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Terres de feu. Michael Hugentobler

Terres de feu. Michael Hugentobler


Voici un roman que j’ai déniché simultanément chez Ingannmic et Sacha, avant de découvrir le compte-rendu de lecture de Fattorius. Cela devenait difficile de résister…

Il y a trois personnages principaux dans ce récit. Le premier est un livre rare, un dictionnaire Yamana-Anglais rédigé au 19ème siècle, édité en 1933 et aujourd’hui conservé à la British Library de Londres. Les Yagáns ou Yámanas étaient un peuple autochtone vivant dans le sud de la Patagonie et dont la culture a fait les frais de la colonisation occidentale. Le second protagoniste de cette histoire est l’auteur dudit ouvrage, un certain Thomas Bridges (1842-1898) linguiste et missionnaire anglican en Terre de feu. Mon troisième est l’éditeur du dictionnaire mais aussi son sauveur, celui qui l’a arraché aux autodafés nazis. Le professeur Ferdinand Hestermann (1878-1959), était également linguiste et ethnologue. Il maîtrisait, paraît-il, 108 langues vivantes et mortes. Il s’était donné pour mission de trouver un refuge pour la bibliothèque de l’institut Anthropos de Vienne, menacée par l’annexion prochaine de l’Autriche. Elle sera transférée en Suisse, dans la région de Fribourg en 1938 et y restera jusqu’en 1962. Ce déménagement aura néanmoins nécessité l’intervention du Père Wilhelm Schmidt (le fondateur de l’Institut Anthropos) et du pape Pie XI, dont il était proche.

Feuerland
Le récit est divisé en 3 parties. La première débute le vendredi 25 février 1938 alors que le professeur Hestermann, arrivé de Münster, vient de donner une conférence à l’University College de Londres. La seconde partie nous conduit tout au sud de la Patagonie, sur le territoire des Yagáns. Un Thomas Bridges encore adolescent y débarque avec la grande famille de son père adoptif. Il est fasciné par les autochtones au point de passer tout son temps en leur compagnie. Bizarrement, il semble conserver quelques préjugés persistants qui le cantonneront à jamais dans le rôle de l’étranger. Lorsque son père abandonne l’idée de prêcher la bonne parole dans une communauté à la fois hermétique à sa religion et menacée d’extinction par les épidémies qui la déciment, Thomas fait le choix de rester en Patagonie. La troisième partie du roman est dédiée aux pérégrinations de Ferdinand Hestermann en Suisse.

L’histoire de ce dictionnaire est à la fois incroyable et passionnante. On ne peut qu’admirer l’abnégation des deux linguistes pour sauver de l’oubli une langue et une culture en voie de disparition. Je trouve néanmoins que leurs personnalités restent assez énigmatiques, notamment Ferdinand Hestermann dont on a apprend pas grand-chose dans le roman, si ce n’est qu’il fumait (trop) de cigarettes de marque Lux et qu’il avait un drôle de toc (se peigner de manière intempestive). Thomas Bridges, quant à lui, était un collectionneur compulsif de mots. Il ne se déplaçait jamais sans une lourde valise pleine de pense-bêtes, son trésor. Ces détails font sourire la lectrice que je suis mais ils restent anecdotiques et j’ignore s’il s’agit d’une invention romanesque. Car c’est le parti pris de l’auteur que d’abandonner l’idée initiale d’établir la vérité sur l’odyssée du précieux lexique. 

En ce qui concerne les Yagáns, la postface de Geremia Cometti, professeur d’anthropologie de la Nature à l’Université de Strasbourg, apporte des précisions bien inutiles. On y apprend notamment que la dernière locutrice, Cristina Calderón a disparu en 2022. L’anthropologue évoque également les Selk’nam, un autre peuple autochtone de Patagonie qui ne m’était pas inconnu (voir mon compte-rendu de lecture sur Nous, les Selk'Nams de Carlos Reyes et Rodrigo Elgueta). 

Michael Hugentobler a publié deux autres deux autres romans historiques en Allemand : Louis oder Der Ritt auf der Schildkröte (DTV, 2019) et Bis die Bären tanzen (DTV, 2026). 

