Rewind. Pascal Ruter

Rewind. Pascal  Ruter

Il y a des jours où on voudrait pouvoir appuyer sur une touche et rembobiner l’histoire de sa vie. C’est exactement ce que va faire Eva, l’héroïne de ce roman, au sens littéral du terme comme au sens figuré. Elle a hérité d’un vieux walkman de son père dont elle ne se sépare jamais. Un outil très précieux qui lui sera bien utile. Elle va l’utiliser comme journal audio dans une quête qui l’obligera à remonter dans le passé, dans les traces laissés par ses parents. Ce voyage la conduira bien loin de chez elle.

La narratrice s’appelle Eva Schneider. C’est une lycéenne qui habite en région parisienne. Elle a un frère cadet, Simon, également lycéen. Leur petit monde s’effondre lorsque Paula, leur maman, meurt dans un accident de voiture. Leur grand-mère est atteinte d’Alzheimer et vit dans une EPAD. Leur père, Jean-Louis, est décédé dans un accident de plongée 10 ans plus tôt. Désormais, le « parent » le plus proche de nos adolescents est Daniel, leur beau-père. Ils cohabitent depuis des années sans excès sentimentaux particuliers. Chacun vit son deuil à sa façon mais quelques détails étranges éveillent l’instinct ultrasensible d’Eva. La jeune fille s’aperçoit que son beau-père a menti par omission sur son emploi du temps le jour du drame et que Paula avait des secrets. Parallèlement à ces découvertes, le comportement de Daniel devient de plus en plus bizarre… comme s’il cherchait à éloigner Eva de son frère cadet. 

Je poursuis ma petite incursion de la littérature de jeunesse à la recherche de romans pour mon adolescent. Cette fois, j’ai déniché une pépite difficile à lâcher, même pour l’adulte que je suis.  Entre le road trip et le thriller psychologique, Rewind est un roman addictif qui m’a tenue en haleine jusqu’à la fin.  Mais le livre de Pascal  Ruter n’est pas seulement un page turner. Il aborde de nombreuses questions sensibles comme le deuil, la dépression ou l’anorexie mais l’attention du lecteur est tellement focalisée sur l’intrigue que ces sujets difficiles passent assez facilement. Rewind est conseillé aux jeunes lecteurs à partir de 12 ans.

💪Grâce à cette lecture, je participe au Challenge de PatiVore, dédié à la littérature de jeunesse.

📚D’autres avis que le mien chez Marion et Mylene

📌Rewind. Pascal  Ruter. Didier Jeunesse, 288 pages (2022)

Challenge Littérature Jeunesse 2025-2026


Carthage. Irene Vallejo


Le beau roman d’Irene Vallejo s’inspire de l’Énéide de Virgile. C’est un récit polyphonique qui donne tour à tour la parole au Troyen Enée, à la reine Elissa (Didon), à sa demi-sœur Ana la Magicienne (Anne), au facétieux dieu Eros mais aussi à un Virgile torturé par sa conscience de poète au service de l’empereur Auguste.  

Enée et son équipage ont fui Troie au terme de 10 années de guerre et font voile vers l’Hespérie. Après un épique voyage, ils se sont échoués sur les côtes africaines. Ils sont accueillis par la jeune reine de Carthage alors même que la cité est menacée par le roi Hiarbas. La Phénicienne aussi est une rescapée. Elle a quitté Tyr après l’assassinat de son mari par son frère Pygmalion. 

La garde rapprochée d’Elissa se méfie de ces Troyens qu’ils jugent couards. Surtout, ils craignent l’influence grandissante d’Enée dans l’esprit et le cœur de la jeune souveraine.  Ana, quant à elle, s’est entichée du petit Iule, le fils d’Enée, dont elle partage les jeux. Fille de devineresse, elle a néanmoins le sentiment que l’avenir ne se présente pas sous les meilleurs "auspices". Enée est tenu par une prophétie et doit se rendre dans la région du Latium pour fonder une nouvelle Troie. 

