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Là où je me terre. Caroline Dawson

Là où je me terre. Caroline Dawson


💪Pour clôturer le challenge de lecture dédié au Chili, j’ai choisi ce "roman d’autofiction", récit d’une autrice d’origine chilienne qui a émigré au Canada avec sa famille pour échapper à la dictature militaire de Pinochet. L’essentiel de l’intrigue se déroule donc sur cette terre d’accueil. 

La narratrice avait 7 ans lorsqu’elle a pris l’avion avec ses parents et ses deux frères, le jour de Noël 1986. Le livre raconte les derniers souvenirs de la fillette à Valparaiso, l’annonce de l’exil, l’arrivée de la famille en plein hiver, le séjour en hôtel de transit pour les réfugiés politiques, l’hébergement temporaire chez des amis, la découverte des quartiers pauvres de Montréal, la classe d’accueil pour les élèves étrangers, l’apprentissage de la langue française, les petits boulots pour ses parents, la question de l’identité culturelle, l’oubli progressif de la langue maternelle, la lutte des classes, la progressive ascension sociale, etc.

Le ton et la langue évoluent au fil des pages. Les anecdotes relatives à l’enfance sont parsemées de vocabulaire et d’expressions en Espagnol ; celles rapportées du point de vue de l’adolescente sont imprégnées de culture francophone. Je dois dire qu’il y a quand même quelques passages un peu obscurs pour les non québécois (les références à des chansons populaires, des noms de marques locales, l’usage du Franglais, etc). La plupart du temps, on s’en sort quand même par déduction.  

« Véro est entrée en sacrant. Je ne me trompais pas, à peine avait-elle franchi le pas de la porte qu’elle a senti la lourdeur du small talk qui s’ennuie. Elle a ouvert son sac en bandoulière du surplus de l’armée, en a sorti une grosse quille de Tornade déjà entamée, cala ce qui en restait sans même enlever sa tuque et offrit un rot de trucker provocateur en guise de salutation générale à la crowd. »

Là où je me terre est un témoignage universel parce qu’il parle à tous ceux qui ont connu l’exil ou l’expatriation. La narratrice est sincère, sans être revancharde. Son récit est écrit dans une langue accessible et vivante. 

J’ai été touchée par l’histoire de Caroline Dawson et très triste de découvrir son décès des suites d’un cancer en 2024. Elle avait 44 ans. Professeur de sociologie à l’Université de Montréal, elle a mené de nombreux combats politiques, notamment pour l'égalité des chances, la justice, etc. Pour information, son frère cadet, Nicholas Dawson, est également écrivain. 

📝On peut audiolire gratuitement (avec l’accent québécois) Là où je me terre sur le site Internet de Radio Canada. 

📌Là où je me terre. Caroline Dawson. Editions de l’Olivier, 224 pages (2025) 

Printemps latino au Chili


Langue paternelle. Alejandro Zambra

Langue paternelle. Alejandro Zambra


💪Alors que je pensais avoir clôturé ma liste de lecture pour le Printemps latino, j’ai découvert que le dernier ouvrage d’ Alejandro Zambra venait de paraître en France. Je ne me voyais pas passer à côté sachant que j’organisais un challenge de lecture autour du Chili. C’est ainsi que je me suis retrouvée avec un recueil mélangeant des textes autobiographiques et fictifs sur le thème de la paternité. 