📌Terres de feu. Michael Hugentobler, traduit par Delphine Meylan. Hélice Hélace, 256 pages (2025)


Kalmann. Joachim B. Schmidt

Kalmann. Joachim B. Schmidt


💪Voici la troisième et dernière lecture commune organisée dans le cadre du challenge Un hiver polar. Bien que l’auteur soit d’origine helvétique, ce roman nous conduit tout là-haut, près du cercle polaire arctique, dans un petit port islandais appelé Raufarhöfn (ce village existe vraiment). Kalmann est le prénom du héros, un personnage emblématique de la bourgade.  Certains de ses concitoyens prétendent que le jeune homme n’a que de la soupe de poisson dans le cerveau. Bien qu’il en soit chagriné, Kalmann est conscient d’être différent. Il est néanmoins très apprécié des villageois et personne ne voit à redire au fait qu’il déambule dans les rues affublé d’un chapeau de cowboy et d’une étoile de shérif. Le Mauser qu’il arbore à la ceinture n’est soi-disant pas chargé. 

Kalmann en VO Joachim B. Schmidt
Kalmann n’est pas seulement le seul pêcheur de requin encore en activité, il est persuadé d’être aussi un très bon chasseur. C’est son grand-père maternel, aujourd’hui en maison de retraite, qui lui a tout appris. Sa mère est sa tutrice mais elle n’habite pas sur-place. Kalmann se débrouille donc tout seul la plupart du temps. C’est en traquant un renard bleu que notre héros découvre une mare de sang dans la neige, à l’extérieur du village, en haut de l'Artic Henge. Comme Róbert McKenzie, l’homme le plus riche de la bourgade a disparu, on arrive à la conclusion qu’il est mort à cet endroit. Mais où est passé sa dépouille ? Birna, la policière,  tente d’en savoir plus mais Kalmann n’est pas un témoin comme un autre. 

Joachim B. Schmidt connait très bien l’Islande puisqu’il y habite depuis 2007. Bien que le ton de la narration soit résolument tourné vers l’humour, cela n’empêche pas l’auteur d’aborder des sujets qui fâchent comme les quotas de pêche, la désertification du monde rural et l'immigration. 

J’ai passé un agréable moment en compagnie de Kalmann, un héros que la naïveté rend particulièrement attachant malgré quelques crises de colère intempestives . Son créateur lui-même semble s’en être assez entiché pour l’impliquer dans une seconde aventure intitulée Kalmann et la montagne endormie

📚Lu également par Dasola et Anne-yes

📌Kalmann. Joachim B. Schmidt, traduit par Barbara Fontaine. Folio, 368 pages (2025)

Aujourd'hui je coche la case "trafic de drogue"

L’ Amour et la Fureur. Martin Suter

L’Amour et la Fureur. Martin Suter


J’étais bien contente de mettre la main sur le dernier Martin Suter car il me semble bien n’avoir lu aucun de ses livres (même pas Le cuisinier qui est le plus connu, je crois) ! Sur le site de Babelio, ce roman est étiqueté "littérature suisse", "thriller" et "roman policier". L’intrigue se déroule effectivement à Zurich. Elle comporte des éléments de tension, des secrets bien gardés et quelqu’un meure avant la fin du livre. Pour autant, je ne sais pas si j’aurais classé ce roman en littérature de genre si on m’avait posé la question de but en blanc.

Wut und Liebe
Martin Suter nous raconte l’histoire d’un couple de trentenaires aux abois. Camilla reproche à son petit ami artiste de ne pas lui offrir la vie qu’elle mérite. Elle s’ennuie terriblement dans son métier de comptable et pense qu’elle pourrait profit de sa beauté plutôt que d’entretenir un artiste fauché (en dépit des sentiments qui l’attachent à lui). Noah Bach, le peintre en question, est fou amoureux de sa muse mais ne sait comment la retenir. Un soir de beuverie dans un bar, il fait la connaissance de Betty Hasler. Cette veuve sexagénaire ne s’est jamais remise de la mort de son époux. Il aurait succombé à un infarctus du myocarde après s’être épuisé au travail. Selon elle, l’associé de feu son mari l’aurait volontairement poussé dans la tombe en le surchargeant de boulot. Elle confie son désir de vengeance à son nouvel ami artiste et confesse dans la foulée qu’elle est prête à payer pour ça. Sous l’emprise de l’alcool, Noah voit dans ce projet un moyen de reconquérir sa belle. Au petit matin, tout le monde préfère oublier ses fantasmes. 

