Ma vie de livreur à Pékin. Hu Anyan

 



Ma vie de livreur à Pékin a été vendu à plus de 200 000 exemplaires en Chine, (sans compter les versions numériques pirates), puis le livre a été traduit en Anglais et publié dans plusieurs pays du globe. Avant de devenir un écrivain à succès, Hu Anyan a exercé de nombreux métiers sans qualification. Il n’a pas toujours été livreur a Pékin, contrairement à ce que suggère le titre. En réalité, il n’a occupé ce poste que deux ou trois ans. Il a abandonné d’autres boulots au bout de quelques jours seulement. En une dizaine d’années, il a été commis de cuisine, vendeur de vêtements, apprenti mangaka, manutentionnaire sur une plateforme logistique, caissier dans un magasin de vélos, équipier de nuit dans une chaîne locale de supérettes, etc. Il a ainsi cumulé une vingtaine d’emplois tous aussi précaires les uns de les autres. Certains sont extrêmement durs physiquement et l’auteur tombe malade à deux ou trois reprises. C’est un manque à gagner important car la plupart des entreprises ne paient pas les cotisations de santé obligatoires. D’ailleurs, elles ne déclarent pas toujours leurs employés non plus. Hu Anyan se fait un peu exigeant car il choisit généralement des sociétés qui respectent le droit du travail. Bon, il faut faire abstraction d’un certain nombre de détails éthiques comme les horaires à rallonge, les amendes sur salaires, le fait de devoir payer son outil de travail (le triporteur pour les livraisons, par exemple) etc.

« L’entretien d’embauche était une formalité puisque, dans les faits, tous ceux qui se présentaient étaient pris. Par contre, les trois premiers jours d’essai n’étaient pas rémunérés, ce qui allait manifestement à l’encontre du Code du travail. En me renseignant sur le sujet, j’avais découvert que toutes les entreprises du parc s’étaient mises d’accord : ceux qui auraient refusé de s’y soumettre pouvaient aller voir ailleurs.(…) On travaillait douze heures par jour même si, la plu part du temps, on pouvait se reposer pendant les deux dernières heures qui étaient plus tranquilles. Par contre, entre 22 heures et 5 heures du matin, c’était sans interruption, impossible de prendre une pause. Pour être plus précis, il y avait d’abord une première période de boulot de 19 heures jusqu’à 21 heures, suivie d’une demi-heure de pause repas. »



La biographie de Hu Anyan nous apprend beaucoup sur le monde du travail en Chine et, en particulier, sur la classe des travailleurs invisibles. La narration est très descriptive, surtout dans la première partie de l’ouvrage. Le récit n’est pas dénoué d’anecdotes humoristiques mais devient vite répétitif et donc un peu monotone. Il faut dire que le narrateur dispose de peu de temps pour s’interroger sur sa condition. Ses emplois gringotent toute sa vie et lui laissent peu de moments de loisirs. Ses sorties se limitent souvent au supermarché du coin qui devient un lieu de promenade comme un autre. Lorsqu’il travaille de nuit, il doit s’abrutir d’alcool pour trouver le sommeil en rentrant chez lui.  Son salaire ne lui donne accès qu’à des co-locations ou des logements minuscules sans climatisation (il fait très chaud à Pékin en été). Son caractère conciliant fait qu’il est bien vu de ses supérieurs hiérarchiques et il entretient généralement de bonnes relations avec ses collègues (cela n’exclut pas quelques disputes liées à la fatigue et aux dysfonctionnements de service). Néanmoins, les mêmes faits entraînent les mêmes conséquences et finissent toujours par pousser le narrateur à la démission. Son témoignage nous donne à voir l’évolution du système économique chinois et surtout ses excès : les conglomérats d’entreprises, l’ubérisation de certains secteurs d’activité, la surconsommation facilitée par l’e-commerce, etc. Par ailleurs, l’auteur est relativement nomade et change de lieu  au gré de ses envies, des emplois qu’il déniche ou de ses relations amoureuses. Il habite en périphérie de la cité où les loyers sont plus abordables. De la ville de Pékin, on retiendra surtout le gigantisme des entrepôts et de certaines résidences. 

