La fille sans peau. Mads Peder Nordbo

La fille sans peau. Mads Peder Nordbo


💪Dans le cadre du challenge Un hiver polar, j’ai proposé plusieurs lectures communes dont La fille sans peau de Mads Peder Nordbo. J’ai choisi ce titre essentiellement pour sa destination : le Groenland.

L’intrigue se déroule pour l’essentiel à Nuuk où même les étés sont frisquets. Nous sommes en août 2014. Les autorités groenlandaises ont prévenu le journal local que le corps momifié d’un Viking vient de remonter à la surface de la banquise. Le journaliste danois Matthew Cave est envoyé sur-place pour couvrir le reportage. Or, dès le lendemain, on apprend que la momie a disparu du site archéologique et que son gardien a été assassiné puis éviscéré. Le photographe missionné par le journal a été cambriolé et toutes les photos de la découverte ont été volées. La momie est repêchée quelques heures plus tard dans l’Atlantique et les scientifiques découvrent que la dépouille de l’homme du Nord n’aurait en réalité guère plus de 4 décennies. 

Parallèlement à ces révélations, un collègue de Matthew attire son attention sur des cold cases datant des années 1970 dont le modus operandi serait similaire : des hommes retrouvés nus, baignant dans leur sang, le corps découpé depuis l’entrejambe jusqu’au sternum et vidé de ses entrailles comme un poisson.  A l’époque, ces meurtres brutaux étaient liées à des suspicions d’incestes concernant 4 fillettes groenlandaises. C’est un certain Jakob Pedersen qui menait l’enquête mais il a mystérieusement disparu. Notre journaliste obtient le carnet de notes du policier, un outil précieux qui lui permet de remonter la piste abonnée 40 ans plus tôt. 

Pigen uden hud
La fille sans peau du titre est une chasseuse de phoques appelée Tupaarnaq dont les tatouages fascinent Matthew. Elle vient de purger une peine de 12 ans de prison pour un quadruple meurtre et fait une suspecte idéale dans l’affaire du gardien de la momie… sauf qu’elle est trop jeune pour avoir commis les meurtres des années 70.  

Pour être honnête, je ne m’attendais pas à un polar aussi sombre et sanglant. J’ai bien accroché à l’intrigue mais je ne l’aurais pas choisi pour une lecture commune, sachant qu’il peut y avoir des âmes sensibles parmi mes "co-lecteurs". La société groenlandaise, gangrénée par la corruption, n’apparait pas sous son meilleur jour et les relations avec  les "transfuges" Danois ne sont pas toujours faciles. L’auteur nous conduit loin des paysages de cartes postales, dans les barres d’immeubles décrépis où les autochtones, déconnectés de la nature, ne trouvent pas leur place. 

Si le cadre est dur, le personnage récurrent est sympathique et son passé suscite l’empathie. Son enquête est extrêmement prenante si bien que j’ai eu du mal à lâcher le roman avant d’en connaître le dénouement. 

La fille sans peau est le premier volet d’une trilogie mais le troisième volume n’a pas encore été traduit en Français:

  • Pigen uden hud (2017) / La fille sans peau
  • Kold angst (2018) / Angoisse glaciale  
  • Kvinden med dødsmasken (2019) / La femme au masque de mort 

📚Une lecture commune avec Athalie, Line...

📌La fille sans peau. Mads Peder Nordbo, traduit par Terje Sinding. Actes Sud, 384 pages (2022)

Challenge Un hiver polar 2025-2026


L’ Amour et la Fureur. Martin Suter

L’Amour et la Fureur. Martin Suter


J’étais bien contente de mettre la main sur le dernier Martin Suter car il me semble bien n’avoir lu aucun de ses livres (même pas Le cuisinier qui est le plus connu, je crois) ! Sur le site de Babelio, ce roman est étiqueté "littérature suisse", "thriller" et "roman policier". L’intrigue se déroule effectivement à Zurich. Elle comporte des éléments de tension, des secrets bien gardés et quelqu’un meure avant la fin du livre. Pour autant, je ne sais pas si j’aurais classé ce roman en littérature de genre si on m’avait posé la question de but en blanc.

Wut und Liebe
Martin Suter nous raconte l’histoire d’un couple de trentenaires aux abois. Camilla reproche à son petit ami artiste de ne pas lui offrir la vie qu’elle mérite. Elle s’ennuie terriblement dans son métier de comptable et pense qu’elle pourrait profit de sa beauté plutôt que d’entretenir un artiste fauché (en dépit des sentiments qui l’attachent à lui). Noah Bach, le peintre en question, est fou amoureux de sa muse mais ne sait comment la retenir. Un soir de beuverie dans un bar, il fait la connaissance de Betty Hasler. Cette veuve sexagénaire ne s’est jamais remise de la mort de son époux. Il aurait succombé à un infarctus du myocarde après s’être épuisé au travail. Selon elle, l’associé de feu son mari l’aurait volontairement poussé dans la tombe en le surchargeant de boulot. Elle confie son désir de vengeance à son nouvel ami artiste et confesse dans la foulée qu’elle est prête à payer pour ça. Sous l’emprise de l’alcool, Noah voit dans ce projet un moyen de reconquérir sa belle. Au petit matin, tout le monde préfère oublier ses fantasmes. 

