Ici n’est plus ici. Tommy Orange

Ici n’est plus ici. Tommy Orange


Lorsqu’on évoque les Indiens, plusieurs images d’Epinal s’imposent : les plumes, les tipis, les chevaux, les grandes plaines, etc. Or, on sait bien que le visage et les mœurs des peuples autochtones ont changé depuis l’arrivée des premiers colons en Amérique, la persécution des Amérindiens par les Européens, la spoliation de leurs terres et l’acculturation forcée des nombreuses tribus indigènes. Une partie de la population autochtone a migré dans les villes, par obligation ou par choix, abandonnant ses traditions et se fondant peu à peu dans la culture urbaine cosmopolite des Etats-Unis. Les terres ancestrales sont devenues un mirage. « There is no there, there » ce leitmotiv qui donne son titre au roman est une citation empruntée à Gertrud Stein (Autobiographie d’Alice Toklas). Certains ignorent jusqu’aux noms de leurs tribus d’origine voire ceux de leurs parents (l’administration américaine en imposant une traduction approximative et des patronymes faisant plus ou moins couleur locale). Le désœuvrement de ces "Indiens urbains", à l’alcoolisme et l’addiction aux drogues, ont fait de terribles ravages, engendrant une légion d’orphelins et d’enfants sans racines. Le roman de Tommy Orange s’inscrit dans ce contexte.

Ce roman choral donne la parole à une bonne douzaine de personnages liés par l’organisation du premier Grand pow-wow d’Oakland en Californie. Cet évènement festif cristallise l’attention de chacun d’entre eux pour des raisons très différentes. Le premier à s’exprimer est Tony Loneman dont le physique raconte déjà la triste histoire familiale puisqu’il est atteint du syndrome d'alcoolisation fœtale. Viennent ensuite, dans le désordre de ma mémoire, les membres de la famille Red Feather (dont certains ne se connaissent pas encore et vont être réunis par le hasard des évènements), un jeune homme en surpoids appelé Edwin Black avec son beau-père Bill Davis, un groupe de jeunes branleurs composé d’Octavio Gomez, de Daniel Gonzales et de Calvin Johnson, etc. L’un après l’autre, ces personnages nous racontent leurs histoires personnelles puis leurs rôles respectifs dans le drame qui se prépare. Les circonstances conduisent à évoquer des faits remontant jusque dans les années 1970. Ceux-ci nous sont rapportés par Opale Viola Victoria Bear Shield qui, dans son enfance, a connu l’occupation d'Alcatraz par les activistes du l’American Indian Movement dont sa mère faisait partie avant de mourir précocement. Parmi toutes les voix qui nous sont données d’entendre, s’élève également celle de Blue, une quadragénaire travaillant pour le comité d’organisation du pow-wow. Elle a été adoptée à la naissance par un couple de Blancs de la classe moyenne et n’a découvert ses racines indiennes qu’à l’adolescence, avant de se marié à un Amérindien et de s’immerger dans la culture de celui-ci.  On pourrait encore mentionner Thomas Frank, le joueur de tambour alcoolique qui vient de perdre son boulot ou Harvey, membre du jury pour les danses tribales. A travers cette galerie de portrait, Tommy Orange évoque les nombreux maux qui gangrènent les communautés amérindiennes, telles que le chômage, la pauvreté, les addictions, la délinquance, la violence, la prison, l’obésité, la maladie, le suicide… après avoir été persécutés et rabaissés pendant des décennies, les peuples autochtones terminent eux-mêmes le boulot. Ce fait, mis en lumière à l’échelle individuelle, marque au moins autant le lecteur, que la série de massacres sans visages évoquée au début du livre. 

Pour plusieurs raisons, il m’a fallu un peu de temps pour entrer dans ce roman. Je ne comprenais pas, au départ, s’il s’agissait d’un roman ou d’un essai, ni qui était le narrateur et où tout il allait nous emmener. En effet, l’auteur prend son temps, posant un à un les jalons qui vont former les fondations et l’ossature de son intrigue. Cela vaut le coup d’être patient car, une fois l’histoire mise bien en place sur les rails du fil narratif, le roman s’avère captivant. Tommy Orange signe une première œuvre d’une grande puissance évocatrice et qui invite le lecteur à une réflexion de fond sur l’histoire générale des Amérindiens ainsi que le statut particulier des "Indiens urbains".

