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Danser avec le vent. Emmanuel Lepage

Danser avec le vent. Emmanuel Lepage

💪Après l’exploration du Glacier Thwaites (cf L’Eveil), je poursuis ma découverte des côtes australes dans le cadre du Book Trip en mer. Cette fois-ci, je passe par l’autre côté. On embarque à La Réunion, on vogue sur l’océan Indien et on met le cap vers l’archipel des Kerguelen à 1 950 km au nord de l'Antarctique. Notre guide dans ce voyage de papier est Emmanuel Lepage. C’est sa seconde expédition vers les TAAF (Terres Australes et Antarctiques françaises). De son premier séjour aux îles Kerguelen, il a tiré un album magnifique paru il y a une dizaine d’années. 

Lorsqu’il rembarque sur le Marion Dufresne en novembre 2022, Emmanuel Lepage apparait comme une sorte de VIP. Son arrivée sur le navire est filmée par une équipe de cinéastes qui réalisent un documentaire pour la chaîne de télévision ARTE. Par ailleurs, le bédéiste est quelque peu courtisé par les autres passagers qui souhaitent obtenir un autographe ou un portrait. L’un d’entre eux lui confie même qu’il a découvert sa vocation grâce à son Voyage aux îles de la désolation. Il s’agit de Brieuc. L’auteur fait un petit clin d’œil à ce jeune scientifique en lui cédant la parole à la fin de l’album. 

Danser avec le vent P190

C’est à l’initiative de Christophe Guinet, directeur de recherche CNRS au centre d’études biologiques de Chizé, qu’Emmanuel Lepage a entrepris ce nouveau voyage. Ce n’est pas un hasard si l’auteur de BD a été sollicité puisqu’il est aussi peintre officiel de la marine française. Il n’a pas réfléchi longtemps avant d’accepter la mission même s’il s’interrogeait sur la pertinence d’un autre séjour aux TAAF. Qu’allait-il tirer de cette aventure ? Une expérience (c’est le terme qu’on doit préférer pour ce type de mission comme le lui expliquent ses compagnons) ! Une expérience humaine unique, avant toute chose, une autre façon d’être ensemble et l’occasion d’en apprendre beaucoup sur soi-même. Alexis, le chef opérateur du documentaire, en fera expérience intime et intense au cours d’une randonnée vers la cabane aux manchots, le point d’observation de l’équipe Popéleph (qui étudie les éléphants de mer) sur la péninsule Courbet.

Emmanuel Lepage décrit bien le quotidien des équipes sur la base de Port-aux-Français ou dans les avant-postes près de la faune ou de la flore. Il y a des passages assez amusants dans les cabanes où les provisions sont constituées de conserves dont les dates de péremption sont dépassées depuis des années. Il faut parfois faire preuve d’imagination et de débrouillardise. A l’Estacade, les jeunes chercheurs font préchauffer le four avec des bougies ou cuisinent des sardines à l’huile grillées en faisant flamber du papier toilette directement dans la boîte de conserve. Ils utilisent aussi les casseroles comme caisses de résonnance pour les téléphones portables.

Danser avec le vent P102-103

Bien sûr tout n’est pas idyllique. Le travail est parfois laborieux à cause du climat et du terrain. Il y a aussi quelques tensions et tabous. L’équipe chargée de baguer les pingouins demande aux cinéastes de ne pas filmer l’opération. Ils craignent que les images soient mal interprétées par le grand public. Un autre sujet longuement évoqué concerne la régulation d’espèces introduites aux premières heures de l’exploration polaire. Elles perturbent désormais le microcosme de l’archipel. Mathéo et Tobie sont les "Mamintros" (contraction de mammifères introduits) de l’archipel. Ils sont chargés de prélever (comprenez tuer) les mammifères qui mettent en danger l’écosystème. C’est notamment le cas de la colonie de chats. Ils ont été introduits au milieu du 20ème siècle pour chasser les rongeurs. Or, il est plus facile pour les félins d’attaquer les oiseaux qui nichent au sol. Ils font de véritables hécatombes parmi les Albatros, par exemple. 

