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Apprends-moi tout ce que tu sais. Hanna Bervoets

Apprends-moi tout ce que tu sais. Hanna Bervoets


💪Le titre et l’illustration en couverture m’ont fait penser qu’il s’agissait d’un livre de développement personnel. Heureusement, le résumé en quatrième m’a convaincue de donner une chance à ce gros roman queer qui tombe pile dans la thématique du Mois des Fiertés (un grand merci à Anne-yes qui a accepté une participation retardataire à son challenge de lecture) et pour participer aux Pavés de l'été chez Sibylline.

Jodie, la narratrice, se penche sur le passé de son amoureuse décédée. Presque malgré elle, Daniel (sans E bien qu’il s’agisse d’une femme) s’est engagée très tôt dans des causes sanitaires et sociales. Lorsqu’elle était étudiante, la future compagne de Jodie a été victime d’un grave accident de randonnée qui lui a laissé des séquelles douloureuses. Après plusieurs mois de doute puis de rééducation, la jeune femme a retrouvé l’usage de ses jambes mais pas la motivation suffisante pour chercher un emploi accessible à son handicap. Alors que Barbara, son ex petite amie médecin l’a quittée, Daniel survit chichement grâce à une maigre allocation. Sa rééducatrice, Lucile, lui propose de partager une co-location avec son propre fils. Sjoerd est gay. C’est à son instigation que Daniel devient bénévole dans une association de lutte contre le VIH. Lorsqu’elle fait la connaissance de Jodie, elle travaille avec des personnes qui peinent à obtenir des diagnostics médicaux cohérents avec leurs pathologies et à convaincre leurs médecins traitants de les adresser à des spécialistes. Il s’agit souvent de femmes atteintes d’endométriose mais pas seulement. Jodie décide d’abandonner ses études de droit et convainc Daniel de créer une Fondation. Elles pourront ainsi obtenir des subventions et venir en aide à plus de personnes. Le nombre de sollicitations de patients désespérés est exponentiel d’autant que Daniel apparait régulièrement dans les médias. Parallèlement au développement de leur activité, Jodie et Daniel construisent leur vie de couple, avec ses hauts et ses bas : le premier appartement commun, l’intimité fluctuante, les compromis, les incompréhensions, les jalousies, les réconciliations et les espoirs… souvent rythmés par l’état de santé physique de Daniel. 

Leer me alles wat je weet
Au moment où j’écris ce compte-rendu, je ne suis pas sûre d’avoir compris toutes les intentions de l’autrice mais je ne peux pas laisser décanter davantage. La psychologie des personnages est assez fine et les évènements rapportés sentent le vécu. Hanna Bervoets est atteinte d’une maladie génétique orpheline qui provoquent des douleurs chroniques dans tout le corps. Je soupçonne que son parcours médical n’a pas toujours été facile. Or, c’est bien de cela dont il est question dans ce roman même si d’autres questions sont abordées parmi lesquelles l’homosexualité et la vie de couple tiennent une place prépondérante. Le parcours des deux femmes force l’admiration pourtant ce n’est pas toujours ainsi qu’il est décrit. La narratrice évoque des motivations parfois moins altruistes et aussi des échecs dont les conséquences peuvent compromettre les chances de survie des personnes qui les ont sollicitées. 

Les intentions du roman sont bonnes et il possède d’indéniables qualités. Il me semble néanmoins que l’autrice aurait pu éviter certaines ellipses et réduire le livre d’une bonne centaine de pages. Je n’ai pas vu l’intérêt de ne révéler la cause de la mort de Daniel que dans les dernières pages. Sans divulguer tout le contexte, il n’y avait pas besoin de la tenir secrète. Est-ce un procédé narratif pour capter l’attention du lecteur jusqu’à la fin du livre au risque que la révélation ne le déçoive ? Par ailleurs, je me suis un peu lassée des descriptions de cas médicaux. Certes, l’exploration des procédures médicales néerlandaises est intéressante. La question de la mauvaise prise en compte et/ou en charge de la douleur est universelle et mérite d’être abordée mais il n’était peut-être pas nécessaire d’évoquer autant de dossiers. C’est pesant au détriment du propos. L’autrice réussie surtout la psychologie de ses personnages. Ses héroïnes sont à la fois crédibles et touchantes dans leurs forces et leurs faiblesses. Leur histoire d’amour n’est pas qu’une histoire de couple homosexuel ; elle a des résonnances pour tous les amoureux quelques soient l’âge, le sexe ou les préférences.

📌Apprends-moi tout ce que tu sais. Hanna Bervoets, traduite par Noëlle Michel. Le Bruit du Monde, 608 pages (2026)











Un été aux bulles de soda. Sawako Natori

Un été aux bulles de soda. Sawako Natori


Je suis intriguée par l’invasion du roman Feel-good japonais désormais omniprésents dans les rayons des librairies et des bibliothèques. Le genre suscite des réactions très partagées sur les blogs. Certains lecteurs les qualifient de "gnangnans" tandis que d’autres les trouvent réconfortants. Pour ma part, je pense qu’il n’y a pas de bons ou de mauvais genres. Tout dépend de ce que l’on recherche : culture, évasion, distraction, réconfort… A l'instar de Mme de Staël, je crois que «le bon goût en littérature est, à quelques égards, comme l'ordre sous le despotisme, il importe d'examiner à quel prix on l'achète.»

Comme  je suis très curieuse, j’ai voulu comprendre ce qui attire tant de lecteurs dans ce type de fictions. Je ne suis pas totalement novice puisque j’ai déjà lu Tant que le café est encore chaud de Tashikazu Kawaguchi et Les mémoires d’un chat de Hiro Arikawa. Mais ces expériences de lectures sont déjà anciennes. J’ai donc profité d’une occasion particulière pour récidiver : la prévision d’un long moment à passer dans une salle d’attente médicale. Dans ces circonstances, un roman Iyashikei (littéralement "guérison" en japonais), qui ne nécessite pas une forte concentration, apparait comme l’arme idéale contre l’ennui… enfin apriori…

Un été aux bulles de soda est le second volet de la Librairie du vendredi, après Un printemps au goût de mochi. La série compte autant de volumes que de saisons mais les deux derniers tomes n’ont pas encore été traduits en Français. Les romans mettent en scène un groupe de jeunes libraires installés dans la gare de Nohara, dans la banlieue de Tokyo. Apparemment les Ekinaka (centres commerciaux de gares) sont courants au Japon. La boutique est divisée en trois parties puisqu’il y a un salon de thé en annexe et une réserve aménagée dans une ancienne station de métro en sous-sol . 

Un été aux bulles de soda. Sawako Natori. COUV VO

L’intrigue compte plusieurs actes mettant chaque fois en scène un nouveau client à la recherche du livre idéal. C’est la mission de nos libraires : trouver l’ouvrage qui touchera l’âme de chaque lecteur. Or, en ce début d’été, ils ont décidé de proposer une sélection de lectures estivales et de faire un clin d’œil à la Finlande en organisant un Festival du Soleil de minuit. C’est dans ce contexte, que nos dévoués libraires vont intervenir auprès de Madame Wase, leur voisine boulangère au cœur brisé. Il sera aussi question de resusciter le club de lecture pour réaliser le rêve d’une étudiante et de dénicher l’ouvrage qui soulagera la nostalgie d’une femme mûre. Et, comme il se doit dans un roman Feel good à la Japonaise, nous croiserons des matous dans la dernière partie du roman.