« Dans la tradition littéraire abondent les Lettres au père, mais les Lettres au fils sont plutôt rares. Les raisons en sont plutôt prévisibles – machisme, égoïsme, pudeur, adultocentrisme, négligence, autocensure – mais il me semble qu’il existe aussi des raisons purement littéraires. Pour le moment, il est plus facile d’ignorer ou de reléguer les enfants, ou les comprendre comme des obstacles à l’écriture, de s’en servir comme prétexte : et voici maintenant qu’à cause d’eaux on a pas pu se concentrer sur son laborieux et imposant roman ! »  

La Langue paternelle est un ovni littéraire mais Alejandro Zambra préfère le terme d’essai. Il évoque tantôt son père, tantôt son fils. Pour autant, son livre ne parle pas qu’aux femmes. Il y est question d’amour filiale, d’éducation, de transmission,  de mémoire… et de foot aussi, la passion de l’écrivain chilien. Des sujets universels (même le foot ?) qui interpellent chacun d’entre nous, parents et/ou enfants. L’auteur est conscient du risque de tomber dans les anecdotes personnelles un peu mièvres mais il s’affranchit facilement de cet écueil. Ses textes sont à la fois drôles et touchants. 

📚D’autres avis que le mien via Babelio et Bibliosurf

📌Langue paternelle. Alejandro Zambra, traduit par Denise Laroutis. Editions Bourgeois, 256 pages (2025)

 

Je tremble, ô matador. Pedro Lemebel

Je tremble, ô matador. Pedro Lemebel


La dictature militaire d’Augusto Pinochet n’a de cesse de nourrir la littérature chilienne. Le roman de Pedro Lemebel, adapté au cinéma par Rodrigo Sepúlveda en 2022, est un exemple qui sort du lot. L’intrigue de cet opus raconte deux attentats ratés. L’un est politique ; l’autre, amoureux. 

Nous sommes en septembre 1986. Le climat est électrique à Santiago. Les guérilleros du Front patriotique Manuel Rodríguez préparent une embuscade contre le dictateur. Les femmes, habillées de noir, défilent devant la Moneda en brandissant des photos de leurs disparus. Le couvre-feu est la pire des menaces pour les chômeurs et les sans -abris. Les homosexuels et les travestis sont personæ non gratæ pratiquement partout. Parmi eux, la Folle du Front, un travesti vieillissant et baroque, vient de tomber amoureux. Carlos, l’objet de son désir, a quelques 20 ans de moins. Il se dit étudiant mais son amie transgenre sait bien qu’il y a autre chose que des livres dans les caisses qu’il stocke dans sa maison. Peu importe ! Notre sentimentale Folle du Front décide d’ignorer la politique et de fermer les yeux sur les cachoteries de Carlos. Et pour séduire le jeune activiste, elle va déployer tous les charmes troublants de sa personnalité extravagante. 

Parallèlement à ce jeu de dupe, le lecteur est convié dans l’intimité du couple Pinochet. Le dictateur ressasse ses souvenirs d’enfance nauséabonds tandis que son épouse, Doña Lucía, l’agace d’une logorrhée généralement inspirée par Gonzalo, son coiffeur et styliste personnel. 

💪Pedro Lemebel (1952-2015) a l’art de la formule et de l’évocation sensorielle. Son roman, astucieusement construit, s’inscrit à la fois dans la culture LGBT et l’histoire politique de son pays. Son personnage principal est aussi touchant que flamboyant. Je ne l’aurais sans doute jamais lu sans l’invitation d’Anne-yes à lire des romans LGBT dans le cadre du mois des Fiertés et du Printemps latino. C’est donc une belle surprise.

📚Une lecture commune avec Ingannmic, Anne-yes...

📌Je tremble, ô matador. Pedro Lemebel, traduit par Alexandra Carrasco. Gallimard, 208 pages (2023) / Denoël, 192 pages (2004)

Challenges 2025




Tombes de cow-boys. Roberto Bolano

Tombes de cow-boys. Roberto Bolano

Je découvre Roberto Bolaño à travers ce cours recueil publié à titre posthume.  L’écrivain chilien à la réputation d’être un auteur difficile d’accès et j’avoue que j’appréhendais cette lecture. L’opus compte trois nouvelles assez elliptiques. Les personnages principaux sont toujours de jeunes poètes chiliens. Dans les deux premières textes, Patrie et Tombes de cow-boys, ils sont confrontés à la violence sociale et/ou à la répression politique. La troisième histoire, intitulée Comédie de l’horreur en France,  est pour le moins surréaliste. Je pense que j’aurais pu l’apprécier si la lecture des deux autres nouvelles ne m’avait découragée. 

