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Adèle. France Lorrain

Adèle. France Lorrain


💪J’avais envie de faire un petit tour au Québec et le challenge de lecture dédié aux séries tombait à pic pour ce lancer dans une grande fresque historique. Cette saga familiale est en réalité une quadrilogie. Elle est d’abord parue chez un éditeur québécois avant d’être publiée en France. Personnellement j’ai un faible pour les couvertures vintage du premier qui me font penser à La petite maison dans la prairie. Chaque volet porte le prénom du héros qui est toujours un membre de la fratrie Gélinas :

  • Tome 1 : Adèle (Saint-Jean éditeur, mai 2025 – Verso, mars 2026)
  • Tome 2 : Édouard (Saint-Jean éditeur, mai 2025 – Verso, juillet 2026)
  • Tome 3 : Florie (Saint-Jean éditeur, juin 2025 – Verso, novembre 2026)
  • Tome 4 : Laurent (Saint-Jean éditeur, juin 2025 – Verso, mars 2027)

La Promesse des Gélinas, Tome 1). France Lorrain

Le voyage est à la fois spatial et temporel puisque l’intrigue nous conduit dans la région des Hautes-Laurentides au début des années 30. Quelques années plus tôt, sur son lit de mort, Rose Gélinas, trahie et abandonnée par son époux, fait promettre à ses enfants de ne jamais se marier. Adèle, qui n’a que douze ans, cède aux supplications de sa mère sans comprendre les implications réelles d’un tel serment. Edouard, le puîné, et Laurent, son cadet, n’ont pas réalisé non plus. Seule Florie, l’aînée de la fratrie, était en âge de mesurer le sacrifice exigé. Elle remplace sa mère auprès de sa fratrie et s’y dévoue corps et âme au point de s’oublier. La responsabilité est aussi lourde que les tâches quotidiennes pour faire tourner la ferme. La jeune femme fête les Catherinettes, le cœur aigri. Adèle, en revanche, est pleine d’entrain et d’espoir. Elle veut devenir journaliste. Ce choix implique de couper le cordon avec la fratrie, quitter le village de Sainte-Cécile pour se rapprocher des locaux du Courrier de Saint-Jovite en ville. Autant dire que le projet n’enthousiasme guère sa sœur aînée. Adèle devrait aussi faire face aux préjugés des villageois et à la misogynie de l’époque. Une femme n’est pas censée écrire dans les journaux et vivre de manière aussi indépendante. Les ragots risquent de détruire sa réputation. Adèle devra peut-être faire un choix cornélien entre ses aspirations personnelles et les intérêts familiaux. 

J’ai bien peur de ne pas partager l’engouement des 300 000 lecteurs que l’éditeur se pique d’avoir conquis. Les personnages sont un peu trop caricaturaux pour moi. A part Florie, qui semble flétrie avant l’âge, les Gélinas sont tous charmants et dotés de belles qualités. Je ne suis pas fan non plus de la relation amoureuse entre Adèle et son rédacteur en chef. J’ai eu l’impression de lire une romance de la collection Harlequin ! Une orpheline, pas très riche, qui se heurte à un énigmatique et séduisant patron dans les bras duquel elle finit par tomber en pamoison. La scène où elle lutte pour ne pas succomber (accrochez-vous après pour expliquer aux hommes que non, ça veut dire non !) ne cadre pas vraiment avec le propos volontiers féministe de l’autrice !  Pour moi, c’est rédhibitoire mais je peux comprendre l’attrait que suscite cette fresque sociale et historique chez d’autres lecteurs. C’est un roman fleuve, facile à lire, et les personnages sont attachants.

📌Adèle (La Promesse des Gélinas, Tome 1). France Lorrain. Verso, 400 pages (2026)

Challenge : séries et trilogies de l'été 2026
Challenge : séries et trilogies de l'été 2026










Une jeune fille sans histoires. Shari Lapena

Une jeune fille sans histoires. Shari Lapena


Il n’y a pas grand-chose à faire dans la bourgade de Fairhill dans le Vermont où tout le monde se connait. Le centre-ville est constitué d’une rue principale bordée de quelques commerces. Il y a une épicerie, un magasin de bricolage, une animalerie, un cinéma et plusieurs restaurants. Les lycéens sont trop jeunes pour fréquenter les pubs et trop vieux pour rentrer tôt à la maison le vendredi soir. Alors Diana Brewer et sa bande d’amis se retrouvent dans le cimetière où ils se racontent des histoires de fantômes* en buvant l’alcool déniché dans les placards parentaux. Un matin d’automne, la jeune fille découvre qu’elle flotte au-dessus de son propre cadavre. C’est Roy, un fermier du coin, qui la découvre gisant au milieu de son champs, après avoir fait fuir les corbeaux qui profanaient son corps nu. Diana comprend qu’elle a été assassinée. 

What Have you done. Shari Lapena
L’enquête se focalise rapidement sur trois suspects. Cameron, le petit ami possessif, Brad Turner, le prof de gym abusif et Joe Prior, un marginal qui harcelait la jeune fille depuis plusieurs semaines. Leurs proches finissent par douter. Parents, enseignants, amis, et collègues prennent la parole à tour de rôle mais tous les narrateurs disent-ils la vérité ? Petits et vilains secrets sont dévoilés au fil des pages. Il s’avère que Diana elle-même était moins lisse qu’il n’y paraissait. La lycéenne observe ce petit monde depuis l’au-delà, impuissante à communiquer directement avec ses proches et incapable de raviver ses souvenirs. Le meurtrier se cache-t-il au sein de la paisible communauté de Fairhill ?

En dépit de la touche gothique qui fait référence au folklore de la Nouvelle-Angleterre, je dirais que le roman de Shari Lapena est un thriller domestique relativement classique. Certes, la petite communauté de Fairhill s’avère moins paisible qu’on pouvait l’imaginer de prime abord et c’est ce qui rend ce polar si addictif. La romancière traite quelques sujets de société comme le harcèlement ou la pédophilie. La démarche est louable mais on ne peut dire qu’il y ait matière à débat. Le lecteur est néanmoins fasciné par ce microcosme qui s’obscurcit et se délite. Il s’interroge sur la manière dont il aurait lui-même réagit face à une situation similaire. Il est d’autant plus facile de s’identifier aux personnages puisque le roman est construit autour d’une narration polyphonique. Tous ces éléments mis bout à bout sont très efficaces. Il ne faut pas en attendre davantage et cela me convient parfaitement. 

* J'ai retrouvé l'une des histoires évoquées par notre groupe d'ados, Le pont d'Emily ici

📚D’autres avis que le mien via Babelio et Bibliosurf

📌Une jeune fille sans histoires. Shari Lapena, traduite par Romane Lafore. Presses de la Cité, (2026)


Bunny. Mona Awad

Bunny. Mona Awad


Quand j’ai commencé à lire la quatrième de couverture, j’ai d’abord pensé qu’il s’agissait d’une énième histoire de sororité estudiantine sur un campus américain. Le bandeau s’enorgueillissant d’un bestseller "culte" et "inoubliable" plébiscité sur Tik Tok ne me rassurait pas vraiment. Le détail qui a titillé ma curiosité est la mention d’un roman cruel, hypnotique et délicieusement dérangeant. Le fait que le roman soit adoubé par Margaret Atwood a achevé de me convaincre de sortir de ma zone de confort. Pour être surprise, j’allais être surprise ! 

Bunny en VO
L’héroïne de ce roman s’appelle Samantha Mackey . Elle a déjà un lourd bagage personnel, lorsqu’elle intègre l’université Garenn (Warren dans la V.O.), une très chic et prestigieuse école d’art qui se veut avant-gardiste. La jeune femme partage un atelier d’écriture avec un groupe de nénettes poseuses à l’extrême et aux mœurs étranges. Elle se surnomment elles-mêmes les Bunnies. Samantha a passé sa première année d’étude à Garenn en marge de cette société. Sa seule amie, Ava, a quitté l’établissement depuis longtemps, jugeant qu’il asséchait son esprit créatif. Elle vivote désormais de petits boulots et traine à la bibliothèque de Garenn. Ava est la branche d’amitié et d’espoir à laquelle se raccroche Samantha… jusqu’au jour où les Bunnies invitent Samanthe à l’une de leurs petites sauteries entre filles. En dépit de ses réticences, notre héroïne est trop avide d’intégration sociale pour refuser cette sollicitation inattendue. C’est le début d’une dérive à laquelle on s’attend mais qui ne va pas du tout aller dans le sens que l’on croit.