On retrouve dans l’œuvre de Sawako Natori, tous les ressorts du Iyashikei, c’est-à-dire des tranches de vies impliquant des personnages paisibles qui évoluent dans un univers apaisant. La recette comprend aussi quelques ingrédients incontournables dont certains lieux emblématiques comme la Boulangerie Tibou et bien sûr la Librairie du vendredi. Et, comme nous sommes au Japon, la nourriture est omniprésente. Exit donc les personnages hauts en couleurs, les excentriques, les Drama Queens, les intrigues rocambolesques et pleines de pep’s ? Place à un monde ouaté, peuplé de personnages lisses, beaux, polis, bienveillants, etc ? Vous vous dites peut-être qu'autant d’harmonie frôlerait la science-fiction. En réalité, il y a bien quelques "moutons noirs" parmi les personnages secondaires. Ouf ! Je ne sais pas pour vous, mais la lecture est aussi un moyen de vivre dangereusement... par procuration. D'un autre côté, j'apprécie également les romans contemplatifs et/ou introspectifs. Bref, selon moi, il n'y a que des livres bien ou mal écrits.

Pour revenir à Un été aux bulles de soda, je dois dire que je me suis un peu ennuyée malgré les nombreuses références littéraires. Sawako Natori cite des auteurs japonais non traduits (Riku Onda ou Tomihiko Morimi) mais aussi plusieurs écrivains Français (Françoise Sagan et Alexandra Dumas par exemple). Ceci n’est pas si surprenant puisque la romancière a étudié la littérature française à l’Université de Tokyo. Ses personnages principaux débattent longuement autour des œuvres qu'ils ont sélectionnées et ce sont les passages les plus intéressants du roman. J’ai eu du mal à différencier les quatre évanescents libraires mais j'ai retenu les noms de Fumiya, le narrateur, et de Makino, la directrice de la librairie. L'étudiante qui veut créer un club de lecture, bien qu'elle soit loin d'être une grande lectrice, ne m'a pas semblée très crédible. Elle m'a agacée alors qu'on est censé éprouver de la compassion à son égard. Paradoxalement, le personnage dont l’empreinte est la plus forte est peut-être Jin ou plutôt son fantôme. C'était un ami des principaux protagonistes qui a disparu dans des circonstances un peu floues au départ mais dont la clé nous est dévoilée dans la 3ème partie. Elle a bien failli m'échapper car j’ai peiné à terminer le livre. 

📌Un été aux bulles de soda. Sawako Natori, traduite par Jean-Baptiste Flamin et Mathilde Bitsch. Le Bruit du Monde, 301 pages (2026)


Le bâtiment. Mehdi Bayad

Le bâtiment. Mehdi Bayad


Je cherchais dans ma pile à lire un livre pour participer aux Escapades européennes organisées par Cléanthe. Le thème du mois est l’insularité. Justement, le roman de Mehdi Bayad nous conduit sur une île fictive au large de la Belgique. C’est le premier roman de l’auteur mais il s’est fait connaître avant cela grâce à ses fictions sonores (podcasts et pièces radiophoniques) et a reçu plusieurs récompenses, dont celles de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD), des Phonurgia Nova Awards et du Brussels Podcast Festival. Il vit en Belgique mais il est né en Lorraine. 

Le narrateur, dont on ne connaître jamais l’identité exacte (à l’instar des autres personnages), débarque un soir sur une île à quelques encablures de la côte belge. Il a pris le dernier ferry et on comprend rapidement que son escapade touristique est en réalité une fuite. Il envoie des messages audio à son ex compagnon, auquel il promet de changer. On devine aussi que notre héros ne se sent pas très bien dans sa peau. La narration est rythmée par deux intrigues parallèles qui finiront par se rejoindre. L’ambiance sur l’île est un peu bizarre et le narrateur y fait de drôles de rencontres.  Il apprend l’existence d’un complexe touristique, un bâtiment où l’on promet aux vacanciers qu’ils pourront s’isoler à leur gré et participer à des activités sans intérêts (TV en boucle, scrolling, etc). Dans les faits, le club ressemble davantage à une secte. Le narrateur décide de mener sa petite enquête. 

Le premier mot qui me vient à l’esprit au sujet de ce roman est étrangeté. L’appétence de Mehdi Bayad pour le théâtre et l’oralité transpire dans la narration. L’intrigue est aussi déroutante que le style mais cela fonctionne car c’est intelligemment construit. L’auteur crée un huis clos insulaire et psychologique, malaisant et étouffant, dont on a envie de s’échapper au plus vite (le romancier a l'air plutôt sympa dans la vraie vie). Au final, j’ai tourné les pages de ce livre sans m’en rendre compte tant j'avais envie de découvrir son dénouement.  

📚 D'autres avis que le mien via Babelio et Bibliosurf

📌Le bâtiment. Mehdi Bayad. Le Masque, 360 pages (2026)


Escapades européennes saison 2 : juin 2026, les îles




La Folie Océan. Vincent Message

La Folie Océan. Vincent Message


Comment participer à un Book Trip en mer (littéraire) sans s’interroger un minimum sur l’écologie marine ? Cependant, je n’avais pas envie de me plonger dans un essai trop dense ou trop complexe. Le roman de Vincent Message apparaissait donc comme un entre-deux satisfaisant. En bonus, il a suscité une lecture partagée avec Manou et Keisha !

Les personnages sont fictifs mais les dangers qui menacent l’écosystème marin sont bien réels. Maya Ferrer, l’héroïne presque quadragénaire de La Folie océan, est une biologiste, chercheuse accréditée CNRS à Jussieu. Elle est spécialisée dans l’étude de minuscules algues unicellulaires joliment appelées Coccolithophores. Ces micro-organismes du plancton ont la particularité de former autour de leur unique cellule de minuscules plaques de calcaire dont les formes magnifiques varient selon les espèces. 

Maya partage sa vie entre deux hommes très différents. Bruno, son compagnon de longue date, la soixantaine, est également un universitaire. Le couple n’habite pas sous le même toit en permanence. Ils occupent occasionnellement l’appartement parisien de Bruno et sa maison de famille à Roscoff. Deux ans plus tôt, la jeune femme, un rencontré Quentin, un Breton de 10 ans son cadet. C’est un plongeur scientifique qui vient d’être embauché au sein de la réserve naturelle des Sept-Iles, au large de Perros-Guirec sur la côte de Granit rose. L’archipel accueille une importante colonie de Fous de Bassan (sur Île Rouzic) et de nombreuses autres espèces d’oiseaux marins . 

Nous sommes au début de l’été 2019. La réserve des Sept-Iles, gérée par la LPO (Ligue pour la protection des oiseaux), vient de faire l’objet d’une extension portant la surface classée de 280 ha à 19 700 ha. L’un des personnages s’interroge d’ailleurs sur la faisabilité de protéger correctement un espace aussi important. Le roman explore de nombreuses questions en lien avec la protection du biotope marin. Pour mieux y répondre, dans un soucis d’équité et de transparence, l’auteur donne la parole à toutes les parties, qu’il s’agisse des experts scientifiques, des membres des associations de défense de la nature, des représentants du patronat de la pêche industrielle ou des artisans pêcheurs. Evidemment, le sujet est à la fois complexe et explosif. L’un des personnage en fera d’ailleurs les frais.

Vous aurez peut-être compris que ce roman s’est avéré, certes passionnant, mais beaucoup moins facile à lire que prévu. Les 150 premières pages nécessitent une certaine concentration liée aux informations scientifiques et écologiques fournies par les principaux protagonistes. A ce stade, l’intrigue romanesque apparait bien accessoire. Ce n’est pas un reproche car Vincent Message a réussi à m’embarquer totalement dans son récit. J’imagine que tout lecteur, un tant soit peu concerné par le propos (peut-il en être autrement ?), ne lui tient pas rigueur de ces longues et nécessaires digressions. La seconde partie du roman se lit d’autant plus facilement, que l’intrigue se focalise davantage sur les évènements qui touchent directement les personnages. Dommage que j’ai eu tant de mal à m’y attacher !