J’ai eu la sensation de lire une juxtaposition de fragments plus ou moins reliés entre eux par des références qui m’échappaient totalement, soit parce que je ne maitrise pas les codes culturels chiliens, soit parce ces textes empruntent beaucoup aux précédents ouvrages du romancier (personnages, lieux, scènes alternatives, etc). Par exemple, Arturo Belano, le héros de Patrie, est déjà connu des lecteurs aguerris de Bolaño, puisqu’il apparait dans Les Détectives sauvages et dans Amuleto. Au début de l’histoire, il semble fortement troublé par la mort de Patricia Arancibia, une jeune femme rencontrée à une fête, le jour du coup d’état de Pinochet. Dans la nouvelle titre, un autre Arturo s’exil au Mexique, le pays de son père, avec sa mère et sa sœur. Il sèche la plupart des cours au lycée pour flâner dans ses librairies préférées. Il y fait la connaissance d’un personnage énigmatique qu’il surnomme Le Ver. Le héros de la troisième histoire a répondu à un appel inattendu dans une cabine téléphonique le jour d’une éclipse solaire. Il  se présente sous le nom de Diodore Pilon tandis que son interlocuteur prêtant l’avoir contacté volontairement pour le compte du Groupe Surréaliste Clandestin. La suite de l’intrigue est à l’avenant. 

💪Je suis un peu frustrée car je suis passée complètement à côté de cet ouvrage. J’ai d’ailleurs lu le dernier tiers en diagonale. Je ne suis pas sûre de réitérer l’expérience, en dehors du cadre du Printemps latino, même si Roberto Bolaño est considéré comme un écrivain majeur de la littérature chilienne contemporaine. 

📌Tombes de cow-boys. Roberto Bolaño, traduit par Jean-Marie Saint-Lu. Points, 192 pages (2024)

Challenge Printemps latino au Chili


Une ardente patience. Antonio Skármeta

Une ardente patience. Antonio Skármeta

L’intrigue débute en 1969 dans une petite bourgade chilienne au bord du Pacifique et se termine en 1973 au même endroit. Durant ce cours intervalle, Salvador Allende est élu à la présidence, Pablo Neruda reçoit le prix Nobel de littérature, Augusto Pinochet fait son coup d’état et le poète s’éteint. En dépit de ces évènements historiques tumultueux, le jeune Mario Jimenez se la coule douce dans son village éloigné de tout. Mais son père, lassé de sa fainéantise, lui pose un ultimatum. Le jeune homme dégote alors le boulot idéal : Il sera le facteur de l’île Noire. Il s’agit de la propriété où Pablo Neruda se retire avec son épouse Matilde Urrutia. Le travail n’est donc pas trop dur pour Mario même si le poète reçoit chaque jour un nombre impressionnant de courriers. Le facteur, admirateur du grand homme, n’aura de cesse de s’en rapprocher pour devenir son familier. Il espère devenir écrivain à son tour. En réalité, il veut surtout séduire, à coups de métaphores poético-érotiques, la belle Beatriz Gonzalez, la serveuse de l’unique auberge du coin.

«- Cela fait plusieurs mois qu’un dénommé Mario Jimenez rôde autour de mon auberge. Ce monsieur s’est permis des insolences à l’égard de ma fille qui a à peine dix-sept ans. 
- Que lui a-t-il dit ?
La veuve cracha entre ses dents :
- Des métaphores. 
Le poète avala sa salive.
- Et alors ?
- Et alors, don Pablo, avec ses métaphores, il a rendu ma fille plus chaude qu’un radiateur. » 

Cet opus tire son titre d’une phrase d’Arthur Rimbaud, citée par Pablo Neruda dans son discours à l’Académie Nobel.  Aussi bref soit-il, ce livre est de bourré de poésie, d’humour et de tendresse. Ce vernis de légèreté n’exclut pas pour autant le contexte social et politique qui constitue en quelque sorte un second étage narratif. La fin, on la connait, on s’y attend, mais elle n’en reste pas moins poignante. 