L’album est riche d’informations et anecdotes similaires. Cela prouve, s’il était besoin, que ce voyage était loin d’être inutile. Cela, les lecteurs assidus d’Emmanuel Lepage s’en doutaient bien. L’auteur de BD ne manque jamais d’inspiration. Le simple plaisir de retrouver la patte du bédéiste se suffit à lui-même. Le dessinateur nous régal de planches somptueuses comme à son habitude. Dans son récit de voyage précédent, il regrettait de pas être bien équipé en matériel de dessin et en vêtement adaptés (on n’imagine pas comme il est important de porter des gants chauds n’entravant pas les mains du dessinateur). Il explique que sa technique s’est affinée, notamment dans la représentation de la mer. Il utilise des brosses à dents pour dessiner l’écume, par exemple. Il y a aussi des plans très audacieux depuis le pont du bateau. L’illustrateur est très exigeant avec lui-même et donc pas toujours satisfait de ses œuvres. Lorsqu’on lui demande de faire un dessin  pour un collègue sur l’une des cloisons de la station, il ne le trouve pas très réussi. C’est dire l’humilité du bonhomme !

Danser avec le vent. P76-77

Il m’a fallu un peu de temps pour retrouver le documentaire de 52 minutes dédié à ce voyage. Les îles Kerguelen, aux confins du monde a été diffusé sur ARTE en mars 2024 mais  on peut voir la bande annonce ici

📝D’autres albums Emmanuel Lepage: 

📌Danser avec le vent. Emmanuel Lepage. Futuropolis, 224 pages (2025)


Book Trip en mer saison 3


L’Éveil. Elizabeth Rush



💪J’ai lu cet ouvrage dans le cadre de la 3ème saison du Book Trip en mer, le challenge de lecture organisé par Fanja.

Elizabeth Rush est journaliste et professeur d’écriture à le prestigieuse Université Brown de Providence. Le 29 janvier 2019, elle embarque à Punta Arenas, à la pointe sud du Chili, en compagnie de 56 autres passagers. Le Nathaniel-B.- Palmer, un brise-glace de 5 376 tonnes, met le cap vers le pôle sud via la mer d'Amundsen. La mission compte des biologistes, des océanographes, des sédimentologues ainsi que le personnel technique et navigant. Durant l’été austral, il étudieront les effets des changements climatiques sur l’immense glacier Thwaites. Le déroulement et les résultats de ce voyage inaugural seront déterminant dans la suite à donner aux projets d’exploration dans cette zone.

The Quickening, Elizabeth Rush
La jeune femme donne un coup de main à bord en participant, par exemple, au carottage d’échantillons de boue. Elle interroge les scientifiques, l’équipe de navigation et même les cuisiniers. Ses questions portent non seulement sur leur travail mais aussi sur des sujets plus personnels. L’autrice nous parle à cœur ouvert de son désir de grossesse ainsi que de ses  engagements en faveur de la cause féminine et de la protection de la planète. J’avoue que je n’avais pas forcément envie de connaître les circonstances détaillées de la conception de son enfant mais sa transparence est cohérente avec le reste du discours.  Il est parfois nécessaire de nommer les choses par leur nom et de tout mettre à plat pour progresser. 

Les passages consacrés à l’exploration et à la mission scientifique sont passionnants et on peut en savoir davantage sur le site Internet dédié à l’étude du glacier Thwaites. On peut même mettre des visages sur les prénoms cités dans le livre en consultant les pages des équipes TARSAN, THOR et GHC.

En lisant L’éveil j’ai découvert que le terme de "vêlage" ne concernait pas que les vaches qui mettent bas mais aussi les glaciers qui se fracturent pour donner naissance à des blocs de glace et des icebergs. J’ai appris bien d’autres choses encore grâce au récit de voyage écologiste et féministe d’Elizabeth Rush. Le ton intimiste de la narration m’a donné l’illusion de vivre sa croisière en Antarctique en direct et d’en subir les aléas dans ma propre chair. Il faut savoir, qu’en cas d’urgence médicale, il est plus rapide de rapatrier un cosmonaute qu’un scientifique en mission sur le continent austral ! 