Le roman est divisé en trois parties qui correspondent à l’évolution du couple Camilla/ Noah. Le style de l’auteur est sans fioriture mais il prend son temps pour poser son intrigue. Il y a  peu d’introspection et peu d’action dans ce roman et pourtant j’ai eu beaucoup de mal à le lâcher. Les personnages paraissent étonnement naïfs en dépit de leur cynisme (Camilla) ou velléités de meurtre (Noah). Ils vont découvrir à leurs frais que les apparences sont souvent trompeuses. Je ne veux pas en dire plus pour ne pas divulgâcher l’intrigue mais sachez qu’on apprend beaucoup sur les jeux du pouvoir, de l’argent et de l’amour.  Le monde de l’art n’apparait pas sous son meilleur jour non plus. 

📚Eva, qui connait mieux Martin Suter que moi, a également lu ce livre et l’a beaucoup apprécié. 

📌L’Amour et la Fureur. Martin Suter, traduit par Olivier Mannoni. Phébus, 281 pages (2026)


Une ascension. Pauline Desnuelles

Une ascension. Pauline Desnuelles


 Une ascension est un roman polyphonique à quatre voix. La narratrice principale, Aurore, est une journaliste suisse. Elle vit seule avec sa fille adolescente depuis la disparition de son mari en haute montagne. Théo a été emporté par une avalanche lors d’une randonnée entre amis et son corps n’a jamais été retrouvé. Laure est la seconde à prendre la parole. Elle n’a que 15 ans à la mort de son père. Si un fantôme hante les personnages, ce n’est pas celui de Théo mais de Marguette Bouvier. Aurore est fascinée par cette championne de ski française et souhaite écrire sa biographie. Mais elle peine à se concentrer depuis le décès de son époux et n’entend pas le spectre murmurer à son oreille. 

Marguette Bouvier n’est pas seulement une héroïne de papier. Née en 1908 en Algérie, elle a été la première femme à descendre le Mont-Blanc à ski en 1929… par- 40 degrés ! Elle est morte centenaire à Madrid, après avoir vécu plusieurs vies. Patineuse, aviatrice puis journaliste, elle a rencontré Henri Matisse, Pablo Picasso, André Malraux et Albert Skirra.  

La quatrième protagoniste du roman s’appelle Eva. Cette bibliothécaire enthousiaste s’invite de temps en temps dans ce chœur féminin et féministe. Elle est célibataire et en pince terriblement pour Fabiano, l’amant éconduit d’Aurore. 

J’ai l’impression d’être passée complètement à côté de ce roman mais je l’ai terminé parce que je m’étais engagée à le lire auprès de ma complice du blog Livr’escapades. Il y a, je crois, trois raisons principales à mon manque d’intérêt pour cet ouvrage. 

Tout d’abord, je m’attendais à une biographie traditionnelle. Or, l’intrigue est moins focalisée sur la vie de Marguette Bouvier que sur le deuil blanc et l’émancipation de la narratrice principale.  Les passages qui sont dédiés à l’aventurière sont trop rares et manquent un peu d'âme. A l’exception de la fameuse ascension du Mont-Blanc, le récit reste très factuel. De ce point de vue, je suis restée sur ma faim. 

