Le maître a de plus en plus d'humour. Mo Yan

Le maître a de plus en plus d'humour. Mo Yan


 La propension de Mo Yan a « fusionné le conte populaire, l’histoire et le contemporain dans  un réalisme hallucinatoire » lui a valu le prix Nobel en 2012. Ce style, reconnaissable entre tous, peut parfois déstabiliser le lecteur occidental mais, pour ma part, je l’apprécie beaucoup. La novella intitulée Le maître a de plus en plus d’humour est assez emblématique de son œuvre. Il ne faut pas se fier à la naïveté de façade de l’écrivain. A travers l’histoire de Ding Shikou, dit maître Ding ou Lao (vieux) Ding, il met en évidence les disfonctionnements de la nouvelle société chinoise, le capitalisme sauvage, les patrons sans moralité, l’hypocrisie des politiciens et la nécessité pour les plus faibles de recourir à la débrouille.

Pendant plus de 40 ans, Ding Shikou a été un ouvrier exemplaire de l’Usine de fabrication de matériel agricole d’où son surnom de maître Ding. Après bien des remaniements pour s’adapter à l’évolution de la société, puis du marché, l’entreprise ferme définitivement ses portes. C’est le coup dur pour le vénérable maître Ding qui était à un mois de la retraite. Or, dans la Chine des années 90, le versement des pensions est pour le moins aléatoire. Comment va-t-il survivre dans ces conditions ? Lao Ding n’a plus l’énergie des jeunes ouvriers et ne connais pas les règles du nouvel ordre économique. Il n’a pas d’enfant pour le soutenir, juste son épouse lui rappelant que la bourse du ménage est presque vide. Les mielleuses courbettes des directeurs et les fausses promesses du maire ne l’aideront pas beaucoup.

C’est donc très choqué par la nouvelle de son licenciement que notre héros enfourche son antique vélo de marque "Défense nationale" pour rentrer chez lui et en tombe quelques mètres plus loin. Les frais engendrés par les semaines d’hospitalisation ne feront qu’empirer sa situation déjà précaire. La porte du maire restera close et Maître Ding a trop d’amour propre pour accepter l’aumône d’un sous-fifre. Malgré les injonctions de son épouse il refuse donc de faire le pied de grue devant l’hôtel de ville. Il découvre alors que ses ex collègues ont trouvé des solutions pour s’en sortir et son ancien apprenti, Xiaohu, lui suggère de lancer à son tour une petite affaire clandestine. Bien que le vieux Ding rechigne à faire quelques accrocs à la loi et aux bonnes mœurs, il finit par céder aux appels du ventre. La suite de l’histoire fera dire à son apprenti que maître Ding à de plus en plus d’humour… sauf qu’ils ne vont pas rire longtemps ! 

Ce texte est sans doute l’un des plus courts publiés en France. En général, les nouvelles de Mo Yan sont réunies dans des recueils assez conséquents et la plupart de ses romans sont des pavés. Je dois dire que la chute de cette histoire m’a prise au dépourvue et que je me suis sentie un peu frustrée. Non par la conclusion de l’intrigue, qui tient parfaitement la route, mais parce j’avais envie de continuer mon chemin dans cet univers romanesque que j’apprécie tant.  J’ai retrouvé, dans cet opus, la verve de Mo Yan et ce style d’écriture particulier que j’avais découvert dans Lèvres rouges, langues vertes, son dernier livre publié en France. Le maître a de plus en plus d'humour est un opus approprié pour découvrir cet écrivain singulier mais pour ma part, je préfère désormais poursuivre avec des ouvrages plus imposants.

📚J’ai eu le grand plaisir de partager cette lecture avec Sacha, dont on peut lire l’avis sur son blog.  Fanja l'a lu et apprécié aussi.

📌Le maître a de plus en plus d'humour. Mo Yan, traduit par Noël Dutrait avec ses étudiants de l'Université de Provence. Points, 128 pages (rééd. 2024) / Seuil, 108 pages (2005)


Commentaires

keisha a dit…
Il va quand même falloir que je découvre cet auteur, espérant partager votre enthousiasme!
Sandrine a dit…
Comme Keisha, l'auteur m'est encore inconnu...
Kathel a dit…
J'avoue que je ne vais pas me précipiter pour noter, j'ai beaucoup de mal avec la littérature chinoise... et je crains que cet auteur ne fasse pas exception.
Sacha a dit…
Merci pour cette LC d'un très court roman extrêmement sympathique ! Je continuerai à suivre tes pérégrinations "moyanesques" pour m'aider à faire mon choix du prochain roman de cet auteur que je lirai. Au vu de sa bibliographie, le choix ne manque pas mais certains sont peut-être plus ardus que d'autres. Celui-ci était parfait pour une découverte mais je comprends qu'il t'ait paru trop court.
Ingannmic, a dit…
Comme je l'avais indiqué lors de ton billet précédent sur l'auteur, les deux titres que j'ai lus m'ont définitivement ôté l'envie de poursuivre... je n'accroche ni à son humour ni à son style..
manou a dit…
Je ne connais cet auteur que de nom et tu me donnes envie d'en savoir plus...il faudra bien que je le découvre un jour !
luocine a dit…
j'ai lu un recueil de nouvelles de cet écrivain que j'avais beaucoup apprécié
je lis je blogue a dit…
@ Keisha La littérature chinoise est particulière mais ça vaut le coup d'essayer
je lis je blogue a dit…
@ Sandrine Je ne sais pas trop s'il te plairait ou pas. J'ai un doute mais je peux me tromper
je lis je blogue a dit…
@ Kathel J'ai le même problème avec la littérature d'Amérique du Sud ! Je n'arrive que très rarement à entrer dans l'univers des auteurs latinos.
je lis je blogue a dit…
@ Sacha le plaisir était partagé. Je suis prête à renouveler l'expérience avec un autre texte court. C'est plus simple pour les LC.
je lis je blogue a dit…
@ Ingannmic Tu n'as pas choisi la facilité dis donc avec "La dure loi du karma"! Presque 1 000 pages! C'est long quand on adhère pas au style ! Je crois que "Le chantier" est épuisé car je n'arrive pas à le trouver. Il m'arrive d'avoir du mal aussi avec la littérature asiatique (plutôt avec la littérature japonaise, d'ailleurs). Je pense que c'est une histoire de culture. Je n'ai pas eu ce sentiment avec "Le maître a de plus en plus d'humour" mais j'ai peut-être raté des choses.
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@ Manou Je te recommande de commencer par un texte court. On ne sait jamais !
je lis je blogue a dit…
@ Luocine Je viens de lire ta recension sur "Le veau" et "Le coureur de fond". Je suis assez tentée.
Electra a dit…
je connais le nom mais jamais lu, du coup ce format serait un bon moyen de découvrir son style. Je connais peu d'auteurs chinois, plutôt portée sur les auteurs coréens et japonais.