L’intrigue se focalise sur la première partie de l’Énéide et les évènements se déroulant à Carthage. Les faits nous sont relatés au travers des pensées et des sentiments des narrateurs successifs. Il y a donc des ellipses dans le récit mythologique. A cela s’ajoute une dimension plus contemporaine où les femmes expriment leur rejet de l’emprise masculine. Le roman est en prose mais le style de l’autrice est très poétique. Carthage est un bel hommage à l’œuvre de Virgile.

📚D’autres avis que le mien via Le Capharnaüm Eclairé et chez Claudialucia.

📌Carthage. Irene Vallejo, traduite par Bernadette Engel-Roux. Albin Michel, 288 pages (2025)


Esprit d'hiver. Laura Kasischke

Esprit d'hiver. Laura Kasischke


L’intrigue d’Esprit d'hiver se déroule à noël mais il ne faut pas s’attendre à un roman Feel Good. Au contraire, le lecteur se sent rapidement piégé dans un huis clos de plus en plus oppressant. 

Holly et Eric, son mari, ont un peu forcé sur le lait de poule le soir du réveillon et se sont réveillés très en retard ce 25 décembre. Comme chaque année, ils fêtent le jour J chez eux avec leurs proches. Éric saute du lit et file immédiatement chercher ses parents à l’aéroport. Holly se réveille avec une drôle d’impression et l’envie de la coucher sur le papier. Cela fait longtemps qu’elle n’a plus écrit de poèmes. Mais il faut se presser, préparer le repas et la table pour les invités. Sa fille Tatiana est sans doute debout depuis longtemps. Pourquoi l’adolescente n’a-t-elle pas réveillé ses parents ? Ils ont l’habitude d’ouvrir leurs cadeaux ensemble, tous les 3, avant l’arrivée des invités. Elle est sans doute en train de bouder dans sa chambre. 

Holly convoque ses souvenirs. Le voyage en Sibérie pour l’adoption de Tatiana, comment le couple est instantanément tombé amoureux de ce bébé aux grands yeux noirs et au joli teint de porcelaine, rehaussé d’une chevelure de jais… Des anecdotes lui reviennent en mémoire, treize ans de vie familiale. Mais il faut se presser, accélérer les préparatifs et Tatiana semble de mauvaise humeur. Elle est quasiment mutique. Le blizzard s’en mêle. La mère et la fille sont coincées ici. L’atmosphère ouatée se transforme en ambiance pesante. L’attitude de l’adolescente est de plus en plus étrange. Holly rumine jusqu’à l’obsession. Le huis clos entre la mère et la fille devient claustrophobique. 

Je découvre la plume de Laura Kasischke au travers de ce roman et je dois dire que l’expérience est très particulière. L’autrice américaine s’intéresse moins à l’intrigue qu’à l’atmosphère et la psychologie de ses personnages. Le lecteur se sent pris dans un étau de plus en plus malaisant. Il faut parfois résister à l’envie de refermer le livre pour de bon. Cela serait dommage car il faut attendre la fin pour réaliser tout le talent de Laura Kasischke, sa capacité à distiller d’infimes éléments qui sont autant de pièces du puzzle à reconstituer.

Ce roman a été adapté à l’écran sous la forme d’une mini-série en 3 épisodes. C’est Audrey Fleurot qui campe le rôle principal (Holly devient Nathalie dans cette version française) avec Lily Taïeb dans celui de Tatiana/Alice et Cédric Kahn Eric/Marc. Il n’y a pas que les prénoms des protagonistes qui ont été modifiés mais cela reste des détails qui ne nuisent pas à l’intrigue. Et, comme je le disais, il s’agit surtout d’un roman d’atmosphère, un roman dérangeant né d’une plume virtuose. 

📚D'autres avis que le mien chez Géraldine, Louise, CharlotteLybertaire, Fondu au noir, Read Trip...

📌Esprit d'hiver. Laura Kasischke, traduite par Aurélie Tronchet. Folio, 336 pages (2025)