Je n’ai pas éprouvé beaucoup d'empathie pour Aurore ou pour sa fille Laure. Je les ai trouvées au contraire très agaçantes dans leur manière de s’encenser mutuellement... (vous pouvez aussi vous dire que je suis une personne aigrie qui a développé une sorte de jalousie inconsciente vis à vis de ces deux belles et intelligentes protagonistes). Par ailleurs, la métamorphose d’Aurore ne me paraît pas très cohérente par rapport aux reproches dont elle accable son défunt mari. Elle agit aussi égoïstement que lui en partant à l’assaut de la montagne et abandonnant sa fille comme Théo avait délaissé sa famille au profit de sa passion pour l’alpinisme. C’est pourtant ainsi qu’elle prétend s’émanciper. 

Enfin, je n’ai pas adhéré au style de Pauline Desnuelles que j’ai trouvé un peu sec et trop concis. 

Je retiendrais néanmoins l’excellente playlist de l’autrice franco-suisse, composée entre autres de chansons de Nick Cave et Jeff Buckley, ainsi que son amour de la montagne qui lui a inspiré de belles lignes à la fin du roman. 

📚Pour contrebalancer mon avis, je vous propose donc de lire des avis plus enthousiastes sur les blogs de L’apostrophée, T’as eu où les livres, Ma collection de livres et La nuit sera mots, sans oublier bien sûr le billet de Livr’escapades.

📌Une ascension. Pauline Desnuelles. Editions Slatkine, 186 pages (2023)


Haut Val des loups. Jérôme Meizoz

Haut Val des loups. Jérôme Meizoz


 « Tout est coquet dans le village de montagne, chéri des peintres paysagers. Les chalets sèchent sous le soleil cru de février. Les touristes accomplissent leurs devoirs de vacances. Yeux fermés, tourné vers la forêt, on entend le pic-bois et le ronronnement de la télécabine. Pays neutre, contrée sourde, épargnée par la guerre, obstinée et prospère. Silence, négoce et bénéfices. Vertu suprême : la discrétion. »

En février 1991, dans la région du Haut Val, un jeune militant écologiste est tabassé avec une grande violence et laissé sur le carreau, baignant dans son sang. Il ne meurt pas. Il s’en sort après un séjour à l’hôpital mais le traumatisme est tellement important qu’il préfère s’exiler outre-Atlantique. Il finira par rentrer au pays mais ne se mêlera plus jamais de politique. L’affaire a été classée sans suite. Vingt-cinq ans plus tard, le narrateur n’a pas oublié la violence dont son ami a été victime. L’accès aux archives judicaires lui étant refusé, il décide de raconter cette histoire à travers un récit romanesque dont les patronymes et noms de lieux sont volontairement expurgés.

« Tu vas trouver le Poète des cimes blanches dans son manoir humide dont les murs épais portent des cargaisons de pommes. Le vacarme du torrent couvre le petit bois alentour. A la cave, il dégote une bouteille de ton âge, un Petit Rhin, pour fêter l’ouvrage qu’il t’a confié.»

Ce court texte m’a un peu déroutée pour plusieurs raisons. Le narrateur s’exprime tantôt à la seconde personne du singulier tantôt à la troisième. Il accumule les sauts de puce dans le temps (en avant, en arrière, en avant…1991, 1976, 1984, 2014, 1989, …) et son style est lapidaire. Les protagonistes ne sont jamais clairement identifiés. Lorsqu’il s’agit de la victime, l’auteur parle du jeune homme. Ses camarades du groupe Mandarine sont rarement désignés par leurs prénoms. Il m’a fallu un peu de temps également pour identifier le mentor du jeune homme, le poète Maurice Chappaz (ses citations ne sont répertoriés qu’à la fin de l’ouvrage). Par ailleurs, je n’arrivais pas à déterminer si l’opus s’inspirait d’un fait divers ou s’il s’agissait d’un récit fictif. 

Il s’avère que le livre s’appuient sur des évènements bien réels. L’affaire dont il est question est celle de l’agression de Pascal Ruedin dans son chalet de Vercorin. Ses agresseurs n’ont jamais été retrouvés et l’opinion publique a longtemps soupçonné la justice de protéger les commanditaires. La victime, était alors le secrétaire du WWF valaisan, dont certains dossiers en faveur de la défense de la nature gênaient les projets des partisans du développement du canton.

