matériel médical. Petra, sa fille tout juste diplômée de la faculté de médecine, hésite à traverser la frontière autrichienne tant que les barrières sont encore ouvertes. Tereza, fille de rescapés des camps de concentration nazis, est partie en mission estivale dans un kibboutz. Lorsqu’elle apprend l’invasion de la Tchécoslovaquie, elle ne sait plus s’il faut rester à l’abri en Israël ou rentrer à la maison pour rejoindre ses parents. 

Viliam Klimacek s’immisce peu à peu dans la narration romanesque. Dans la seconde partie du livre, il change parfois de sujet et emploie volontiers la 1ère personne du pluriel… un peu comme s’il se sentait de plus en plus concerné par les évènements. Il intervient aussi à plusieurs reprises pour nous donner des informations sur le destin futur des personnages. On comprend peu à peu qu’il s’appuie sur des témoignages non fictifs. A la fin du livre, dans les remerciements d’usage, il mentionne d’ailleurs les noms des personnes qui se sont exprimées 40 ans après les faits et qui vivent désormais à Toronto. La dernière partie du roman montre les difficultés de l’exil. 

💪J’ai déniché ce livre sur le blog d’Eva et Patrice et j’en ai réservé la lecture pour participer aux challenges de lecture Une rentrée à l’Est, chez Sacha, et Sous les pavés les pages, organisé par Ingannmic et Athalie. 

Sur l’invasion de Bratislava par les troupes du Pacte de Varsovie, je recommande le documentaire intitulé Čierne dni (Jours noirs) de Ladislav Kudelka, Milan Černák, Ctibor Kováč et Štefan Kamenický. C’est un classique qui a été présenté lors d’une rétrospective au festival international du film de Leipzig en 2023. 

📌Bratislava 68, été brulant. Viliam Klimacek, traduit par Richard Palachak et Lydia Palascak . Agullo, 384 pages (2018)

Aujourd'hui, je participe à deux challenges