Une ardente patience VS Le facteur


Une ardente patience a d’abord été une pièce radiophonique puis un scénario de film, avant de devenir le roman que nous connaissons et d’inspirer d’autres longs métrages. Vous avez peut-être vu la version de 1994, Le facteur (Il Postino en italien) du réalisateur anglais Michael Radford avec Philippe Noiret, Massimo Troisi et Maria Grazia Cucinotta, dans les rôles respectifs de Mario, Neruda et Beatriz. Ce film qui transpose l’histoire dans les années 50, sur l’île de Salina en Italie, a été récompensé par une vingtaine de prix internationaux. 

Avez-vous également entendu parler de la version originale, celle d’Antonio Skármeta lui-même ? Ardiente Paciencia est né durant l’exil de l’auteur à Berlin-Ouest, où il a enseigné à l'Académie allemande du film et de la télévision (Il a également été ambassadeur du Chili à Berlin, de 2000 à 2003). Le film a néanmoins été tourné au Portugal, avec Oscar Castro dans le rôle de Mario, Roberto Parada dans celui de Neruda et Marcela Osorio dans celui de Beatriz. il obtient le Grand Prix du Festival de Biarritz en 1983. Le roman, adapté du scénario, est publié sous le même titre en 1985 et traduit en français par François Maspero en 1987.

Il existe une troisième version du film, réalisée en 2022 par Rodrigo Sepúlveda (qui a également adapté Je tremble ô matador, le roman de Pedro Lemebel dont nous parlerons bientôt) avec Andrew Bargsted, Vivianne Dietz et Claudio Arredondo dans les rôles principaux.  Cette nouvelle adaptation, qui est aussi le premier film chilien produit par Netflix, a le mérite d’avoir été tournée à la Isla Negra. 

💪Cette lecture s'inscrit dans le cadre du Printemps latino au Chili

📚Voir aussi l'avis de Sandrine

📌Une ardente patience. Antonio Skármeta, traduit par François Maspero. Points, 160 pages (2016)

Le printemps latino au Chili


La fin de l'histoire. Luis Sepúlveda

La fin de l'histoire. Luis Sepúlveda


Dans le cadre de l’activité organisée par Anne pour rendre hommage à Luis Sepúlveda, j’ai choisi de lire le dernier roman de l’auteur chilien : La fin de l'histoire. Le principal protagoniste et sa compagne ont de nombreux points communs avec Luis Sepúlveda et Carmen Yáñez , son épouse. 

Comme son héros, l’écrivain a milité au sein des Jeunesses communistes et a soutenu le gouvernement socialiste de Salvador Allende. Sous la dictature de Pinochet, il a été arrêté et condamné à 28 ans de prison. Il en est sorti après 2 ans et demi grâce à l’intervention d’Amnesty International. Il a voyagé dans plusieurs pays d’Amérique du Sud et a séjourné un an chez les indiens shuars en Amazonie dans le cadre d'un programme d'étude pour l'UNESCO. Il a également travaillé pour Greenpeace. Luis Sepúlveda s’est exilé en Europe en 1982 puis s’est installé dans les Asturies avec Carmen qu’il a retrouvée après 20 ans de séparation. Il est décédé le 16 avril 2020, à Oviedo, finalement vaincu par le virus du Covid-19. 

La fin de l’histoire est un thriller politique dont le héros, Juan Belmonte, est un ancien militant communiste, ancien guérillero et ancien sniper d’élite. Il a été formé dans l’une des meilleures académies militaires de l’ex Union soviétique et a rendu quelques services dangereux. Il vit désormais dans une petite ville côtière près de Quellón en Patagonie avec Verónica, sa compagne et amour de jeunesse. C’est une rescapée de la Villa Grimaldi. Ce lieu est tristement célèbre pour avoir été le centre de détention et de torture de la DINA (Dirección de Inteligencia Nacional) pendant la dictature militaire d'Augusto Pinochet. 