« Étendu sur le plancher, le Jeune Homme saigne, à demi inconscient. Trois types ont forcé la porte. Occupé à son bureau, il n’a pas entendu. On l’a battu avec application, en silence, longuement. La pluie de coups lui a semblé sans fin. Défenseur de l’environnement, il n’a pas ménagé ses efforts contre quelques grands projets immobiliers. Ses adversaires détestent en lui un redoutable débatteur au verbe tranchant. Puis on s’en est pris à ses dossiers, à ses lettres. Ordinateur défoncé, fils du téléphone arrachés. Des informations sensibles dormaient dans les circuits. Ont-ils emporté des documents ? Difficile de le savoir. »

Des recherches sur google m’ont permis d’identifier d’autres évènements évoqués par le narrateur, comme le scandale du conseiller d’État valaisan qui, après avoir abattu un loup en toute illégalité, exhibait sa dépouille empaillée dans son bureau. 

Les loups du titre font davantage référence aux humains qu’aux animaux. Les chasseurs peu scrupuleux mais aussi les promoteurs qui exploitent le territoire, les fascistes qui ont trouvés refuge en Suisse à la fin de la seconde guerre mondiale, les religieux qui favorisent l’obscurantisme et les criminels qui martyrisent la jeunesse qu’ils jugent un peu trop rêveuse. Le livre de Jérôme Meizoz est un pamphlet contre le capitalisme sauvage et la barbarie. Il prend moins de gants lorsqu’il s’agit de dénoncer les exactions des pollueurs ou d’exprimer ses convictions politiques. Et le lecteur sent bien qu’il y a beaucoup de colère et d’émotions dans cet opus.  

« Tu t’interroges sur cette nature dont on parle tant.  Est-ce que nous sommes inscrits en son sein, ou posés au dehors comme ses maîtres ? Quels sont nos droits sur elle ? Et si nos actes étaient des forfaits répétés, accomplis suivant la loi du plus fort ? Tu t’imagines un instant dans la peau d’un chevreuil ou d’un faisan : l’homme t’apparait comme un prédateur absolu sur la terre. Seule bête jouissant de l’agression gratuite. »

💪J’ai lu cette novella dans le cadre du challenge Bonnes nouvelles qui se déroule du 1er au 31 janvier 2024.

📚D’autres avis que le mien via Babelio

📌Haut Val des loups. Jérôme Meizoz. Zoe Poche, 160 pages (2023)

Le philatéliste. Nicolas Feuz

Le philatéliste. Nicolas Feuz


Je ne connaissais ni l’auteur ni l’éditeur de ce livre mais la présentation en quatrième de couverture a éveillé ma curiosité. Et puis je n’étais pas contre une escapade littéraire en suisse. J’ai découvert après coup que Nicolas Feuz a déjà publié 17 romans policiers et que la maison d’édition Rosie & Wolfe a été fondée par son compatriote, le romancier Joël Dicker. 

Vengeance, espionnage, manipulation, harcèlement, violences domestiques, pédophilie… la trame de ce polar est complexe. Si l’intrigue est ancrée dans le territoire genevois, un jeu de piste machiavélique conduit le lecteur à Genève, Lausanne, Versoix, Delémont et Neuchâtel mais aussi au-delà des frontières suisses, à Annecy et La Roche-sur-Foron. Son point de départ est un évènement dramatique vieux de plusieurs décennies, d’où les flashbacks ramenant le lecteur au milieu des années 80. L’objet à suivre est un colis affranchi d’un timbre en peau humaine ! 

En cette période de fin d’année et de pénurie d’effectif, l’enquête est menée par l’inspectrice Ana Bartomeu avec l’aide non officielle d’un collègue suspendu temporairement de ses fonctions suite à une bavure. Yves Morin, son co-équipier habituel est en effet en congés et reste injoignable. En réalité il fait la tournée de ses maîtresses. Parmi elles, la belle Veronika Dabrowska est harcelée par un inconnu qu’elle a éconduit sur une appli de rencontres. S’agit-il du même Sam, dont l’enfance a été une longue période de solitude et de brimades ? 

