Ce livre est arrivé entre mes mains sur un malentendu. J’ignorais tout du fait divers sur les vols de livres rares au sein de la bibliothèque Doucet et le suicide de l’ex conservatrice. Je n’ai pas eu connaissance non plus de l’article de Victor Castanet, paru dans le journal Le Monde du 18 octobre 2022. J’en ai déduit la teneur et compris les répercussions en lisant le récit que David Le Bailly a tiré ses enquêtes publiées dans Le Nouvel Obs en juillet 2024. Le texte est constitué d’une série d’interviews des différents protagonistes, experts judiciaires, avocats, collègues et proches de Sophie L.
Avant de revenir sur les faits, il faut garder en tête que l’affaire n’est pas close puisque le procès a été reporté au moins d’avril 2026. A l’origine du drame, il y a le leg de Jean Bélias à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, située place du Panthéon à Paris. Cette institution accueille un fond littéraire riche d’œuvres modernes et contemporaines inestimables. Elle est placée sous la tutelle de la Chancellerie des universités. Le donateur était bibliophile et courtier en livres rares. Une partie de sa collection (dont l’estimation reste énigmatique) a été vendue à Drouot avant son décès. A la mort de Jean Bélias, en décembre 2010, la Bibliothèque devait hériter de son appartement de la rue des Vinaigriers et de sa bibliothèque. Ce don s’est révélé à la fois atypique et encombrant. On évoque plus de 20 000 titres, dont certains en 30 à 40 exemplaires. Or, la question qui hante l’auteur est la suivante : Ce leg valait-il la mort de la voleuse ?
Il y a en effet des pièces de valeur, des éditions originales, des manuscrits ainsi que des dessins d’artistes. A partir de 2017, certaines seront vendues en enchères via la maison Millon, par la mère de Sophie L, Marie-Christine J. On estime les gains à plus de 100 000 euros. La mère de Sophie L était-elle complice malgré elle ? Il est difficile de croire qu’elle ignorait d’où venaient les ouvrages que sa fille lui confiait même si aucune estampille ne permettait d’identifier les pièces du fond Belias avec certitude. On se donnant la mort par pendaison, la voleuse a mis un terme définitif à l’enquête.
Au-delà de la tragédie, on peut se demander ce qui a incité David Le Bailly a consacré tout un livre à ce fait divers, en plus des articles déjà parus. L’affaire, certes, a ses zones d’ombre mais son impact sociétal semble limité. Mais justement, cette histoire n’est pas qu’une affaire judiciaire. C’est une véritable comédie humaine qui dénonce aussi les dysfonctionnements d’une institution. Elle se traduit par un huis clos professionnel délétère, avec des inégalités salariales qui ne reflètent pas les compétences des agents, une directrice dénoncée comme absentéiste, une affaire de harcèlement, ainsi que des suspicions de détournements d’argent public et de legs privés.
Une question hante le journaliste, à savoir quel était le vrai visage de Sophie L ? Une froide arriviste, finançant sa thèse sur les fonds financiers de la bibliothèque et la rédigeant sur ses heures de travail au détriment de ses missions professionnelles ? Une mère de famille célibataire, intelligente, cultivée et persévérante ? Ses collègues archivistes sont-ils de simples lanceurs d’alerte ou des subalternes jaloux espionnant la direction ? Si l’article de Victor Castanet était considéré à charge, cet ouvrage semble en prendre le contre-pied et le portrait que David Le Bailly brosse de Sophie L. bien complaisant.
Même si je ne suis pas particulièrement friande de ce type de récit et que je ne comprenne toujours pas la finalité de celui-ci, je dois dire que j’ai lu ce livre avec intérêt. Sans oublier les magouilles qui se sont conclues par le suicide d'une femme, j'ai apprécié de pénétrer un univers qui ne m'est pas familier, de découvrir le fonctionnement de l'institution et le travail quotidien des agents.
L’enquête reste inachevée jusqu’au procès de Marie-Christine J, la mère de la conservatrice incriminée. Les équipes de la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet ont été totalement renouvelées avant sa réouverture en mai 2024. Quelques 3200 pièces du legs Bélias ont finalement été intégrées aux collections.
💪Lu dabs le cadre du challenge de lecture Les gravillons de l'hiver
📚D'autres avis que le mien via Babelio
📌L'affaire Bélias. David Le Bailly. Julliard, 166 pages (2025)
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