Juan Belmonte est rappelé par ses vieux démons et contraint de sortir de sa paisible retraite pour coordonner une chasse à l’homme.  Il doit retrouver des mercenaires chargés de libérer un certain Miguel Krassnoff. Le bonhomme est emprisonné à Santiago pour sa participation aux exactions contre les résistants politiques sous le gouvernement de Pinochet. Il est le descendant de Piotr Krasnov, le dernier ataman des Cosaques du Don et a participé à la seconde guerre mondiale dans le camp des SS. Le groupe est composé de trois Ukrainiens nostalgiques de la Cosaquerie et de deux Chiliens,  Victor Espinoza et Pablo Salamendi, de vieilles connaissances de Belmonte. 

Ce bref, mais dense roman, revisite une partie de l’histoire du 20ème siècle à travers les relations interlopes de l’Amérique latine avec l’Allemagne nazie et l’Union soviétique. Les différents chapitres sont précédés de courtes citations de L’art de la guerre de Sun Tzun. Il est dédié à Carmen Yáñez, ex prisonnière 824 à la villa Grimaldi, mariée deux fois avec Luis Sepúlveda. Elle a récemment publié un récit autobiographique sur sa relation avec l’écrivain : Un amour hors du temps (Métailié, 2023). Belmonte est un personnage taiseux mais attachant. Il décrit avec pudeur et tendresse son histoire avec Verónica. Il faut dire que la capacité de résilience de sa compagne force l’admiration.    

💪Cette lecture s’inscrit dans le cadre de la lecture commune organisée par Anne, du blog Des mots et des notes, à l’occasion du Printemps latino

📚Anne a lu Le monde du bout du monde, Kathel a choisi les Histoires d’ici et d’ailleurs et Anne-yes présente Journal d’un tueur sentimental

📌La fin de l'histoire. Luis Sepúlveda, traduit par David Fauquemberg. Métailié, 204 pages (2017) / Points, 176 pages (2018)  

Le Printemps latino au Chili


La solitude lumineuse. Pablo Neruda

La solitude lumineuse. Pablo Neruda


Cet opus est un ensemble de textes extraits de l’autobiographie de Pablo Neruda, intitulée de J'avoue que j'ai vécu. Il se focalise approximativement sur la période 1927-1931 alors que le célèbre poète chilien résidait en Asie occupant successivement plusieurs postes consulaires.  Il séjourne notamment à Rangoon, à Colombo, à Batavia, à Singapour et à Calcutta. 

L’ouvrage ne respecte pas forcément la chronologie. Ce n’est pas son seul aspect déroutant. Le premier texte est un patchwork d’images et de sensations. L’auteur évoque tour à tour une fête musulmane et des pèlerins indous en Inde, un étrange temple des serpents à Penang, le vieux jardin botanique sur l’île de Sumatra, le zoo de Singapour… toutes ces images se mêlent et se superposent. Pablo Neruda raconte plus loin quelques anecdotes d’ordre privée comme son expérience décevante dans une fumerie d’opium ou une chasse à l’éléphant à Ceylan. Il rapporte comment l’un de ses amis a délesté les moines bouddhistes de leurs antiquités millénaires au profit des musées d’Angleterre. Il s’insurge contre la pauvreté des autochtones ou l’attitude des colonisateurs Britanniques et Hollandais.. mais avoue le viol d’une jeune intouchable en quelques phrases sibyllines.. et puis passe sans transition à un sujet d’ordre professionnel. Ce passage, et quelques autres au sujet des conquêtes féminines de l’auteur, ont définitivement plombé ma lecture. Sans cela, j’imagine que j’aurais pu m’amuser de sa relation avec Kiria, sa mangouste domestique ou apprécier ses digressions sur Leonard Woolf, DH Lawrence et Marcel Proust. Il est question aussi de Résidence sur la terre, l’ouvrage que Pablo Neruda  écrit à cette époque mais dont il assure qu’il n’est en aucun cas influencé par son séjour en Asie.