📚D'autres avis que le mien via Babelio et Bibliosurf

📌L’Éveil. Elizabeth Rush, traduite par Nathalie Peronny. Marchialy, 512 pages (2026)

Book Trip en mer, saison 3


The White Darkness. David Grann

The White Darkness. David Grann


Le journaliste américain David Grann a le don de rendre la réalité aussi palpitante que la fiction. The White Darkness est d’ailleurs un excellent exemple de son habilité à encrer les récits de voyage dans la littérature du réel. Il me semble néanmoins que le sujet de ce livre a dû faciliter la tâche de l’écrivain. Son principal protagoniste est l’aventurier anglais Henry Worsley (1960-2016), dont l’obsession pour l’Antarctique fut malheureusement fatale. « Tout le monde a son Antarctique » aime à répéter l’auteur, citant son énigmatique compatriote, l’écrivain Thomas Pynchon. Chacun en tirera les conclusions qu’il souhaite. 

Henry Worsley a tout du héros romanesque, intrépide et courageux. Cet ancien officier de l’armée britannique était un meneur d’hommes posé et profondément humain. Il s’inspirait de l’expérience d’un autre explorateur fameux, Sir Ernest Shackleton (1874-1922), qui était en quelque sorte son mentor. Nourri depuis ses plus jeunes années par les récits des grands voyageurs de l’époque édouardienne, Henry Worsley, a voulu partir sur les traces de Shackleton et atteindre le pôle Sud. 

En 2008, pour le centenaire de l'expédition Nimrod en Antarctique, l’explorateur s’associe à deux autres descendants des membres de l’équipe de 1909 : Will Gow (petit-neveu d’Ernest Shackleton) et Henry Adams (petit fils de Jameson Boyd Adams). Henry Worsley avait en effet découvert que son ancêtre, Frank Worksley, avait aussi été un fidèle de Shackleton et avait même écrit ses mémoires. Ce périple, dont le nom officiel est la Matrix Shackleton Centenary Expedition, est un succès en termes d’objectifs géographiques, moins en ce qui concerne son retentissement médiatique. Les trois compagnons sont arrivés au pôle Sud, dépassant le Farthest South, c’est-à-dire le point extrême atteint par l’expédition d’Ernest Shackleton (à 180 km du pôle) le 9 janvier 1909. Henry Worsley semble se satisfaire de cet exploit… mais pour un temps seulement. 

Notre héros repartira deux fois en Antarctique. En 2012, pour marquer le centenaire de la course au pôle Sud entre Roald Amundsen et Robert Falcon Scott, il va chercher des recrues au sein de l’armée. Les hommes sont divisés en deux équipes. La sienne suit la piste d’Amundsen, tandis que l’autre part sur les traces de Scott. Cette épreuve de 1450 km lui permet de collecter des fonds en faveur des soldats blessés de la Royal British Legion. Fort de ce deuxième succès, Henry Worsley décide de repartir en 2015, à l’occasion des 100 ans du voyage de L’Endurance (du nom de la fameuse goélette à trois mâts de Shackleton qui a fini écrasée par les glaces en mer de Weddell au large de l'Antarctique).

La dernière expédition de Frank Worksley, celle qui lui coûta la vie, représentait un parcours de 913 miles (1,469 km) que notre héros prévoyait de couvrir en 70 jours en solitaire et sans aucune assistance. Il devait tirer lui-même un traîneau de plus de 140 kg avec un équipement des rations alimentaires réduits au minimum vital. Le 69ème jour, incapable de mettre encore un ski devant l’autre, il est forcé de s’arrêter. A moins de 50 kilomètres de son point d'arrivée ! Epuisé et déshydraté, il passe encore deux jours sous sa tente avant de se décider à appeler les secours via la plateforme de support de l’ALE (Antarctic Logistics & Expeditions). Alors qu’il souffre qu’une péritonite bactérienne, il est évacué vers la clinique Magallanes de Puntas Arenas au Chili. Il y décède le 24 janvier 2016 sans avoir pu parler une dernière fois à son épouse. Il laisse deux enfants adultes : Max et Alicia qui vouent une adoration sans borne à leur père, même si cela n’a pas toujours coulé de source. 