J’ai rarement lu des romans aussi bizarres et déjantés. Sous le vernis du fantastique horrifique, il y a une touche de féminisme, une bonne dose de critique sociale et une vraie satire du monde artistique. Comme promis, Samatha va vivre une descente hallucinée en enfer et le lecteur se poser beaucoup de questions sur ce roman dérangeant. Parce que je voulais savoir où l’autrice voulait nous conduire, j’ai continué d’en tourner les pages (il faut reconnaître que cette histoire incite au voyeurisme). J’ai refermé le livre avec la sensation de ne pas avoir su décrypter toutes les intentions de l’autrice bien qu'elle nous donne quelques clés d'interprétation. 

📚D'autres avis que le mien sur Babelio, les blogs Analire et Adopt A Librarian et un article à lire sur le blog I literature: The Future of Fiction: Why You Should Be Reading Izumi Suzuki and Mona Awad

📌Bunny. Mona Awad, traduite par Cécile Leclère. HarperCollins, 448 pages (2025)


Proies. Andrée A. Michaud

Proies. Andrée A. Michaud


💪J’ai choisi ce titre pour participer à une lecture commune autour d’Andrée A. Michaud dans le cadre du challenge de lecture Un hiver polar. Cela faisait déjà un moment que je voyais passer des critiques enthousiastes de ses romans sur les blogs, dont celui de Cath L

Proies n’est ni le premier livre de la romancière québécoise ni son dernier paru mais le résumé en quatrième de couverture m’a semblé très alléchant. Comment résister à un thriller impliquant trois adolescents partis camper au milieu de nulle part ? Le cadre sauvage de l’Amérique du Nord est très cinématographique. Les principaux protagonistes aiment se faire peur en racontant des histoires de fantômes à la tombée de la nuit. Entre deux marshmallow grillés, ils évoquent Délivrance, le fameux film de John Boorman, adapté du roman de James Dickey. C’est une facétie de l’autrice pour nous signifier qu’elle lui rend hommage au travers de ce huis clos au bord de la rivière Brûlée. 

Proies. Andrée A. Michaud
Proies n’est pas un thriller accrocheur dans le sens où l’autrice n’abuse pas des facilités du genre. Et c’est là qu’elle puise sa force de persuasion car nous avons affaire à des gens normaux (pour la plupart) dans un village ordinaire. Cette histoire, passe-t-on, pourrait arriver à n’importe lequel d’entre nous. L’identification est garantie. On pense aux parents des trois  adolescents qui les ont laissé partir malgré un sentiment d’angoisse diffus. Le premier crime survient presque par inadvertance alors que la chasse à l’homme n’a même pas commencé. Il n’y avait pas de background particulier ni de secrets ésotériques avant cet évènement… mais il révèle le mal à l’état pur. 

Andrée A. Michaud crée une tension folle avec une singulière économie de moyens. L’un de ses outils principaux est un effet de dissonance entre le village en fête et la scène de crime isolée. Ce n'est pas le seul subterfuge qu'elle utilise. A plusieurs reprises, l'autrice intervient dans le texte pour prévenir le lecteur. Je ne dirais pas qu’elle "spoile" mais plutôt qu’elle use d’un effet de "teasing" pour faire monter la pression. S’il fallait vraiment faire une remarque désobligeante, je dirais que certains passages semblent un peu longs… mais j'attribue ce sentiment à la montée d’angoisse crescendo. A l’instar des protagonistes, le lecteur se sent presque acculé.  

📚Pour cette lecture commune autour d'Andrée A. Michaud, nous avions le choix du titre:

📌Proies. Andrée A. Michaud. Rivages Poche, 384 pages (2024)

Challenge de lecture Un hiver polar 2025-2026
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Kukum. Michel Jean

 Kukum. Michel Jean


« Ainsi nous ne faisons qu’un, Pekuakami, le ciel et moi. J’ai vécu près d’un siècle à ses côtés. J’en connais chaque baie et toutes les rivières qui s’y jettent ou s’en déversent. Son chant couvre le vacarme des chevaux de métal, apaise l’humiliation. Et s’il lui arrive de se fâcher, sa colère finit toujours par passer. »

Michel Jean est un écrivain québécois d'origine innue. Il a écrit plusieurs romans dont Atuk (paru initialement sous le titre Elle et nous) qui retrace la vie de sa grand-mère Jeannette. Dans Kukum (littéralement "grand-mère" en langue innue), il remonte le temps encore plus loin pour évoquer son aïeule, Almanda Siméon, morte presque centenaire à la fin des années 70. Cette femme singulière était une orpheline d’origine irlandaise. Lorsqu’elle rencontre Thomas, son futur mari, elle n’a que 15 ans. Elle tombe immédiatement sous le charme de ce bel amérindien puis bientôt de sa famille et de son mode de vie nomade. 

Manda, ainsi que surnommaient ses proches, a connu un monde disparu. La ville de Mashteuiatsh s’appelait alors "Pointe-Bleue" et le lac Saint-Jean, "Pekuakami". A la fin de l’été, le clan remontait la rivière Péribonka pour aller hiverner au Nord, dans les Territoires, Le "Nitassinan" ("Notre terre" en innu-aimun). Ce territoire ancestral est situé dans l'Est du Canada au Québec et au Labrador. C’est Malek, le patriarche, qui chaque année donnait le signal de départ. Cette mission nécessitait une bonne connaissance de la nature car le climat est rude. Il y a eu des périodes de sécheresse et de famine. La chasse n’était pas toujours fructueuse. A l’inverse, le dégel rendait la rivière très dangereuse. Mais Manda était une femme courageuse et obstinée. Elle a appris à chasser et préparer les peaux mais aussi réaliser des paniers artisanaux et des bonnets traditionnels en perles. Elle appréciait les longues soirées de veillée où les Anciens racontaient les histoires transmises par leurs ancêtres. 

A la fin de sa vie, Manda est devenue porteuse d’une culture et d’une langue en voie de disparition, victimes de la sédentarisation forcée. Les magnats de l’industrie forestière et ferroviaire se sont emparés illégalement des terres de la nation innue. Les Innus n’ont pas d’autre choix que de vivre à l’année dans la Réserve de Pointe-Bleue. Le gouvernement a décidé ensuite de "civiliser" les peuples autochtones. Les enfants ont été arrachés à leurs parents et conduits dans des orphelinats où ils ont souvent été victimes de maltraitances graves. 

Kukum est un roman émouvant, poignant même. Michel Jean a su parfaitement transmettre au lecteur l’amour d’Almanda pour ses terres, sa famille d’adoption et son mode de vie. Il est facile d’être scandalisé par l’attitude des colons vis-à-vis des peuples premiers mais nous n’étions pas là. Aurions nous mieux agi dans le contexte des contraintes et du mode de pensée du début du 20ème siècle ? Entre juin 2008 et juin 2015, après une longue période de déni, le gouvernement du Québec a mené une enquête sur les impacts durables des pensionnats pour Autochtones au Canada. Le rapport de la Commission de Vérité et de Réconciliation du Canada (CVR) a conclu que ce système scolaire équivalait à un génocide culturel. 

📚J’ai lu ce magnifique roman en compagnie de Sacha et Eva pour répondre à l’invitation du 12 août de Madame Lit dans le cadre de la fête du Livre québécois. Kathel et Nathalie ont lu Kukum avant nous et l’ont beaucoup apprécié.

📝Sur le thème des Amérindiens du Québec, je vous suggère également la lecture de Taqawan, l’excellent roman d’Éric Plamondon.  Et si vous souhaitez en savoir davantage sur la nation innue, je vous recommande un court article de l’anthropologue Adrian Tanner sur L’histoire des Innus. De plus, une visite du site Internet de l’Institut Tshakapesh vous fournira éventuellement de riches informations sur l’innu-aitun (culture innue) et l’innu-aimun (langue innue). 