Le roman est divisé en trois parties qui correspondent à l’évolution du couple Camilla/ Noah. Le style de l’auteur est sans fioriture mais il prend son temps pour poser son intrigue. Il y a  peu d’introspection et peu d’action dans ce roman et pourtant j’ai eu beaucoup de mal à le lâcher. Les personnages paraissent étonnement naïfs en dépit de leur cynisme (Camilla) ou velléités de meurtre (Noah). Ils vont découvrir à leurs frais que les apparences sont souvent trompeuses. Je ne veux pas en dire plus pour ne pas divulgâcher l’intrigue mais sachez qu’on apprend beaucoup sur les jeux du pouvoir, de l’argent et de l’amour.  Le monde de l’art n’apparait pas sous son meilleur jour non plus. 

📚Eva, qui connait mieux Martin Suter que moi, a également lu ce livre et l’a beaucoup apprécié. 

📌L’Amour et la Fureur. Martin Suter, traduit par Olivier Mannoni. Phébus, 281 pages (2026)


Meurtres à Atlanta. James Baldwin

Meurtres à Atlanta. James Baldwin


J’ai lu ce livre dans le cadre des commémorations du centième anniversaire du Black History Month, un évènement annuel dédié l'histoire de la diaspora africaine. L'Association for the Study of African American Life and History (ASALH) a lancé la première Negro History Week en février 1926 mais c’est le président américain Gerald Ford qui, en 1976, a adopté officiellement le mois de février pour les célébrations. Le Royaume-Uni et le Canada se sont joints aux Etats-Unis, respectivement en 1987 et 1995. En France, un premier Black History Month a été organisé en 2018 par l'association Mémoires & Partages. Ces initiatives ont néanmoins suscité quelques critiques et controverses. En décembre 1986, à l’occasion d’une réunion du National Press Club à Washington, James Baldwin propose d’instaurer une "Semaine de l'Histoire des Blancs" :

 « Quand je suggère une Semaine de l'Histoire Blanche, je ne suis pas en train de proposer une parodie de la Semaine de l'Histoire noire. Je veux dire que la vérité au sujet de ce pays est enfouie dans les mythes que les Blancs ont sur eux-mêmes ».


the evidence of things not seen
L’écrivain Afro-Américain a longuement développé son point de vue sur la question raciale aux Etats-Unis dans un essai intitulé The Evidence of Things Not Seen (Meurtres à Atlanta). L’ouvrage est paru aux Etats-Unis en 1985. A l’origine de ce texte, il y a un fait divers dramatique. Entre 1979 et 1981, plus d’une vingtaine d’enfants noirs disparaissent et sont assassinés dans la capitale de la Georgie. Un faisceaux  d’indices réunis par le FBI conduisent à l’arrestation d’un jeune Afro-Américain d’une vingtaine d’années, Wayne Williams. En réalité, il est accusé du meurtre de deux adultes et, suite à une sorte de concomitance bancale, soupçonné de celui des enfants. Il est condamné à perpétuité le 27 février 1982 alors même que de nouveaux meurtres ont eu lieu pendant son incarcération. Le journal qui emploie James Baldwin lui a demandé de retourner dans son pays natal (l’écrivain habite alors en France) pour couvrir le procès. Néanmoins, il s’agit moins dans cet ouvrage de déterminer si le jeune Williams est coupable ou non, que d’exploiter l’affaire pour dénoncer l’échec de la déségrégation américaine obtenue grâce au mouvement de lutte des droits civiques. 

Cet opus éminemment politique met en lumière bien des aspects de la lutte raciale aux Etats-Unis, d’une part, mais aussi dans d’autres pays comme l’Afrique du Sud où l’apartheid n’a été aboli qu’en 1991. La réflexion de James Baldwin va bien sûr au-delà de celle évidente de l’histoire coloniale et de l’esclavagisme. Il montre l’invisibilité (au mieux) de la population Afro-américaine au sein de la société étasunienne, la paupérisation des quartiers noirs, la haine raciale persistante. L’actualité malheureusement lui donne raison. L’affaire du meurtre de George Floyd, par exemple, est devenue emblématique de la situation raciale aux Etats-Unis mais elle cache bien d’autres vérités ancrées dans la conscience collective américaine. Elles dépassent aussi largement ses frontières et l’ouvrage de James Baldwin devrait nous inciter tous à réfléchir sur cette histoire raciale commune. Il me semble malheureusement que peu de choses ont changé depuis la mort de l’écrivain en 1987.  

💪Enna organise sur son blog un défi de lecture, l'African American History Month Challenge 2026 auquel je me joins cet année grâce à cet essai percutant de James Baldwin. Sur la même thématique mais abordée de manière différente, je recommande aussi la lecture de l’œuvre de Maya Angelou. Meurtres à Atlanta est aujourd'hui considéré comme un classique du genre. Aussi, il me permet de participer au défi 2026 sera classique chez Nathalie et puisqu'il compte moins de 200 pages, il s'intègre parfaitement aux Gravillons de l'hiver chez Sybilline. 

📌 Meurtres à Atlanta. James Baldwin, traduit par James Bryant. Le Livre de Poche, 192 pages (2025) 

Challenges auxquels je participe avec Meurtres à Atlanta de James Baldwin