J’ai encore passé un excellent moment de lecture grâce à la plume enlevée de David Grann. Il brosse un portrait très élogieux d’Henry Worsley mais j’imagine que cela est justifié par le caractère et les actes du bonhomme. Son expédition, parrainée par le prince William, a permis de collecter plus de 100 000 livres sterling (130 000 euros) en faveur des vétérans de l’armée britannique. Il a lui-même été militaire pendant plus de 30 ans, au service des Royal Green Jackets puis des Rifles. Sa carrière a été récompensée par un MBE (5ème grade de l’Ordre de l'Empire britannique) pour services distingués lors d’opérations en Irlande du Nord, en Bosnie, au Kosovo et en Afghanistan. 

Le livre est relativement court puisqu’il est le prolongement d’un article publié en 2018 par le New-Yorker. J’ai eu un peu de mal parfois à suivre l’enchaînement des différents évènements mais cela n’a pas gâché mon plaisir. Et puis il y a des cartes qui permettent de visualiser plus facilement les circuits empruntés par les explorateurs. Les photos contemporaines d’Henry Worsley sont mises en perspective par les documents d’archives d’Ernest Shackleton (voir la galerie sur le site de l'auteur). Ils se prend d’ailleurs en photo avec ses deux camarades, à la manière de ses prédécesseurs, lorsqu’ils atteignent les étapes historiques. 

David Grann restitue parfaitement l’atmosphère des terres polaires, le froid, la glace, et l’horizon devenu à la fois impénétrable et oppressant à force de blancheur. Je vous recommande vivement ce récit de même que son livre suivant Les naufragés du Wager. 

J’ai lu ce livre dans le cadre d’une lecture commune pour le Book Trip en mer à laquelle ont participé Fanja, Keisha et Sunalee. Thaïs a lu ce livre plus tard en solo. 

The White Darkness. David Grann, traduit par Johan-Frédérik Hel Guedj. Les éditions du Sous-Sol, 160 pages (2021) / Editions Points, 168 pages (2022).

Book Trip en mer


Voyage aux îles de la Désolation. Emmanuel Lepage

Voyage aux îles de la Désolation. Emmanuel Lepage


Saviez vous qu’Emmanuel Lepage est le premier auteur de BD a avoir été nommé peintre officiel de la marine en 2021 ? Il doit ce titre à ses missions sur les TAAF (Terres australes et antarctiques françaises). Le dessinateur en fait le récit dans plusieurs albums dont Voyage aux îles de la Désolation et La Lune est blanche. Les éditions Casterman les ont rassemblés et réédités en versions intégrales sous les titres d’Australes (2014) et d’Antarctique (2015). Le second volume a été réalisé en collaboration avec François Lepage, le frère d’Emmanuel. 

En février 2010, à l’heure du petit déjeuner, Emmanuel Lepage reçoit un coup de téléphone de son frère. Un désistement de dernière minute lui offre l’opportunité de participer à un reportage sur les TAAF. Il a une demie heure pour se décider. Sa décision sera prise en un quart d’heure, le temps de se remémorer quelques rêveries maritimes remontant à l’enfance et inspirées des personnages de Pierre Joubert, Hergé, Jules Verne, Robert Louis Stevenson ou John Meade Falkner. Non, décidément, un voyage du côté des 40ème et 50ème rugissants, ça ne se refuse pas ! 