« Pour ces raisons l’Orient m’impressionna en tant que grande famille humaine infortunée, mais je ne réservais aucune place dans ma conscience à ses rites et à ses dieux. Je ne crois donc pas que ma poésie d’alors ait reflété autre chose que la solitude d’un étranger transplanté dans un monde étrange et violent. »

💪Lecture dans le cadre du Printemps latino.

📌La solitude lumineuse. Pablo Neruda, par Claude Couffon. Folio, 96 pages (2023)

Printemps latino au Chili


Tierra del fuego. Francisco Coloane

Tierra del fuego. Francisco Coloane


La terre de feu donne ses couleurs à ce recueils. A l’image de son climat et de ses paysages, la vie y est rude. Francisco Coloane en connait toutes les facettes. Fils de baleiniers, il est né en 1910 à Quemchi, un port de l’île de Chiloé. L’écrivain chilien a vécu comme les aventuriers de ce bout du monde qu’il décrit si bien, exerçant lui-même de nombreux métiers. Les neuf nouvelles de Tierra del fuego mettent en scène des personnages emblématiques et romanesques qui ont façonné l’histoire de la Patagonie, des deux côtés des frontières chiliennes et argentines. Orpailleurs, mineurs, estancieros, bouviers, trafiquants de fourrures, pêcheurs, chasseurs de baleine, gringos et indiens s’y croisent. Parmi eux, il y a beaucoup de meurtriers et de renégats mais aussi des hommes courageux et quelques cœurs tendres.

Dans la nouvelle titre, l’écrivain chilien raconte la fuite de trois mercenaires, anciens bras armés de l’explorateur roumain, Julio Popper (1857-1893). Le roi du Páramo, ainsi qu’on le surnommait au temps de la ruée vers l’or, est tristement célèbre pour avoir participé à l'extermination des Selknams, une tribu autochtone de la Grande île de l'archipel fuégien. Les soldats sans foi ni loi quant à eux vont devoir se serrer les coudes pour survivre. Mais en sont-ils capables ?

Francisco Coloane a dédicacé son second texte, Sur le Cheval de l’aurore, au paléontologue Humberto Fuenzalida Villegas (1904 -1966), ancien directeur du Muséum national d’histoire naturelle du Chili. L’un des héros de ce récit, le comptable d’une Estancia (vaste exploitation agricole comparable aux haciendas), est victime d’hallucinations suite à une chute de cheval. Refugié dans une grotte, il est en quelque sorte possédé par les habitants primitifs des bords du lac del Toro dans la Province de Última Esperanza (région de Magallanes et de l'Antarctique chilien). 

La nouvelle intitulée Comment mourut le Chilote Otey évoque un épisode sanglant de l’histoire argentine, restée dans la mémoire collective sous le nom de "Patagonie rebelle" ou "Patagonie tragique". En 1921, cette grève rurale a été durement réprimée par la 10ème de cavalerie du  lieutenant-colonel Héctor Varela. Francisco Coloane met en scène l’une des têtes de l’insurrection, le syndicaliste José Font, plus connu sous le nom de Facón Grande… mais il focalise surtout l’attention du lecteur sur un autre protagoniste. Il s’agit de Bernardo Otey, un ancien chasseur de phoques originaire de l’île de Lemuy, héros martyre de cette histoire.

L’expression "Bien mal acquis ne profite jamais" pourrait conclure la nouvelle intitulée Cinq marins et un cercueil vert qui nous conduit du côté de Punta Arenas, point de départ des expéditions australes et lieu de relâche pour les vagabonds des mers empruntant le détroit de Magellan.  Des matelots souhaitent y enterrer un camarade ayant perdu la vie en mer. Rien ne va se dérouler comme prévu. 

