Le bâtiment. Mehdi Bayad

Le bâtiment. Mehdi Bayad


Je cherchais dans ma pile à lire un livre pour participer aux Escapades européennes organisées par Cléanthe. Le thème du mois est l’insularité. Justement, le roman de Mehdi Bayad nous conduit sur une île fictive au large de la Belgique. C’est le premier roman de l’auteur mais il s’est fait connaître avant cela grâce à ses fictions sonores (podcasts et pièces radiophoniques) et a reçu plusieurs récompenses, dont celles de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD), des Phonurgia Nova Awards et du Brussels Podcast Festival. Il vit en Belgique mais il est né en Lorraine. 

Le narrateur, dont on ne connaître jamais l’identité exacte (à l’instar des autres personnages), débarque un soir sur une île à quelques encablures de la côte belge. Il a pris le dernier ferry et on comprend rapidement que son escapade touristique est en réalité une fuite. Il envoie des messages audio à son ex compagnon, auquel il promet de changer. On devine aussi que notre héros ne se sent pas très bien dans sa peau. La narration est rythmée par deux intrigues parallèles qui finiront par se rejoindre. L’ambiance sur l’île est un peu bizarre et le narrateur y fait de drôles de rencontres.  Il apprend l’existence d’un complexe touristique, un bâtiment où l’on promet aux vacanciers qu’ils pourront s’isoler à leur gré et participer à des activités sans intérêts (TV en boucle, scrolling, etc). Dans les faits, le club ressemble davantage à une secte. Le narrateur décide de mener sa petite enquête. 

Le premier mot qui me vient à l’esprit au sujet de ce roman est étrangeté. L’appétence de Mehdi Bayad pour le théâtre et l’oralité transpire dans la narration. L’intrigue est aussi déroutante que le style mais cela fonctionne car c’est intelligemment construit. L’auteur crée un huis clos insulaire et psychologique, malaisant et étouffant, dont on a envie de s’échapper au plus vite (le romancier a l'air plutôt sympa dans la vraie vie). Au final, j’ai tourné les pages de ce livre sans m’en rendre compte tant j'avais envie de découvrir son dénouement.  

📚 D'autres avis que le mien via Babelio et Bibliosurf

📌Le bâtiment. Mehdi Bayad. Le Masque, 360 pages (2026)


Escapades européennes saison 2 : juin 2026, les îles




Les Filles du Shandong. Eve Chung

Les Filles du Shandong. Eve Chung


En 1948, avant que l’armée nationaliste de Chiang Kaï-shek ne perde la province du Shandong et que les communistes ne s’installent à Zhucheng, les Ang habitaient un confortable Siheyuan et employaient de nombreux ouvriers. Hai, la narratrice était alors âgée de 12 ans. Elle raconte que Chiang-Yue, sa mère, était traitée comme une esclave par Nai Nai, l’aïeule aux pieds bandés, au prétexte qu’elle avait accouché de 4 filles. Le triste sort de la jeune femme et sa générosité envers les employés vont susciter assez d’empathie pour qu’ils la préviennent de l’arrivée des troupes communistes et la supplient de partir au plus vite. Malheureusement, Yei Yei, son beau-père, voyait les choses différemment. Il voulait fuir à Qingdao où le clan possédait une résidence de ville. En revanche, sa bru devrait rester sur place pour revendiquer la propriété de la maison de Zucheng et le prévenir de l’évolution des évènements. Xiao-Long, son époux, n’a même pas pris la peine d’intervenir en sa faveur. Au final,  Chiang-Yue et ses filles sont laissées pratiquement sans ressources. Elles devront se débrouiller seules pour échapper à la vindicte des cadres du parti. Leur fuite, les conduira sur les traces de ceux qui les ont trahies, depuis le village de Zhucheng jusqu’à l’île de Taïwan, dernière poche de résistance de la république contrôlée par le Kuomintang, en passant par les camps de réfugiés de Mount Davis et Rennie’s Mill au sein de la Colonie britannique de Hong Kong. 

Daughters of Shandong
Eve J. Chung explique dans une interview qu’elle n’a pas souhaité écrire un roman historique mais rendre un tendre hommage à sa grand-mère défunte au travers d’un récit rappelant son courage et sa résilience. Elle a comblé les vides de l’histoire familiale grâce à ses recherches en bibliothèque et dans les archives de l'époque (aidée de sa mère pour la traduction). La couverture de l’édition originale en Anglais  est une illustration réalisée par un artiste originaire de la province Shandong. Il a représenté sa fille, "une fille du Shandong". C’est un heureux hasard pour l’autrice qui y voit un signe supplémentaire du bien-fondé de son projet. 