Voyage aux îles de la Désolation. Emmanuel Lepage. P8

Trois semaines plus tard, le dessinateur breton atterrit à l’aéroport Roland Garros de Saint-Denis de La Réunion. Il est accompagné de son photographe de frère et de Caroline Britz, journaliste à l'hebdomadaire Le Marin. C’est elle qui est l’initiative du projet documentaire. L’appareillage du "Marion Dufresne", un navire ravitailleur des bases scientifiques subantarctiques, est prévu trois heures plus tard. Le bateau doit son drôle de nom à l’explorateur français Marc Joseph Marion du Fresne. Parmi les passagers, il y a les chercheurs de l’Institut polaire français Paul-Emile Victor qui vont remplacer leurs collègues en mission sur les terres australes. Quarante marins et le préfet des TAAF se trouvent également à bord du navire, ainsi le personnel logistiques et les ouvriers spécialisés qui partent en hivernage sur les bases. A l’instar des 18 touristes embarqués sur le Marion Dufresne, « les journalistes » comme Emmanuel Lepage, effectueront un circuit de 6 semaines dont les étapes sont l’archipel de Crozet, l’archipel de Kerguelen, l'île Saint-Paul, l'île Amsterdam et l'Île Tromelin.

Une grève des entrepôts pétroliers de La Réunion va quelque peu chambouler la feuille de route et compromettre les possibilités de ravitaillement des bases. En effet, les conditions météorologiques peuvent se détériorer très rapidement. Chaque jour qui passe étant un jour perdu, le commandant décide de partir tout de suite pour Tromelin, étape qui était prévue en fin de rotation, puis de revenir faire le plein à La Réunion avant de repartir pour faire la tournée de ravitaillement. Emmanuel Lepage, lui, s’est déjà attelé à sa tâche. Son travail se présente sous la forme d’un carnet de bord illustré. Il ramènera de nombreux portraits mais aussi des illustrations mettant en scène les conditions de travail extrêmes du personnel de bord, les difficultés liées au ravitaillement des bases scientifiques, etc. Croquer la faune et la flore des TAAF s’avère plus compliqué que prévu à cause de la pluie et du froid.


Voyage aux îles de la Désolation. Emmanuel Lepage. P20-21

Les planches de cet album sont le reflet des difficultés rencontrées par Emmanuel Lepage dans la réalisation des illustrations. Du coup, les croquis bruts réalisés sur place, alternent avec les dessins à l’aquarelle ou à la gouache qui ont été finalisées après le retour sur la terre ferme. Les planches sépia permettent de distinguer les pages dédiées à l’histoire de ces territoires australes, tandis que les cases en noir et blanc sont réservées au reportage sur le terrain. La multiplicité des techniques utilisées fait de cette bande dessinée un véritable chef d’œuvre du genre. L’auteur regrette néanmoins la difficulté de se fondre dans le paysage, ou de s’imprégner sérieusement de l’histoire et de la vie quotidienne des îles subantarctiques. La brièveté du voyage a imposé cette distance qu’il lui a tant pesée. 

Les travaux d’Emmanuel et François Lepage ont fait l’objet de plusieurs expositions grand format de photographies et planches de BD. J’ai eu la chance de voir l’exposition en plein air de Moëlan-Sur-Mer en Bretagne, durant l’été 2019. Par ailleurs, François Lepage a publié, en collaboration avec Caroline Britz, un ouvrage intitulé Marion Dufresne, ravitailleur du bout du monde (Marines Éditions). Dès 2012, les frères Lepage sont repartis en reportage en Antarctique, du côté de la Terre Adélie. Cette mission est racontée dans l'album La Lune est blanche.


Voyage aux îles de la Désolation d'Emmanuel Lepage. Les pages 94 et 95

💪Je remercie Fanja du blog Lectures sans frontières qui m’a incitée à ressortir cette bande dessinée magistrale de ma bibliothèque familiale dans le cadre du Book Trip en mer qu’elle organise cette année. Sur la même thématique, je recommande vivement Ar-men et Les voyages d’Ulysse, deux albums que j’ai lus avant ce challenge de lecture.

📚On peut voir ici d'autres planches de la BD et l'avis de Violette sur le blog Doucettement.