💪Je dois cette intéressante découverte à Ingannmic et Livr'escapades qui ont proposé une lecture commune de cet ouvrage dans le cadre de l’activité Lire (sur) les minorités ethniques.  

📌Ici n’est plus ici. Tommy Orange. Albin Michel, 352 pages (2019) / Le Livre de Poche, 352 pages (2021)


Lire (sur) les minorités ethniques





Commentaires

keisha a dit…
Il m semble l'avoir commencé, et je n'ai pas eu ta patience.
Sandrine a dit…
Ton billet comme celui d'Ingrid me donne envie de découvrir ce livre et cet auteur.
Ingannmic, a dit…
Malgré mes craintes, ou plutôt grâce à elles sans doute, je n'ai personnellement eu aucun problème à rentrer dans ce roman : il faut dire que j'avais lu plusieurs avis regrettant une construction narrative empêchant de s'attacher aux personnages, et de suivre l'intrigue avec fluidité. Du coup je m'attendais à bien pire que ce que j'ai trouvé !
Et j'ai vraiment aimé ce roman, l'énergie qui émane, justement, de cette structure, les portraits brossés, la convergence vers la scène finale..
Miss Sunalee a dit…
Je n'ai vraiment pas accroché à ce roman très fragmenté, sans n'était-ce pas le bon moment pour le lire.
Kathel a dit…
Commencé à sa sortie ou un peu après, je n'ai pas été assez patiente et l'ai rendu sans le finir. A réessayer, peut-être ?
Alex-Mot-à-Mots a dit…
Comme toi, j'avais eu du mal à entrer dans ce roman. Mais ce fut une belle découverte.
Fanja a dit…
Je l'ai dans ma PAL mais j'attends le bon moment car je pressentais cette difficulté à entrer dans le livre au début. Ravie de voir que ça vaut le coup une fois passé ce cap !
je lis je blogue a dit…
Il a fallu que je m'accroche un peu au début mais ça valait le coup
je lis je blogue a dit…
Avec plaisir !
je lis je blogue a dit…
Pour ma part, j'ai été un peu surprise par la construction. Je n'avais pas lu de critiques avant contrairement à toi et j'ai donc commencé le livre sans préjugé. Cette construction particulière n'est pas gratuite donc, une fois qu'on s'y fait, on la trouve intéressante au contraire. La polyphonie sert très bien l'intrigue. Elle donne une valeur collective (comme tu le dis dans ta chronique) à l'histoire.
je lis je blogue a dit…
Oh oui, tu devrais peut-être lui donner une seconde chance.
je lis je blogue a dit…
Oui, je crois. ça vaut vraiment le coup.
je lis je blogue a dit…
Tout à fait d'accord
je lis je blogue a dit…
Cette peut-être dommage de ne pas avoir profité de cette lecture collective... bon mais si tu penses que ce n'était pas le bon moment, tu as sans doute eu raison d'attendre.
Aifelle a dit…
Je suis prévenue qu'il peut y avoir une petite difficulté à entrer dans le livre, mais le thème est suffisamment attirant pour que je le lise, tôt ou tard.
je lis je blogue a dit…
Oui, en effet, cela vaut le coup d'insister
Livr'escapades a dit…
J'avais fui devant le raz-de-marée qu'avait provoqué ce roman à sa parution et n'avais que vaguement lu quelques avis par-ci par-là. J'avais quelque a priori concernant la construction, craignant de lire un ensemble de portraits sans lien entre eux. Je n'ai étrangement eu aucun problème à entrer dans le roman et ce que je craignais le plus s'est finalement révélé être un point fort. Les liens qui se forment, les voix qui se (re)trouvent et se répondent... Brillant. Une très belle lecture commune qui fait l'unanimité, que demander de plus pour achever sur une belle note cette année thématique si enrichissante!
je lis je blogue a dit…
Exactement, une année qui s'achève avec une belle découverte commune !

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