Les raisins de la colère. John Steinbeck

Les raisins de la colère. John Steinbeck


 « Une journée passa et le vent augmenta, un vent régulier que n’entrecoupait aucune rafale. La poussière des routes enfla, s’éparpilla et retomba sur les herbes à la lisière des champs, et aussi un peu dans les champs. Désormais le vent soufflait fort et dur, et il attaquait la croûte formée par la pluie dans les champs de maïs. Petit à petit le ciel disparaissait derrière la poussière qui se mêlait à l’air, tandis que le vent, effleurant la terre, détachait la poussière et l’emportait. »

Le roman de John Steinbeck s’ouvre sur deux scènes particulièrement évocatrices. Les premières lignes décrivent les paysages du Midwest américain, ravagés par l’une de ces tempêtes de poussières emblématiques de la période de sécheresse des années 30. La seconde image est celle d’un vagabond faisant du stop près d’un restaurant de routiers. Il s’appelle Tom Joad, il sort de prison et veut rentrer chez lui dans l'Oklahoma. Alors qu’il se repose au bord de la route, il rencontre l'ancien prédicateur Jim Casy. Les deux hommes décident de finir le trajet ensemble. Or, la famille de Tom Joad a été chassée de sa ferme quelques jours plus tôt sous la pression des tracteurs d’un quelconque établissement bancaire. Comme de nombreux métayers de la région, ils comptent prendre la route 66 en direction de l’Eldorado Californien. Les grands propriétaires terriens impriment des prospectus faisant miroiter du travail pour des milliers d’ouvriers agricoles. Les plus cupides profitent de la misère des migrants pour faire baisser les salaires. Les prix s’effondrent et il devient bientôt moins couteux de détruire la production que d’en récolter les fruits. Les bidonvilles, renommés ironiquement "Hooverville" en référence au président du krach de 1929, se développent le long des routes de l’ouest malgré les tentatives musclées des autorités pour en déloger les habitants. La colère gronde dans les deux camps. Les Californiens veulent se débarrasser de ces "Okies" (habitants de l'Oklahoma) et autres miséreux venus du Kansas et du Texas tandis que les migrants rêvent de décrocher un boulot et de s’installer pour de bon. Les membres de la famille Joad incarnent ces populations confrontées à la catastrophe écologique des "Dusty Thirties", au bouleversement du monde agricole et aux difficultés financières pendant la Grande Dépression. 

Les raisins de la colère de John Ford

On sent immédiatement l’empathie de John Steinbeck pour ses personnages. Il a brossé les portraits de migrants ordinaires mais dignes et honnêtes. Certes, les protagonistes ne sont pas des saints non plus (Tom a tué un homme dans le cadre de la légitime défense, son jeune frère est un Dom Juan, l’ancien prédicateur a renoncé à l’Eglise, et Connie Rivers abandonne sa femme enceinte) mais c’est justement ce qui les rend crédibles et tellement humains. Quelques soient leurs défauts, les membres de la famille Joad sont avant tout les victimes du système, de la surexploitation des sols et des banques sans visages qui exproprient les fermiers. Les grands propriétaires préfèrent payer des milices pour se débarrasser des "rouges", soi-disant agitateurs, et casser les grèves plutôt que d’augmenter les salaires. John Steinbeck a choisi de se faire le porte-voix de ces dépossédés. Les chapitres dédiés à l’épopée des Joad alternent avec des chapitres plus courts qui interpellent le lecteur. On est frappé par l’universalité du propos. L’histoire n’est-elle pas un cycle sans cesse renouvelé de l’exploitation du plus faible par le plus fort ?  Le lecteur impuissant ne peut qu’assister à la dislocation de la famille Joad. La dernière scène du roman (que je ne divulgâcherai pas) a beaucoup choqué les premiers lecteurs de Steinbeck. C’est pourquoi le film de John Ford, sorti en 1940, présente une fin alternative plus positive que le roman. 

En dépit du scandale qu’il a suscité au sein des milieux privilégiés, Les raisins de la colère a été vendu à plus d’un demi-million d'exemplaires dès sa parution en 1939 et a été récompensé par le Prix Pulitzer en 1940. Le roman est considéré comme le troisième volet de la Trilogie du travail ou Trilogie du Dust Bowl, après En un combat douteux (1936) et Des souris et des hommes (1937). Cette nouvelle traduction de Charles Recoursé relève quelques petites anomalies dans le manuscrit initial qu’il a choisi de signaler au lecteur dans un bref prologue. Il y évoque également ses questionnements sur son travail de traducteur, notamment concernant l’utilisation de l’argot et ses équivalences en Français.

