Le champ. Robert Seethaler

Robert Seethaler


Ce champ, qui a donné son titre au roman de Robert Seethaler, est en réalité un cimetière. Celui de la ville fictive de Paulstadt, dont on suppose qu’elle se trouve en Autriche, pays natal de l’auteur. Un vieil homme déambule dans la partie la plus ancienne de la nécropole. Elle occupe une friche, une terre inculte qu’un agriculteur à revendu à la ville. « Elle ne valait rien pour les bêtes, elle ferait bien l’affaire pour les morts » dit-on. Notre homme croit entendre les voix des défunts, une cacophonie qui semblent monter crescendo au fil des pages. Que disent-ils ? Le discours se fait tantôt fragments de souvenirs fugaces, tantôt récits biographiques. En revanche, il est interdit de parler de la mort, nous explique l’un d’entre eux. Certains parlent d’amour, d’autres confessent leurs erreurs ou s’abîment dans la rancœur. Ce chant dissonant, qui s’élève de la nécropole, est donc comme l’écho des vies passées et le reflet de la société de Paulstadt. Parmi la trentaine de défunts qui s’expriment tour à tour, il y a Hanna Heim (enseignante), le père Hoberg (prêtre), Navid Al-Bakri (épicier), Heiner Joseph Landmann (maire), Hannes Dixon (journaliste), Karl Jonas (agriculteur), Annelie Lorbeer (doyenne décédée à 105 ans), Robert et Martha Avenieu (commerçants) etc. Certains se sont bien connus ou juste croisés, d’autres ont vécus à des périodes différentes. Les bornes chronologiques semblent volontairement floues dans ce roman. La guerre est évoquée à plusieurs reprises mais on ignore de laquelle il s’agit. Un personnage semble avoir vécu au 19ème siècle, tandis que d’autres parlent des années 50 comme d’une période révolue depuis longtemps. Les morts auraient-ils des trous de mémoire ? L’ouvrage aurait pu se présenter sous la forme d’un recueil de nouvelles si une partie des personnages ne se répondaient. Les défunts ne sont pas tous d’accord, ils se contredisent… comme dans la vie !

Le champ est un roman choral qui fait parler les morts mais dont le sujet principal est la grande comédie de la vie ! L’auteur ne nous donne pas toutes les clés pour interpréter ce chœur de fantômes, laissant une place non négligeable à l’interprétation. Ainsi, chaque lecteur devrait trouver dans ce texte des histoires ou des images qui lui parlent intimement. Robert Seethaler est l’auteur de deux autres romans, Le tabac Tresniek (Folio, 2016) et Une vie entière (Folio, 2017), ainsi que d’un essai, Le dernier mouvement (Sabine Wespieser, 2022), qui est consacré au musicien Gustav Mahler. 

💪Cette lecture s’inscrit dans le cadre des "Feuilles allemandes" à découvrir sur les blogs Et si on bouquinait et Livr’escapades. Concernant Le champ de Robert Seethaler, on peut aussi consulter les avis de Book’ing et Le bouquineur sur leurs blogs respectifs.

Extrait :

« Presque chaque jour il s’asseyait sous le bouleau et laissait son esprit vagabonder. Il songeait aux morts. Il avait connu personnellement beaucoup de ceux qui reposaient là ou les avait croisés au moins une fois dans sa vie. La plupart étaient des citoyens lambda de Paulstadt : artisans, commerçants, employés des magasins de la Marktstrasse ou des petites rues adjacentes. Il essayait de se remémorer leurs traits et se composait des images d’eux à partir de ses souvenirs. Il savait que ces images ne correspondaient pas à la réalité, qu’elles n’avaient peut-être aucune ressemblance avec les personnes qu’ils avaient été de leur vivant. Mais ça lui était égal. Ces visages qui surgissaient et s’éclipsaient dans sa tête lui plaisaient et, parfois, il riait sous cape, le buste penché, les mains croisées sur le ventre, le menton incliné sur la poitrine. Si quelque employé communal ou promeneur égaré l’avait observé de loin dans ces moments-là, il aurait peut-être cru que l’homme priait. La vérité, c’est qu’il était convaincu d’entendre parler les morts. Il ne comprenait pas ce qu’ils disaient, pourtant il percevait leurs voix avec la même acuité que le gazouillis des oiseaux et le bourdonnement des insectes autour de lui. Quelquefois il se figurait même distinguer des mots ou des bribes de phrases dans cet essaim de voix, mais il avait beau écouter, il ne parvenait jamais à assembler ces fragments en un discours sensé. »

 

📌Le champ. Robert Seethaler. Folio, 256 p. (2022)


Commentaires

Livr'escapades a dit…
Ce titre a du succès cette année :-) J'aime beaucoup ton "Le champ est un roman choral qui fait parler les morts mais dont le sujet principal est la grande comédie de la vie !".
Merci pour cette nouvelle participation, ton assiduité fait très plaisir !
Ingannmic, a dit…
Très chouette billet, qui fait honneur à cet excellent roman. Tes remarques sur la dimension incertaine de l'époque et le fait qu'on a par moments l'impression de lire un recueil de nouvelles sont très justes.
Aifelle a dit…
Je le lirai tôt ou tard, j'ai beaucoup aimé les romans précédents.
je lis je blogue a dit…
J'aime beaucoup ces challenges qui permettent de partager des lectures sur différentes thématiques
je lis je blogue a dit…
J'ai beaucoup apprécié ce roman. Ton opinion a participé à ce choix de lecture
je lis je blogue a dit…
Je pense que je lirai les autres romans mais peut-être pas tout de suite. Si tu as des liens à partager vers tes lectures de Robert Seethaler , ça m'intéresse
Aifelle a dit…
Une vie entière : http://legoutdeslivres.canalblog.com/archives/2018/10/10/36765511.html et Le tabac Tresniek : http://legoutdeslivres.canalblog.com/archives/2020/03/02/38061875.html
Mon préféré est "une vie entière".
Brize a dit…
J'avais prévu de découvrir l'auteur ce mois-ci avec "Le tabac Tresniek", mais je crois que ce sera pour plus tard finalement, car d'autres livres l'ont "doublé". En attendant, l'auteur est repéré et tu me confortes dans l'envie de le lire.
Luocine a dit…
J’ai lu et aimé les précédents romans de cet auteur . Et j’aimerais bien lire celui-ci que tu présentes de façon intéressante.
je lis je blogue a dit…
Je l'ai trouvé un peu déroutant mais très intéressant
je lis je blogue a dit…
J'ai lu tes deux avis. Je pense que ces romans pourraient me plaire. Tu évoques la sobriété d' Une vie entière . ça me plait bien. L'intérêt du Tabac Tresniek réside semble-t-il dans la description de Vienne au début du 20ème siècle. Cela semble très intéressant aussi. Merci pour tes conseils. Je les garde dans un coin de mémoire pour plus tard.
je lis je blogue a dit…
Je me réserve aussi "Le tabac Tresniek" pour plus tard (peut-être une autre édition des Feuilles allemandes). L'avis d'Aifelle me donne aussi envie de lire "Une vie entière".
dasola a dit…
Bonjour, c'était le troisième roman de Robert Seethaler que je lisais et je l'ai trouvé original. Bonne journée.
je lis je blogue a dit…
oui, je trouve aussi

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