L'attrapeur d'oiseaux. Pedro Cesarino

L'attrapeur d'oiseaux. Pedro Cesarino

Selon le narrateur de ce roman, "l’attrapeur d’oiseaux" ferait référence à un mythe amérindien. Notre homme, un anthropologue quadragénaire, se rend dans un village amazonien pour en recueillir le récit complet auprès d’un chaman de sa connaissance. Or Tarotaro, le "pajé" le plus âgé de la région des sources, est retissant à raconter la fameuse légende. 

Dès le départ, l’expédition s’annonce plus compliquée que les précédentes. Le chercheur brésilien doit faire face à une restriction budgétaire et économiser sur la moindre peccadille. Il est par exemple obligé ponctionner ses propres deniers pour acheter les perles de verre qu’il offre habituellement aux femmes de la tribu. La pirogue de son ami Sebastião Baitogogo mériterait quelques réparations mais il faut faire avec les moyens du bord et rafistoler ce qui peut l’être. Les denrées et les médicaments nécessaires à la mission sont évalués avec la même parcimonie. Par ailleurs, le narrateur est victime de paludisme et de maux intestinaux récurrents. Dans la forêt amazonienne, il faut aussi compter avec les bêtes sauvages : la nuit, mieux vaut éviter de descendre de son hamac ! Au village, des nuisibles de toutes sortes s’introduisent dans la "maloca" ou les" carbets" et gâtent les vivres. 

Au fil du temps, le fossé semble se creuser entre l’anthropologue et ses amis Amérindiens. Lui, qui était autrefois accueilli dans la liesse et considéré comme un membre de la famille, remarque une froideur nouvelle chez ses hôtes. Son insistance au sujet de L'attrapeur d'oiseaux et quelques gaffes inattendues finissent même par fâcher les villageois. En fait, l’incompréhension est réciproque.  Les Indigènes ne comprennent pas pourquoi leur invité maintient une certaine distance, préférant la solitude à une union avec une femme de la tribu. Les quiproquos et les drames s’accumulent obligeant notre anthropologue à abréger son séjour. 

Pour ce premier roman, Pedro Cesarino, enseignant à l’Université de São Paulo, s’est sans doute inspiré de son expérience et de ses nombreuses expéditions auprès de la tribu amazonienne des Marubo. Le récit est émaillé de légendes et de chants attribués aux peuples autochtones mais il n’est fait mention d’aucun nom de tribu.

Ce n’est certainement pas un hasard si l’anthropologue a préféré la forme romanesque à l’essai scientifique. L'attrapeur d'oiseaux est un pastiche sans concession des récits anthropologiques et autres carnets de voyage. A certains moments, j’ai pensé à la fameuse série de l’anthropologue Nigel Barley, qui est régulièrement rééditée chez Payot :  Un anthropologue en déroute, Le retour de l'anthropologue, L'anthropologie n'est pas un sport dangereux et L'Anthropologue mène l'enquête. A l’instar de son homologue britannique, Pedro Cesarino montre que son héro (et alter ego) devient lui-même l’objet d’étude de ses hôtes. 

La fiction va bien sûr au-delà du simple récit humoristique. Pour Pedro Cesarino, c’est l’occasion d’une réflexion sur sa discipline universitaire et un moyen de dénoncer les dangers auxquels les peuples autochtones d’Amazonie sont exposés. 

📚D'autres avis que le mien : Ingannmic, A Girl From Earth, Claudialucia et Keisha

📌L'attrapeur d'oiseaux. Pedro Cesarino. Rivages, 152 pages (2022)

Par une nuit claire. Kim Yi-sak

Par une nuit claire. Kim Yi-sak

Ce polar historique coréen nous conduit à Hanseong (Séoul) sous le règne de Sejong (1418-1450), 4ème roi de la dynastie Joseon. Par une nuit claire de couvre-feu, A-ran, la fille naturelle du Préfet, déjoue la surveillance des gardes en faction pour s’échapper de la ville-forteresse. Notre héroïne est sage-femme et légiste en dépit son statut privilégié. Elle a entendu parler d’une veuve qui aurait été enterrée sans qu’on ait procéder à l’autopsie de rigueur en cas de mort violente. Elle soupçonne qu’il s’agit d’un meurtre déguisé en suicide et décide d’examiner le corps en catimini. Au cours de cette escapade nocturne, A-ran rencontre Kim Yoon-o, jeune lettré de classe moyenne, qui vient d’être nommé inspecteur du Conseil des Censeurs, un poste normalement attribué à un membre de la caste supérieure des Yangban. Les jeunes gens se croiseront de nouveau lors d’une autre enquête impliquant six morts découverts dans une grotte après un incendie. L’examen des cadavres, leur apprend que l’un des défunts est le fils unique du ministre de la justice. Entre-temps, un troisième personnage vient assister notre duo après avoir été nommé secrétaire général de la Préfecture. Il s’agit de Han Seok, fils d’une famille très influente liée à la dynastie chinoise des Ming.  Il a été rétrogradé pour avoir trafiqué des chiffres sur des documents officiels. Il passe d’ailleurs son temps à déshonorer sa famille en fréquentant des quartiers louches et s’acoquinant avec des voyous de l’Ecole militaire. 

Kim Yi-sak entraîne son lecteur dans une intrigue palpitante et foisonnante sur fond de corruption et de lutte de pouvoir. Presque tous les protagonistes ont quelque chose à cacher. Kim Yoon-o, par exemple, est en réalité le prince Seong-nyeong Yi-jong, frère caché du roi Sejong. A-ran n’est pas vraiment la fille illégitime du préfet Jeong Soo-heon. Elle accepté sa protection dans le but de venger la mort brutale de ses vrais parents quelques années plus tôt. Une multitude de personnages secondaires gravitent autour de ce noyau principal dont Gong, une Madang noire (femme chamane) amie d’enfance de A-ran. Il n’est pas toujours facile de se retrouver parmi tout ce petit monde mais il y a une liste salvatrice des personnages à la fin du livre. Pour information, les noms coréens sont composés d’un nom de famille (une syllabe) et d’un post-nom ou nom personnel (deux syllabes). 

Personnellement, j’ai beaucoup apprécié cette immersion dans le 15ème siècle coréen. Dans une note sur le contexte historique, la romancière nous rappelle que la dynastie Joseon a supplanté les Wang qui gouvernaient le royaume de Goryeo (918-1392). L’époque Joseon est marquée par le confucianisme, et le renforcement de la centralisation administrative et de l’armée. Cet aspect est très bien décrit dans le roman, de même que les différentes classes sociales : Yangban Chungin ou "gens du milieu", les Sangmin ou "gens du commun" et les Nobi, dont le statut est proche des esclaves. Kim Yi-sak a également effectué de minutieuses recherches sur le travail de légiste et la manière de pratiquer la médecine au 15ème siècle. Elle mentionne les ouvrages de référence de l’époque et décrit en détail les techniques utilisées pour parler les morts et apparaître des indices sur une scène de crime. 