📌Kukum. Michel Jean. Editions Libre Expression, 224 pages (2019) / Dépaysage, 236 pages (2020) / Points, 240 pages (2022)


A la lisière du monde. Ronald Lavallée

A la lisière du monde. Ronald Lavallée


A la veille de la première guerre mondiale, Matthew Callwood, fils d’un magistrat canadien, s’engage dans la police pour servir la couronne britannique mais surtout pour fuir une déception amoureuse. Il part pour une mission de deux ans dans le Grand Nord. Or, si son éducation bourgeoise lui a donné des principes moraux stricts et l’assurance d’être né pour commander, rien dans sa vie douillette de privilégié ne l’a préparé à la rusticité du lieu, la rudesse des hommes et la rigueur du climat. 

Callwood comprend très vite que son prédécesseur, un certain Suchenko, s’est contenté de végéter dans l’oisiveté en attendant la fin de son service. Le bonhomme est cynique. Il n’aime ni les Britanniques, ni les Français Canadiens, ni les peuples autochtones… et a renoncé à poursuivre les trafiquants d’alcool. A l’instar d’Harvey, son second, Suchenko a passé la majeure partie de son temps chez Fran, une prostituée au grand cœur. La capitaine Callwood n’a bien sûr pas du tout la même vision de sa mission. 

Lassé d’attendre que le temps passe au poste de commandement (en fait, une vieille cahute sans confort), le jeune capitaine décide de traquer Moïse Corneau, la légende locale. L’homme aurait assassiné sa femme et son bébé avant de disparaître dans la nature. Depuis, son Aura hante les lieux. Tous les crimes non élucidés lui sont imputés et il fait figure de père fouettard dont on menace les enfants désobéissants. Callwood, lui, voit dans cette aventure, l’occasion de se distinguer et de rentrer chez lui avec une belle promotion. 

Je découvre Ronald Lavallée à travers ce palpitant roman d’apprentissage. Les personnages sont crédibles dans leur ambivalence, se montrant capable du meilleur comme du pire. Néanmoins, c’est bien du héros, Matthew Callwood, dont on s’entiche le plus facilement. L’homme est jeune, idéaliste et fougueux mais aussi entêté jusqu’à la folie. Son récit m’a ballotée d’un sentiment à l’autre, oscillant entre empathie, indignation et effroi. Et j’ai tourné les pages de ce livre sans même m’en rende compte ! C'est un gros coup de cœur. 

📚Un autre avis que le mien chez Sacha

📝Sur le même thème : Une saison pour les ombres Une saison pour les ombres de R.J. Ellory

📌A la lisière du monde. Ronald Lavallée. Presses de la Cité, 368 pages (2024) / Tous des loups. Editions Fides, 328 pages (2022)

Bivouac. Gabrielle Filteau-Chiba

Bivouac. Gabrielle Filteau-Chiba


Le 12 avril prochain, l’autrice engagée Gabrielle Filteau-Chiba sera présente au Festival du livre de Paris dont le Québec est l’invité d’honneur cette année. J’ai profité de cette occasion pour lire le dernier volet de sa trilogie romanesque consacrée à la nature. Bivouac peut néanmoins se lire indépendamment des autres tomes, Encabanée (Le Mot et le reste, 2021) et Sauvagines (Stock, 2022). 

Le triptyque s’inspire largement de la vie de l’autrice. En 2013, Anouk (l’alter ego de G.F.-C.) décide d’abandonner la vie trop trépidante de Montréal pour s’installer au vert, dans une cabane de bucheron. Elle passe trois ans au cœur de la forêt, dans la région du Haut-Kamouraska au Québec, sans eau courante ni électricité. Le second roman, qui est en cours d’adaptation audiovisuel, raconte le combat de Raphaëlle, agente de protection de la faune et amoureuse d’Anouk, menacée par un braconnier. Nous retrouvons les deux femmes dans le troisième volet. Elles vivent dans la yourte de Raphaëlle en Gaspésie.

Bien que je n’ai pas lu les précédents livres de Gabrielle Filteau-Chiba, je n’ai pas eu de mal à suivre l’intrigue. Celle-ci débute dans la neige, à la frontière du Maine, où un militant écologiste tente de passer discrètement la frontière. Riopelle / Robin (notre Eco Warrior vit dans la clandestinité et doit changer régulièrement d’identité) est réceptionné par un groupe d’activistes américano-canadien. L’opération précédente s’est mal terminée mais il faut déjà préparer une nouvelle mission de sauvetage. Son code ? Bivouac. Son but est d’empêcher la construction d’un oléoduc et le saccage d’une forêt renommée pour sa biodiversité dans la région du Bas-Saint-Laurent. 

Parallèlement à ces évènements, Anouk et Raphaëlle quittent leur refuge en Gaspésie pour rejoindre la communauté de la ferme Orléane où elles participent aux différents travaux d’élevage et d’agriculture. Malheureusement un froid s’instaure entre les deux amoureuses dès leur arrivée sur les lieux. Elles sont logées dans des locaux séparés de plusieurs kilomètres. Raphaëlle a compris qu'Anouk avait besoin d’espace tandis qu’Anouk se languie de sa cabane dans les bois. Et puis, elle pense toujours à ce militant écologiste, Riopelle, qu’elle a hébergé quelques mois plus tôt dans son refuge. 

Il était logique que la romance entre Anouk et Raphaëlle, puis au triangle polyamoureux formé par les 3 personnages, prennent beaucoup de place dans l’intrigue mais ce ces passages ne sont pas ceux qui m’ont le plus intéressée. J’ai été littéralement captivée, en revanche, par toute la partie concernant la lutte écologique, l’organisation de la ZAD (Zone à Défendre) et les modèles de vie alternatifs. Le combat mené par la narratrice est admirable de sincérité et d’abnégation. Pour autant, Gabrielle Filteau-Chiba ne perd pas de vue les risques d’un extrémisme militant et prône toujours le pacifisme. La brutalité, rappelle-t-elle, ne peut en aucun cas servir l’action. Elle ne fait que l’entacher. Mais, dans cette histoire, la violence se trouve de l’autre côté. Celui des partisans de la « pétrolière », de l’oléoduc et des coupes à blanc qui nuisent au paysage forestier et à l’écosystème. Le lecteur devine qu’un drame se prépare. 

📚Aifelle (Le goût des livres) et Eimelle (Tours et culture) ont lu toute la trilogie et en parlent sur leurs blogs respectifs. 

📌Bivouac. Gabrielle Filteau-Chiba. Bibliothèque Québécoise, 376 pages (2023) / Stock, 368 pages (2023) / Folio, 432 pages (2024)


Mexican Gothic. Silvia Moreno-Garcia

Mexican Gothic. Silvia Moreno-Garcia


💪Je poursuis mon escapade littéraire au Mexique dans le cadre mois latino organisé par Ingannmic. Après L'Hacienda d’Isabel Cañas, je passe la limite du fantastique pour plonger carrément dans l’horreur. Avec Mexican Gothic, Silvia Moreno-Garcia nous propose en effet une relecture des codes du genre, lui insufflant un brin de modernité et une petite touche latina.  Ainsi, dans un manoir hanté, au cœur de l’état d’Hidalgo, cohabitent de pimpantes jeunes femmes de la haute bourgeoisie mexicaine avec de ténébreux aristocrates anglais et leur valetaille apathique. Il y a, comme il se doit, des portes qui grincent, un système électrique défaillant nécessitant l’usage de bougies, une météo déplorable avec un brouillard persistant, des sorties nocturnes dans le cimetière familial, et une ambiance plombée par le poids des traditions. 