L’un des textes qui m’a le plus émue est La partie immergée de l’iceberg. Le narrateur a accepté un emploi à Navarino, la grande ile au sud du canal de Beagle. C’est un lieu isolé qui produit des hommes taiseux, presque mutiques. J’ai également été touchée par l’histoire du cuisinier de la goélette Huamblin dans Cap sur Puerto Eden ou celle du vieux Vidal dans Terres d’oubli

Francisco Coloane a un don particulier pour planter un décor, créer une ambiance ou brosser un portrait. L’écrivain chilien est souvent comparé à Herman Melville, Jack London ou Joseph Conrad. C’est vrai qu’il y a un peu de chacun en lui. Le recueil Tierra del fuego est paru en 1963 au Chili mais son écriture dénouée de fioritures en fait un classique universel et indémodable.

💪Cette lecture s'inscrit dans le cadre du Printemps latino

📌Tierra del fuego. Francisco Coloane, traduit par François Gaudry. Libretto, 192 pages (2012)

Challenge Printemps latino au Chili


La légende de Santiago. Boris Quercia

La légende de Santiago. Boris Quercia


Le Santiago dont il est question dans le titre ne fait pas référence à la capitale du Chili. Il s’agit d’un homme, Santiago Quiñones, un flic qui traîne pas mal de vieux dossiers et continue d’en accumuler. Evidemment la confusion est voulue par l’auteur car la ville est un personnage à part entière dans cette histoire. 

Au début du roman, notre (anti) héros décide d’aider son beau-père moribond à mettre fin à une existence devenue encombrante pour ses proches. Contre toute attente, Santiago en conçoit une certaine culpabilité. A cela s’ajoute, le désamour de Marina qui s’apprête à le quitter, l’apparition d’un demi-frère un peu trop collant et la découverte fortuite d’un cadavre dans un resto chinois. Le désœuvrement de Quiñones l’incite à s’emparer de la drogue qui traîne sur la table, une sacré quantité qu’il va consommer son modération pendant tout le reste du roman. Parallèlement à tout ce bazar, Santiago Quiñones, qui reste un excellent limier, doit enquêter sur une série de crimes racistes. 

C’est ce que j’appelle un polar viril ! L’intrigue est sombre, les personnages violents et le héros couche avec toutes les belles pépés qui croisent sont chemin, y compris celles des autres. Forcément, il ne se fait pas que des amis, dans la vie privée comme au boulot. D’ailleurs les sbires du Chinois, persuadés que le flic a liquidé leur patron, le pourchassent sans fin depuis les quartiers populaires de Santiago jusqu’à la cité portuaire de Valparaiso où il se réfugie. 

La légende de Santiago clôt la trilogie policière très maîtrisée de Boris Quercia. Les deux premiers volets sont Les rues de Santiago (Asphalte, 2014) et Tant de chiens (Asphalte 2015). Je n’ai pas été surprise d’apprendre que l’écrivain chilien est également acteur, scénariste et producteur de cinéma tant son intrigue est visuelle. La playlist à la fin de l’ouvrage permet aux lecteurs de s’immerger aussi dans une ambiance musicale latino. Parmi les titres proposés, il y a Malagradecido de Mon Laferte,  Amores Incompletos de Los Tres ou Canción del Desvelado de Manuel García.

Boris Quercia, qui est décidément un artiste et un auteur très éclectique, a également publié deux romans de science-fiction intitulés Les Rêves qui nous restent (Asphalte, 2021) et Les derniers maillons (Asphalte, 2023).

💪Cette lecture s’inscrit dans le cadre du Printemps latino au Chili.