📝Kim Yi-sak signe un polar historique d’excellente facture qui devrait satisfaire les amateurs du genre. Selon ma courte expérience (cf Été, quelque part, des cadavres de Park Yeon-seon), les éditions du Matin Calme tiennent toujours leur pari, à savoir « offrir les joyaux du Polar Coréen ». Il est dommage que leur site Internet ne soit plus actualisé (pour l’instant ?) mais on peut suivre l’éditeur sur Facebook et Twitter (en attendant mieux ?). 

💪Lecture dans le cadre des Challenge Littérature coréenne et Petit bac 2023

📌Par une nuit claire. Kim Yi-sak. Matin Calme, 370 pages sur ebook (2022)

Les 50 titres cultes de la bande dessinée asiatique. Mourier & Inghilterra

Les 50 titres cultes de la bande dessinée asiatique. Mourier & Inghilterra

Cet ouvrage est paru dans la collection 9ème Art Panorama, une série de guides dédiés à BD et édités par les éditions Bubble. Le premier volet, intitulé L’Anthologie du 9e art, a été publié en 2020. Deux ans plus tard, l’éditeur propose trois nouveaux titres thématiques consacrés la bande dessinée jeunesse, à la bande dessinée asiatique et à la bande dessinée érotique. Ces ouvrages sont vendus en coffret ou à l’unité et ont l’avantage de ne pas être onéreux. Leur petit format et leur couverture souple s’inspirent davantage de la revue spécialisée que du livre de collection relié. Le contenu est néanmoins assez soigné. 


Les 50 titres cultes de la bande dessinée asiatique. Mourier & Inghilterra

Le tome consacré à la BD asiatique est divisé en trois grandes parties : "Les grands classiques" (œuvres cultes et auteurs iconiques), "Les valeurs sûres" (pépites méconnues et auteurs à suivre) et "Les œuvres insolites" (curiosités et limites affranchies). A la fin de l’opus, un lexique donne les définitions des termes spécialisés. On parle, par exemple, de mangas au Japon, de manhuas en Chine et de manhwas en Corée. D’autres pays sont représentés, dont Taïwan, la Malaisie Les Philippines et Hong-kong. Chaque œuvre bénéficie d’une notice complète indiquant l’éditeur, la date de parution, le nom du traducteur, etc. Ces informations sont complétées par une brève biographie de l’auteur et une évocation de sa bibliographie. Il y a aussi un résumé de la bande dessinée recommandée et une planche en extrait. 


Collection 9ème Art Panorama @Bubble éditions

Les auteurs ont choisi de ne présenter que des One-shot, c’est-à-dire des BD en un seul volume. Pour chaque album mis en avant, ils proposent également des lectures connexes, c’est-à-dire des bandes dessinées dans la même veine. Parmi les livres ou auteurs présentés, on peut mentionner Yoshiharu Tsuge, Uen Chen, Satoshi Kon, Li-Chin Lin, Osamu Tezuka, Chihoi, Sonny Liew, Golo Zhao, Keum Suk Gendry-Kim, Gou Tanabe ou Shiguru Mizuki. A la fin de l’ouvrage, des index par auteurs et par titres permettent de s’y retrouver facilement. 

📌Les 50 titres cultes de la bande dessinée asiatique. 9ème art Panorama. Thomas Mourier & Rémi Inghilterra. Bubble éditions, 129 pages (2022)


Ecrivains coréens d’aujourd’hui. Keulmadang N°4

Ecrivains coréens d’aujourd’hui. Keulmadang N°4

💪Cet opus est ma botte secrète pour participer à un défi autour de la littérature coréenne, organisé par Céline du blog Mon journal livresque. Dans ma boîte à outils littéraire, il y a aussi Le polar coréen, le dernier numéro paru de Keulmadang

Le titre de la revue est déjà une invitation à la découverte : "Keul" (écrit/texte) et "Madang" (la cour de la maison traditionnelle). Bien que très abordable pour le lecteur non averti, cette revue littéraire est le fruit d’une collaboration sérieuse entre l’association France-Corée et le Département des Etudes Asiatiques de l’Université d’Aix-en-Provence. Après quelques 5 années d’expérimentation en ligne, la version papier de Keulmadang est parue en 2014 sous la direction de Jean-Claude de Crescenzo (le futur fondateur des éditions du même nom). Dès le premier numéro, l’accent est mis sur la présentation de textes inédits de jeunes auteurs. Le Numéro 4 n’échappe pas à la tradition et publie une nouvelle inédite en France de Kim Mi-wol, intitulée La guide des grottes de Séoul. C’est un bijou !

Ecrivains coréens d’aujourd’hui, se focalise sur les célébrités comme Hwang Sok-yong, auteur notamment de Princesse Bari (Picquier, 2013), le romancier Lee Seung-u (La Vie rêvée des plantes, Zulma, 2006), la poétesse Kim Hyesoon (Un verre de miroir rouge, Decrescenzo, 2016), la manhwaga Choi Juhyun (Sous la peau du loup, Cambourakis, 2008), et bien d’autres encore. Une grande partie de la revue est consacrée aux institutions qui ont permis la diffusion de la culture du Pays du Matin Calme sur la scène internationale (la fondation Daesan, le LTI Korea et l’Institut coréen de la traduction littéraire). Une série d’interviews avec des traducteurs, critiques littéraires et éditeurs spécialisés achèvent le panorama. 

S’il y a un petit bémol à signaler, il est lié à la date de parution de ce numéro. Il commence à dater un peu et les ouvrages cités aussi. Il a été diffusé à l’occasion de l’année France-Corée, une initiative qui a donné lieu à de nombreux évènements culturels entre septembre 2015 et août 2016 et dont le point culminant a été la 36ème édition du Salon du Livre (rebaptisé Livre Paris). La Corée du Sud en était l'invité d'honneur. Pas moins de 30 auteurs originaires du Pays du Matin Calme étaient présents. De quoi dénicher de nombreuses idées de lecture !