Nous sommes dans les années 50 à Mexico. Notre héroïne est une jeune et insouciante citadine appelée Noemí Taboada. Etudiante à l’université Nationale, elle change sans cesse d’orientation et s’étourdie de fêtes mondaines. Ses parents, qui ne cautionnent pas son comportement, souhaiteraient plutôt qu’elle s’emploie à trouver le mari idéal comme l’exigent les convenances. Son père la convoque un soir, interrompant un énième bal masqué où Noemi s’était rendue secrètement avec son flirt du moment. Il a reçu une inquiétante lettre de sa cousine Catalina, récemment (et précipitamment) mariée à Virgil Doyle. Le riche industriel pense faire une pierre deux coups en envoyant sa bouillonnante fille au chevet de sa cousine souffrante. Le lundi suivant, en dépit de ses réticences, Noemi prend donc le chemin de la bourgade d’El Triunfo, près de Pachuca dans l’État d'Hidalgo. Dès son arrivée, elle est frappée par les paysages mornes et l’état de délabrement des maisons. Les mines d’argent qui ont fait la fortune du lieu sont fermées depuis la Révolution, trois décennies plus tôt. A la gare, elle est accueillie par le jeune homme évanescent, Francis, cousin germain de Virgil Doyle et résidant permanent de High Place, le domaine familial. L’accueil au manoir est plutôt froid. Noemi est "invitée" à respecter de nombreuses règles très contraignantes : interdiction de fumer, impossibilité d’ouvrir les fenêtres et de tirer les rideaux, de parler à table, d’écouter de la musique… et surtout de voir Catalina quand elle le souhaite. Sa cousine passe ses journées alitée dans sa chambre et recluse dans un état de semi-conscience. Le docteur Cummins, ami et médecin de la famille, prétend qu’elle est atteinte de tuberculose.  Noemi entre rapidement en conflit avec Florence, la mère de Francis, véritable cerbère de la maisonnée. Howard Doyle, le patriarche agonisant, abreuve Noemi de théories eugénistes qui ne le rendent guère sympathique. Même Virgil, l’époux de Catalina, cultive un charme inquiétant. Heureusement, notre héroïne se lie d’amitié avec Francis, jeune homme doux et poli, qui deviendra un précieux allié dans ce huis clos cauchemardesque. 

Selon l’éditeur de Silvia Moreno-Garcia, H.P. Lovecraft et Emily Brontë seraient les principales sources d’inspiration de l’autrice mexicano-canadienne. Il est clair qu’elle puise ses références dans la littérature gothique mais, pour ma part, j’ai plutôt pensé à Bram Stocker, pour les classiques, et Anne Rice pour les contemporains.  Je suis friande de ce type de littérature et j’ai trouvé que Mexican Gothic tenait ses promesses. J’ai été happée par l’intrigue et l’atmosphère presque asphyxiante du roman. Il y a quelques passages perturbants, mais ce sont surtout les descriptions peu ragoutantes du mal affligeant le manoir anglais et ses habitants qui m’ont marquée. 

Mexican gothique est le premier roman traduit en Français de Silvia Moreno-Garcia mais Bragelonne a également édité La Fille du docteur Moreau (2023) et Les Dieux de jade et d'ombre (2024). L’autrice a publié une dizaine d’autres ouvrages (romans et nouvelles) en Anglais. Elle a reçu plusieurs prix littéraires dont le Locus et le British Fantasy du meilleur roman d'horreur pour Mexican Gothic en 2021.

Pour information, l’œuvre de Silvia Moreno-Garcia a été l’objet d’un article universitaire de Patrick Bergeron, paru dans la revue canadienne Les Cahiers Anne Hébert (Les filles de la nuit. Le fantastique féminin de Silvia Moreno-Garcia, Numéro 17, 2021, p. 184–202). 

📚Un autre avis que le mien chez Fanja 

📌Mexican Gothic. Silvia Moreno-Garcia, traduit par Claude Mamier. Bragelonne Poche, 360 pages (2022)

Le mois latino 2024


Hotaru. Aki Shimazaki

Hotaru. Aki Shimazaki


📝 Les romans d’Aki Shimazaki sont autant de pièces d’un puzzle, qui peuvent se lire dans le désordre. Ce premier cycle romanesque est composé de Tsubaki, Hamaguri, Tsubame, Wasurenagusa et Hotaru. Chaque volet offre un nouveau point de vue narratif, se joignant au chœur des protagonistes précédents et/ou suivants. Dans Hotaru (littéralement Luciole en Japonais), c’est une étudiante en archéologie qui prend la parole. Sa grand-mère Mariko est mourante. La jeune fille se penche à son chevet et recueille un secret de famille dévoilant l’origine de son père, Yukio. La confession de sa grand-mère arrive à un point nommé dans la vie de notre narratrice et l’empêchera sans doute de tomber dans un piège amoureux. Notre héroïne s’appelle Tsubaki. Ce mot, qui signifie Camélia, est aussi le titre du premier volet de cette fresque familiale. La boucle est ainsi bouclée, la narration circulaire rendant hommage au grand cycle de la vie. 

C’est avec un brin de nostalgie que je termine ma lecture de la pentalogie du Poids des secrets. J’ai été bluffée par la construction parfaitement maîtrisée de cette intrigue aux multiples facettes, ainsi que par le style écriture à la fois sobre et sensible de l’autrice. Sachant qu’Aki Shimazaki n’écrit pas dans son idiome maternel mais en Français, une langue apprise sur le tard, je suis d’autant plus admirative. Il n’y a rien de trop dans ses opus, chaque mot est pesé, aucune phrase n’est anodine. Les sujets abordés sont tous dérangeants (guerre, bombe atomique, tremblement de terre, poids des traditions, ostracisme de classes, mensonges, infidélité…) et pourtant la lecture de ses romans semble presque légère. Dans ce chaos, en effet, il y a de la poésie et de la beauté. Il y a la nature qui console et aussi de bonnes personnes qui redonnent confiance en l’humanité. 

Aki Shimazaki a reçu plusieurs prix littéraires pour la pentalogie du Poids des secrets dont le prix Canada Japon et prix littéraire du Gouverneur général du Canada. La romancière d’origine japonaise a publié trois autres cycles romanesques : Au cœur du Yamato (Mitsuba, Zakuro, Tonbo, Tsukushi et Yamabuki) et L’Ombre du chardon (Azami, Hôzuki, Suisen, Fuki-no-tô et Maïmaï). Son nouveau cycle, Une clochette sans battant, comprend à ce jour Suzuran (2020), Sémi (2021), No-no-yuri (2022) et Niré (2023). Il y a donc de bonnes chances pour que je me lance, un jour ou l’autre, dans une nouvelle expérience de lecture en compagnie d’Aki Shimazaki. 

📚Un autre avis que le mien : Cléanthe

Keisha a lu la pentalogie intitulée Au coeur du Yamato,  Sunalee a lu L'ombre du charbon et Maggie a commencé le cycle de La clochette sans battant.

📌Le Poids des secrets, tome 5 : Hotaru. Aki Shimazaki. Babel, 136 pages (2009)


Wasurenagusa. Aki Shimazaki

 Wasurenagusa. Aki Shimazaki


Wasurenagusa, qui est le nom des fleurs de myosotis, signifie "ne m’oubliez pas" en Japonais. C’est aussi le mot que Sono, la vieille nounou du narrateur, a fait graver sur sa tombe. Kenji Takahashi est le dernier représentant d’une riche et prestigieuse famille nippone. Sa stérilité a mis fin à son premier mariage avec une jeune femme de sa classe sociale. Il traverse une période de dépression, se consacrant uniquement à son travail de pharmacologue, avant de rencontrer Mariko. Cette femme très sensuelle est la mère d’un jeune garçon, Yukio. Elle gagne modestement sa vie en faisant des travaux de couture. Kenji tombe immédiatement sous son charme et la demande en mariage. Il souhaite aussi adopter son fils. Ses parents n’approuvent pas du tout cette union avec une femme « d’origine douteuse ». Un détective privé leur a appris que Mariko est orpheline. Son koseki (état civil) ne remonte pas plus loin que le tremblement de terre du Kantō en 1923, date à laquelle elle est arrivée dans l’orphelinat de la paroisse. Pour cette famille traditionnelle issue de la noblesse, il n’est pas acceptable que Kenji l’épouse. Or, le jeune décide de s’affranchir de l’avis de ses parents, renonçant ainsi à son héritage. Il demande sa mutation à Nagasaki, près du quartier où il est né, et s’y installe avec sa nouvelle famille. Il espère y retrouver Sono, son ancienne nounou, avec laquelle il a gardé des liens malgré les réticences de ses parents. 