NB : Au Québec, l’ouvrage est paru sous le titre Livreur de colis à Pékin aux Editions XYZ.

📌Ma vie de livreur à Pékin. Hu Anyan, traduit par Lucie Modde. Editions Autrement, 320 pages (2026) 


La proie. Yrsa Sigurðardóttir

La proie. Yrsa Sigurðardóttir


Dans ce nouveau roman de Yrsa Sigurðardóttir, il n’y a pas UNE mais DES proies. Les premières sont un groupes de randonneurs, partis chercher l’aventure en plein hiver dans la réserve naturelle de Lónsöræfi à l’Est de l’Islande. Nos deux couples de citadins sont guidés par Haukur, un scientifique chargé de recueillir les données d’une station de mesure à la lisière du glacier de Vatnajökull. Le blizzard va rapidement compromettre l’expédition et surtout la survie des participants. Une semaine plus tard, Jóhanna et þorir, les sauveteurs bénévoles de Höfn, partent à la recherche des randonneurs égarés. Très rapidement, Jóhanna succombe à l’atmosphère singulière du lieu. Elle est nouvelle venue dans la région. La maison qu’elle occupe avec son mari policier était une opportunité. Les héritiers, Kolbeinn et Hjövar, avaient hâte de s’en débarrasser et l’ont vendue pour une bouchée de pain.  Est-ce l’un d’entre eux qui s’introduit nuitamment dans la maison et repart en laissant la porte d’entrée ouverte à tous vents ? Hjövar travaille désormais pour l’OTAN, à la station radar isolée de Stokksnes. Lors de ses missions solitaires, seul le chat qu’il a recueilli lui tient compagnie. Mais son ami à quatre pattes commence à se comporter bizarrement. Par ailleurs, l’interphone émet des bruits étranges rappelant les murmures d’une femme ou d’un enfant. Chacun des personnages du roman semble hanté par cette voix glaçante. Quel est le lien entre tous ? Comment l’autrice va-t-elle rassembler tous les fils des évènements pour créer une intrigue cohérente ? C’est la question que je me suis posée pendant toute ma lecture. 

Le contexte du roman rappelle un peu Sarek de Ulf Kvensler mais la comparaison s’arrête là. La proie est un thriller à la limite du surnaturel. Le décor frigorifiant participe largement à créer une atmosphère horrifique, propice aux fantômes ou aux visions. Il parait que l’hypothermie peut provoquer des hallucinations. Yrsa Sigurðardóttir est scénariste et cela se sent dans ce roman très visuel. J’ai été bluffée par sa capacité à connecter entre eux tous les éléments de cette intrigue complexe mais sa volonté de plonger le lecteur dans une ambiance pesante ralentit le rythme de la narration. Cela pourrait agacer certains lecteurs. La proie reste un excellent thriller qui donne envie de découvrir davantage l’œuvre de son autrice. Je sais qu’elle a écrit plusieurs séries dont celle mettant en scène les personnages de Freyja et Huldar et qui compte déjà 6 tomes (ADN, Succion, Absolution, Le trou, La poupée et Le Silence). 

📚D’autres avis que le mien via Bibliosurf et Babelio

📌La proie. Yrsa Sigurðardóttir, traduite par Catherine et Veronique Mercy. Actes Sud, 320 pages (2026)

Les cités-jardins, une utopie habitée

Les cités-jardins, une utopie habitée


A la fin du 19ème siècle en Grande-Bretagne, est née une utopie urbanistique, sociale et hygiéniste qui s’est rapidement concrétisée et qui a même traversé la Manche. Le concept de Garden-City imaginé par Ebenezer Howard (1850-1928) donne naissance à plusieurs villes nouvelles comme Letchworth (1903), Hampstead (1907) ou Welwyn (1920). Il s’agit alors d’assurer de bonnes conditions de vie aux ouvriers attirés en ville par le développement industriel. Les loyers, qui ne relevaient que du marché, étaient trop élevés et les agglomérations qui poussaient comme des champignons accumulaient tous les maux de la société. Howard préconise donc une forme d’organisation collective, dans des lieux moins pollués, ouverts sur la nature, c’est à dire en bordure des villes. 