📌Ecrivains coréens d’aujourd’hui. Keulmadang N°4. Decrescenzo éditeurs, 195 p. (2016)


Les filles comme nous. Daphne Palasi Andreades

Les filles comme nous. Daphne Palasi Andreades


Les filles comme nous est un roman singulier qui tient un peu du plaidoyer féministe en faveur du melting-pot américain. Il n’y a pas de personnages principaux mais un collectif de filles et de femmes à la "peau brune" (Brown Girls est le titre du livre en VO) qui vivent dans le quartier populaire du Queens à New-York. Elles s’appellent Anjali, Michaela, Naz ou Nadira. Leurs parents sont originaires d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique latine et elles partagent de nombreuses expériences similaires. Elles racontent leurs vies, leurs espoirs, la pauvreté, les préjugés réciproques, le racisme ordinaire, la discrimination positive, le wokisme,… Elles se donnent rendez-vous dans des fast-food, des bars, des boîtes de nuit puis des restaurants chics avant de revenir dans des établissements plus cosmopolites. Elles s’interrogent sur leurs racines, s’inquiètent pour leurs frères, rêvent d’être admises dans la haute société new-yorkaise, de se marier avec des garçons à la peau blanche comme du lait ou réalisent qu’elles sont gays. Quid de la maternité, du modèle parental ou de la réussite sociale ? Certaines iront au bout du rêve américain, s’émanciperont de leurs familles et quitteront le Queens. D’autres choisiront peut-être de rester ou y seront forcées… jusqu’à la mort.

Avec Les filles comme nous, Daphne Palasi Andreades nous entraîne dans un récit trépidant qui se nourrit d’un patchwork de destins et de cultures. Les chapitres sont courts ; le style est concis et débarrassé des faux semblants. En choisissant de s’exprimer à la première personne du pluriel, l’autrice semble interpeller son lectorat, l’englober dans ce chœur féminin métissé et palpitant. Les fous rires sont communicatifs ; les larmes aussi. 

📌Les filles comme nous. Daphne Palasi Andreades. Editions Les escales, 224 pages (2023)



Lettre à ma fille. Maya Angelou

Lettre à ma fille. Maya Angelou

💪Pour commémorer le Black History Month, j’avais en tête de lire Je sais pourquoi chante l'oiseau en cage, la fameuse autobiographie de Maya Angelou (1928-2014), mais j’ai été rattrapée par le temps. J’ai donc choisi un ouvrage plus court, paru en V.O à la fin des années 2000 : Lettre à ma fille. Cette collection de textes est parue alors que la "femme phénoménale", ainsi qu’on la surnomme en référence à l’un de ses poèmes, avait plus de 80 ans. A cette date, Maya Angelou avait déjà publié six autobiographies, des essais et plusieurs recueils de poèmes. Elle s’était aussi imposée comme une figure emblématique du féminisme et de la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis. Certains de ses ouvrages ont été inscrits au programme des écoles américaines.

Plus qu’un corpus de textes hétéroclites, Lettre à ma fille fait figure de testament. La fille dont il est question dans le titre est en réalité une entité collective. Maya Angelou précise que l’opus s’adresse à toutes la femme sans distinction de couleur, d’âge ou d’obédience. 

« J’ai donné naissance à un seul enfant, un garçon, mais j’ai des milliers de filles. Des noires, Blanches, juives, musulmanes, Asiatiques, latinas, Indiennes d’Amérique, Aléoutes. Qu’elles soient obèses, maigres, jolies, ordinaires, homos, hétéros, éduquées, illettrées, je m’adresse à elles toutes. Ceci est mon legs ».

L’opus compte 28 chapitres de quelques pages chacun. La femme de lettres y évoque son enfance chez sa grand-mère paternelle à Stamps dans l’Arkansas, ses visites chez sa mère, Vivian (Baxter) Johnson, puis son installation en Californie, son frère aîné Bailey Jr., la naissance de son fils Guy, un petit ami violent, son ex-mari, ses amis, ses rencontres.  Elle rapporte de nombreuses anecdotes, prodigue quelques conseils à ses filles spirituelles et partage ses réflexions sur la religion et sa vision de la société américaine. Il y a aussi des extraits de discours, plusieurs poèmes de l’autrice et des citations de ses pairs. Maya Angelou qui a eu plusieurs vies (elle a été chanteuse, danseuse, poétesse, essayiste, militante et professeure) évoque quelques grandes figures du paysage littéraire et culturel qu’elle a côtoyées :  Celia Cruz, la chanteuse de musique cubain ; Oprah Winfrey, l’animatrice et productrice de télévision américaine ; Coretta Scott King, la militante du mouvement des droits civiques et épouse du pasteur Martin Luther King ; les écrivains James Baldwin et Alex Haley,…

Maya Angelou est consciente d’être un modèle, une femme de caractère et de conviction. Elle est aussi une personne bienveillante et généreuse qui prêche pour le respect d’autrui et de soi-même.  

« J’ai fait beaucoup d’erreurs et en ferai sans doute encore plusieurs avant de mourir. Quand j’ai blessé des gens et ressenti leur douleur, quand j’ai compris le chagrin que provoquait mes maladresses, j’ai aussi appris à endosser mes responsabilités et à me pardonner d’abord, puis à demander pardon auprès de qui avait été heurté par mes jugements trop hâtifs »

Il n’est pas nécessaire de partager toutes les convictions de Maya Angelou (en matière de religion, par exemple) pour tirer les enseignements positifs de son expérience en tant que femme, mère ou militante.  Lettre à ma fille est un hymne à la tolérance et à la sororité qui est une excellente manière d’entrer dans l’œuvre de cette grande dame afro-américaine.

J'ai lu ce livre dans le cadre de l'African American History Month Challenge chez Enna

📌Lettre à ma fille. Maya Angelou. Le Livre de Poche, 168 pages (2022)



Mal d’époque. María Sonia Cristoff

Mal d’époque. María Sonia Cristoff

María Sonia Cristoff a réuni dans Mal d’époque les deux thématiques qui lui sont chères, à savoir le voyage et la "non-fiction". L’écrivaine argentine qui aime à dire qu’elle se situe dans une zone hybride entre fiction et non-fiction signe un roman singulier, une mise en abyme où elle évoque en parallèle des destins réels et imaginaires. Deux histoires se font écho dans un fil narratif tortueux et halluciné. 

Une première intrigue se noue autour d’un certain FG, ancien soldat, peut-être né dans la région de Catamarca et ayant servi une dizaine d’années en Syrie. L’homme déambule dans Buenos Aires, la "ville-monstre" (selon son expression) en quête d’illusoires indices dans le cadre d’une mission qu’il s’est lui-même assignée. De l’autre coté de l’Atlantique, une jeune chercheuse d’origine argentine tente de collecter des informations sur un certain Albert Dadas (1860-1907). Interné pendant plusieurs années à l’hôpital Saint-André à Bordeaux, il a été le patient du docteur Philippe Tissié (1852-1935), lui-même disciple du docteur Albert Pitres (1848-1928). Ces trois personnages ne sont pas du tout fictifs. Albert Dadas est en effet considéré comme un cas d’école en psychiatrie. Ce patient était atteint d’automatisme ambulatoire, une maladie dont le symptôme principal est l’art de la fuite. Notre bonhomme pouvait ainsi parcourir quotidiennement jusqu’à 70 km à pied. La narratrice (peut-être alter ego de l’autrice), quant à elle, écume les librairies de la capitale girondine dans l’espoir de se procurer un livre intitulé Les fous voyageurs de Ian Hacking. Cet ouvrage existe réellement. Il est paru chez Les Empêcheurs de penser en rond en 2002. La chercheuse tient une sorte de journal de bord, qu’elle appelle Le livre inachevé et où elle consigne toutes ses découvertes. 