On voit bien que Vincent Message, auteur parisien, a passé beaucoup de temps en Bretagne. Son roman est extrêmement bien documenté et riche de réflexions environnementales. Il est question du dérèglement climatique, de la surexploitation des océans et de l’accaparement des ressources. Il serait fastidieux de les développer dans ce résumé et je dois admettre qu’il m’est arrivé de sauter quelques pages tant le propos est dense. 

📚D’autres avis que le mien chez Sandrine, Nicole, Manou et Keisha

📌La Folie Océan. Vincent Message. Seuil, 372 pages (2025)

Aujoud'hui, je participe à la 3ème saison du Book Trip en mer chez Fanja


L' Ami secret. Frédéric Doré

L'Ami secret. Frédéric Doré


Depuis quelques temps, j’accumule les découvertes et les bonnes surprises. Frédéric Doré est l’auteur d’un premier roman intitulé Mustang (La Table ronde, 2014). Après 12 ans de silence, l’écrivain nous ramène à New-York, lieu de résidence du personnage principal de ce second livre. 

Bill Gardner, est rockeur à mi-temps. Sa carrière musicale n’a jamais vraiment décollée malgré quelques succès restés confidentiels. Il parvient néanmoins à joindre les deux bouts grâce à son second métier d’évaluateur de biens. C’est dans ce contexte qu’il est embauché par l’héritier de Paco Beaulieu. Le fils du défunt souhaite vendre au plus vite le luxueux appartement de Manhattan et tout ce qu’il contient. Andy est en quelque sorte le garde du corps du lieu, c’est-à-dire qu’il surveille Bill pendant toute la durée de son expertise. Notre héro est discrètement approché par un acheteur potentiel qu’il surnomme Rouflaquettes. L’homme est persuadé que Paco Beaulieu détenait les feuillets manquants de Prières exaucées, le roman sulfureux et inachevé de Truman Capote. C’est le début d’une enquête littéraire qui va conduire notre rockeur sur la piste du précieux manuscrit, depuis la côte ouest des Etats-Unis (occasion pour lui de programmer une tournée musicale à moindre frais) puis à Cuba et au Paraguay (J’ai appris à cette occasion qu’il avait dans les années 60 des lecteurs de livres et de journaux dans les ateliers de La Havane pour distraire les Torcedores de leur laborieux travail de roulage de cigares). Bill est accompagné de l’incontournable Andy, le sbire des Beaulieu, devenu son meilleur allié. Paco, ami secret de Truman Capote, possédait il vraiment le manuscrit du génial écrivain ? Il faut remonter le fil de sa vie pour s’en assurer. 

La plupart des personnages sont sympathiques et attachants. Bill vit dans un immeuble de West Village. Ce n’est pas exactement une co-location mais les habitants se retrouvent chaque vendredi pour boire un verre chez le propriétaire. Tous les week-end d’été, ils se rendent ensemble dans sa cabane de plage de Block Island. Le producteur de Bill, surnommé Tacos, a également un job alimentaire qui lui permet de survivre financièrement. Il travaille comme portier dans un grand hôtel de l'Upper West Side. Ce n’est pas un mauvais gars et il croit sincèrement au talent du rockeur. Il y a également un personnage, parmi les co-locataires de Bill, qui porte des t-shirts de clubs fictifs dont il est l’unique membre. Les messages sont généralement assez ésotériques. Seul l’héritier du milliardaire est vraiment arrogant. Paco, quant à lui, était un idéaliste qui, dans sa jeunesse, souhaitait devenir écrivain. Et puis, évidemment, il est beaucoup question de l’auteur de Breakfast at Tiffany’s et de De sang-froid. Bref, on est en bonne compagnie. L’énigme est bien construite et l’auteur a réussi à me leurrer pratiquement jusqu’à la fin du livre. L'Ami secret est un peu passé sous le radar des blogs de lecture depuis sa parution en janvier 2026 et c’est bien dommage !

💪Le héros du roman, Bill Gardner, est né le lundi 16 mai 1966. Le jour de la sortie simultanée dans son pays de deux chefs-d’œuvre : Pet Sounds, des Beach Boys, et Blonde on Blonde, de Bob Dylan. ». Pour le challenge de lecture Sing Me A Song, orchestré par Sunalee, j’ai donc choisi God Only Knows, une chanson des Beach Boys parue sur l'album Pet Sounds, et dont le titre fait écho à Prières exaucées de Truman Capote.  

« Hier soir chez Anton. Capté une radio qui passait Gods Only Knows des Beach Boys. Beaucoup de parasites. Son qui nous arrivait en direct de Miami puis qui semblait repartir très loin. J’ai collé mon oreille à l’appareil. Un pur moment de bonheur. J’ai toujours pensé que cete chanson en cachait une autre, que deux lignes mélodiques se superposaient, et que c’était ce déséquilibre permanent qui faisait son mystère et sa beauté. »

📚D'autres avis enthousiastes sur les blogs Vagabondage autour de soi et La bibliothèque de Delphine-Olympe

📌L'Ami secret. Frédéric Doré. Buchet Chastel, 272 pages (2026)



Aujourd'hui, je participe au challenge Sing Me A Song


Spécialités russes. Dmitrij Kapitelman

Spécialités russes. Dmitrij Kapitelman


« Les miliciens et les pompiers tapent sur les stalactites accrochées aux toits, comme sur les ennemis du peuple. On aperçoit même les chiens errants d’Atchinsk couinant à la recherche d’un refuge. Étrange d’ailleurs que la chaîne de propagande russe ne les ait pas coupés au montage. Les réalités, même celle des clébards russes, ne sont jamais diffusées d’habitude. « Et alors ?! Il fait moins cinquante degrés à Atchinsk, voire moins ! » rugit ma mère, qui en un sens donne raison à l’envoyé spécial de la météo, tout en apportant une nuance d’ordre frigiculturel. Comme en dissonance symbiotique avec l’émission russe. On décèle dans sa voix une pointe de fierté. Fierté de quoi ? De la puissance du froid russe ?»

Dmitrij Kapitelman est né en 1986 à Kiev de parents originaires de Moldavie. Il est arrivé en Allemagne avec sa famille à l’âge de huit ans. Il a déjà publié deux autres livres, non traduits en Français : Das Lächeln meines unsichtbaren Vaters (2016) pour lequel il a remporté le prix Klaus-Michael Kühne et Eine Formalie in Kiew (2021) qui a reçu le prix du roman familial de la fondation Ravensburger Verlag. 

Sans être tout à fait l’alter ego de Dmitrij Kapitelman, le narrateur de Spécialités russes lui ressemble beaucoup. C’est un jeune allemand, né à Kyiv (Kiev), de parents juifs russophones. Ils tiennent une épicerie russe à Leipzig, une adresse connue des "Nachi" (terme désignant tous les Européens de l’Est) du coin. La petite entreprise familiale fonctionne très bien jusqu’à la pandémie de Covid-19, l’arrivée de nouveaux migrants dans le land frontalier de Saxe, la montée des groupuscules néo-nazis dans le quartier et l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Le narrateur voit péricliter la boutique en même temps que le fossé idéologique s’agrandir entre lui et sa mère. Celle-ci semble totalement anesthésiée par la propagande poutinienne qu’elle observe par la fenêtre de son petit écran de télévision ou de portable. Sa mauvaise foi est si virulente et tenace que son fils arrive à la limite de la rupture avec cette "langue-mère" devenue véhicule du mensonge.