📝Wasurenagusa est le 4ème volet du Poids des secrets, une pentalogie qui raconte l’histoire enchevêtrée de deux familles : les Horibe et les Takahashi. Chaque roman peut se lire indépendamment et donne la parole à un narrateur différent. Ils évoquent leurs souvenirs et des secrets de famille qui sont souvent liés à leurs origines. Dans Tsubame, le tome précédent, Aki Shimazaki mentionne Oyayubi-him. Il s’agit du titre japonais de La petite Poucette, le fameux conte de H.C. Andersen. Cette citation n’est pas innocente puisque le cycle romanesque de l’écrivaine reprend la symbolique du retour aux sources et s’inspire de la trame de fond circulaire de l’histoire. Les titres des romans, qui sont presque toujours des noms de fleurs, d’insectes ou d’animaux, nous renvoient chaque fois à ce conte. Aki Shimazaki interroge dans ce cycle romanesque les questions de l’origine, mais aussi du poids de la tradition et des mensonges. Les récits personnels des protagonistes sont des sortes de zoom qui s’inscrivent dans la grande histoire. Les fils narratifs enchevêtrés des héros traversent une bonne partie du 20ème siècle, revenant épisodiquement sur les évènements de la seconde guerre mondiale et notamment les bombardements des grandes villes japonaises par les Alliés, ainsi que la destruction de Nagasaki après le largage de la bombe A. Dans Tsubame, le troisième tome de la pentalogie, la narratrice remonte le temps jusqu’en 1909 puis évoque le tremblement de terre de Kantō. C’est l’autre marqueur temporel majeur du cycle. 

Ce qui frappe chez Aki Shimazaki, c’est sans doute son écriture. La romancière d’origine japonaise a choisi de s’exprimer dans la langue de sa terre d’accueil, le Québec. Son style épurée et ciselé sied très bien à son propos. Il se fait l’écho délicat de la pudeur des sentiments. 

Le volet qui clôt ce premier cycle romanesque d’Aki Shimazi est intitulé Hotaru. En dépit de quelques redites incontournables (parce que liées au fil narratif circulaire), j’ai hâte de découvrir le point final de cette captivante saga historique et familiale. 

📚Un autre avis que le mien : Cléanthe

📌Le poids des secrets, tome 4: Wasurenagusa. Aki Shimazaki, Babel, 128 pages (2009)


Tsubame. Aki Shimazaki

Tsubame. Aki Shimazaki


 On parle toujours de la délicatesse de la culture japonaise. Les romans d’Aki Shimazaki contredisent un tantinet cette image. Je ne parle pas ici du style d’écriture de l’autrice mais de l’histoire de son pays d’origine. Au fil de ses romans, la romancière n’a de cesse de mettre en avant la brutalité des régimes successifs et des populations endoctrinées. Des actes de barbarie, suscités par la colère du peuple, font écho aux malheurs engendrés par les guerres et catastrophes naturelles qui ont frappé le Japon au début du 20ème siècle. Au milieu de ce chaos, Aki Shimazaki explore les zones d’ombre d’une famille dont le lecteur peut suivre la destinée tortueuse au fil des pages. La saga est si bien construite que chaque volet peut se lire indépendamment des autres (peut-être même dans le désordre). L’ensemble forme une pentalogie intitulée Le poids des secrets. L’autrice aurait pu la présenter sous la forme d’un roman choral unique mais sa lecture aurait sans doute été plus fastidieuse. 

📝Dans ce troisième opus (après Tsubaki et Hamaguri), la parole est donnée à une femme. Elle est née Coréenne au Japon en 1911. Pendant les 12 premières années de sa vie, elle s’appelle Yonhi Kim. Sa mère est une refugiée politique. Elle s’est échappée de son pays natal à cause des persécutions menées contre les opposants au régime d’occupation nippon. Arrivée clandestinement au Japon, accompagnée de son frère, elle a toujours été considérée comme une Zaïnichi (étrangère). En dépit de sa bonne éducation, elle est réduite à faire le ménage chez une riche famille nipponne. Sa fille Yonhi ignore le nom de son père naturel. La vie s’écoule ainsi vaille que vaille, jusqu’au grand tremblement de terre du Kantō, le 1er septembre 1923. Ce jour-là, les trois membres de la famille sont séparés. Yonhi est confiée, sous une fausse identité, aux bons soins de l’Eglise chrétienne pendant que sa mère part à la recherche de son oncle. La fillette ne les reverra jamais. Son seul héritage est un journal intime écrit dans une langue qu’elle finit par oublier. Le prêtre, que les femmes de la paroisse surnomment Monsieur Tsubame (hirondelle), se débrouille pour lui obtenir la nationalité japonaise en falsifiant son koseki (état civil). Elle s’appellera désormais Mariko Kanazawa. Ceux qui ont lu la pentalogie dans l’ordre savent qu’il s’agit de la mère de Yukio, le narrateur d’Hamaguri

Après le bombardement dévastateur de Yokohama en mai 45, le traumatisme de Nagasaki et l’humiliante défaite contre les forces alliées, Aki Shimazaki aborde dans ce nouveau volet de la saga, la question de relations entre le Japon et la Corée puis celle des Chôsenjin (Coréens installés au pays du Soleil Levant). Il est très difficile d’obtenir la nationalité japonaise pour un étranger et la diaspora coréenne semble particulièrement mal perçue sur ce territoire. Après le séisme de 1923, entraînant la destruction de Tokyo et de Yokohama, les habitants se sont retournés contre les résidents coréens. Le gouvernement local les accusait de mettre le feu aux maisons. Cinq à six mille personnes ont été massacrées par l’armée, la police et les forces d’autodéfense. Le lynchage des Zaïnichi (y compris les Chinois) ainsi que des Ryukyuéens et des dissidents politiques s’est poursuivi pendant plusieurs jours après le tremblement de terre.

J’ignore quel personnage s’exprimera dans le tome 4 mais j’ai hâte de découvrir quel nouveau secret il ou elle cache. Le titre de ce prochain volet est Wasurenagusa

📚D’autres avis que le mien : Cléanthe, Maggie et Hilde

📌Le Poids des secrets, tome 3 : Tsubame. Aki Shimazaki. Babel, 128 pages (2008)


Hamaguri. Aki Shimazaki

Hamaguri. Aki Shimazaki


📝Après Tsubaki, Hamaguri est le second tome de la pentalogie du Poids des secrets. Les suivants sont Tsubane, Wasurenagusa et Hotaru. L’originalité de cette saga japonaise tient au fait que chaque volet donne la parole à un protagoniste différent. 

Dans cet opus, le narrateur est Yukio, demi-frère caché de Yukiko. Né à Tokyo d’une mère orpheline et d’un homme marié, il a longtemps subi les moqueries des autres enfants. Ils le traitaient de fils de Baïshunfu (prostituée), ou de Tetenashigo (bâtard). Heureusement pour lui, sa mère a épousé un brave homme qui l’a adopté en dépit du poids des traditions. La famille a ensuite déménagé à Nagasaki pour commencer une nouvelle vie. 

Si Yukio n’a pas connu son vrai père, il se souvient néanmoins d’un homme qu’il rencontrait au parc à Tokyo et qu’il devait appeler Ojisan (oncle ou monsieur). Celui-ci avait une fille pratiquement du même âge que Yukio. Avant qu’il ne quitte la ville, les deux enfants avaient conclu un serment de mariage en s’échangeant les 2 coques d’une palourde japonaise (Hamaguri). Yukio n’a jamais oublié sa promesse, même lorsqu’il a fait la connaissance de Yukiko, à l’adolescence, puis celle de sa future épouse Shizuko, 20 ans plus tard. 

Lorsque l’ouvrage débute, nous sommes le 7 août 1995, soit en pleine période de commémoration du cinquantenaire du largage de la bombe atomique sur Nagasaki par les Américains. C’est aussi la fête bouddhique des morts à Tokyo. Mariko, la mère du narrateur, est sur le point de mourir mais refuse toujours de lui confier le nom de son vrai père. Un détail va fortuit va cependant permettre à Yukio de réunir toutes les pièces du puzzle et d’éclaircir, non seulement le secret de sa naissance, mais aussi celui de la fuite de Yukiko. 