Le roman de María Sonia Cristoff n’est pas de ceux qui se lisent facilement. Le récit de FG est à l’image de sa folie, à la fois délirant et lacunaire. La seconde partie du roman est heureusement plus fluide. Le lecteur obtient quelques réponses aux questionnements apparus au fil du récit et les passages dédiés à Albert Dadas sont plus accessibles à la compréhension immédiate.  Il s’agit pour l’autrice de mettre en évidence les croisements entre fiction et non-fiction. La première, selon elle, doit se nourrir de la seconde. Le propos est certes passionnant et l’écrivaine argentine le défend à travers son style d’écriture. Mal d’époque a été sélectionné sur la liste du prix Médicis étranger en 2022.

Extrait

« Il y a quelqu’un au coin de la rue, une femme ou une ombre, et peut-être lui donnera-t-elle, femme ou ombre, un indice, une piste. Parfois, un parfait inconnu peut se révéler le meilleur des alliés, l’unique salut. C’est ce qui lui arrivait là-bas. Croit-il. S’il se souvient bien. Si la mémoire ne le trahit pas, ni la vue. Trop de conditions. FG se rapproche et l’ombre s’éloigne, comme dans un jeu, comme dans un cauchemar, comme là-bas également. Des voitures passent, des gens, on a sorti des chaises sur les trottoirs, des saints en plâtre s’entassent derrière une vitrine, des sacs poubelle aussi, les uns sur les autres, tous ouverts, comme une profanation, ou plutôt comme ce qu’on ne devrait jamais estimer mort, jamais écarter. Ce que FG apprécie, tandis qu’il s’approche, c’est que ces choses redeviennent réelles, palpables, ce n’est plus un mirage entre des ruines. »

📌Mal d’époque. María Sonia Cristoff. Editions du sous-sol, 208 pages (2022)


Fuir et revenir. Prajwal Parajuly

Fuir et revenir. Prajwal Parajuly

Prajwal Parajuly nous conduit à Gangtok, ville-capitale du Sikkim, un ancien royaume himalayen annexé par l’Inde en 1975 et désormais enclavé entre le Tibet, le Népal et le Bhoutan. Il s’y joue une tragi-comédie familiale savoureuse sur fond de festivités hindouistes et népalaises. Les acteurs de ce roman aux accents bollywoodiens sont les membres de la famille Neupaney, des Indiens népalophones issues de la caste supérieure des Brahmanes. Pour les cérémonies de son chaurasi (84ème anniversaire), Chitralekha, la matriarche, a convoqué ses petits-enfants expatriés aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. Ils se retrouvent, en compagnie d’une domestique transgenre capricieuse, dans la maison de leur enfance, après 18 années de séparation et beaucoup de rancœur accumulée. Agastaya, le fils aîné gay, devenu médecin, refuse de faire son coming-out malgré les demandes répétées de son conjoint Américain. Or, les membres de la famille Neupaney, qui ignorent l’homosexualité du jeune homme, se liguent pour l’inciter à rencontrer des prétendantes au mariage. Bhagwati, sa jolie sœur, s’est enfuie deux décennies plus tôt avec un Damaai de la communauté népalaise du Bhoutan. Sa grand-mère ne lui a jamais pardonné cette mésalliance avec un intouchable. Ruthwa, le Benjamin, est écrivain et journaliste. Il a fâché sa despotique aïeule à cause d’un paragraphe dans l’un de ses romans où il décrit le viol fictif de Chitralekha. Manasa est peut-être la plus malheureuse de la fratrie. Après de brillantes études à Oxford et un mariage prestigieux avec un Népalais de caste élevée, elle a arrêté de travailler pour servir d’infirmière à son beau-père grabataire. Devenue aigrie, la jeune femme semble bien décidée à gagner le concours de celui ou celle qui pourrira le plus l’ambiance de ces retrouvailles familiales tumultueuses !

📝Fuir et revenir est une dépaysante comédie de mœurs, qui s’empare de nombreux sujets délicats comme celui des Lhotshampas, la minorité népalaise du Bhoutan, arrivée au 19ème dans ce pays et chassée par la politique d'épuration du roi Jigme Singye Wangchuck dans les années 1980-1990 (cf Lettres bhoutanaises : un chantier en cours et notamment la partie intitulée "Littérature bhoutanaise d’expression népalaise"). Bhagwati, qui a suivi son mari au Bhoutan, passe plusieurs années dans un camp de réfugiés népalais. L’auteur de Fuir et revenir évoque également les velléités séparatistes des peuples himalayens comme celles des militants du Gorkhaland movement. Chitralekha, qui bénéficie d’un grand prestige grâce à son usine textile de Kalimpong, aime s’afficher avec des politiciens, y compris ceux qui militent pour l’indépendance du Gorkhaland, une région située au Nord-Est du Bengale-Occidental. Prajwal Parajuly aborde enfin la question des hijras à travers le personnage fantasque de Prasanti, une femme née dans un corps d’homme et condamnée au déshonneur. Identités, langues, religions, castes, genres… Fuir et revenir est finalement une fiction plus ambitieuse qu’il y paraît de prime abord. Si l’humour des personnages est parfois grinçant, le fond n’est jamais revanchard. Ce premier roman traduit en français a offert à Prajwal Parajuly une sélection au Prix Guimet de littérature asiatique en 2020.  Pour ma part, c’était une belle découverte. 

💪Fuir et revenir est une lecture commune qui s’inscrit dans le cadre des Etapes indiennes organisées par Blandine et Hilde

📌Fuir et revenir. Prajwal Parajuly. Editions 10/18, 384 p. (2022)


Formose. Li-Chin Lin

Formose. Li-Chin Lin

Lorsqu’il a fallu donner un titre à son premier roman graphique, l’illustratrice franco-taiwanaise, Li-Chin Lin, a choisi le nom historique de son pays natal : Formose, un toponyme d’origine portugaise qui fait référence à la beauté de l’île de Taïwan ("Ilha formosa" ou Belle île). Ce choix s’explique d’abord par le risque de confusion avec la Thaïlande, dit-elle, mais aussi par le destin mouvementé de Taïwan. Lorsqu’elle était enfant, Li-Chin Lin à appris à l’école qu’elle vivait en République de Chine. A la télévision et dans tous les espaces publics, la propagande dictatoriale martelait que Tchang Kaï-chek et son fils, Chiang Ching-kuo, étaient les sauveurs du peuple taïwanais. A la maison, le son de cloche était un peu différent et l’histoire de Taiwan se reflétait dans les différentes langues parlées autour de la table. Si tout le monde connaissait le Holo, les grands-parents paternels de la future illustratrice avaient connu la colonisation nippone et s’exprimaient plus volontiers en japonais. La mère de Li-Chin, préférait la langue du peuple Hakka tandis que la fillette avait choisi celle de l’élite en place : le Chinois. La narratrice raconte l’endoctrinement quotidien, les fraudes électorales, le choc du massacre de la place Tian'anmen, les années de répression contre les radios libres, et bien d’autres choses encore. 