📌Voyage aux îles de la Désolation. Emmanuel Lepage. Futuropolis, 160 pages (2011)

Book Trip en mer

La chose. John W. Campbell

La chose. John W. Campbell

Lors d’une expédition au pôle sud, une équipe de scientifiques exhume un vaisseau spatial de la banquise et le cadavre d’un extra-terrestre qui semble avoir tenté de s’échapper des décombres. Selon les premières estimations, le corps serait enfoui sous les glaces de l’Antarctique depuis plus de 20 millions d’années. Lors d’un long débat, les membres de la base scientifique tentent d’évaluer les risques encourus en cas de décongélation de la chose, une sorte de monstre pourvu de trois yeux rouges et d’un nid de tentacules bleues en guise de cheveux. S’il apparait peut probable que l’Alien revienne à la vie, il faut déterminer dans quelle mesure son réchauffement pourrait libérer les microorganismes qu’il aurait transportés avec lui, lâchant par la même occasion une maladie inconnue du genre humain et un fléau épidémique sans précédent. Le commandant Garry décide finalement de s’en remettre à l’opinion de Blair et Cooper, respectivement biologiste et médecin de l’expédition. Selon eux, une résurrection de "la chose" ou une infection inter espèces seraient hautement improbables. Son transport hors du milieu polaire posant un sérieux problème de logistique, il apparait plus judicieux d’étudier le spécimen sur place, au sein même du laboratoire de la base scientifique. En attendant son dégel, le bloc de glace emprisonnant le corps du monstre sera donc placé à l’abri dans une réserve et sous la garde d’un certain Connant.

Cette Novella de science-fiction horrifique, dont le titre original est Who Goes There? en V.O.,  date de 1938. Elle est parue pour la première fois dans le magazine Astounding Stories dont John W. Campbell était le directeur depuis peu mais sous le pseudonyme de Don A. Stuart. En France, elle est traduite pour la première fois en 1955 sous le titre de La Bête d’un autre monde. Elle est ensuite publiée dans un recueil de nouvelles intitulé Le ciel est mort et édité par Denoël dans la fameuse collection Présence du futur. Considérée comme un classique de la SF, l’œuvre de John W. Campbell a inspiré trois adaptations cinématographiques : The Thing from Another World (La Chose d'un autre monde) de Christian Nyby en 1951, The Thing de John Carpenter en 1982 et un prequel de Matthijs van Heijningen Jr. en 2011. La traduction proposée par Pierre-Paul Durastanti pour les éditions du Bélial’ ne tient pas compte du manuscrit découvert en 2018 par le biographe américain Alec Nevala-Lee dans les rayons de la bibliothèque de Harvard. Il s’agit d’une version plus longue de La chose intitulée Frozen Hell. Le traducteur français a préféré conserver les coupes décidées par l’auteur lui-même. 


The Thing de John Carpenter

Si l’œuvre de John W. Campbell s’inscrit bien dans le contexte du début du 20ème siècle, fasciné par l’exploration polaire, le récit ne souffre pas trop de son âge. J’imagine que la nouvelle version a été expurgée du vocabulaire trop désuet. Par ailleurs, le vernis scientifique qui habille l’intrigue m’a semblée tenir la route (du moins pour une néophyte en la manière). S’il y avait un bémol, je dirais que j’ai eu du mal à me repérer parmi les différents personnages dont aucun ne semble se détacher vraiment du lot. J’ai l’impression aussi que les coupes dans le texte original ont été un peu trop radicales. Il m’a fallu parfois revenir en arrière car je pensais avoir raté un paragraphe. 

📝Le huis clos sur la banquise n’est certes pas une idée nouvelle mais elle fonctionne parfaitement, participant à créer une atmosphère à la fois glaçante et étouffante. On pense bien sûr à l’œuvre de H. P. Lovecraft et en particuliers à ses Montagnes hallucinées. Pour information, l’adaptation de cette nouvelle par le mangaka Gou Tanabe est une réussite. 

