Les dents de la mer. Peter Benchley

Les dents de la mer. Peter Benchley


Tout le monde connait le film de Steven Spielberg Les dents de la mer mais peut-être moins le roman éponyme de Peter Benchley. L’un et l’autre ont connu un fort succès au milieu des années 70 mais ils ont contribué à diaboliser les requins et ont suscité aussi de nombreuses controverses (voir l'article du National Geographic, Chewing on the complex legacy of Jaws). L’écrivain, fasciné par l’univers marin et les requins depuis l’enfance, a passé les 10 dernières années de sa vie à militer pour la préservation de l'écosystème marin. Entre 1994 et 2005, il a publié 3 ouvrages dédiés à la sauvegarde de la nature, du monde marin et des requins. 

L’intrigue romanesque est un peu plus complexe que le scénario du film maintes fois remanié (cf Les mâchoires de la peur, le roman graphique dédié au tournage). Le roman de Peter Benchley nous conduit à Amity Island, une station balnéaire de la côte Est, très prisée de la haute société New-Yorkaise. La femme de Martin Brody, le chef de la police, est elle-même une "déclassée". Ellen s’est mariée par amour mais elle n’a pas réussi à se faire une place parmi les résidents permanents de la station et vit mal la mésalliance. La nostalgie d’un passé plus brillant va la conduire à l’infidélité. C’est l’une des différences avec le scénario du film. 

Jaws. 50th Anniversary Edition
Pour l’heure, l’époux d’Ellen Brody a d’autres chats à fouetter. A la veille du 4 juillet, la fête nationale américaine, un estivant vient de lui signaler la disparition suspecte de sa petite amie lors d’une baignade nocturne. Après quelques heures de recherche, une partie de la dépouille de la jeune Chrissie est retrouvée sur la plage. Les policiers sont déjà persuadés qu’elle a été victime d’un requin. 

Dès le début de l’affaire, Larry Vaughn, le maire d'Amity, s’oppose à la fermeture des plages. Celle-ci représenterait une perte financière importante et mettrait en danger la pérennité de la communauté. Lorsque deux autres attaques sont signalées, dont un enfant, Brody décide de ne plus tenir compte de l’avis du notable. Celui-ci convoque ses alliés du conseil municipal et fait pression sur le chef de la police en menaçant de le renvoyer. Brody soupçonne que la résistance de Larry Vaughn n’est pas motivée seulement par la crainte d’une crise du tourisme. Il mène son enquête avec Ben Meadows, le journaliste local, et découvre que le maire est piégé par des mafieux. C’est la seconde différence avec le film de Spielberg.

Et notre mystérieux squale dans tout ça ? Matt Hooper, un jeune ichtyologiste débarqué à Amity suite à la requête du conseil municipal, pense qu’il s’agirait d’un grand requin blanc. La taille du poisson reste difficile à évaluer mais il est déjà clair qu’elle est hors norme. Après un nouvel accident, Brody se résout à organiser une expédition en mer. Son vieil ami Ben Gardner (4e victime) étant décédé, il n’a pas d’autre choix que de faire appel à Quint, un marin misanthrope et cupide. 

Même s’il a vieilli par bien des aspects, le roman populaire de Peter Benchley se lit plutôt bien. En dépit de la tragédie qui se joue,  il y a une bonne dose d’humour. Le texte n’est pas toujours politiquement correct mais il est moins manichéen que le scénario de Steven Spielberg. Il y a de brefs passages où Hooper, l’océanographe, tente de rappeler les bonnes pratiques écologiques.  Le roman est moins viriliste aussi. Brody doute de lui-même et doit se faire violence pour embarquer sur l’Orca parce qu’il a peur de l’eau. Enfin, dans La version cinématographique, les différences sociales sont très édulcorées.  