Formose. Li-Chin Lin. P16-17

Li-Chin Lin, qui vit en France depuis 1999, a souvent été comparée à la dessinatrice d’origine iranienne, Marjane Satrapi. Le parallèle s’explique sans doute par le fait que leurs albums sont autobiographiques et permettent au lecteur de découvrir l’histoire de leurs pays natals respectifs. Il y a aussi beaucoup d’humour dans les BD des deux illustratrices. En revanche, le graphique est très différent.  Lorsque Li-Chin Lin était enfant, les mangas étaient très mal vus par les enseignants d’origine chinoise. Ils étaient considérés comme une perte de temps dans un univers où les enfants devaient se consacrer exclusivement à l’étude et à la préparation de leurs futurs examens. La fillette les lisait en cachette et l’influence des BD japonaises se retrouve aujourd’hui dans ses dessins. Les planches sont rarement découpées en cases et les illustrations sont toutes en noir et blanc. Ce style n’est pas sans rappeler aussi les strips, ces BD humoristiques très courtes que l’on trouve traditionnellement dans la presse américaine. Les crayonnés un peu naïfs s’accordent parfaitement au sujet (l’enfance de la narratrice). Personnellement, j’ai plutôt bien accroché à ce style très différent de l’école franco-belge. L’album est assez épais puisqu’il compte plus de 200 pages. On peut considérer Formose comme le premier volet d’une trilogie taïwanaise avec Fudafudak, l’endroit qui scintille (Editions Ça et là, 2017) et Goán Tau, chez moi (Editions Ça et là, 2021). Une excellente nouvelle pour moi qui est beaucoup apprécié ce premier volume !


Formose. Li-Chin Lin. P30-31

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📌Formose. Li-Chin Lin. Editions Ça et là, 256 pages (2011)


La vallée des fleurs. Niviaq Korneliussen

La vallée des fleurs. Niviaq Korneliussen


Le titre de ce roman, La vallée des fleurs, fait référence à un cimetière situé à l'Est du Groenland, près de la ville de Tasiilaq. Il doit sa particularité aux fleurs de plastiques roses, rouges et bleues qui ornent les tombes. La narratrice, dont nous ne connaîtrons jamais le prénom ni le patronyme, est une jeune inuite qui vit à Nuuk, la capitale située au sud-ouest du pays. Elle a obtenu une bourse pour des études d’anthropologie à l’Université de d’Aarhus au Danemark. Son prochain départ est vécu à la fois comme une libération, vis-à-vis de la cellule sociale et familiale, et un véritable déchirement affectif. La jeune femme appréhende de quitter sa petite amie Maliina, dont elle est follement éprise. En apparence, notre héroïne est donc une personne solide, intelligente et pleine d’humour dont l’homosexualité semble parfaitement assumée et acceptée par ses proches… mais quelque chose nous souffle dès le départ que l’intrigue va prendre une autre tournure.  

Les chapitres de ce roman sont numérotés en sens inverse comme un compte à rebours vers un drame annoncé. Dans la première partie, intitulée Eux, chaque titre de chapitre est une référence au suicide d’un tiers (exemple : chapitre 45 : Femme. 38 ans. Pendaison). Les deux parties suivantes, Toi et Moi, sont conçues selon le même principe avec des annonces funestes de plus en plus détaillées. Il y a en quelque sorte deux fils narratifs parallèles, comme si le destin de la narratrice se reflétait dans le miroir d’une société endeuillée par le taux de suicide le plus élevé du monde. Plusieurs théories ont été avancées pour expliquer ce fait, parmi lesquels le climat et les nuits à rallonge. Mais ce sont surtout la modernisation rapide du Groenland, sous influence danoise, et dévalorisation de la culture inuite qui sont incriminées.  De nombreuses famille ont quitté leur communauté pour s’installer en ville et adopter le mode de vie danois. Des villages entiers ont disparu de la carte. La perte d’identité des Groenlandais s’est traduite par une augmentation de l’alcoolisme, puis des maltraitances physiques. Tous ces éléments sont évoqués en filigrane dans le roman de Niviaq Korneliussen.

Le style d’écriture de Niviaq Korneliussen reflète le mode d’expression d’une communauté et d’une génération. En ce sens, il peut s’avérer parfois déconcertant. Par exemple, l’héroïne passe beaucoup de temps sur les réseaux sociaux, adoptant les pratiques et le vocabulaire qui les caractérisent. Par ailleurs, la romancière invite le lecteur dans l’intimité de l’héroïne avec un langage parfois très cru. Enfin, elle mélange le Danois (le livre a d’abord été écrit en Danois avant d’être traduit par l’auteure elle-même en Groenlandais), les expressions groenlandaises de l’est ou de l’ouest, et des phrases entières en anglais. 

Niviaq Korneliussen est considérée comme la première romancière inuite de renommée internationale. Elle s’est fait connaître en 2012 grâce à une nouvelle intitulée San Francisco et mettant en scène cinq personnages LGBT. Néanmoins, c’est la publication de son premier roman, Homo Sapienne (La Peuplade, 2017), qui lui a permis de dépasser les frontières du Groenland et du Danemark. Son second roman, La vallée des fleurs (Naasuliardarpi en V.O), a été récompensé par le Grand prix de littérature du Conseil nordique en 2021. 

📌La vallée des fleurs. Niviaq Korneliussen. La Peuplade, 384 pages (2022)

Hoka Hey. Neyef

Hoka Hey. Neyef

Hoka hey ! En avant ! Tel est le cri de guerre des Sioux-Lakotas. Il a sans doute retenti lors de la fameuse bataille de Little Big Horn ou Greasy Grass dans le Montana, qui opposa une coalition d’Indiens menée par Sitting Bull aux troupes du général de cavalerie Georges A. Custer en juin 1876. Mais cette histoire là n’est pas celle racontée par Neyef. Le jeune scénariste et illustrateur s’est affranchi du documentaire pour nous offrir un roman graphique somptueux de plus de 200 pages. 

Le héros est un jeune orphelin Lakota acculturé. Georges vit dans une réserve indienne, quelque part entre les territoires du Dakota et celui du Wyoming. Il a été recueilli par le pasteur, qui lui apprend la bible et la résignation. Ce n’est pas une figure paternelle puisque le garçon est traité comme un domestique. Le destin de Georges prend une tournure inattendue lorsque son chemin croise celui d’un gang de hors-la-loi poursuivi par un chasseur de primes. Il s’agit d’un trio formé par deux Amérindiens et un Irlandais. Little Knife, leur chef, mène une quête vengeresse contre son père, un blanc qui aurait poussé sa mère au suicide. A son contact, Georges va renouer avec l’histoire de son peuple et sa culture. 


