L’ Amour et la Fureur. Martin Suter

L’Amour et la Fureur. Martin Suter


J’étais bien contente de mettre la main sur le dernier Martin Suter car il me semble bien n’avoir lu aucun de ses livres (même pas Le cuisinier qui est le plus connu, je crois) ! Sur le site de Babelio, ce roman est étiqueté "littérature suisse", "thriller" et "roman policier". L’intrigue se déroule effectivement à Zurich. Elle comporte des éléments de tension, des secrets bien gardés et quelqu’un meure avant la fin du livre. Pour autant, je ne sais pas si j’aurais classé ce roman en littérature de genre si on m’avait posé la question de but en blanc.

Wut und Liebe
Martin Suter nous raconte l’histoire d’un couple de trentenaires aux abois. Camilla reproche à son petit ami artiste de ne pas lui offrir la vie qu’elle mérite. Elle s’ennuie terriblement dans son métier de comptable et pense qu’elle pourrait profit de sa beauté plutôt que d’entretenir un artiste fauché (en dépit des sentiments qui l’attachent à lui). Noah Bach, le peintre en question, est fou amoureux de sa muse mais ne sait comment la retenir. Un soir de beuverie dans un bar, il fait la connaissance de Betty Hasler. Cette veuve sexagénaire ne s’est jamais remise de la mort de son époux. Il aurait succombé à un infarctus du myocarde après s’être épuisé au travail. Selon elle, l’associé de feu son mari l’aurait volontairement poussé dans la tombe en le surchargeant de boulot. Elle confie son désir de vengeance à son nouvel ami artiste et confesse dans la foulée qu’elle est prête à payer pour ça. Sous l’emprise de l’alcool, Noah voit dans ce projet un moyen de reconquérir sa belle. Au petit matin, tout le monde préfère oublier ses fantasmes. 

Le roman est divisé en trois parties qui correspondent à l’évolution du couple Camilla/ Noah. Le style de l’auteur est sans fioriture mais il prend son temps pour poser son intrigue. Il y a  peu d’introspection et peu d’action dans ce roman et pourtant j’ai eu beaucoup de mal à le lâcher. Les personnages paraissent étonnement naïfs en dépit de leur cynisme (Camilla) ou velléités de meurtre (Noah). Ils vont découvrir à leurs frais que les apparences sont souvent trompeuses. Je ne veux pas en dire plus pour ne pas divulgâcher l’intrigue mais sachez qu’on apprend beaucoup sur les jeux du pouvoir, de l’argent et de l’amour.  Le monde de l’art n’apparait pas sous son meilleur jour non plus. 

📚Eva, qui connait mieux Martin Suter que moi, a également lu ce livre et l’a beaucoup apprécié. 

📌L’Amour et la Fureur. Martin Suter, traduit par Olivier Mannoni. Phébus, 281 pages (2026)


Meurtres à Atlanta. James Baldwin

Meurtres à Atlanta. James Baldwin


J’ai lu ce livre dans le cadre des commémorations du centième anniversaire du Black History Month, un évènement annuel dédié l'histoire de la diaspora africaine. L'Association for the Study of African American Life and History (ASALH) a lancé la première Negro History Week en février 1926 mais c’est le président américain Gerald Ford qui, en 1976, a adopté officiellement le mois de février pour les célébrations. Le Royaume-Uni et le Canada se sont joints aux Etats-Unis, respectivement en 1987 et 1995. En France, un premier Black History Month a été organisé en 2018 par l'association Mémoires & Partages. Ces initiatives ont néanmoins suscité quelques critiques et controverses. En décembre 1986, à l’occasion d’une réunion du National Press Club à Washington, James Baldwin propose d’instaurer une "Semaine de l'Histoire des Blancs" :

 « Quand je suggère une Semaine de l'Histoire Blanche, je ne suis pas en train de proposer une parodie de la Semaine de l'Histoire noire. Je veux dire que la vérité au sujet de ce pays est enfouie dans les mythes que les Blancs ont sur eux-mêmes ».


the evidence of things not seen
L’écrivain Afro-Américain a longuement développé son point de vue sur la question raciale aux Etats-Unis dans un essai intitulé The Evidence of Things Not Seen (Meurtres à Atlanta). L’ouvrage est paru aux Etats-Unis en 1985. A l’origine de ce texte, il y a un fait divers dramatique. Entre 1979 et 1981, plus d’une vingtaine d’enfants noirs disparaissent et sont assassinés dans la capitale de la Georgie. Un faisceaux  d’indices réunis par le FBI conduisent à l’arrestation d’un jeune Afro-Américain d’une vingtaine d’années, Wayne Williams. En réalité, il est accusé du meurtre de deux adultes et, suite à une sorte de concomitance bancale, soupçonné de celui des enfants. Il est condamné à perpétuité le 27 février 1982 alors même que de nouveaux meurtres ont eu lieu pendant son incarcération. Le journal qui emploie James Baldwin lui a demandé de retourner dans son pays natal (l’écrivain habite alors en France) pour couvrir le procès. Néanmoins, il s’agit moins dans cet ouvrage de déterminer si le jeune Williams est coupable ou non, que d’exploiter l’affaire pour dénoncer l’échec de la déségrégation américaine obtenue grâce au mouvement de lutte des droits civiques. 