J’ai déjà lu pas mal de fictions (romans ou BD) ayant pour cadre la Chine au 20ème siècle mais je ne considère pas pour autant le témoignage romanesque d’ Eve J. Chung comme un récit parmi tant d’autres. Cette histoire, qui s’inspire librement de la vie de sa grand-mère, m’a beaucoup touchée parce que son destin tragique est en partie liée à la ségrégation genrée qui se perpétuait au sein même de la cellule familiale traditionnelle. Dans ce clan de grands propriétaires terriens, les femmes, et plus encore les filles, étaient considérées comme négligeables voire sources de dépenses inutiles. Aussi, au plus fort de la guerre civile, les Ang ont décidé d’abandonner Hai, sa mère et ses sœurs ! En tant qu’aînée de la fratrie, notre héroïne a été considérée comme l’héritière des Ang et violemment battue par les cadres du parti communiste. Sauvée grâce à la générosité de leurs anciens ouvriers, la mère et ses filles vont devoir faire preuve de beaucoup de courage au cours des mois suivants. Pratiquement rien ne leur sera épargné: ni la pauvreté, ni le manque de nourriture, ni la maladie… la petite dernière, Lan, en gardera des séquelles physiques toute sa vie. Di, la cadette de Hai, aussi forte et indépendante soit-elle, n’en sortira pas indemne non plus. J’ai été scandalisée bien sûr par la lâcheté des hommes de la famille Ang et j’ai admiré de la force d’âme de l’héroïne, sa capacité à pardonner pour son propre bien.   

📚D’autres avis que le mien via Babelio et Bibliosurf 

📌Les Filles du Shandong. Eve J. Chung, traduite par Laura Bourgeois. HarperCollins, 512 pages (2026)


Dans la combi de Thomas Pesquet. Marion Montaigne

Dans la combi de Thomas Pesquet. Marion Montaigne


Un incident survenu le 5 juin dernier sur Station Spatiale Internationale (ISS) montre, s’il était nécessaire, que jamais rien n’est laissé au hasard dans l’espace. Pour rappel, l’équipage de l’ISS  a du se réfugier dans le vaisseau Dragon en raison de l'aggravation d'une fuite d'air à bord. L’astronaute Thomas Pesquet ne faisait pas parti de cette mission mais il a séjourné plusieurs mois dans la station entre novembre 2016 et juin 2017 puis entre avril et novembre 2021.  

Marion Montaigne est autrice de BD humoristiques de vulgarisation scientifique. C’est déjà tout un programme… surtout quand on connait l’humour ravageur de la bédéiste ! Grâce à cet album, nous allons pouvoir constater qu’entrer Dans la combi de Thomas Pesquet n’est pas une sinécure ! Marion Montaigne nous dévoile presque tout du quotidien de l’astronaute, jusque dans l’intimité. Je dis presque car un second volet du diptyque, intitulé Space Montaigne, vient de paraître.


Dans la combi de Thomas Pesquet. Marion Montaigne. P9


On s’en doutait déjà un peu mais c’est confirmé : Thomas Pesquet est loin d’être un type ordinaire. Pour être astronaute, il faut avoir une tête bien pleine et un corps bien fait ! Voyager dans l’espace, il en a rêvé depuis l’enfance. Après des études d’ingénieur aéronautique, Thomas Pequet est devenu pilote de ligne. Sa carrière a pris un tournant décisif lorsqu’il a passé le concours de l’ESA, l’agence spatiale européenne. 8413 candidatures en ligne pour 6 élus en fin de parcours (du combattant). Après une multitude de tests psychotechniques (sadiques) et médicaux (intrusifs), les choses sérieuses commencent. La formation de l’astronaute est très dense ! Pour résumer, il faut maîtriser jusqu’au fonctionnement du moindre petit boulon en plusieurs langues étrangères. Et je ne parle même pas des entraînements physiques dans divers équipements de torture simulation. Le métier s’avère loin d’être aussi glamour dans la vraie vie que vu au travers de son écran de TV lors des conférences de presse de l’ESA. 


Dans la combi de Thomas Pesquet. Marion Montaigne. P68-69


Absolument rien n’échappe à l’œil de lynx (et démystificateur) de Marion Montaigne : ni l’accumulation de linge sale (il n’y a pas de machine à laver dans l’ISS et il est interdit d’utiliser les toilettes à la place), ni le fonctionnement des WC spatiaux, ni l’agent chargé de localiser l’emplacement des outils à bord grâce à un système de scan, ni le stockage rationalisé des déchets dans le module PMM, ni les miettes de pain dans les yeux à cause de la gravité… sans oublier les blagues dignes d’élèves de classes primaires ! 


Dans la combi de Thomas Pesquet. Marion Montaigne. P144


J’ai découvert Marion Montaigne avec la parution de Nos mondes perdus et j’ai retrouvé Dans la combi de Thomas Pesquet, tous les ingrédients qui avaient fait mon bonheur. L’album est en fait composé d’une série de strips humoristiques retraçant le parcours de l’astronaute, depuis sa Normandie natale, en passant par Hambourg, Cologne, Houston, Baïkonour, Moscou…et jusqu’aux étoiles à bord du Soyouz MS-03 puis de l’ISS. Sur cette route, on de nombreux héros de l’espace dont Luca Parmitano (son camarade de promotion), Peggy Whitson (l’une de ses collègues de mission), Buzz Aldrin (l’incontournable vétéran) ou les nombreuses statuts de Youri Gagarine. L’humour se cache jusque dans les moindres détails des illustrations. C’est espiègle, parfois irrévérencieux mais jamais malveillant… et, sans avoir l’air d’y toucher,  extrêmement documenté et instructif ! J’ai hâte de découvrir la suite !

📚Les avis de Fanja et Eimelle

📌Dans la combi de Thomas Pesquet. Marion Montaigne. Dargaud, 208 pages (2017)