Hoka Hey. Neyef. P118-119

Dans une interview, Neyef explique qu’il a toujours voulu écrire un western mais qu’il n’avait pas le trait assez assuré pour dessiner des chevaux. Il a donc profité du confinement pendant la crise sanitaire du covid-19 pour s’entraîner et améliorer son dessin. Le résultat est spectaculaire. Le lecteur est frappé par le réalisme des illustrations. Neyef multiplie les grandes cases panoramiques qui subliment les paysages de l’ouest américain. La culture lakota est intimement liée à la nature dit-il. Il paraissait donc évident de lui faire une place de choix. Dans Hoka Hey, la nature est un personnage à part entière. Certaines planches, où le texte est quasi-absent, invite à la contemplation. Les bivouacs au coucher du soleil succèdent aux étapes en sous-bois et aux chevauchées dans les grandes plaines. Les mouvements du trait sont si précis que le lecteur a parfois la sensation du vent dans les cheveux ou de la caresse du soleil sur la peau. 


Hoka Hey. Neyef. P172-173

Hoka Hey a été sélectionné dans deux catégories du Festival international de la bande dessinée d'Angoulême 2023 (le Fauve des lycéens et le Prix du Public de France Télévisions) et a été récompensé par le Prix des Libraires Canal BD.

💪J’ai lu cet album dans le cadre des lecture thématiques sur les minorités ethniques organisées par Ingannmic.

📌Hoka Hey. Neyef. Rue de Sèvres / Label 619, 226 pages (2022) 



Obscuritas. David Lagercrantz

Obscuritas. David Lagercrantz

Obscuritas inaugure une série policière dont les héros récurrents s’inspirent, selon l’auteur suédois, du duo Holmes/Watson.  Il faut reconnaître que le professeur Hans Rekke a plus d’un point commun avec le fameux détective londonien. Il est issu d’un milieu privilégié, il est brillant et érudit, il a une capacité de déduction hors du commun, il est dépressif et addicte à diverses substances… enfin, il a un frère proche du ministère des affaires étrangères et de la CIA. Micaela Vargas, l’acolyte de notre psychologue, est une policière débutante originaire du Chili. Elle vit dans le quartier d’Husby à Stockholm, connu pour accueillir beaucoup d’immigrés. Ce fait devient un atout pour ses supérieurs lorsqu’un certain Giuseppe Costa est accusé du meurtre de Jamal Kabir, arbitre respecté dans le milieu footballistique junior. Le suspect, père de l’étoile montante locale, aurait frappé sa victime à mort à cause d’un différent sur le terrain. Pour Micaela, le mobile semble peu plausible et ne correspond pas au caractère de Giuseppe Costa, un alcoolique notoire, certes, mais pas un meurtrier.  Celui-ci s’entête d’ailleurs à plaider l’innocence. Aussi, lorsque le divisionnaire Martin Falkegren suggère de faire appel à un expert en psychologie, en l’occurrence le professeur Rekke, elle est la seule à approuver l’initiative. Jamal Kabir, la victime, était un réfugié politique. Ne faut-il pas chercher dans son passé trouble en Afghanistan ? 

David Lagercrantz a clairement un faible pour les duos improbables et les univers parallèles ou antinomiques. Il construit une intrigue qui navigue entre le monde du sport et de la musique classique… puis nous conduit successivement dans les quartiers malfamés de Stockholm, l’Afghanistan des Talibans et les prisons secrètes de la CIA ! Pour autant, le rythme n’est pas effréné. Il est même assez lent puisque qu’il dépend essentiellement des petites cellules grises rouillées du docteur Rekke. Heureusement que Micaela Vargas, la fliquette tout-terrain, est là pour requinquer le bonhomme ! Le syndrome du docteur Watson sans doute…

Je ne connaissais pas David Lagercrantz et pourtant, il a écrit plusieurs romans. Les spécialistes du genre se rappellent sans doute qu’il a donné une suite à la célèbre série policière Millénium de Stieg Larsson : Millénium 4, Ce qui ne me tue pas (Actes Sud, 2015) et Millénium 5, La fille qui rendait coup pour coup (Actes Sud, 2017) et Millénium 6, La fille qui devait mourir (2019). Par ailleurs, il est l’auteur d’un polar intitulé Indécence manifeste (Actes Sud, 2016). 

📌Obscuritas. David Lagercrantz. HarperCollins Noir, 476 p. (2022)


Matin calme. Laura Dilé

Matin calme. Laura Dilé

Laura Dilé et son petit ami Charly sont tous les deux graphistes. L’autrice de ce joli petit carnet de voyage explique, en introduction, qu’ils ont décidé de partir sur un coup de tête. En réalité leur périple en Corée du Sud m’a semblé bien préparé. Le couple semble connaître tous les trucs pour partir à l’étranger sans se ruiner. 

Si le choix de Laura et Charly s’est porté sur la Corée du Sud, c’est en partie parce qu’ils peuvent y séjourner un an sans renouveler leur visa PVT (Permis Vacances Travail). Ils vont rester 4 mois à Séoul en "Couchsurfing". Il s’agit d’un système d’hébergement gratuit chez l’habitant via une plateforme Internet dédiée. L’idée est, dans un premier temps, de se familiariser avec la culture et la langue coréennes. Ensuite, nos deux baroudeurs feront du "wwoofing" à la campagne pendant trois saisons.  Le WWOOF (Worldwide Opportunities on Organic Farms) est un mouvement mondial qui encourage les échanges entre bénévoles et agriculteurs bio. Selon le site français, « Les WWOOfeurs aident au travail agricole et partagent la vie quotidienne des hôtes qui leur offrent le gîte et le couvert ». 


Matin calme. Laura Dilé p24-25

Laura et son amoureux restent 1 à 3 semaines dans chaque lieu où ils contribuent à hauteur de leurs capacités aux travaux agricoles, à la collecte saisonnière de plantes sauvages, aux ateliers à la ferme, etc. Ils découvrent la cérémonie du thé, la cuisine et les plats nationaux, la saveur du barbecue coréen, l’art de la fermentation et la meilleure façon de préparer le Kimchi. Ils sont invités à un mariage traditionnel puis à une cérémonie en mémoire des ancêtres, vont régulièrement au restaurant avec leurs hôtes et jouent au yut nori avec leurs familles. Ils visitent une fabrique de papier hanji à Jeonju et un atelier de poteries à Jinju où ils croisent un moine taoïste sculpteur de phallus. Dans une ferme, près de Daejeon, ils sont initiés au janggu et au buk, deux des instruments qui composent le samulnori dans la musique traditionnelle coréenne. Sur l’île de Jeju, ils admirent les prouesses des haenyo, ces femmes qui plongent en apnée pour aller chercher des crustacées jusqu’à 15 mètres de profondeur.