Le roman est divisé en deux parties un peu inégales. La première, et aussi la plus longue, est joyeusement nostalgique. Elle raconte l’enfance du narrateur, ses rapports fusionnels avec sa maman  (qui fume comme un pompier d’où la sensation d’inhaler la langue Russe sans la maîtriser totalement), son père (un forcené du travail) et leur entourage (constitué essentiellement de Nachi attachants). Les portraits ne sont pas complaisants mais restent toujours bienveillants grâce à l’humour de l’auteur. 

Dans la seconde partie, le narrateur fait le récit de son séjour en zone de guerre. Ce voyage en Ukraine n’est certainement pas raisonnable mais il est motivé par le désir de confronter la réalité du terrain à la paranoïa maternelle. Le jeune homme a fort heureusement un passeport allemand (ce qui le préserve d’une mobilisation forcée) mais ne parle pas Ukrainien. Cette situation devient extrêmement malaisante étant donné le contexte. Même ses amis d’enfance russophones ont fini par rejeter le Russe et apprendre la langue de leur pays de résidence. Le narrateur décrit la vie quotidienne sur-place, la résignation (on s’habitue à tout même aux alertes aériennes), les bâtiments détruits, la peur de la mobilisation, etc.

Et voilà la bonne surprise du moment ! Spécialités russes est arrivé sur ma PAL par hasard, je n’en attendais rien de particuliers et c’est un coup de cœur ! Croyez le ou non mais Dmitrij Kapitelman est capable de nous faire rire sur le thème de la guerre en Ukraine sans être déplacé. Bien sûr le roman va bien au-delà de la comédie tragi-comique. Il s’agit en réalité d’une analyse du conflit russo-ukrainien selon le prisme individuel et collectif de la question identitaire. 

📚D’autres avis que le mien via Babelio et Bibliosurf

📌Spécialités russes. Dmitrij Kapitelman, traduit par Peggy Rolland. Denoël, 224 pages (2026)


L’ Amour et la Fureur. Martin Suter

L’Amour et la Fureur. Martin Suter


J’étais bien contente de mettre la main sur le dernier Martin Suter car il me semble bien n’avoir lu aucun de ses livres (même pas Le cuisinier qui est le plus connu, je crois) ! Sur le site de Babelio, ce roman est étiqueté "littérature suisse", "thriller" et "roman policier". L’intrigue se déroule effectivement à Zurich. Elle comporte des éléments de tension, des secrets bien gardés et quelqu’un meure avant la fin du livre. Pour autant, je ne sais pas si j’aurais classé ce roman en littérature de genre si on m’avait posé la question de but en blanc.

Wut und Liebe
Martin Suter nous raconte l’histoire d’un couple de trentenaires aux abois. Camilla reproche à son petit ami artiste de ne pas lui offrir la vie qu’elle mérite. Elle s’ennuie terriblement dans son métier de comptable et pense qu’elle pourrait profit de sa beauté plutôt que d’entretenir un artiste fauché (en dépit des sentiments qui l’attachent à lui). Noah Bach, le peintre en question, est fou amoureux de sa muse mais ne sait comment la retenir. Un soir de beuverie dans un bar, il fait la connaissance de Betty Hasler. Cette veuve sexagénaire ne s’est jamais remise de la mort de son époux. Il aurait succombé à un infarctus du myocarde après s’être épuisé au travail. Selon elle, l’associé de feu son mari l’aurait volontairement poussé dans la tombe en le surchargeant de boulot. Elle confie son désir de vengeance à son nouvel ami artiste et confesse dans la foulée qu’elle est prête à payer pour ça. Sous l’emprise de l’alcool, Noah voit dans ce projet un moyen de reconquérir sa belle. Au petit matin, tout le monde préfère oublier ses fantasmes. 

Le roman est divisé en trois parties qui correspondent à l’évolution du couple Camilla/ Noah. Le style de l’auteur est sans fioriture mais il prend son temps pour poser son intrigue. Il y a  peu d’introspection et peu d’action dans ce roman et pourtant j’ai eu beaucoup de mal à le lâcher. Les personnages paraissent étonnement naïfs en dépit de leur cynisme (Camilla) ou velléités de meurtre (Noah). Ils vont découvrir à leurs frais que les apparences sont souvent trompeuses. Je ne veux pas en dire plus pour ne pas divulgâcher l’intrigue mais sachez qu’on apprend beaucoup sur les jeux du pouvoir, de l’argent et de l’amour.  Le monde de l’art n’apparait pas sous son meilleur jour non plus. 

📚Eva, qui connait mieux Martin Suter que moi, a également lu ce livre et l’a beaucoup apprécié. 

📌L’Amour et la Fureur. Martin Suter, traduit par Olivier Mannoni. Phébus, 281 pages (2026)


Sweet Home. Nancy Guilbert

Sweet Home. Nancy Guilbert


J’aime bien partager de temps en temps des lectures avec mon fils adolescent. Ce n’est pas un grand lecteur mais il a tout de suite été emporté par l’intrigue de Sweet Home de Nancy Guilbert. Le fait qu’il s’agisse d’un roman choral a beaucoup participé à cet enthousiasme. C’est donc sur son conseil que j’ai décidé de le lire à mon tour. 

Quatre personnages se partagent la narration. C’est Birdie, une jeune fille de 16 ans qui s’exprime en premier. Elle voyage en van avec sa mère et son petit frère Yzac. Alors qu’ils roulent en direction de Galway, sur la côte ouest de l’Irlande, leur véhicule tombe en panne. La petite famille trouve refuge chez Curtis, un éleveur canin. Le vieil homme vit avec son petit fils Siam. Le lycéen est le deuxième protagoniste à  prendre la parole. On devine assez vite que Siam est aveugle et qu’il n’a jamais connu ses parents. Yzac, le 3ème narrateur, n’a que 10 ans. C’est un garçon solaire mais hyperactif. Les disputent incessantes entre sa mère et sa sœur n’arrangent pas les choses, ni les déménagements intempestifs et la vie sur la route. La dernière voix, celle de Skye, se différencie nettement des précédentes puisqu’elle resonne depuis le passé. L’histoire qu’elle raconte est terrible. On comprend qu’elle a un rapport avec les autres personnages mais on ne sait pas ce qui les relie. Les adultes cachent bien leurs secrets même s’ils en souffrent beaucoup ! 

L’éditeur indique que l’ouvrage s’adresse aux adolescents à partir de 15 ans mais sur le site Internet du Salon du livre jeunesse, il est recommandé aux enfants dès 12 ans. Le mien en a 13 et n’a pas rencontré de difficulté de lecture particulière. En revanche, les lecteurs les plus sensibles peuvent être choqués par les thèmes abordés et certains passages un peu violents.  Pour le reste, c’est une belle histoire d’amour et de résilience. Le lecteur est happé par les récits émouvants des différents narrateurs et l’envie de découvrir le fin mot de l’histoire. On espère bien-sûr un dénouement heureux pour chacun d’entre eux. 

💪J’ai lu ce roman dans le cadre du challenge de littérature jeunesse organisé par PatiVore.