Les cités-jardins, une utopie habitée P8-9

Les idées de l’urbaniste londonien intéressent beaucoup Henri Sellier (1883-1943), Président de l'Office public d'habitations à bon marché de la Seine, et Berthe Leymarie (1898-1982),  directrice-adjointe, qui deviendront les pionniers des cités-jardins à la française. Grâce à eux, l’expérience originale d’Howard s’enrichit de 6 grands principes : hiérarchisation de la voirie, organisation des espaces intérieurs, confort accru des habitations, qualité des espaces privatifs, diversité des services… réservés exclusivement à une population modeste. Si les projets de cités-jardins sont essentiellement soutenus par les communes et les départements, des complexes urbains sont également financés par des bailleurs privés, des coopératives ouvrières ou des sociétés de chemins de fer. 

Les cités-jardins, une utopie habitée. P30-31

Après une courte introduction historique en bande dessinée, les cités-jardins qui ont adhéré au projet du livre font l’objet d’une présentation. Le modèle est toujours le même. La première page présente les caractéristiques du complexe (période de construction, architectes, commanditaires, superficie totale, nombre de logements individuels et collectifs) et l’histoire de son évolution jusqu’à aujourd’hui (destruction, rénovation, inscription au plan local d’urbanisme ou au titre des monuments historiques, etc). Les artistes sollicités bénéficient ensuite d’une carte blanche. Ils ont visité les sites qu’ils illustrent et ont rencontré les habitants. Ceux-ci ont été incités à témoigner. Les planches sont évidemment d’une grande diversité. Contrairement à ce que je pensais avant de l’ouvrir, et en feuilletant les premières pages, il s’agit davantage d’un livre illustré que d’une bande dessinée. 

Les cités-jardins, une utopie habitée. P110-111

L’histoire de ces différents lieux est ancrée dans la mémoire collective populaire. On ne peut pas toutes les citer mais je pense à la cité-jardin de la Poudrerie à Livry-Gargan, par exemple. Ce complexe a été construit à la demande du Ministère de la Guerre pour loger les ouvriers et les employés de la Poudrerie nationale de Sevran. D’autres cités sont emblématiques de la culture cheminote comme les cités de Mitry-Mory, liée à la présence de la gare de chemin de fer de Mitry-Claye et l’installation d’un dépôt à proximité. La Compagnie des chemins de fer du Nord recourt d’abord à des maisons de bois pour loger ses ouvriers. La cité en dur est construite à partir de 1930-1931. 

Les cités-jardins, une utopie habitée. P66-67

Cette ouvrage a été publié à l’occasion des 10 ans de l’Association régionale des cités-jardins d’Île-de-France s’est accompagné d’une exposition éponyme au Musée d'Histoire Urbaine et Sociale (MUS) de Suresnes du 9 juillet au 20 septembre 2026. On y apprend beaucoup sur la vision urbaine des architectes mais aussi sur la vie de quartier. Les illustrations, réalisées par 16 artistes, rendent hommage à la diversité des sites présentés dans le livre. Il y en a 12, tous situés en région Ile-de-France, dont les cités-jardins de Stains, Suresnes ou Champigny sur Marne. Certaines portent des noms très parlant comme la cité-jardin du Moulin de Senlis à Montgeron, la cité-jardin des dents de scie à Trappes ou la cité-jardin des Briques Rouges au Pré Saint-Gervais. 

💪J’ai lu ce livre dans le cadre du challenge Sous les pavés, les pages, organisé par Athalie et Ingannmic. 

📌Les cités-jardins, une utopie habitée. Elytis, 128 pages (2026)

Challenge de lecture Sous les pavés, les pages