Matin calme. Laura Dilé. P88-89

Les étapes et les découvertes se succèdent tandis que les carnets de croquis, emportés dans la valise au départ de la France, se remplissent de dessins au feutre, d’aquarelles, de lettres en hangeul calligraphiées à l’encre de Chine, etc. Laura Dilé croque les gens, les paysages, les hanoks avec leurs portes coulissantes et leurs cuisines traditionnelles, ainsi que quelques monuments. Elle dessine un temple bouddhiste dans la montagne Gwanak, le palais principal de Gyeongbok au nord de Séoul ou encore celui de Changdeok dans le grand parc de Jongno-gu.

📝C’est un régal pour les yeux ! Le récit de voyage de Laura Dilé est certes un peu court mais tellement riche d’informations et d’illustrations qu’il faut y revenir plusieurs fois pour bien le savourer. Pour se repérer un peu dans tout ça, je recommande de lire en parallèle le Dictionnaire insolite de la Corée du Sud du Cédric du Boisbaudry. 


Matin calme. Laura Dilé. P110-111

📌Matin calme, travail aux champs. Laura Dilé. Akinomé, 112 pages (2021)


Nous, les Selk'Nams. Reyes et Elgueta

Nous, les Selk'Nams. Carlos Reyes et Rodrigo Elgueta

Qui sont les Selk’Nams (on peut aussi l’écrire sans apostrophe et/ou sans S) ? Les conquistadors prétendaient que les "Patagons" d’Argentine et du Chili étaient des géants (aux grands pieds) qui mesuraient jusqu’à 3 mètres de haut ! Les "Estancieros", installés sur les terres indigènes de la Grande Île en Terre de Feu, les accusaient de voler leur bétail et les chassaient comme des animaux. Les exploitants de zoos humains affirmaient que les Amérindiens étaient des carnivores… Leurs voisins, les Yagans, les appelaient Ona(s), c’est-à-dire peuple du Nord. Le pasteur Martin Gusinde a longuement étudié les croyances des Selk’Nams et les a même convaincus de se mettre en scène dans une reconstitution de la cérémonie du Hain, un rite de passage qu’ils ne pratiquaient plus au début du 20ème siècle. L’anthropologue franco-américaine, Anne Chapman, a recueilli dans son ouvrage intitulé Quand le soleil voulait tuer la lune, Rituels et théâtre chez les Selk’nam de Terre de Feu (Métaillé, 2008) le témoignage d’Ángela Loij, une femme considérée comme la dernière représentante du peuple selkman en Terre de feu. 


Nous, les Selk'Nams. Carlos Reyes et Rodrigo Elgueta . P14-15

Pour ma part, je n’avais jamais entendu parler de ce peuple autochtone d’Amérique latine avant d’avoir découvert la bande dessinée de Carlos Reyes et Rodrigo Elgueta. L’une des raisons, sans doute, tient au fait que Selk’Nams ont été les victimes d’un génocide et qu’ils ont officiellement disparu de la surface de la Terre au tournant du 20ème siècle. Or justement, le projet du duo chilien est de redonner vie (sur le papier) aux Selk’Nams en retraçant leur histoire et exhumant leurs spécificités identitaires. Quel était leur mode de pensée ? Leur cosmogonie ? A quoi ressemblait leur vie quotidienne ? Si la question du fond s’est rapidement imposée, restait à déterminer celle de la forme. Comment aborder un sujet aussi épineux que l’extermination d’un peuple ? Quelle méthodologie employer lorsque le récit des vainqueurs s’est imposé à la mémoire collective ? Carlos Reyes et Rodrigo Elgueta ont finalement fait le choix d’une BD-reportage dans laquelle ils se représentent eux-mêmes et convient le lecteur à les suivre dans toutes les étapes de leur enquête. Les témoignages, écrits, oraux ou photographiques qu’ils accumulent, constituent autant de fragments d’un miroir brisé… car l’histoire des premiers habitants de l’Amérique latine nous renvoie à notre propre conscience.

 

Nous, les Selk'Nams. Carlos Reyes et Rodrigo Elgueta . P42-43

Le choix de réaliser des planches en noir et blanc a sans doute facilité le travail de reconstitution de l’illustrateur. Le foisonnement de détails dans les dessins et le fil narratif, qui s’affranchit résolument de la chronologie, montrent la richesse des informations accumulées et la difficulté à les synthétiser. Distinguer le fantasme de la réalité semble relever de la gageure. A la fin de l’album, les auteurs s’interrogent encore : « Peut-être que notre image des Selk'Nams est une fiction idéalisée que nous avons inventée. Un palimpseste. Chaque réécriture, au lieu de lever le mystère et de le déchiffrer, va en le cachant ». 

La commission pour la vérité historique et un nouveau traitement des peuples indigènes a reconnu officiellement le génocide des Selk'Nams en 2003.

💪Lu dans le cadre des thématiques proposées par Ingannmic 

📌Nous, les Selk'Nams. Carlos Reyes (scénario) et Rodrigo Elgueta (dessin). Editions Ilatina, 142 pages (2022)

La Longue route de Little Charlie. Christopher Paul Curtis

La Longue route de Little Charlie. Christopher Paul Curtis

Christopher Paul Curtis est un écrivain Afro-Américain dont les livres, dédiés à la jeunesse, ont été récompensés par plusieurs prix littéraires. Dans ce roman-là, le héros n’est pas un homme de couleur mais un jeune blanc-bec de 12 ans qui va découvrir l’horreur de l’esclavagisme. 

Charlie Bobo est le fils d’un couple de métayers de Caroline du Sud. Lorsque son père meurt suite à un stupide accident forestier, le contremaître de la famille Tanner, le "Captain" Buck, vient réclamer une dette que le défunt aurait contracté auprès des propriétaires de la plantation. Ni Charlie ni sa mère ne sont en mesure de s’acquitter des 50 dollars évoqués. Après avoir tentés de fuir, ils se voient contraints d’accepter un marché avec le représentant de leur créancier. Le Captain Buck prétend, par ailleurs, que Charlie Le grand devait l’accompagner en territoire nordiste et abolitionniste pour retrouver des esclaves échappés dix ans plus tôt. C’est donc son fils, Little Charlie, qui devra s’acquitter de cette corvée. En jeune paysan naïf et analphabète, le garçon ignore encore que ce voyage initiatique va l’exposer aux pires monstruosités. 