📌La légende de Santiago. Boris Quercia, traduit par Isabel Siklodi. Editions Asphalte, 256 pages (2018) / Le Livre de Poche, 264 pages (2020)

Printemps latino au Chili


Les Bâtardes. Arelis Uribe

Les Bâtardes. Arelis Uribe


Il suffit de regarder cet opus pour y voir un manifeste féministe. Le titre a interpellé la lectrice que je suis. L’illustration représentant une femme bâillonnée en couverture et la densité de ces textes brefs (comme des tracts) invitent déjà à la mobilisation solidaire. Le recueil compte huit nouvelles, huit récits de femmes et d’adolescentes vivant à la fois en marge de la bonne société chilienne et en périphérie des quartiers huppés de Santiago, la capitale. Il arrive que la fracture soit intra-familiale, comme dans la première nouvelle intitulée Ville inconnue :

« Mon père était une brute, celui de ma cousine aussi. Le genre à prendre de bonnes résolutions au début de l’année et à faire pleurer les autres. Je n’avais jamais vu les sept frères et sœurs réunis. On se retrouvait parfois aux enterrements ou pour l’anniversaire de mariage de nos grands-parents. Un jour, chez un oncle, on a vu des paons dans le jardin. Chez nous, il n’y avait que Pandora, une énorme chienne bâtarde qui tuait les chats du voisinage. Je n’ai jamais compris pourquoi nous avions des vies si différentes tout en appartenant à la même famille. »

Les histoires rapportées par les héroïnes sont différentes mais se ressemblent par de nombreux aspects. Ces jeunes femmes sont toutes victimes de la précarité de leur statut et des préjugés qui y sont liés. Ce sont les "Quiltras" du titre original. Dans l’argo chilien, ce mot est utilisé pour désigner les animaux errants, en opposition aux «chiens de race» des quartiers favorisés. Dans la nouvelle éponyme, le lecteur mesure la violence de la fracture à travers le délabrement du lycée polyvalent où les locaux sont inondés par temps de pluie, les tables de la cantine maculées de fiente de pigeon, la bibliothèque inaccessible, le papier toilette rationné, etc. Dans Le kiosque, il est encore question des différences entre écoles privées chics et établissements publics où les Mapuches sont majoritaires.  

Parce qu’elles sont femmes, métisses et/ou prolétaires, les narratrices sont exposées aux  contraintes de voisinage et aux violences masculines. Dans Bienvenue à San Bernardo, par exemple, la jeune femme est terrifiée par l’insistance de son petit ami qui juge opportun de lui infliger des photos de ses attributs virils. Mais il y a pire, bien sûr. Dans Ville inconnue, la cousine de la narratrice a été violée par le chef des Scouts lors d’un voyage au Machu Picchu.

Il y a des jeunes filles qui deviennent mère à 14 ans (dans 29 février), d’autres qui travaillent, certaines font des études universitaires. Dans Italia, la narratrice touche du doigt la possibilité d’une vie meilleure mais y renonce d’elle-même parce qu’elle ne se juge pas à sa place. Les protagonistes ont parfaitement conscience de la place qui leur faite dans la société chilienne comme en témoigne une jeune femme fraternisant avec une chienne victime d’un Berger Allemand (Bêtes). Certaines tentent d’échapper à leur univers confiné par l’intermédiaire des réseaux sociaux. Dans rockerito83@yahoo.es, par exemple, la narratrice correspond pendant des années avec un jeune homme qu’elle peut idéaliser d’autant plus facilement qu’il est rendu inaccessible par les 800 km qui les séparent. 

Paradoxalement la fluidité et la brièveté du texte me l’ont rendu difficile à résumer et à analyser. Il m’a fallu prendre le temps du recul pour en saisir toutes les subtilités. 

💪Cette lecture s’inscrit dans le cadre du challenge Printemps latino dédié au Chili. 

📚D’autres avis que le mien via Babelio et Bibliosurf

📌Les Bâtardes. Arelis Uribe. Quidam, 120 pages (2021)

Challenge Printemps latino au Chili