📌Sweet Home. Nancy Guilbert. Didier Jeunesse, 352 pages (2024)

Challenge Littérature Jeunesse
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Dans nos pierres et dans nos os. Nathaniel Ian Miller

Dans nos pierres et dans nos os. Nathaniel Ian Miller


💪J’ai sélectionné ce roman pour participer à la 3ème édition de l’American Year organisée par Belette. Or, il s’avère qu’il s’agit sans doute du plus islandais des romans étatsuniens ! Nathaniel Ian Miller, qui s’est fait connaitre avec L’Odyssée de Sven, semble avoir une appétence particulière pour les pays du nord de l’Europe. J’ai trouvé l’écrivain américain assez convaincant pour consulter sa biographie. J’ignore toujours s’il a vécu près du cercle arctique mais il a été journaliste, avant de s’installer dans le Vermont où il possède une ferme. Cette information est importante car Dans nos pierres et dans nos os est un roman rural traitant de la transmission. 

Orri, le jeune héros de ce récit d’apprentissage habite dans une région isolée à l’ouest de l’Islande. Sa mère (Mamma) est enseignante-chercheuse dans une petite université de province et son père (Pabbi) gère une ferme rustique dédiée à l’élevage bovin. C’est un homme taiseux et pétri de principes. Il ne fait rien comme ses voisins car il lui tient à cœur de traiter correctement ses animaux. Il est évidemment confronté à des problèmes cornéliens sachant qu’il n’élève pas de vaches laitières islandaises mais des Galloway, une race destinée à la viande. Son chien n’est pas un Border Collie, comme il est de tradition chez les bergers du coin. Il a préféré adopter Rykug, est une chienne d’origine australienne. Le titre du roman en version originale y fait référence : Red Dog Farm

Orri s’est inscrit à l’Université de Reykjavík où Amma, sa grand-mère juive d’origine lithuanienne, peut l’accueillir. Mais notre jeune héros a très vite le mal du pays. Les vacances de printemps sont un excellent prétexte pour retourner à la maison, d’autant que c’est une période de forte activité à la ferme. 

Nous sommes en 2012, soit 4 ans après la crise financière qui a entraîné la faillite de nombreuses exploitations agricoles et fermières. Nathaniel Ian Miller, qui est lui-même éleveur aux Etats-Unis, s’étend longuement sur les difficultés du métier. Les conditions climatiques extrêmes de l’Islande s’ajoutent aux aléas sanitaires, l’obsolescence du matériel, les risques d’accidents liés à la fatigue, etc. Ses longues digressions sur les conditions de travail dans le froid, la pluie, la boue, le sang et les excréments annihilent toutes visions romantiques de la vie rurale en général et de campagne islandaise en particulier. 

J’ai été bluffée par la puissance d’évocation de Nathaniel Ian Miller. L’immersion est totale, d’autant qu’un guide à la fin du livre permet de prononcer correctement les noms de lieux. Les paysages sont bruts mais grandioses. L’abnégation des personnages est admirable. Elle est portée par l’amour d’autrui et de la nature. Je suis sortie un peu sonnée de cette lecture mais aussi avec un sentiment d’espoir vis-à-vis de la nature humaine. 

📚D'autres avis que le mien via Babelio

📌Dans nos pierres et dans nos os. Nathaniel Ian Miller, traduit par Emmanuelle Heurtebize. Editions Buchet Chastel, 362 pages (2025)

Challenge américain 2025-2026


Carpates. Liliana Lazar

Carpates. Liliana Lazar


Je ne connaissais pas Liliana Lazar avant de commencer ce roman et pourtant l’autrice a déjà publié deux livres avant celui-ci : Terre des affranchis en 2009, qui a été récompensé par plusieurs prix littéraires, et Enfants du diable en 2016. Carpates est paru en 2024 et trônait dans ma pile à lire depuis cette date. Il est désormais disponible en format de poche. Je me rends compte maintenant que j’ai eu tort de repousser cette lecture si longtemps, d’autant que le roman se lit pratiquement d’une traite. 

Comme les précédents romans de Liliana Lazar, l’intrigue de Carpates nous conduit en Roumanie, terre d’origine de la romancière. Les évènements se déroulent cette fois après l’ère Ceaușescu durant l’hiver 1992. Un couple de jeunes Français, Jeanne et Boris, se rend à Rodna, en Transylvanie. La route qui y mène traverse les Carpates orientales en direction de la Moldavie. Elle est quasi déserte en cette période de l’année. Jeanne insiste car elle prépare une thèse d’anthropologie dédiée aux communautés orthodoxes de vieux-croyants. Après sa soutenance, elle espère accéder à un poste de maître(sse) de conférences à l’Université d’Aix en Provence pour lequel elle a postulé. Ce voyage à Rodna a pour but de trouver et d’interviewer une femme prétendument ressuscitée. Boris sait déjà que son amoureuse n’a pas été retenue pour le poste d’enseignante (victime du mandarinat patriarcal du milieu universitaire) mais il a préféré la ménager et cacher la lettre de refus. Il était déjà loin d’être emballé par ce voyage. Cet ancien boxeur, devenu animateur sportif, ne comprends pas les ambitions de Jeanne. La jeune chercheuse,  quant à elle, consciente des réticences de son conjoint, lui a caché qu’elle est enceinte. Bref, avant même d’arriver sur cette terre roumaine chargée de mystères ésotériques, notre jeune couple portent de lourds secrets dans ses bagages. Or, à l’instar des meilleurs films d’horreur, ils vont débarquer dans une auberge au milieu de nulle part puis bifurquer sur la mauvaise route. C’est bien sûr le début d’une descente aux enfers.

Contrairement à ce que suggère mon résumé, Carpates n’est pas vraiment un roman horrifique ni même un simple thriller. Il y a bien un huis clos effrayant et des histoires fantastiques jouant avec nos peurs collectives mais le propos est plus profond que cela. Liliana Lazar nous invite au sein d’une secte matriarcale isolée qui vit selon des règles proches des vieux-croyants non presbytériens. L’hégémonie féminine  est poussée jusqu’à son paroxysme mortifère. J’en ai déjà dit beaucoup mais il m’a semblé nécessaire d’insister sur la richesse de ce roman. Sans aller jusqu’au coup de cœur absolu, je peux dire que Carpates a été une très bonne surprise et m’a donné envie de lire les autres romans de Liliana Lazar. 

📚D’autres avis que le mien chez HCh Dahlem, Cannetille, Jostein et Eva

📌Carpates. Liliana Lazar. Plon, 316 pages (2024) / Pocket, 336 pages (2025)


Esprit d'hiver. Laura Kasischke

Esprit d'hiver. Laura Kasischke


L’intrigue d’Esprit d'hiver se déroule à noël mais il ne faut pas s’attendre à un roman Feel Good. Au contraire, le lecteur se sent rapidement piégé dans un huis clos de plus en plus oppressant. 

Holly et Eric, son mari, ont un peu forcé sur le lait de poule le soir du réveillon et se sont réveillés très en retard ce 25 décembre. Comme chaque année, ils fêtent le jour J chez eux avec leurs proches. Éric saute du lit et file immédiatement chercher ses parents à l’aéroport. Holly se réveille avec une drôle d’impression et l’envie de la coucher sur le papier. Cela fait longtemps qu’elle n’a plus écrit de poèmes. Mais il faut se presser, préparer le repas et la table pour les invités. Sa fille Tatiana est sans doute debout depuis longtemps. Pourquoi l’adolescente n’a-t-elle pas réveillé ses parents ? Ils ont l’habitude d’ouvrir leurs cadeaux ensemble, tous les 3, avant l’arrivée des invités. Elle est sans doute en train de bouder dans sa chambre. 