Le romancier n’a pas toujours assumé le phénomène de "sharksploitation" né de l’adaptation de son roman ni l’image du requin mangeur d'hommes qu’il a lui-même imposé il y a 50 ans. Il s’explique dans une note de 2012 (reproduite à la fin de cette édition). Il raconte comment est née sa passion pour les requins, dès l’enfance et les étés passés sur l’île de Nantucket au large des côtes du Massachussetts. Les documentaires de Peter Gimbel, Bleue est la mer, blanche est la mort (1971) et de Peter Matthiessen,  Blue Meridian (1971) sont des révélations mais Les dents de la mer s’inspire surtout d’un fait divers survenu dans le New Jersey en 1916. Peter Benchley n’avait « nullement l’intention d’écrire une histoire d’horreur monolithique sur des requins qui mangent des gens ». Bref, il faut replacer tout ceci dans le contexte et les connaissances (faibles) de l’époque (voir l'article du Dailyjaws, Peter Benchley's JAWS: A brief history of the novel). 

💪La lecture de ce roman s’inscrit dans le cadre du Book Trip en mer, organisé par Fanja.

📝Sur le même sujet: Les mâchoires de la peur

📌Les dents de la mer. Peter Benchley, traduit par Alexis Nolent. Gallmeister, 368 pages (rééd. 2025)

Je participe à la 3ème saison du Book Trip en Mer














Septembre noir. Sandro Veronesi

Septembre noir. Sandro Veronesi


Oui, Septembre noir fait référence à l'organisation terroriste responsable de l’assassinat de 11 athlètes israéliens pendant les Jeux olympiques de Munich, les 5 et 6 septembre 1972. C’est aussi une date importante pour le jeune Gigio dont la vie va être bouleversée successivement par les premiers émois adolescents puis par un drame familial. Le narrateur remonte le temps pour mieux dénouer le fil des évènements de cet été à la fois merveilleux et tragique. Le lecteur devra être patient car rien ne lui sera délivré à la hâte dans cette chronique romanesque. 

Le véritable nom de Gigio est Luigi Bellandi. Il vit à Vinci, petite bourgade de Toscane, avec ses parents et sa sœur cadette Gilda. C’est une belle rousse à la peau fragile comme sa maman d’origine irlandaise. Notre jeune narrateur, lui, n’a pas la fragilité du rutilisme, puisqu’il est brun et mate de peau. Sans être lui-même un grand sportif, il adore suivre les exploits des athlètes et collectionne les vignettes Panini. L’été 72 est celui du sacre de la nageuse australienne Shane Gould et des premières découvertes musicales pour notre jeune narrateur.  

Settembre Nero
Le père de Gigio est avocat pénaliste à Florence. Chaque année, durant la période estivale, la famille Bellandi s’installe à Fiumetto sur la côte Ligure. Ils y retrouvent les Raimondi, leurs voisins de plage, et Gigio doit se coltiner les incontournables sorties en voilier avec son père…  mais, en cette année 1972, les habitudes vont être bousculées de multiples façons. Le départ pour le lieu de villégiature et les retrouvailles avec Astel Raimondi, 13 ans, sont retardées. Le père de Gigio est accaparé par un procès difficile et brille par son absence. Notre pré-ado doit prendre son mal en patience. Et comme il cela ne suffisait pas, son cycliste préféré, Franco Bitossi, rate de peu la 1ère place des championnats du monde de cyclisme à Gap ! 

J’ignore si le personnage de Gigio est en partie l’alter ego Sandro Veronesi mais il faut reconnaître que le romancier à l’art de la restitution. Le lecteur partage les sensations de touffeur et les langueurs de cet été italien. C’est vrai que l’auteur nous fait volontairement mijoter mais cette élasticité narrative se fait l’écho de l’étirement des premières journées de vacances à Vinci. Les émotions du jeune narrateur, elles, sont en dents de scie. L’été 72 marquera pour lui la fin du temps de l’innocence.

💪La musique joue un rôle primordial dans la vie de Giogio cet été là. Pour son anniversaire, il a reçu un mange disque par son père et trois 45 tours par l’oncle Giotti. Il passe une bonne partie des vacances à traduire en Italien des paroles de chansons anglaises pour son amie et voisine de parasol. C’est la raison pour laquelle, je propose cet ouvrage pour le challenge Sing me A Song orchestré par Sunalee. Parmi les titres de la Play List de Sandro Veronesi, je retiens Lady Stardust de David Bowie, une chanson inoubliable pour le jeune narrateur.

