Antarctique. Olivier Bleys

Antarctique. Olivier Bleys


 Les rencontres inattendues peuvent réserver d’excellentes surprises. Je suis tombée sur le livre d’Olivier Bleys en furetant sur le site Internet de Gallimard. Pourtant, on ne peut pas dire que le roman était mis en avant par l’éditeur. Le titre évoque, pour moi, tout un univers en un seul mot. Dans les faits, il s’agit d’un huis clos dont l’intrigue est le plus souvent confinée en intérieur. Mais peu importe si le désert de neige se défile pendant les ¾ du roman car l’auteur nous régale d’un humour féroce. En effet, le lecteur se rend vite compte que l’expédition à laquelle il s’attendait a tourné court depuis longtemps. Les « volontaires » condamnés à rester sur place sont loin de vivre une fabuleuse aventure ou de mener de passionnantes recherches scientifiques. La plupart du matériel est cassé ou obsolète depuis des mois. L’émulation sportive ou intellectuelle a fait place à l’apathie collective et l’alcoolisation de haute compétition. 

Pour reprendre les choses depuis le début, sachez qu’Olivier Bleys nous ramène plus de 60 ans en arrière, à la belle époque de la conquête des terres australes par l’URSS (36 expéditions sont menées entre 1955 et 1992). Nous sommes en janvier 1961 sur la base soviétique de Daleko. Cinq hommes ont été chargés de tenir la place pour la gloire du Parti. Comme aux grandes heures de l’alpinisme (cf Alpinistes de Staline de Cédric Gras), ils doivent veiller sur le buste de Lénine, fièrement installé sur ce que les géographes appellent le pôle d’inaccessibilité. Si les vivres ne manquent pas, les activités ne sont pas nombreuses et la vodka coule à flot. Le drame arrive bêtement, comme dans toutes situations où la raison a sombré dans l’alcool. Vadim (le tractoriste) a abattu son collègue Nikolaï (le mécanicien) d’un coup de hache parce qu’il le soupçonnait de tricher aux échecs. Enfin, c’est la raison officielle. Les autres Poliarniks, en plein coma éthylique n’ont rien vu ni rien entendu. Anton (botaniste et chef de la station) est le premier à reprendre conscience et se trouve face à une situation inédite. Comment rendre justice au milieu de nulle part, lorsqu’il n’y a ni tribunal ni prison ? Les deux autres membres du groupe, Igor et Dimitri (glaciologue et ingénieur), ne s’avèrent pas plus efficaces que leur supérieur pour trouver une solution satisfaisante. Sachant que la première communauté humaine accessible, la base Mirny, se trouve à plus de 1 000 km de là, la situation devient rapidement ubuesque.

« Écrivain-marcheur » ainsi qu’il se définit, Olivier Bleys est membre élu de la Société des Explorateurs français. Depuis 2010, il a commencé un tour du monde fractionné (il marche un mois par an, repartant chaque fois de l’étape précédente). Il a déjà traversé plusieurs pays d’Europe jusqu’en Russie et réalise parallèlement des « micro-aventures » comme des tours de villes à pied (Paris et Metz en 2012 ou Bordeaux en 2013). L’écrivain a d’ailleurs écrit deux ouvrages sur le sujet : L’art de la marche (Albin Michel, 2016) et Les Aventures de poche (Hugo & Cie, 2018). Au total, il a publié une trentaine d’ouvrages (romans, récits de voyage, BD, etc) et reçu de nombreuses récompenses. 

Aux amateurs d’extrême blizzard, je suggère également l’ouvrage de Cédric Gras, La mer des Cosmonautes (Folio, 2019)

Antarctique. Olivier Bleys. Gallimard, 192 p. (2022)


Commentaires

  1. Bonjour à VOUS, oui, Dans la plupart de ses romans, Olivier BLEYS nous décrit LE VISIBLE ET L'INVISIBLE, avec une précision extraordinaire où la poésie apporte une note rédemptrice aux situations et actes les plus répréhensibles .... J'aime cette écriture dense, sensible, profonde, où le COEUR des hommes se bat avec une réalité poignante, violente, agressive, brutale ...

    extraits :

    page 54
    "un craquement terrible se fait entendre quand le fer se dégagea des os et des cartilages de la face. Cela rappelait la fracture des glaciers sur la côte, travaillés sourdement par la tectonique d'énormes masses d'eau gelée qu'ils charriaient vers la mer...."
    page 17 "la faute à la vodka tout ça. Au delà du sixième verre s'ouvrait une contrée trouble, pleine de cris et de tumulte, qui ne laissait aucun souvenir au buveur mais prélevait parfois une vie humaine. Des proverbes en avertissaient les russes, la vodka allume la poudre ; elle chasse les lames du fourreau et les regrets des coeurs..."

    page 22
    "Vadim décollait ses grosses fesses du tabouret . Il examina les trois hommes d'aussi près qu'on pouvait, sans les réveiller. Leurs haleines tissaient une vapeur blanche, vite dissipée dans l'air froid. Elles étaient grasses et capiteuses à la température interne des corps. Sauf celle d'Igor secoué d'une petite toux dans son sommeil, les respirations filaient doucement , calmes, régulières.

    page 29
    "Chaque plongeon du stylet dans l'encrier lui arrachait un soupir, comme si c'était son sang que buvait la plume d'acier, sa veine où elle piquait méchamment. Son humeur trempait dans une résignation morose, un consentement veule au châtiment qui l'attendait"

    page 33
    "Dehors, le vent avait forci et déviait les flocons de neige, en les accélérant comme des projectiles. Ils ne tombaient plus mais cinglaient obliquement les carreaux , s'écrasaient dessus en étoiles larmoyantes. Une mitraille blanche et duveteuse s'aplatissait sans bruit contre le verre.

    page 40
    "la plume détachée du papier resta en l'air, et Vadim vit s'arrondir au bout la goutte d'encre noire. Il vivait l'instant avec une rare acuité , dans un luxe inoui de détails , comme si toute la scène avait été placée sous la lentille d'un microscope...."

    une écriture magnifique que j'ai eu beaucoup de plaisir à lire et à relire .. Merci Olivier Bleys


















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  2. oui, il y a de nombreux passages jubilatoires... merci pour ces extraits partagés

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