Holly convoque ses souvenirs. Le voyage en Sibérie pour l’adoption de Tatiana, comment le couple est instantanément tombé amoureux de ce bébé aux grands yeux noirs et au joli teint de porcelaine, rehaussé d’une chevelure de jais… Des anecdotes lui reviennent en mémoire, treize ans de vie familiale. Mais il faut se presser, accélérer les préparatifs et Tatiana semble de mauvaise humeur. Elle est quasiment mutique. Le blizzard s’en mêle. La mère et la fille sont coincées ici. L’atmosphère ouatée se transforme en ambiance pesante. L’attitude de l’adolescente est de plus en plus étrange. Holly rumine jusqu’à l’obsession. Le huis clos entre la mère et la fille devient claustrophobique. 

Je découvre la plume de Laura Kasischke au travers de ce roman et je dois dire que l’expérience est très particulière. L’autrice américaine s’intéresse moins à l’intrigue qu’à l’atmosphère et la psychologie de ses personnages. Le lecteur se sent pris dans un étau de plus en plus malaisant. Il faut parfois résister à l’envie de refermer le livre pour de bon. Cela serait dommage car il faut attendre la fin pour réaliser tout le talent de Laura Kasischke, sa capacité à distiller d’infimes éléments qui sont autant de pièces du puzzle à reconstituer.

Ce roman a été adapté à l’écran sous la forme d’une mini-série en 3 épisodes. C’est Audrey Fleurot qui campe le rôle principal (Holly devient Nathalie dans cette version française) avec Lily Taïeb dans celui de Tatiana/Alice et Cédric Kahn Eric/Marc. Il n’y a pas que les prénoms des protagonistes qui ont été modifiés mais cela reste des détails qui ne nuisent pas à l’intrigue. Et, comme je le disais, il s’agit surtout d’un roman d’atmosphère, un roman dérangeant né d’une plume virtuose. 

📚D'autres avis que le mien chez Géraldine, Louise, CharlotteLybertaire, Fondu au noir, Read Trip...

📌Esprit d'hiver. Laura Kasischke, traduite par Aurélie Tronchet. Folio, 336 pages (2025)




Les bons sentiments. Karine Sulpice

Les bons sentiments. Karine Sulpice


Voici un roman que l’on hésite à classer dans la catégorie des romans policiers ou des thrillers. Il y a effectivement un forcené qui tient une arme à feu et une commandante de police qui tente de négocier pour qu’il relâche ses otages… mais il n’y a apriori ni cadavre (sauf peut-être dans le placard) ni véritable enquête. L’échange entre le criminel et la policière est en réalité une longue confession ou plutôt une mise à nu du ravisseur. Il s’appelle Julien alias Ju. C’est un travailleur social. Il était volontaire pour tenir la permanence de Noël à l’Association. Alors, comment en est-il arrivé à tenir en joue trois de ses collègues? 

Les voisins sont tous dehors, attirés par les gyrophares des voitures. Parmi eux, il y a Jessica, une habituée de l’Association. Et puis, sa petite fille, Laïla, qui a passé en vitesse un manteau trop léger par-dessus son pyjama. La commandant (sans E de féminisation de la fonction, elle y tient bêtement) Maurane Le Queuvre, qui  a dû tirer un trait sur son réveillon de Noël en famille, fait son boulot avec abnégation. Il faut amener le suspect à se rendre sans faire plus de casse. Alors, elle l’écoute patiemment. C’est l’histoire d’une dépression, d’un burn-out, des dérives du monde associatif aussi. Voilà, c’est un roman social, profondément humain. L’écriture est juste.  Karine Sulpice sait de quoi elle parle. Elle a été avocate en droit de la famille et du travail. Les bons sentiments est un très bon premier roman.

📚D'autres avis que le mien via Babelio et Bibliosurf 

📌Les bons sentiments. Karine Sulpice. Liana Levi, 176 pages (2025)


Helter Skelter. Philippe Lechermeier

Helter Skelter. Philippe Lechermeier

Dans la cadre du challenge Littérature jeunesse organisé par PatiVore et du challenge Objectif Sf 2025 proposé par Sandrine, je poursuis ma mission « dénicher des livres pour adolescents». Après la biographie romanesque du grand chef comanche, Le dernier sur la plaine, je me suis tournée vers un roman dystopique. En réalité, je cherchais un road trip. Je n’ai découvert qu’après coup qu’il se déroulait dans un paysage postapocalyptique. J’avais également sélectionné ce livre parce que sa jeune héroïne était présentée comme une sportive de haut niveau dans le résumé en quatrième de couverture. Et là, bonne surprise pour moi (enfin pour mon ado) ! Il s’avère qu’elle pratique le football et différentes variantes comme le Futsal, le Super Soccer, etc.

Le titre du roman, Helter Skelter, fait référence à une attraction de fête foraine britannique (peut-être aussi un hommage à la chanson éponyme des Beatles). Dans l’intrigue, ce nom a été donné à un mystérieux évènement qui semble avoir secoué la planète au point d’en rejeter ses habitants pêle-mêle en divers endroits d’Amérique du Nord. Personne ne se souvient de ce qui s’est réellement passé : peut-être la main d’un dieu fâché ou d’une IA en pleine crise ?  En revanche, les bombardements qui ont suivis le grand chamboulement sont restés dans les mémoires. La plupart des "Déplacés" viennent d’Europe, d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique latine. Ils sont devenus des citoyens de seconde zone, hébergés dans des familles d’accueil qui les traitent comme des domestiques ou des campements de fortune où ils sont exploités par des entreprises de reconstruction. Sauterelle, notre héroïne, préfère lutter pour son indépendance. Elle vit à Anchorage en Alaska, dans une vieille caravane avec une meute de chiens pour anges gardiens. Elle se nourrit grâce aux aliments qu’elle trouve dans les décombres de la ville. Sa sœur Lou est sans doute encore en France mais les liaisons avec les autres continents semblent interrompues, les réseaux de télécommunication sont HS (y compris Internet) et les services postaux sont débordés.  

Avant le fameux Helter Skelter, Sauterelle avait une autre identité. Elle venait d’être recrutée par le célèbre club de foot des Celtics de Glasgow en Ecosse, le rêve de sa vie. Aussi, lorsque l’occasion se présente de rejoindre une équipe semi pro, les Wolverines, la jeune fille ne boude pas son plaisir.  Maxine, son adversaire sportive, lui en fait baver au sein de l’équipe mais tant pis ! Notre héroïne décide de faire profil bas le temps que la jalousie de son équipière ne s’apaise un peu . Or, un nouvel évènement inattendu va encore changer le cours de son destin. Il se présente sous les traits de Nils, un jeune Déplacé d’origine islandaise, joueur au sein du prestigieux club des Supersonics. Son équipe s’apprête à partir en tournée dans tous les Etats-Unis et son Coach tente de débaucher Sauterelle dont il a immédiatement décelé le potentiel. 

Helter Skelter est un roman entrainant dans lequel le lecteur n’a vraiment pas le temps de s’ennuyer. Les évènements s’enchainent et s’emboitent de manière très cohérente. Le jeune lecteur est tenu en haleine par l’envie de découvrir les évènements qui sont restés dans l’ombre : qu’est-il vraiment arrivé à notre planète ? Les autres continents ont-ils été rasé de la surface de la terre ? Leurs habitants sont-ils toujours vivants ? D’autres questions vont venir s’ajouter à celles-ci au fil du récit mais je ne veux pas tout divulgâcher. 

Il me semble que la fin du roman a été construite de manière à laisser la porte ouverte à une suite éventuelle. C’est plutôt malin de la part de l’auteur. Tout comme ces histoires d’Helter Skelter et de populations déplacées qui expliquent pourquoi des adolescents et de jeunes adultes peuvent se balader dans la nature sans tuteurs ou responsables légaux. Pour ma part, j’ai littéralement été happée par la narration, vibrant d’espoir avec l’héroïne ou perdant courage quand sa situation se détériorait. J’ai hâte de connaître l’avis de mon ado !