📌La chose. John W. Campbell. Le Belial’, 130p. (2020)


Les montagnes hallucinées. Gou Tanabe

Les montagnes hallucinées. Gou Tanabe


Parmi la profusion de mangas publiées ces dernières années, certains titres se distinguent particulièrement. Les montagnes hallucinées, l’adaptation de la nouvelle éponyme de Howard Phillips Lovecraft par Gou Tanabe, fait partie du lot. L’objet lui-même est déjà une œuvre de belle facture. L’éditeur l’a habillé d’une couverture cuir très chic. Disponible en coffret ou en deux volumes séparés, il se lit comme un manga traditionnel, c’est-à-dire de droite à gauche. Il est plus petit (format proche du A5) et plus épais que les bandes dessinées franco-belges (presque 300 pages par tome). Les dessins s’éloignent du graphisme très codé des mangas mais apparait plutôt classique selon les critères occidentaux. La plupart des illustrations sont en noir et blanc. 

Selon moi, Les montagnes hallucinées est une excellente introduction à l’univers de H.P. Lovecraft. Depuis son plus jeune âge, l’écrivain américain était fasciné par l’Antarctique et les récits d’exploration de la Terre Australe. Comme dans le roman d’Edgar Allan Poe, Les Aventures d'Arthur Gordon Pym, dont Lovecraft s’est inspiré, le « continent blanc » devient le théâtre d’une aventure cauchemardesque. Il faut dire qu’en 1931 (date de rédaction de la nouvelle) l’état des connaissances du pôle sud laissait encore une place aux spéculations et à l’imagination romanesque. Ici, le narrateur est le Pr. Dyer, géologue de l’Université Miskatonic du Massachusetts. Il est accompagné de Danforth, son assistant. Le noyau dur de son équipe scientifique compte encore trois universitaires, parmi lesquels le professeur Lake, biologiste, et le jeune Gedney, son doctorant. Lorsque l’histoire commence, Dyer prend la tête d’une équipe de sauvetage dont la mission est de retrouvé Lake, parti quelques jours plus tôt en prospection dans une zone située à près de 500 km au nord-ouest de la base. Son dernier message radio mentionnait la découverte de 14 spécimens végétaux ou organiques inconnus. 

Les montagnes hallucinées. Tome 1. Gou Tanabe

Les Montagnes hallucinées, dont le titre original est At the Mountains of Madness ("les montagnes de la folie"), fait de nombreuses références aux œuvres précédentes de Lovecraft. La nouvelle peut même être considérée comme la genèse des "Grands Anciens", dont la cosmogonie serait décrite dans l’ouvrage fictif du Necronomicon d'Abdul al-Hazred. Selon la légende, le "Necronomicon" serait conservé à la bibliothèque de l'université de Miskatonic. L’ouvrage est cité dès 1921 dans la nouvelle La Cité sans nom. Il apparait ensuite de manière récurrente dans l’œuvre de Lovecraft et même chez d’autres auteurs comme Jorge Luis Borges, Umberto Eco ou Stephen King. Sans révéler trop l’intrigue, on peut dire qu’il sera aussi question des "Shoggoths" qui figurent dans plusieurs récits du mythe de Cthulhu (Mythos en anglais), cet univers de fiction collectif développé par de multiples auteurs à partir de l'œuvre de Lovecraft. 

Interpellé par son éditeur japonais, Gou Tanabe a commencé à s’intéresser à l’œuvre de H.P. Lovecraft en 2005. Le nombre de ses publications permettent de lui attribuer désormais le titre de spécialiste de l’univers lovecraftien. En effet, le mangaka publie successivement au Japon The Outsider (2007), librement adapté de la nouvelle Je suis d'ailleurs, puis viennent des adaptations de La Couleur tombée du ciel (2015), Celui qui hantait les ténèbres (2016), Dans l’abîme du temps (2019), L'Appel de Cthulhu (2019). Le Cauchemar d'Innsmout (2021).

Les montagnes hallucinées. Gou Tanabe

Pour ma part, j’ai découvert l’écrivain américain par l’intermédiaire de L'Affaire Charles Dexter Ward, sa novella publiée en dans le magazine Weird Tales. Mon goût pour les jeux de plateau m’a permis de m’immerger dans son univers particulier via Horreur à Arkham, un jeu de société coopératif, réédité en 2005 en France par Edge Entertainment. Cette version compte plusieurs extensions comme L'Horreur de Dunwich (2008), L'Horreur de Kingsport (2009), L'Horreur d'Innsmouth (2010) et L’Horreur de Miskatonic (2012). Bref, le mythe de Cthulhu promet bien des heures de lecture et de jeu !