En dépit d’une relative économie d’écriture, cet opus est riche d’informations concernant l’histoire et la culture du japon. Aki Shimazaki montre bien la pression psychologique dont sont victimes les soldats (incités au suicide en cas de reddition) et la population civile. La possession de livres occidentaux est interdite et les étudiants doivent abandonner leurs études pour travailler dans les usines d’armement. Malgré la propagande officielle, les Japonais savent qu’ils ont déjà perdu la guerre. Yukio s’inquiète pour son père adoptif qui a été envoyé en Mandchourie car les colons japonais risquent de subir de mauvais traitements à la fin de l’occupation.

J’apprécie toujours le style épuré d’Aki Shimazuki et je suis curieuse de découvrir jusqu’où son intrigue va nous conduire. Or, cette fois-ci aucun n’indice ne nous permet de deviner qui sera le narrateur ou la narratrice du prochain volet. Les informations concernant l’histoire familiale des protagonistes sont révélées au compte-goutte. On découvre, par exemple, que Mariko est originaire de la plaine du Kantō et qu’elle est devenue orpheline suite au tremblement de terre de 1923. On peut imaginer que le 3ème volet de la série, Tsubane, nous en apprendra un peu plus à ce sujet… ou pas !

📚D’autres avis que le mien : Cléanthe, Maggie et Hilde

📌Le Poids des secrets, tome 2 : Hamaguri. Aki Shimazaki. Babel, 120 pages (2007)


Tsubaki. Aki Shimazaki

Tsubaki. Aki Shimazaki


Voici un ouvrage dégoté dans La bibliothèque de Cléanthe en mars dernier. En réalité, j’avais déjà repéré la pentalogie d’Aki Shimazaki sur d’autres blogs et j’attendais le bon moment pour me lancer dans la lecture de ce cycle. 

Le poids des secrets est donc constitué de 5 opus dont le titres font tous référence à la nature : végétaux, insectes, coquillages, etc. A travers ces courts romans, la romancière canadienne d’origine nippone traite la même intrigue vue selon le point de vue de 5 personnages différents. Néanmoins, chaque livre peut être lu indépendamment. Tsubaki, qui signifie camélia en Japonais, inaugure ce cycle romanesque en donnant la parole à Yukiko. Il s’agit de la mère de la narratrice. Avant de mourir, elle a laissé chez son notaire deux enveloppes kraft contenant des lettres. L’une est destinée à sa fille, Namiko ; l’autre est adressée à un certain Yukio. Il s’agit en réalité du demi-frère de Yukiko dont personne n’avait jamais entendu parler jusqu’ici. Dans la missive de sa mère, Hamiko découvre que ce silence est lié à un lourd secret de famille dont l’origine remonte à la période de la seconde guerre mondiale. Yukiko, qui est née au Japon, se trouvait à Nagasaki le 15 août 1945 lorsque la bombe nucléaire a été larguée sur la ville.  

Il faut savoir que l’autrice vit au Québec, qu’elle a appris le Français à l’âge de 40 ans et qu’elle écrit dans cette langue. Ceci explique sans doute un certain dépouillement dans l’écriture. En dépit de (ou grâce à) cette sobriété, le texte laisse transparaître une grande sensibilité. La fragilité des protagonistes (je pense en particulier à Hamiko) inspire immédiatement l’empathie du lecteur. Je dois dire que j’ai hâte de découvrir la version de Yukio sur les évènements racontés par sa sœur. Avait-il deviné leur lien familial ? Comment a-t-il échappé à la destruction de Nagasaki ? J’adore l’idée de suivre l’histoire singulière de cette famille à travers les yeux de différents protagonistes mais c’est la brièveté des textes qui a fini de me convaincre de me lancer dans l’aventure. Le titre du prochain volet est Hamaguri.

📚D’autres avis que le mien : chez Sunalee, Dasola, Aifelle, Keisha, Maggie et Ingannmic

📝Bibliographie dédiée à la littérature de la bombe atomique

📌Le Poids des secrets, tome 01 : Tsubaki. Aki Shimazaki. Babel, 120 pages (2005)


Maisons de verre. Louise Penny

Maisons de verre. Louise Penny


Lire les polars de Louise Penny, c’est un peu comme retourner chaque année dans son village natal. Ici, il s’agit de Three Pines, une jolie bourgade située près de la frontière américaine, dans la région des Cantons-de-l'Est au Québec. Le lecteur assidu de la série a la sensation d’y retrouver de vieux amis. Parmi eux il y a la peintre Clara, la libraire Myrna, la poète Ruth, ainsi que Gabri et Olivier, les propriétaires du gîte local. C’est dans ce lieu isolé et reposant, que vivent le nouveau directeur général de la Sûreté du Québec, Armand Gamache, et son épouse Reine-Marie. Or, le jour d’Halloween, la fête organisée par les villageois est perturbée par la présence d’un étranger déguisé en "Cobrador". En Espagne, le "Cobrador del frac" est une sorte d’agent percepteur. Mais il existe une version plus ancienne du Cobrador, issue de la tradition médiévale. Ce personnage est alors assimilé à la conscience morale. Il poursuit silencieusement les personnes dont les mauvaises actions sont restées impunies. Les habitants de Three Pines, d’abord perplexes, tentent vainement d’ignorer ce qu’ils considèrent comme une mauvaise blague. Mais lorsqu’une femme est retrouvée morte dans le sous-sol de l’Eglise, il leur apparaît évident que les deux évènements sont liés. Armand Gamache et ses fidèles lieutenants, parmi lesquels l’inspecteur Jean-Guy Beauvoir, son gendre, prennent les choses en main. Ils vont faire d’étonnantes découvertes dont les enjeux dépassent largement le simple fait divers. Il se pourrait même que l’avenir de la sûreté du Québec, voire de toute l’Amérique du Nord, dépende de ce petit village frontalier.

Depuis la naissance de son héros en 2005, Louise Perry publie un roman par an. L’intrigue de ce treizième volet (paru en 2017 aux Etats-Unis et en 2018 au Québec), se joue sur une double temporalité. Les évènements survenus le jour d’Halloween nous sont rapportés par Armand Gamache, à l’occasion d’un procès qui se tient en juillet de l’année suivante. Dès les premières séances, la juge Maureen Corriveau comprend que quelque chose d’inhabituel se trame dans son tribunal. Au-delà de l’antipathie affichée de maître Barry Zalmanowitz à l’égard Armand Gamache, son témoin principal, il semblerait qu’une étrange connivence lie les deux hommes. Que cachent le procureur de la Couronne et le directeur général de la sureté ? Et surtout, dans quel but ? Louise Penny prend tout son temps pour poser les jalons d’un plan très audacieux. Il faut dire qu’il fallait beaucoup de travail pour rendre son intrigue réaliste et convaincante. Au final, en dépit de quelques longueurs, la maîtresse du polar canadien signe encore un Whodunnit parfaitement ficelé et extrêmement captivant. Les personnages récurrents sont bien campés et l’autrice a su créée, au fil du temps, un univers très riche. On aimerait vraiment que le village de Three Pines et ses villageois ne soient pas fictifs.