💪J’ai lu Les raisins de la colère  avec Ingannmic, FabienneKeisha et Nathalie dans le cadre de l'activité sur les Mondes du travail. Les 672 pages du roman (en édition Folio) me permettent par ailleurs de participer aux challenges Pavés de l'été et Epais de l'été.

📌Les raisins de la colère. John Steinbeck, traduit par Charles Recoursé. Folio, 672 pages (2024)


3 challenges


Commentaires

keisha a dit…
C'était ma deuxième lecture, et franchement, quel roman!!! après ça, je relirais bien un pavé de l'auteur, genre A l'est d'Eden...
Un classique que je n'ai pas encore osé lire mais comme tu le soulignes, on détecte l'universalité du propose avec cette exploitation des uns au profit des autres. Un schéma dont, j'ai l'impression, on n'arrivera jamais à sortir...
Sandrine a dit…
J'ai beaucoup aimé ce roman ainsi que le film (Henry Fonda est grand). Je vois que je n'ai pas lu le premier toma de cette "trilogie du travail".
Ingannmic, a dit…
Je suis ravie que tu aies finalement pu nous accompagner, quel texte hein ? J'ai été complètement emportée par ses deux aspects : les épisodes où l'on suit les Joad, dont l'auteur brosse comme tu l'écris de portraits crédibles et touchants, et les parties où il parle au nom d'un collectif qui nous éclaire sur le contexte économique et social.
nathalie a dit…
Il a aussi suscité le scandale en Californie, où il a été interdit... c'est dire sa portée politique. Un grand livre !
Electra a dit…
chanceuse ! ma charge de travail fait que je n'ai pas pu participer. Je vais le lire de mon côté (en anglais), j'avais étudié ce roman à la fac mais pas lu en entier (le contexte social et économique)

je ne peux pas m'empêcher de penser à l'album de Springsteen sur Tom Joad, de superbes chansons qui rendent hommage à ces hommes et femmes.