📚Un autre avis que le mien chez Cath L

📌Septembre noir. Sandro Veronesi, traduit par Dominique Vittoz. Grasset, 320 pages (2026)



Aujourd'hui je participe au challenge Sing Me A Song


Les Silencieuses. Anna McPartlin

Les Silencieuses. Anna McPartlin


Le matin du 21 janvier 1980, une jeune promeneuse fait une découverte macabre sur une plage du comté de Kerry en Irlande. Le cadavre meurtri d’un nouveau-né a été abandonné dans les bras d’une dune qui le protège mal du vent. Parce que deux de ses collègues masculins sont malades ou blessés, la "garda" Mary Shea est autorisée à se rendre sur les lieux avec l’agent Donal McCarthy (alias Dicey). Malgré l’horreur de la scène qui s’offrent à eux, la jeune policière sait qu’elle ne doit montrer aucune faiblesse. L’enquête va s’avérer aussi sinistre que le crime. Elle va lever le voile sur les dysfonctionnements du système judicaire, ainsi que sur les tabous d’une société patriarcale régentée par des règles religieuses explicites et implicites.

Décidément ce mois de mai me réserve bien des découvertes. Je ne connaissais pas la romancière irlandaise Anna McPartlin qui a pourtant publié plusieurs livres dont 5 traduits en Français. Il faut dire qu’elle a changé de registre avec ce polar inspiré d’un fait divers survenu à Cahersiveen, une bourgade située dans sa région natale. Son retentissement a largement dépassé les frontières du comté de Kerry. Ce cold case datant en réalité de 1984 a bouleversé l’opinion publique au point de remettre en cause le modèle social irlandais. De nouveaux éléments, liés aux analyses ADN, ont permis de relancer l’affaire à plusieurs reprises. Un documentaire en 3 épisodes, Murdered: The baby on the beach, a été diffusé sur Channel 4. 

Anna McPartlin prend néanmoins ses distances avec l’affaire des bébés du Kerry et en modifie plusieurs éléments au profit de l’intrigue romanesque. Le contexte reste au cœur du roman. En dépit des combats menés par les militantes féministes européennes au cours des décennies précédentes, on peut dire qu’il restait encore pas mal de boulot dans les années 80. Lors d’un referendum en 1983, les Irlandais ont voté en faveur de l'ajout d'une interdiction de l'avortement dans la Constitution. La contraception était illégale ; le divorce aussi. Les homosexuels n’avaient même pas droit de cité. 

The Silent Ones
Mary Shea, l’héroïne des Silencieuses, sait qu’elle devra abandonner son emploi dans la police si elle se marie. De toute façon,  la garda doit faire profil bat pour survivre dans cet univers exclusivement masculin et gangrené par un machiste décomplexé. Cela nécessite quelques arrangements au quotidien et surtout de fermer les yeux sur les débordements de ses collègues. Aussi atroce que cela paraisse, l’affaire Crónán (c’est le prénom que Mary donne au nourrisson pour qu’on puisse le baptiser avant de l’enterrer) est une opportunité pour cette jeune flic de 28 ans. Pour la première fois depuis son entrée dans la police, on l’autorise à se rendre sur le terrain et à interroger les témoins. Elle enquête en binôme avec l'inspecteur Matt Foley, détaché de Dublin avec l’ensemble de son équipe. Il a immédiatement flairé les compétences et le bon sens de Mary. Par ailleurs, sa féminité est en atout non négligeable dans cette affaire… n’en déplaise à ses collègues ! 

Anna McPartlin a construit son intrigue d’une main de maître. Elle a évité les écueils du voyeurisme et des personnages caricaturaux. Elle montre bien comment le crime sert de révélateur à une communauté désunie, bourrée de préjugés et liberticide. Sur le site de la maison d’édition Penguin, j’ai appris qu’un 2ème volet de la série Mary Shea, intitulé Her Final Hours,  doit paraître d’ici l’horizon 2027. J’en ai pris bonne note. 

📚D'autres avis que le mien via Babelio et Bibliosurf

📌Les Silencieuses. Anna McPartlin, traduite par Valérie Le Plouhinec. Le Cherche Midi, 408 pages (2026)