📝Dans le cadre du Salon du Livre et la Presse Jeunesse de Montreuil qui se tiendra du 26 novembre au 1er décembre, Helter Skelter a été sélectionné parmi les 5 Pépites 2025 dans la catégorie Ados

Helter Skelter, La fille du bout du monde. Philippe Lechermeier, Editions Flammarion Jeunesse, 384 pages (2025)

Challenges Littérature Jeunesse et Objectif SF 2025 - 121025


The Dubrovnik Book Club. Eva Glyn

The Dubrovnik Book Club. Eva Glyn

Les romans autour des livres, librairies et bibliothèques sont largement plébiscités par les lecteurs mais s’avèrent souvent décevant.  Je savais donc à quoi je m’exposais avec ce titre mais je cherchais un livre facile à lire en Anglais et qui me permettrait de découvrir une ville d’Europe de l’Est. Dubrovnik est rarement mise en avant dans la littérature et pourtant, elle a de nombreux atouts. La perle de l’adriatique peut s’enorgueillir d’une position géographique privilégiée au sud de la côte dalmate et d’un patrimoine extraordinaire, inscrit sur la liste de l’Unesco. L’ancienne cité-État de Raguse attire encore plus de touristes depuis qu’elle est devenue le décor de Port-Réal, la capitale des Sept-Couronnes dans la fameuse série Game of Thrones (à partir de la 2ème saison).

Evidemment le livre d’Eva Glyn n’a rien en commun avec la saga romanesque de George R. R. Martin. The Dubrovnik Book Club se classe plutôt dans la catégorie des romans Fell good. En temps normal, je ne suis vraiment pas amatrice du genre mais l’attrait de Dubrovnik a été le plus fort. Claire, l’héroïne, s’y est installée pour quelques mois après une longue convalescence liée à un épisode de covid-19. Sa grand-mère Fran et son deuxième mari Nono Jadran (nono signifie grand-père en Croate) l’ont accueillie chez eux  à bras ouverts. Avant la maladie, Claire a travaillé comme libraire chez Foyles à Londres. Elle vient de trouvé un emploi temporaire à Dubrovnik. Siméon, le propriétaire du Welcoming Bookshop l’a embauchée comme directrice intérimaire. Luna, la vendeuse, est encore un peu inexpérimentée pour assumer cette responsabilité. Elle est néanmoins très motivée et prête à aider Claire du mieux qu’elle peut. Les deux jeunes femmes sympathisent et leur relation dépasse rapidement le cadre strictement professionnel. 

Chaque personnage de ce roman porte un poids dont il a du mal à se débarrasser. Claire est terrorisée par l’idée de retomber malade, Luna n’ose pas avouer publiquement son homosexualité, Vedran (le cousin de Claire) a été victime de cyber harcèlement suite à la disparition non élucidée de sa compagne et Karmela (une cliente de la librairie) souffre encore des stigmates de la guerre de Croatie (1991-1995) après la dislocation des la Yougoslavie. Tout ce petit monde se retrouve chaque mois dans le cadre d’un club de lecture. La liste des ouvrages est présentée à la fin du roman. Les sept grandes parties sont découpées selon la temporalité de leurs réunions et portent les titres des livres qu’ils ont sélectionnés : Le Murder Club du jeudi de Richard Osman, Raison et Sentiments de Jane Austen, La Saison des papillons noirs de Priscilla Morris, Les Nageurs de la nuit de Tomasz Jedrowski… ces ouvrages ont tous un rapport avec l’intrigue et /ou la vie des héros. 

Si on met de côté les quelques passages romantiques, The Dubrovnik Book Club a plusieurs atouts pour séduire les lecteurs. C’est un roman choral distrayant. Sans être original, il aborde des sujets qui ne sont pas toujours consensuels.  Sa construction est ingénieuse, le rythme est assez soutenu et l’autrice décrit bien la ville de Dubrovnik. Le lecteur a la sensation de déambuler, à ses côtés, dans la ville-musée : son vieux port, la Stradun (l’axe central de la vieille ville et artère pavée qui concentre les monuments majeurs), La forteresse Lovrijenac, Le Palais du Recteur (Knežev dvor),  la Tour Minceta, le Palais Sponza, le mont Srđ qui culmine à environ 415 m au-dessus de la ville et auquel on accède grâce au téléphérique. L’île de Lokrum est également un site incontournable. 

💪J’ai lu le roman d’Eva Glyn dans le cadre du challenge "Sous les pavés les pages" organisé par Ingannmic et Athalie

📚D'autres avis que le mien chez Maximka, Cathy, Veronika, Jill, Anne, Karen,...

📝Une visite de Dubrovnik via le blog d'Antoine

📌The Dubrovnik Book Club. Eva Glyn. Harper Collins, 384 pages (2024)

Challenge Sous les pavés, les pages 2025


Trois enterrements. Anders Lustgarten

Trois enterrements. Anders Lustgarten

Le titre de ce roman fait présager un peu de pathos. Le sujet traité, à savoir les migrants illégaux confrontés à la violence raciste en Grande Bretagne, est également loin d’être réjouissant. Et pourtant ! Anders Lustgarten réserve quelques surprises à ses lecteurs. L’intrigue est centrée autour d’une aventure humaine à la fois courageuse et touchante. Son héroïne tourmentée, Cherry Bristow, a du panache et surtout beaucoup de cran. Ses acolytes improbables vont l’accompagner dans un road trip rocambolesque qui fera la nique au système. Oui, je sais, tout ceci est encore un peu abscon.

Au commencement, il y a les premières funérailles. Celles de Liam, le jeune fils de Cherry et de Robert Bristow. Il s’est suicidé pendant le confinement sanitaire de la pandémie de covid-19. Cherry, infirmière épuisée, n’a rien vu venir. Le second mort s’appelle Omar. Il a été assassiné par l’inspecteur de police Frederick John Barratt alors qu’il tentait de rejoindre l’Angleterre avec d’autres compagnons d’infortune. Ce jour-là, Barratt avait convaincu un jeune collègue paumé,  Andy Jakubiak, de ratisser les côtes de la Manche pour repousser les migrants à la mer. Omar ne retrouvera jamais sa petite amie Asha. Un coup de botte de Baratt lui a brisé la nuque alors qu’il s’accrochait au bastingage. C’est Cherry qui retrouve son corps sur la plage. Le jeune migrant ressemble tellement à son fils Liam ! L’infirmière prend la décision de retrouver les proches d’Omar (dont elle ne sait rien contrairement aux lecteurs) afin qu’ils puissent l’enterrer décemment et faire leur deuil. Son seul indice est une photo plastifiée qu’Omar tient fermement dans sa main. C’est un portrait d’Asha bien sûr.

Robert, ancien flic, n’est pas informé immédiatement de l’initiative de son épouse. Et leur fille, Danielle, n’est pas vraiment de bonne composition. Barratt, lui, ne pense qu’à récupérer le corps à la morgue pour « enterrer l’affaire ».  Andy Jakubiak, frappé  par un sursaut d’humanisme, se rebiffe et se joint à la quête de Cherry. C’est là que débute le road trip funéraire dont le but est d’échapper aux griffes des Défenseurs du Royaume, de retrouver la jeune fille sur la photo et de remettre la dépouille d’Omar entre des mains aimantes. Nos fuyards pourront compter sur l’aide impromptue d’une femme de ménage biologiste rebouteuse tchèque, d’un coupée sport rose,  et de beaucoup de détermination. J’ai oublié de mentionner quelques personnages dans cette histoire mais je crois que vous voyez l’ambiance.