Pratiquement tous les romans de Louise Penny ont été récompensés par des prix littéraires, parmi lesquels le fameux Agatha Award (dont elle a été de nombreuses fois lauréate ou au moins nominée). C’est la raison pour laquelle la romancière est souvent qualifiée d’Agatha Christie canadienne. La série Armand Gamache compte 18 tomes à ce jour dont la plupart ont déjà été traduit en français (à l’exception de A World of Curiosities). Il faut savoir que les éditions Flammarion Québec ont pris un peu d’avance sur la maison Actes Sud, si bien que les lecteurs francophones outre-Atlantique en sont déjà au 17ème épisode. Les quatre titres à paraître en France sont Au royaume des aveugles, Un homme meilleur, Tous les diables sont ici et La folie des foules. Un roman indépendant du cycle Gamache est également paru en 2022 au Québec. Il est intitulé État de terreur

📚Eimelle, du blog Tours et Culture, est une lectrice assidue d’Anne Perry. Elle a lu tous les tomes de la série Armand Gamache. Eifelle, du blog Le goût des livres, la suit aussi. Elle a lu Maisons de verre. Sinon, pour le folklore, sachez qu’il existe une agence de voyage canadienne qui propose des séjours et des visites dans les lieux qui ont inspiré Louise Perry


Extrait : 

« Il balaya des yeux la salle d’audience du palais de justice du Vieux-Montréal. Elle avait beau être bondée, la plupart de ceux qui auraient pu s’y trouver avaient choisi de rester à la maison. Certains, comme Myrna, Clara et Reine-Marie, seraient appelés à témoigner et ne viendraient que quand on les convoquerait. D’autres villageois – Olivier, Gabri et Ruth – refusaient obstinément de quitter Three Pines pour venir dans la ville étouffante afin de revivre cette tragédie. En revanche, l’adjoint de Gamache, Jean-Guy Beauvoir, était présent, au même titre que l’inspectrice-chef Isabelle Lacoste, qui dirigeait la section des homicides. Ils seraient bientôt appelés à la barre des témoins. À moins, se dit Gamache, qu’on n’en vienne jamais là. »

📌Maisons de verre. Louise Penny. Actes Sud, 445 pages (2023)


Les Mares-Noires. Jonathan Gaudet

https://www.lisez.com/livre-grand-format/les-mares-noires/9782714497475


Ce court roman de Jonathan Gaudet nous conduit sur le territoire ancestral des Abénaquis au Québec. Depuis l’arrivée des colonisateurs, ces terres ont été profanées de bien des façons. Le paysage forestier a été saccagé successivement par l’industrie sidérurgique, les usines chimiques puis la centrale nucléaire. L’urbanisation s’est développée parallèlement ; les premiers villages faisant place aux cités dortoirs. C’est ici, dans la plaine alluviale des Mares-Noires, que vit le couple Bonaventure et Emilie, leur bébé. Leur maison, rachetée à un vieil ermite, est la plus ancienne et la plus isolée du coin. C’est dans ce lieu particulier que Catherine apprend la disparition de son mari, David, après une série d’explosions sur le site de la centrale où il travaille. On imagine sans peine le choc et le chagrin de cette jeune mère. D’ailleurs, plusieurs années s’écouleront avant qu’elle n’accepte de refaire sa vie. L’atmosphère de ce roman est très pesante. Le lecteur est pris d’un sentiment de malaise qui le tiendra jusqu’à la dernière ligne.

Les Anglo-saxons ont coutume de dire qu’il ne fait pas se fier à la couverture d’un livre. Pour ma part, j’ai tendance à être influencée par un certain nombre de codes, comme la couleur de la jaquette, l’illustration, le titre et le résumé en quatrième de couverture. Tous les signaux envoyés par l’éditeur de ce roman sont noirs, aussi m’attendais je à lire un roman policier. Or, une mort violente et des zones sombres suffisent elles à définir un polar ? On peut penser que le genre implique au moins une enquête mais on peut aussi admettre qu’il suffit d’une tension narrative pour faire un thriller. Mais peu importe car, pour moi, Les Mares-Noires est surtout un roman gigogne.  Le début du récit, relativement factuel, se contente de présenter le déroulement des évènements : l’explosion de la centrale, le mouvement de panique des familles, puis le changement de vie de Catherine et d’Emilie et leur rencontre avec Richard. La seconde partie, qui donne la parole à David, est bien différente. On est davantage ici dans l’ordre de l’affect, même si le narrateur, pudique, reste relativement lapidaire. Il y a aussi une dimension un peu magique dans ce livre, une part de non-dit, celle qui fait référence à la nature, la terre et à ses premiers habitants (y compris les animaux). On peut y voir une parabole en rapport avec l’histoire et les destins qui nous sont racontés. Par exemple, l’auteur fait plusieurs fois référence à l’ancienne ville minière de Gagnon, qui a été démolie en 1985 après que les dernières mines aient cessé leurs activités. 

Ce roman a été publié une première fois en 2016 aux éditions Héliotrope sous le titre de La piscine (non, je ne dévoilerai pas le pourquoi de ce titre). Jonathan Gaudet a écrit deux autres romans dont La dérive des jours (Hurtubise, 2013), finaliste du Prix des Cinq Continents, et La Ballade de Robert Johnson (Le Mot et le Reste, 2021). Il est aussi l’auteur d'un roman pour enfants intitulé Le journal du corsaire (Hurtubise, 2016).

Extrait :

« La maison est la dernière sur la route. Plus rien après sinon les rangs d’épinettes dévorées par les chenilles, les zones de coupes forestières et les pylônes métalliques qui acheminent le courant électrique au reste du pays. Une route de campagne avec des pierres grosses comme le poing qui rebondissent sous les roues des tout-terrain. Les Abénaquis fuyant l’avancée des colonies anglaises l’ont jadis empruntée lors de leurs expéditions de pêche, convoyant leurs canoës d’écorce sur leurs épaules meurtries, des lignes à pêche nouées autour de la taille et l’épiderme dévoré par les moustiques. Des carcasses de poissons éventrés ponctuaient la route entre la rive et leur village, témoins muets de la générosité des eaux. Aujourd’hui, le grondement des moteurs remplace le sifflement aigu du vent d’ouest, et les Abénaquis sont parqués dans la réserve de Wôlinak, dix kilomètres au sud du village. »

📌Les Mares-Noires. Jonathan Gaudet. Belfond, 176 pages (2022)

 

Taqawan. Éric Plamondon

Taqawan. Éric Plamondon


Taqawan a pour toile de fond, les évènements de Restigouche qui opposèrent le peuple autochtone des Mi’gmaq au gouvernement provincial du Québec dans la Guerre du saumon de la Côte-Nord. En juin 1981, les habitants de l’actuelle réserve de Listuguj, ont essuyé deux raids musclés des forces de police qui sont restés dans la mémoire collective. Éric Plamondon a choisi d’aborder cet épisode tragique à travers le prisme romanesque. Son livre est néanmoins composé de « fragments » historiques, politiques et fictionnelles qui sont autant de points de jonction. 

Le roman débute le jeudi 11 juin 1981 à l’heure du déjeuner. Le car scolaire jaune de marque Blue Bird, qui conduit les enfants de la réserve indienne à l’école anglaise, est arrêté juste avant le pont Van Horne au-dessus de la rivière Ristigouche*. Celui-ci marque une frontière à l’intérieur même du pays, reliant la province de Québec à celle du Nouveau-Brunswick. Parmi les élèves, il y a Océane dont c’est aujourd’hui l’anniversaire. Elle a tout juste 15 ans. Ses camarades comprennent vite que quelque chose de grave est arrivé. Ils ont remarqué les voitures de la gendarmerie royale du Canada (GRC), les agents de la sureté du Québec, les zodiacs aux couleurs de la police et l’hélicoptère au-dessus de Pointe-à-la-Croix. Tandis que le chauffeur du bus parlemente avec les forces de l’ordre, quatre garçons s’échappent par la porte arrière. Océane décide de les suivre. Vingt-quatre heures plus tôt, Lucien Lessard, le ministre québécois des Loisirs, chasse et pêche, a envoyé un message au chef Alphonse Metallic. Il voulait imposer de nouvelles restrictions de pêche aux Mi'kmaq et exigeait que leurs filets soient retirés avant le 10 juin à minuit. Or, le saumon est la principale ressource de ce peuple algonquien depuis sont installation dans la péninsule de la Gaspésie, il y a 3 000 ans. 

💪Éric Plamondon donne vie aux faits historiques à travers quatre personnages (une adolescente, un agent de conservation de la faune, une institutrice française et un vieil Amérindien) dont les destins sont bouleversés par les frappes de Restigouche. L’intrigue romanesque est enrichie de nombreux éléments : légendes indiennes, informations toponymiques, rappels chronologiques, etc. Les chapitres courts participent également à donner un rythme indéniable à ce passionnant roman. Éric Plamondon explique dans une interview qu’il a souhaité prolonger son immersion littéraire en Gaspésie après la parution de sa Novella intitulée Ristigouche* (Le Quartanier, 2013). C’est en travaillant sur ce texte qu’il a découvert le documentaire d’Alanis Obomsawin (Les Événements de Restigouche, 1984). Selon lui, cette tragédie renoue avec un autre pan de l’histoire canadienne : La bataille de la Ristigouche* en 1760. Deux cent ans plus tôt, au même endroit, en présence des Mi’gmaq et des Acadiens, a eu lieu, la dernière bataille navale entre la France et l’Angleterre pour la possession de l’Amérique francophone. Comment les Québécois d’aujourd’hui peuvent-ils refuser aux Mi’gmaq ce qu’ils jugent légitime pour eux-mêmes, à savoir le droit à la langue, au territoire et à l’autodétermination ? Une question redondante en d’autres parties du monde comme le montre les lectures thématiques autour de la question des minorités/groupes ethniques proposées par Ingannmic.