📌Les montagnes hallucinées. Gou Tanabe. Les chefs-d’œuvre de Lovecraft. Ed. Ki-oon, 2 tomes (2019)


Antarctique. Olivier Bleys

Antarctique. Olivier Bleys


 Les rencontres inattendues peuvent réserver d’excellentes surprises. Je suis tombée sur le livre d’Olivier Bleys en furetant sur le site Internet de Gallimard. Pourtant, on ne peut pas dire que le roman était mis en avant par l’éditeur. Le titre évoque, pour moi, tout un univers en un seul mot. Dans les faits, il s’agit d’un huis clos dont l’intrigue est le plus souvent confinée en intérieur. Mais peu importe si le désert de neige se défile pendant les ¾ du roman car l’auteur nous régale d’un humour féroce. En effet, le lecteur se rend vite compte que l’expédition à laquelle il s’attendait a tourné court depuis longtemps. Les « volontaires » condamnés à rester sur place sont loin de vivre une fabuleuse aventure ou de mener de passionnantes recherches scientifiques. La plupart du matériel est cassé ou obsolète depuis des mois. L’émulation sportive ou intellectuelle a fait place à l’apathie collective et l’alcoolisation de haute compétition. 

Pour reprendre les choses depuis le début, sachez qu’Olivier Bleys nous ramène plus de 60 ans en arrière, à la belle époque de la conquête des terres australes par l’URSS (36 expéditions sont menées entre 1955 et 1992). Nous sommes en janvier 1961 sur la base soviétique de Daleko. Cinq hommes ont été chargés de tenir la place pour la gloire du Parti. Comme aux grandes heures de l’alpinisme (cf Alpinistes de Staline de Cédric Gras), ils doivent veiller sur le buste de Lénine, fièrement installé sur ce que les géographes appellent le pôle d’inaccessibilité. Si les vivres ne manquent pas, les activités ne sont pas nombreuses et la vodka coule à flot. Le drame arrive bêtement, comme dans toutes situations où la raison a sombré dans l’alcool. Vadim (le tractoriste) a abattu son collègue Nikolaï (le mécanicien) d’un coup de hache parce qu’il le soupçonnait de tricher aux échecs. Enfin, c’est la raison officielle. Les autres Poliarniks, en plein coma éthylique n’ont rien vu ni rien entendu. Anton (botaniste et chef de la station) est le premier à reprendre conscience et se trouve face à une situation inédite. Comment rendre justice au milieu de nulle part, lorsqu’il n’y a ni tribunal ni prison ? Les deux autres membres du groupe, Igor et Dimitri (glaciologue et ingénieur), ne s’avèrent pas plus efficaces que leur supérieur pour trouver une solution satisfaisante. Sachant que la première communauté humaine accessible, la base Mirny, se trouve à plus de 1 000 km de là, la situation devient rapidement ubuesque.

« Écrivain-marcheur » ainsi qu’il se définit, Olivier Bleys est membre élu de la Société des Explorateurs français. Depuis 2010, il a commencé un tour du monde fractionné (il marche un mois par an, repartant chaque fois de l’étape précédente). Il a déjà traversé plusieurs pays d’Europe jusqu’en Russie et réalise parallèlement des « micro-aventures » comme des tours de villes à pied (Paris et Metz en 2012 ou Bordeaux en 2013). L’écrivain a d’ailleurs écrit deux ouvrages sur le sujet : L’art de la marche (Albin Michel, 2016) et Les Aventures de poche (Hugo & Cie, 2018). Au total, il a publié une trentaine d’ouvrages (romans, récits de voyage, BD, etc) et reçu de nombreuses récompenses. 

Aux amateurs d’extrême blizzard, je suggère également l’ouvrage de Cédric Gras, La mer des Cosmonautes (Folio, 2019)

📌Antarctique. Olivier Bleys. Gallimard, 192 p. (2022)