L’intrigue se déroule en 1858, soit trois ans avant le début de la guerre de Sécession et 8 ans après l’entrée en vigueur du Fugitive Slave Act. Cette seconde loi sur les esclaves fugitifs, votée par le congrès le 18 septembre 1850, prévoit l’extradition des esclaves évadés et leur retour à leurs propriétaires sudistes. La traductrice française de ce roman précise en introduction que « les esclaves représentaient ce qu’il y avait de plus précieux dans cette économie et la valeur d’un individu, en monnaie d’aujourd’hui, pouvait aller de 11 000 dollars (…) à plus de 160 000 dollars. »

Christopher Paul Curtis décrit bien la manière dont les esclaves étaient traités dans les plantations mais aussi les différences de mode de vie par rapport aux affranchis vivant dans les états abolitionistes. Il y a des passages qui pourraient prêter à sourire s’ils n’étaient dramatiques, notamment lorsque les deux chasseurs d’esclaves débarquent à Detroit. Ils sont surpris de voir les gens de couleurs circuler librement dans les rues et sont choqués de devoir les traités comme des égaux. L’écrivain montre également le paradoxe entre le jeune blanc inculte, sensé dominer les esclaves noirs, et les Afro-américains instruits qui vivent en ville.

Un autre roman de Christopher Paul Curtis a été traduit en français. Il s’agit de Voyage à Birmingham (L’Ecole des Loisirs, 1997) dont les héros sont les membres de la famille Watson avec, pour toile de fond, le mouvement pour les droits civiques durant l’été 1963. Ce livre a été adapté en téléfilm et diffusé sur Hallmark Channel en 2013. 

Nous avons reçu La Longue route de Little Charlie dans le cadre de l’abonnement Supermax (11-13 ans) de L’Ecole des Max. Cette formule permet de recevoir chaque mois (entre novembre et juin), via l’établissement scolaire de l’enfant, un ouvrage de la collection Neuf ou Médium. Il existe bien sûr des sélections pour les tranches d’âges inférieures (Titoumax pour les enfants de 2 à 4 ans, Minimax pour les 3-5 ans, etc). En ce qui nous concerne, nous avons fait de belles découvertes depuis la première année de maternelle. 

📌La Longue route de Little Charlie. Christopher Paul Curtis. L’Ecole des loisirs, 212 pages (2021)


Supermarché. José Falero

Supermarché. José Falero

Pedro est né du mauvais coté de la ville dans une favela de Lomba do Pinheiro à Porto Alegre. La pauvreté, les trafics de drogue et la violence font partie de son quotidien. Pour respecter les vœux de sa mère, le jeune Brésilien occupe un emploi honnête de "rayonniste" dans un supermarché de la chaîne Fênix. Pour s’y rendre, il doit prendre le bus vers les beaux quartiers de la capitale gaúcha (les habitants de Porto Alegre sont surnommés les "gaúchos", un terme désignant originellement les gardiens de troupeaux des plaines d’Argentine et d’Uruguay). Notre héros profite de ces heures de trajet interminables pour lire, cogiter sur les théories marxistes, les opportunités du marché de la drogue et les moyens de faire fortune rapidement. C’est ainsi que nait LE plan. L’idée de Pedro est de mettre sur pied un réseau de trafiquants d’herbe "équitable" où les différents intervenants partageront les bénéfices. Si son choix s’est porté sur la marijuana, c’est parce qu’elle n’est pas trop dangereuse pour la santé des consommateurs, que ses revendeurs sont moins belliqueux que les dealers de drogues dures et que les flics se focalisent plutôt sur ces derniers. Par ailleurs, la vente de cannabis étant moins lucrative que la cocaïne ou le crack, Pedro et ses complices pourraient investir la place sans empiéter sur le territoire des caïds. Pedro parvient ainsi à convaincre un collègue de travail, Marques, de s’associer avec lui. Le vigile du supermarché les met en contact avec un revendeur fiable et la suite des évènements s’enchaînent miraculeusement bien. La petite entreprise devient vite florissante si bien qu’il devient nécessaire de recruter des bras supplémentaires. C’est ainsi qu’Angelica, la copine enceinte de Marques, et Roberto, un cousin par alliance de Pedro viennent agrandir l’équipe. Luan alias Chokito, qui vient de se faire virer du magasin Fênix, est également enrôlé dans la foulée. Tout ce petit monde se jure d’arrêter de dealer dès qu’il aura accumulé assez d’argent pour investir dans un business légal. Pedro et ses amis sont en effet persuadés d’avoir assez de jugeote pour éviter les écueils conduisant habituellement les trafiquants en prison ou à la morgue. 

Si on en croit la biographie de l’auteur brésilien, José Falero est né dans une favela comme celle qu’il décrit dans son roman. Il a quitté l’école à 14 ans et enchaîné les petits boulots, dont un emploi dans un supermarché. Si mes calculs sont bons, il a pratiquement l’âge de son héros sachant que l’intrigue se déroule entre l’hiver 2009 et l’été 2011. L’univers qu’il décrit est criant de vérité et les protagonistes, loin des clichés et des caricatures habituelles, appellent l’empathie du lecteur. Bien que le sujet abordé ne soit pas des plus joyeux, le récit est bourré d’humour. On pense beaucoup à Pulp Fiction de Quentin Tarantino. José Faléro fait partie de ceux qui font mentir les statistiques. Il est retourné à l’école à l’âge de 34 ans, en cours du soir, et a commencé à écrire… avec le succès que l’on sait puisque ce premier roman, Os supridores en v.o., a été traduit dans plusieurs langues. 

Extrait : 

« – Ah, arrête tes conneries, mon vieux ! Je suis sérieux. Je ne les sens pas.  Ils sont du genre rebelle, tu vois ?  Ils n’aiment pas qu’on leur donne des ordres, ils se fichent de la hiérarchie. Ils ne me respectent pas. Et ils sont tout le temps fourrés ensemble dans les allées du supermarché, tout le temps à se faire des messes basses, ajouta M. Geraldo, que le seul fait de parler de ces deux employés perturbait visiblement. Mais bon, ça s’arrête là. Tu m’as demandé si j’ai des suspects, pas vrai ?  Eh bien, j’ai des doutes sur eux. Il n’y a qu’eux dans mon staff que j’arrive à imaginer faisant ce genre de chose. Sauf que je n’aime pas tirer à l’aveugle, Amauri. Si je n’ai pas la certitude que Pedro et Marques sont vraiment responsables de ces vols, comment je pourrais les licencier ?

–  Mais c’est quelquefois inévitable, mon ami. Pour tenter quelque chose, tu sais ? On est tous obligés, à un moment ou à un autre de la vie, de tirer quelques balles à l’aveugle. Franchement, si tes investigations, comme tu l’as dit toi-même, ne mènent nulle part, pourquoi tu ne les licencies pas tous les deux pour voir ce que ça donne ? »


📚D’autres avis que le mien : Kathel,  A_girl_from_earth, La petite liste

📌Supermarché. José Falero. Métailié, 304 pages (2022)