(*) On trouve les deux orthographes, Ristigouche ou Restigouche, selon s’il s’agit de la rivière ou du comté ou encore de l’ancien ou du nouveau toponyme.

📌Taqawan. Éric Plamondon. Le Livre de Poche, 224p. (2019)


Une église pour les oiseaux. Maureen Martineau

Une église pour les oiseaux. Maureen Martineau


 En dépit de sa brièveté, ce roman s’avère assez ambitieux puisqu’il traite deux faits divers simultanément. Le premier est un crime crapuleux ; le second est une histoire de pollution chimique. Tous ces évènements se passent à Ham-sud, un village de l’Estrie au Québec. Ils nous sont rapportés par plusieurs témoins dont Roxanne Pépin, la mairesse, Jessica Acteau, une ancienne droguée, et Pelé, le chef des martinets ramoneurs. Oui, vous avez bien compris, il s’agit d’un oiseau. Il fait partie d’un essaim qui niche dans une église reconvertie en une sorte d’arche de Noé. Réfugiés dans la cheminée, pour échapper à de mystérieuses fumées toxiques, la colonie attend des vents favorables pour migrer vers l’Amérique centrale. C’est dans ce contexte que les oiseaux assistent aux ébats du propriétaire avec une prostituée.  Il s’agit d’Hermann Fiesch, un suisse, qui a vendu tous ses biens dans son pays natal pour réaliser son rêve au Québec : un parc zoologique. Son projet a été contrarié par la nouvelle mairesse et il est au bord de la faillite. Pendant ce temps, Roxanne Pépin planche sur le projet de financement de la future bibliothèque. Un don anonyme la fait un peu tiquer. L’un de ses conseillers, Pierre Béliveau, est sur le coup. Ils se sont donné rendez-vous dans un lieu public pour discuter du dossier. Juste avant de la rejoindre, la mairesse reçoit un appel de son fils Louis-Etienne, dont la schizophrénie s’est révélée après un accident de voiture sans gravité. Le jeune homme est persuadé d’avoir été aspergé de sang durant son sommeil.

Crimes, pots de vin et malversations diverses, la vie dans les Cantons-de-l'Est est loin d’être un long fleuve tranquille ! Maureen Martineau nous entraîne avec elle dans une plongée jusqu’au tréfonds de l’âme humaine et ce n’est pas joli-joli. L’assassinat auquel nous assistons est particulièrement sanglant et l’auteure ne lésine pas sur les détails sordides. En plus, toute l’affaire est menée tambour battant et le lecteur en ressort comme hébété. Je me demande néanmoins si l’intrigue secondaire n’aurait pas méritée d’être un peu plus développée. En tout cas, on ne peut pas nier que la romancière québécoise sache comment tenir son lecteur jusqu’au bout de la nuit ! Maureen Martineau est également l’auteure d’une série policière mettant en scène le personnage récurrent de la sergente-détective Judith Allison : Le jeu de l’ogre (éditions de La courte échelle, 2012), L’enfant promis (éditions de La courte échelle, 2013), L’activiste (VLB éditeur, 2015) et La ville allumette (VLB éditeur, 2018).

Extrait :

« Mais les oiseaux sont inquiets ce matin. Depuis la fin des moissons, ils retardent chaque jour leur départ. Depuis quelque temps aussi, leur hôte si calme d’habitude est hors de ses gonds. La nuit dernière, dans la sacristie, il a saccagé le grand saint Joseph de plâtre à coups de marteau en l’accablant des pires injures. Dommage, car ils aimaient bien se poser sur les replis craquelés de la longue tunique rouge de la statue. Son emportement ne les a pas épargnés et son ultimatum a résonné dans toute l’église. 

—Foutez-moi tous le camp. Il faut peut-être que je vous montre un calendrier ? On est en septembre, je dois chauffer, bordel ! »

 

📌Une église pour les oiseaux. Maureen Martineau. L’aube noire, 185 p. (2022)


Le k ne se prononce pas. Souvankham Thammavongsa

Le k ne se prononce pas. Souvankham Thammavongsa


 Née en Thaïlande de parents laotiens, Souvankham Thammavongsa vit aujourd’hui au Canada. How to pronounce knife, en version originale, a été récompensé en 2020 par le prix Giller (équivalent canadien du Goncourt) et le Trillium Book Award. Ce recueil de nouvelles est un hymne à ses origines laotiennes, un hommage à tous ceux qui sont forcés de quitter leur terre natale pour vivre dans un pays dont ils ignorent souvent la langue et les codes. Dans ses conditions, il s’avère difficile pour eux de trouver un travail et un logement. A cela s’ajoute le mal du pays, la difficulté de trouver des produits ou des ingrédients qui ont la saveur du souvenir… et puis l’éloignement des enfants qui ne connaissent pas directement la culture d’origine de leurs parents. Les nouvelles de Souvankham Thammavongsa évoquent tout cela… parfois avec tendresse et humour, parfois avec brutalité ou tristesse.

La maîtrise ou non d’une langue est sans doute l’un des marqueurs sociaux les plus forts. En ce sens, la première nouvelle, celle qui donne son titre à l’ouvrage, donne le ton. Dans cette histoire, une petite fille n’ose pas dire à sa maîtresse que ses parents ne parlent pas bien anglais. Ils ne lisent pas les billets qu’elle leur transmet. Si c’était important, l’administration scolaire les appellerait, non ? C’est ainsi que Joy est humiliée le jour de la photo de classe car tous les autres sont sur leur 31. Ses parents ont juste raté l’information. La fillette pourtant ne se plaint pas. Bien au contraire ; elle se montre solidaire. Ainsi, lorsque son père se trompe dans la prononciation du mot couteau (Knife en anglais), elle s’obstine à prononcer le K muet devant la maîtresse, Melle Choi. Les encouragements et les moqueries de ses camarades ni feront rien, ni la perspective de perdre la récompense promise par Melle Choi, ni même la convocation chez le directeur de l’école. Son père ne saurait avoir tort, pas devant les autres en tout cas. La maîtresse, qui n’est pas insensible aux difficultés engendrées par l’amour propre de Joy, finira par lui donner le prix tant espéré : un puzzle représentant un avion dans le ciel.

Le recueil de Souvankham Thammavongsa compte quatorze nouvelles qui mettent en scène des personnages très différents : un boxeur reconverti dans la manucure, une septuagénaire qui (re)découvre le plaisir charnel, un homme qui singe le chanteur de country pour plaire à son épouse, un imprimeur qui lit l’avenir des couples dans les faire-part de mariage, une jeune femme qui s’élève dans la hiérarchie d’un abattoir grâce à une rhinoplastie … autant d’histoires qui nous en apprennent davantage sur la diaspora laotienne. 

Extrait :

« L’enfant se mit à lire. Tout alla bien jusqu’à ce qu’elle arrive à ce mot. Il n’avait que cinq lettres, mais il aurait tout aussi bien pu en avoir vingt. Elle le prononça comme l’avait fait son père, mais elle sut qu’elle avait faux car Miss Choi ne tourna pas la page. Au lieu de cela, elle pointait le mot en tapant sur la page comme si par magie la bonne prononciation se ferait entendre. Mais l’enfant ne savait pas comment le prononcer.Tap. Tap. Tap. Une fille aux cheveux jaunes finit par s’écrier : "C’est knife! Le k ne se prononce pas", levant les yeux au ciel comme s’il n’y avait rien de plus facile au monde. »

📌Le k ne se prononce pas. Souvankham Thammavongsa. Mémoire d'encrier, 136 p. (2021)