C’est un premier roman et franchement c’est une bonne surprise. Les personnages sont parfois caricaturaux mais ça fait partie du jeu. 

📚D'autres avis que le mien chez Cath L, Alex mot à motsCathulu, et Aifelle

📌Trois enterrements. Anders Lustgarten, traduit par Claro. Actes Sud, 336 pages (2025)


Jacky. Anthony Passeron

Jacky. Anthony Passeron


J’ai peut-être fait l’erreur de lire ce livre après avoir écouté l’émission Le masque et la plume. Dès le début du roman ma lecture a été hantée par les commentaires des journalistes de France Inter. Impossible de rester neutre dans ces conditions. Je me suis donc longtemps focalisée sur ce qu’ils ont appelé les passages Wikipédia dédiés à l’histoire du jeu vidéo. Les critiques littéraires ont également souligné la prégnance des thèmes de la mort et du virilisme. Tous ces éléments sont indéniablement au cœur du récit. C’est d’ailleurs un peu la marque de fabrique de l’auteur. Dans son premier roman Les enfants endormis, il établissait déjà un parallèle entre histoire familiale et récit sociologique. Le résultat m’avait parfaitement convaincue et l’exercice me semble également réussi dans Jacky

Je n’ai pas les codes pour déterminer s’il s’agit plutôt d’une autofiction ou d’un roman autobiographique et, pour être honnête, je ne vois pas bien la différence. La première option me semble juste un peu plus nombriliste. Du coup, je classe Jacky, dans la seconde catégorie. Jacky est un roman émouvant sur l’enfance, le lien ou l’absence de lien avec le père, l’éclatement de la cellule familiale et puis la ruralité. C’est quoi le quotidien de deux gosses dans l’arrière-pays niçois ? L’arrivée des consoles de jeux n’est pas seulement une opportunité de tromper l’ennui. Pour le narrateur et son frère jumeaux, c’est une lucarne sur la monde et, pendant un certain temps, l’unique possibilité de dialogue avec le père accablé de travail. 

Pour l’anecdote, l’auteur a fini par me convaincre que les consoles et autres écrans ne sont peut-être pas si néfastes que je ne le pensais pour ma progéniture. Merci donc Anthony Passeron pour cette opportunité facile de déculpabilisation parentale. Pour le reste, j’ai été touchée par ce récit intime qui reste assez pudique, sans pathos intempestif et sans tentative d’enjolivement de la réalité non plus. 

D’autres avis que le mien via Babelio

Jacky. Anthony Passeron. Editions Grasset, 208 pages (2025)


Brittany. Larissa Behrendt

Brittany. Larissa Behrendt


 Il arrive parfois qu’un lecteur soit surpris par un livre dont il n’attendait rien de particulier. Je ne connais pas bien la maison d’édition Au vent des île mais je crois qu’on peut y dénicher quelques pépites. L’objet-livre déjà est plaisant. La couverture est jolie et le grain de papier agréable au toucher. L’histoire que nous raconte Larissa Behrendt dans Brittany est émouvante sans pathos inutile, enrichissante sans être pontifiante. Je soupçonne qu’elle est en partie autobiographique car l’autrice australienne convoque des personnages qui ont des racines aborigènes comme elle.

Della et sa fille cadette Jasmine entreprennent un voyage au Royaume-Uni. Leur groupe hétérogène de touristes marche dans les pas des grands écrivains, visitant les lieux emblématiques qui ont inspiré les œuvres des sœurs Brontë, de Jane Austen, de Charles Dickens ou de Lewis Carroll. Contrairement à sa fille, Della n’a pas fait de longues études. Leigh-Anne, la sœur aînée de Jasmine non plus. Elle était déjà mère au foyer avant l’âge d’entrer à l’Université. Il y a aussi un fantôme un peu encombrant dans cette famille. Il s’agit de Brittany, la sœur disparue tragiquement à l’âge de 7 ans. La communication entre les trois femmes est devenue encore plus difficile depuis la mort de Jimmy, le père de Jasmine et de Leigh-Anne. Celle-ci boude depuis l’enterrement mais suit l’escapade à distance grâce aux réseaux sociaux. 

Larissa Behrendt nous parle d’amour filial, de drames familiaux, de deuil mais aussi d’héritage social et culturel. Cela peut sembler bien lourd pour un seul roman mais il y a aussi des personnages lumineux et attachants. J’ai été émue par leur histoire mais j’ai apprécié les petites bouffées d’air que l’autrice nous accorde au travers des nombreuses anecdotes littéraires et les parallèles avec la culture aborigène. 

📌Brittany. Larissa Behrendt, traduite par Lise Garond. Editions Au vent des Îles, 352 pages (2025)


Là où je me terre. Caroline Dawson

Là où je me terre. Caroline Dawson


💪Pour clôturer le challenge de lecture dédié au Chili, j’ai choisi ce "roman d’autofiction", récit d’une autrice d’origine chilienne qui a émigré au Canada avec sa famille pour échapper à la dictature militaire de Pinochet. L’essentiel de l’intrigue se déroule donc sur cette terre d’accueil. 

La narratrice avait 7 ans lorsqu’elle a pris l’avion avec ses parents et ses deux frères, le jour de Noël 1986. Le livre raconte les derniers souvenirs de la fillette à Valparaiso, l’annonce de l’exil, l’arrivée de la famille en plein hiver, le séjour en hôtel de transit pour les réfugiés politiques, l’hébergement temporaire chez des amis, la découverte des quartiers pauvres de Montréal, la classe d’accueil pour les élèves étrangers, l’apprentissage de la langue française, les petits boulots pour ses parents, la question de l’identité culturelle, l’oubli progressif de la langue maternelle, la lutte des classes, la progressive ascension sociale, etc.

Le ton et la langue évoluent au fil des pages. Les anecdotes relatives à l’enfance sont parsemées de vocabulaire et d’expressions en Espagnol ; celles rapportées du point de vue de l’adolescente sont imprégnées de culture francophone. Je dois dire qu’il y a quand même quelques passages un peu obscurs pour les non québécois (les références à des chansons populaires, des noms de marques locales, l’usage du Franglais, etc). La plupart du temps, on s’en sort quand même par déduction.  

« Véro est entrée en sacrant. Je ne me trompais pas, à peine avait-elle franchi le pas de la porte qu’elle a senti la lourdeur du small talk qui s’ennuie. Elle a ouvert son sac en bandoulière du surplus de l’armée, en a sorti une grosse quille de Tornade déjà entamée, cala ce qui en restait sans même enlever sa tuque et offrit un rot de trucker provocateur en guise de salutation générale à la crowd. »

Là où je me terre est un témoignage universel parce qu’il parle à tous ceux qui ont connu l’exil ou l’expatriation. La narratrice est sincère, sans être revancharde. Son récit est écrit dans une langue accessible et vivante. 

J’ai été touchée par l’histoire de Caroline Dawson et très triste de découvrir son décès des suites d’un cancer en 2024. Elle avait 44 ans. Professeur de sociologie à l’Université de Montréal, elle a mené de nombreux combats politiques, notamment pour l'égalité des chances, la justice, etc. Pour information, son frère cadet, Nicholas Dawson, est également écrivain. 

📝On peut audiolire gratuitement (avec l’accent québécois) Là où je me terre sur le site Internet de Radio Canada. 

📌Là où je me terre. Caroline Dawson. Editions de l’Olivier, 224 pages (2025) 

Printemps latino au Chili