Miss Sunalee a dit…
Ce livre reste un monument, on dirait ! (j'essaie de ne pas me répéter dans mes commentaires ;-) )
je lis je blogue a dit…
@keisha tu penses à une autre LC ?
je lis je blogue a dit…
@ Audrey malheureusement il y a toujours des gens cupides pour pro de la faiblesse des autres
je lis je blogue a dit…
@ Sandrine je ne l'ai pas lu non plus. Les raisins est mon premier Steinbeck
je lis je blogue a dit…
@ Ingannmic Je n'étais pas sûre de trouver le temps de caser cette LC. Cela aurait été dommage de passer à coté. Quelle roman en effet !
je lis je blogue a dit…
@ Nathalie ça, je ne suis pas étonnée qu'il ait été interdit en Californie. Et j'ai lu quelque part, qu'il a adouci le tableau !
je lis je blogue a dit…
@ Electra oui, j'ai découvert que le roman de Steinbeck a inspiré de nombreuses œuvres (cinéma, musique, etc).
je lis je blogue a dit…
@ Sunalee J'étais en déplacement. Je n'ai pas encore eu le temps aujourd'hui de lire les autres avis
Livr'escapades a dit…
Je suis contente que tu aies changé d'avis et pu participer à la LC finalement! J'ai rajouté le lien vers ton blog. De Steinbeck, je n'avais jusqu'à présent lu que "Des souris et des hommes" (il y a très longtemps) et j'espère bien continuer avec "A l'est d'Eden" l'année prochaine. Une lecture marquante et une très belle LC encore une fois.
Philippe D a dit…
Comme je le disais à Keisha, je l'ai sans doute lu en humanités, mais je ne m'en souviens pas.
Comme je ne me suis toujours pas mis à lire des classiques, sa lecture n'est pas prévue pour le moment.
Fanja a dit…
Il faut vraiment que je le lise un jour. C'est non seulement un classique culte de la littérature américaine, mais aussi visiblement un incontournable. J'avais lu À l'est d'Eden il y a moult temps, mais j'en garde un souvenir assez mitigé, en revanche j'avais adoré Des souris et des hommes lu plus récemment (et bien moins pavéesque^^).
manou a dit…
Comme je viens de le dire chez Keisha bien entendu ce classique est à relire un jour, je l'ai déjà lu plusieurs fois donc ça attendra un peu à présent...Merci pour cette lecture commune, vous êtes sur la même longueur d'onde en plus
je lis je blogue a dit…
@ Livre'escapade oui, j'ai pensé que ça serait quand même dommage de passer à côté de cette occasion. Il a fallu mettre un petit coup de cravache mais je ne regrette pas
je lis je blogue a dit…
@ Philippe je ne lis pas beaucoup de classiques non plus... enfin un peu plus depuis que je participe aux activités des différents blogs et aux LC. Je suis rarement déçue.
je lis je blogue a dit…
@ Fanja Cette Lc m'a donné envie de découvrir les autres romans de Steinbeck. je pense lire Des souris et des hommes et peut-être A l'est d'Eden... mais pas tout de suite
je lis je blogue a dit…
@Manou oui Steinbeck a fait l'unanimité. Les raisins est un roman puissant qui marque le lecteur, le symbole d'une époque très particulière
miriam a dit…
Lu il y a si longtemps qu'une deuxième lecture s'imposerait! Comme illustration les photos de Dorothea Lange
https://netsdevoyages.car.blog/2019/01/10/dorothea-lange-politiques-du-visible-au-jeu-de-paume/
tadloiducine a dit…
Bonjour Je lis je blogue
(il me semblait avoir fait un commentaire hier, j'ai dû en faire "seulement" aux 4 autres participantes de votre lecture commune, désolé...).
Du coup, dasola et moi, on a revu le film de John Ford racheté en urgence en DVD...
De la "trilogie socio-agricole", je préfère encore, personnellement, En un combat douteux.
Merci en tout cas pour cette participation aux challenges estivaux sur de gros bouquins, j'ai pris en compte l'édition de 704 pages qui existe, et non celle réellement lue, mais bon. Je jetterai peut-être un coup d'oeil sur la nouvelle édition/traduction, pour voir ce que le traducteur dit donc de ses choix éditoriaux ou de vocabulaire.
(s) ta d loi du cine, "squatter" chez dasola
Violette a dit…
Comme je l'ai dit chez tes partenaires de lecture :) j'aimerais le relire (lu il y a si longtemps mais même très jeune, j'avais aimé!)
je lis je blogue a dit…
@ Miriam Merci pour ce lien qui illustre parfaitement la lecture des Raisins de la colère en effet
je lis je blogue a dit…
@ tadloiducine Merci d'avoir déjà référencé mon avis dans la liste du Challenge. Tu as été plus rapide que moi. Cette LC a remporté un beau succès ! Je ne regrette pas de m'y être jointe. "Les raisins..." est un roman fort et inoubliable. C'est mon premier Steinbeck. Je n'ai pas lu les deux autres volets de la trilogie et, pour être honnête, je ne connaissais même pas "En un combat douteux". En tout cas, j'ai très envie de lire d'autres romans de l'écrivain.
je lis je blogue a dit…
@ Violette Si tu l'as déjà lu, ça vaut peut-être le coup de redécouvrir le roman dans la nouvelle traduction
Eimelle a dit…
J'en ai vu une adaptation au théâtre marquante il faudrait que je le lise !
Sibylline a dit…
Celui-là aussi, il faudrait que je le relise, mais ils sont si nombreux à attendre! Si bien que le choix se fait beaucoup au hasard: celui qui est à portée de main au moment M
je lis je blogue a dit…
@ Eimelle alors là, c'est original ! Je me demande bien ce que ça peut donner au théâtre
je lis je blogue a dit…
@ Sibylline Je recommence à lire des classiques depuis que je fréquente certains blogs. Cela faisait longtemps que je voulais lire Steinbeck. J'ai lu La perle mais c'est un texte court.
Hedwige a dit…
J'ai lu il y a quelques temps "Des souris et des hommes" et je n'avais pas aimé du tout, j'espère que ce pavé me réconciliera avec l'auteur dont l' engouement actuel se justifie certainement et j'aimerais en percer la cause.
je lis je blogue a dit…
@ Hedwige Je pense qu'on a tout à fait le droit de ne pas aimer un roman même s'il s'agit d'un classique. Pour ma part, je trouve que "Les raisins..." est emblématique d'une époque. C'est aussi un roman qui me parle à cause du sujet traité.
Alex Mot-à-Mots a dit…
Un des roman qui m'a fait aimer la littérature.
je lis je blogue a dit…
@ Alex Les écrivains américains classiques ou modernes ont grandement ouvert mon horizon littéraire. Je pense à William Faulkner, Ernest Hemingway, Carson McCullers, Jim Harrison, Toni Morrison, Paul Auster, Annie Proulx..
Géraldine a dit…
Dans mes projets de lecture depuis une bonne dizaine d'années... hum hum... Pourtant, il faut absolument que j'enrichisse ma culture de quelques classiques !
je lis je blogue a dit…
@ Géraldine C'est ce que je me dis aussi régulièrement
Gaëtane a dit…
C'est un classique que j'avais adoré lire et que je devrais relire 💚
je lis je blogue a dit…
@ Gaëtane J'ai vu que tu aimes beaucoup la littérature anglaise. Tu lis en V.O ? Personnellement, je ne m'y serais pas risquée avec les Raisins de la colère

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