Cet opus éminemment politique met en lumière bien des aspects de la lutte raciale aux Etats-Unis, d’une part, mais aussi dans d’autres pays comme l’Afrique du Sud où l’apartheid n’a été aboli qu’en 1991. La réflexion de James Baldwin va bien sûr au-delà de celle évidente de l’histoire coloniale et de l’esclavagisme. Il montre l’invisibilité (au mieux) de la population Afro-américaine au sein de la société étasunienne, la paupérisation des quartiers noirs, la haine raciale persistante. L’actualité malheureusement lui donne raison. L’affaire du meurtre de George Floyd, par exemple, est devenue emblématique de la situation raciale aux Etats-Unis mais elle cache bien d’autres vérités ancrées dans la conscience collective américaine. Elles dépassent aussi largement ses frontières et l’ouvrage de James Baldwin devrait nous inciter tous à réfléchir sur cette histoire raciale commune. Il me semble malheureusement que peu de choses ont changé depuis la mort de l’écrivain en 1987.  

💪Enna organise sur son blog un défi de lecture, l'African American History Month Challenge 2026 auquel je me joins cet année grâce à cet essai percutant de James Baldwin. Sur la même thématique mais abordée de manière différente, je recommande aussi la lecture de l’œuvre de Maya Angelou. Meurtres à Atlanta est aujourd'hui considéré comme un classique du genre. Aussi, il me permet de participer au défi 2026 sera classique chez Nathalie et puisqu'il compte moins de 200 pages, il s'intègre parfaitement aux Gravillons de l'hiver chez Sybilline. 

📌 Meurtres à Atlanta. James Baldwin, traduit par James Bryant. Le Livre de Poche, 192 pages (2025) 

Challenges auxquels je participe avec Meurtres à Atlanta de James Baldwin

La Femme sans tête. Nadine Monfils

La Femme sans tête. Nadine Monfils


Dans ma ville, il y a une petite artère qui s’appelle Rue des Corps-nus-sans-tête. On sait qu’à l’aube de la première guerre mondiale, il s’y trouvait un établissement accueillant des prostituées. Cette histoire m’est tout de suite venue à l’esprit quand j’ai eu le roman de Nadine Monfils en main. Je savais que l’autrice belge avait déjà écrit des romans policiers dont les héros n’étaient autres que le peintre René Magritte et sa femme, Georgette. Or, cette fois, c’est Charles Baudelaire qui fait figure de VIP. Il est censé mener l’enquête dans les quartiers interlopes parisiens du 19ème siècle. Il est (mal) accompagné de sa muse et maîtresse Jeanne Duval, une actrice de petite vertu. 

Il faut avoir en tête qu’il s’agit d’un Cosy Crime car il en a les forces et les faiblesses. Comme le sous-titre du roman l’indique, Nadine Monfils s’est inspirée de l’œuvre de Baudelaire pour construire son intrigue. Le texte est émaillé de nombreuses citations des Fleurs du mal et l’atmosphère du roman est à l’avenant. La romancière décrit bien les bas-fonds de Paris, la misère, les petits métiers disparus, les lieux de perdition et les femmes de mauvaises vie qui les hantent. Baudelaire, le poète dandy, aimait tout autant s’enivrer dans le luxe que s’abîmer dans la fange. Il préférait s’accoupler avec des femmes libres aux mœurs légères plutôt que de convoler en justes noces avec une ennuyeuse bourgeoise. On comprend que sa personnalité originale puisse inspirer un roman. 

Nadine Monfils a fait des recherches minutieuses sur le personnage, c’est évident. Malheureusement, à mon sens, elle a surexploité le matériau. Impossible d’ignorer les relations tumultueuses que le poète entretenait avec son exotique maîtresse ni l’amour fusionnel qu’il le liait à sa mère. Cela nous est rappelé à de nombreuses reprises. 

Il est courant dans les Cosy Mysteries que l’enquête soit délaissée au profit du cadre, de l’ambiance et des personnages. En général, je m’en accommode… mais pas cette fois. Je me suis sentie noyée par des détails inutiles liées à la biographie des différents protagonistes au point de perdre totalement de vue l’enquête. A la fin, je n’étais même plus curieuse de connaître le dénouement de l’affaire ni le nom du ou des meurtriers. C’est dommage car ce roman a de nombreux atouts et on y apprend beaucoup sur la vie de Baudelaire, les milieux artistiques de son époque et le petit peuple parisien. Je crois que l’autrice s’est laissée emporter trop loin par sa fascination pour le poète et son enthousiasme de narratrice.

📚D'autres avis que le mien chez Nath et sur le blog Le carnet et les instants

💪J’ai lu ce roman dans le cadre du challenge de lecture Un hiver polar. Il me permet de valider la case "VIP" du "bingo meurtrier".

📌La Femme sans tête - Les Fleurs du crime de Monsieur Baudelaire. Nadine Monfils. Seuil, 320 pages (2025)

je coche la case V.I.P. du bingo