Tous les protagonistes de cette histoire, y compris les flics, sont chargés d’un passé très encombrant. On a d’abord l’impression que l’auteur multiplie les chausse trappes pour déboussoler son lecteur. En réalité, rien n’est laissé au hasard et les multiples ramifications de l’intrigue sont autant d’indices à prendre en compte. Nicolas Feuz use avec brio de ses connaissances en matière de justice (il est procureur du canton de Neuchâtel depuis une douzaine d’années) et décrit parfaitement les rouages de l’administration postale. Le philatéliste est un polar tentaculaire, rythmé et addictif en diable. Je ne doute pas qu’il emportera l’adhésion des amateurs du genre. 

📌Le philatéliste. Nicolas Feuz. Editions Rosie & Wolfe, 332 pages (2023)


Les corps solides. Joseph Incardona

Les corps solides. Joseph Incardona


Difficile de rester accroché à ses rêves, et parfois même à ses principes, lorsque le sort s’acharne, vous pousse toujours plus fort, plus loin vers la marge. Anna et son fils, en font l’amère expérience. Après un stupide accident de la route, Anna perd son gagne-pain, un camion-rôtissoire. Lorsque l’assurance refuse de la rembourser, elle n’est pas loin de perdre aussi son logement, un mobil-home amarré en lisière de plage. Mais cette mère célibataire, ancienne surfeuse, ex-sportive de haut-niveau, est une battante. Elle ne lâchera rien ! Léo, son fils de 13 ans, veut l’aider à sa façon. Il l’a inscrite secrètement à une émission de télé-réalité. Le but est de rester accroché à une voiture, un 4x4 toutes options, le plus longtemps possible. Il y aura 9 autres candidats tous plus désespérés et déterminés que les autres. Le gagnant remportera le véhicule d’une valeur de 50 000 euros. Anna est sélectionnée. Elle refuse. Son fils insiste car il n’a pas conscience des compromissions que ce jeu implique. Et puis le malheur frappe encore et Anna cède. 

Joseph Incardona dresse le portrait de deux êtres libres, égratignés par les réalités du système capitaliste et brièvement attirés par les sirènes de la société du spectacle. Personne n’est parfait. Anne et Léo commentent des erreurs, cèdent parfois à la facilité, comme chacun d’entre nous. En retour, le malheur s’acharne à un tel point que le lecteur s’agace un peu de leur naïveté. A l’image de son héroïne s’accrochant à un rêve de métal, l’auteur tient à son propos, le défend coûte que coûte, au risque d’effleurer le manichéisme. 

Je n’ai pas lu La soustraction des possibles (Finitude, 2020), le précédent roman de Joseph Incardona qui semble avoir remporté un succès d’estime. Les critiques lues dans la presse spécialisée sont très élogieuses. Pour ma part, je découvre avec grand plaisir cet écrivain qui est l’auteur d’une douzaine de romans et nouvelles récompensés par plusieurs prix littéraires. 


Extrait :

« Les phares de la camionnette éclairent la route en ligne droite. On pourrait les éteindre, on y verrait quand même, la lune jaune rend visibles les champs en jachère aussi loin que porte le regard. La nuit est américaine. La fenêtre côté conducteur est ouverte, il y a l’air doux d’un printemps en avance sur le calendrier.

De sa main libre, Anna tâtonne sur le siège passager et trouve son paquet de cigarettes. À la radio, une mélodie lente accompagne le voyage; et quand je dis que la nuit est américaine, c’est qu’on pourrait s’y croire avec le blues, la Marlboro et l’illusion des grands espaces.

La cigarette à la bouche, Anna cherche maintenant son briquet. Elle se laisse aller à un sourire de dépit après la nouvelle perte sèche d’une journée avec si peu de clients. Demain, elle réchauffera le surplus de ses poulets et fera semblant de les avoir rôtis sur la place du marché. C’est comme ça qu’on étouffe ses principes, sous la pression d’une situation qui vous étrangle.

Qu’on étouffe tout court »


📌Les corps solides. Joseph Incardona. Editions Finitude, 272 p. (2022)