Mais je regarde pas mal de séries chinoises, du coup pourquoi pas ?
je lis je blogue a dit…
@ Electra Moi c'est l'inverse, j'ai une préférence pour la littérature chinoise. J'ai eu pas mal de déceptions avec la littérature coréenne. Je ferai d'autres essais quand même.
Fanja a dit…
Je l'ai lu il y a vraiment longtemps, près de 20 ans, mais j'en garde encore un bon souvenir, quoiqu'en relisant mon billet de l'époque, je n'avais rien compris à l'humour du maître visiblement.^^
Ce texte court semble un bon moyen de découvrir cet auteur et son style d'autant que les thèmes abordés m'intéressent.
je lis je blogue a dit…
@ Fanja. Je n'avais pas vu que tu l'avais lu aussi? Je viens d'ajouter un lien vers ton billet. J'ai apprécié l'humour de l'auteur même si, comme toi, je n'ai pas toujours tout compris. question de culture, je pense.
je lis je blogue a dit…
@Audrey oui, je pense que ce roman est l'idéal pour découvrir l'auteur. Il est court et peut-être plus abordable que d'autres livres de Mo Yan. C'est une bonne manière de s'immerger un peu dans l'histoire et la culture chinoise.
Philippe D a dit…
Je suis échaudé par les auteurs asiatiques; je ne tenterai pas l'expérience avec celui-ci...
je lis je blogue a dit…
@ Philippe Je comprends car ce n'est pas toujours facile d'entrer dans leur univers. Ceci étant dit, Mo Yan n'est pas l'auteur le plus inabordable. Sacha aussi a apprécié son humour.
eimelle a dit…
il faudrait que je tente la découverte aussi !
je lis je blogue a dit…
@ Eimelle Tu n'es pas à l'abris d'une belle découverte. Ce roman est court et agréable à lire
Livr'escapades a dit…
J'ai lu avec intérêt vos deux billets mais je ne suis pas tentée par cet auteur.
je lis je blogue a dit…
@ Livr'escapades Je ne vais pas essayer de te convaincre. Je sais qu'il y a beaucoup (trop) de tentations et que tu dois avoir déjà une longue liste de lectures en tête.
Alex Mot-à-Mots a dit…
J'attends ton avis sur un livre plus long de cet auteur alors. Ce fut tout de même une bonne mise en bouche.
je lis je blogue a dit…
@ Alex J'ai lu Lèvres rouges, langues vertes qui fait déjà 400 pages mais il y a des pavés de plus de 800 pages.
Géraldine a dit…
Si cet auteur écrit plutôt des genres pavés, je n'ai pas trop envie d'aller à sa rencontre du coup, j'en ai tant d'autres à découvrir...
je lis je blogue a dit…
@ Geraldine Il y a quelques livres plus courts. La bibliographie de Mo Yan est assez longue en fait
Thaïs a dit…
Si je comprends bien c'est un bon moyen de découvrir l'auteur et j'aime beaucoup ce style de couverture
je lis je blogue a dit…
@ Thais J'aime bien le petit bus en arrière plan ! Plus sérieusement, il me semble que c'est un bon compromis pour découvrir Mo Yan en effet.
Hedwige a dit…
Ce qui m’attire le plus dans cette novella, c’est de découvrir l’humour chinois. J’espère le comprendre et l’apprécier.
je lis je blogue a dit…
@ Hedwige J'ai eu beaucoup de plaisir à lire cet opus mais je ne suis pas sûre d'avoir compris tous les traits d'humour...
Eva a dit…
Je vis depuis quelques années une certaine réticence à l’idée de voyager dans la littérature, j’ai plutôt envie de m’en tenir à l’Europe. Ce n’est peut-être que passager, dans ce cas-là ce titre de Mo Yan me plairait bien. Comme mentionné chez Sacha, j’ai emprunté La dure loi du karma à l’époque où l’auteur a reçu le prix Nobel (le prix a surpris certains - peut-on être un critique du régime chinois tout en y vivant ?) Malheureusement j’ai dû rendre le livre faute de temps après n’avoir lu que quelques dizaines de pages qui m’ont d’ailleurs bien amusée.

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