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Le Lecteur de cadavres. Antonio Garrido

Le Lecteur de cadavres. Antonio Garrido


Antonio Garrido nous entraîne dans la Chine du 12ème siècle, sous la domination de la dynastie des Song du sud. Le héros de son roman s’inspire d’un personnage réel, Song Ci, médecin, préfet et intendant judiciaire. Il fut l’auteur du premier traité de médecine légale au monde, le Xi Yuan Ji Lu (Le Recueil de cas d'injustice rectifiés ou Le Lavage des torts) utilisé comme référence officielle par des générations de fonctionnaires en Chine, en Corée et au Vietnam. Il a été traduit en plusieurs langues dont le Néerlandais, l’Allemand et l’Anglais et a servi de base à de nombreux manuels. C’est grâce à ce document qu’ Antonio Garrido a découvert l’existence de Song Ci, à l’occasion d’un congrès de médecine légale. Sa biographie lacunaire offrait une large place à l’imagination romanesque. L’écrivain espagnol a su l’exploiter pour en tirer un roman historique d’aventures, doublé d’une intrigue policière.

Song Ci se destinait aux études de droit et de médecine à l’université de Lin’an, la capitale de l’empire. Un décès dans sa famille et les traditions ancestrales l’obligent à rentrer dans sa province natale. Le jeune homme a peu d’appétence pour les travaux agricoles mais il doit abandonner son poste d’assistant auprès du juge Feng, un magistrat qu’il admire et respecte. Quelques mois après son retour à la campagne, son frère Lu est accusé de meurtre et ses parents meurent dans l’incendie de leur maison. Non seulement Ci est orphelin mais il doit prendre soin de sa sœur cadette atteinte d’une grave maladie. Lorsqu’il est accusé à tort d’escroquerie, notre héros n’a pas d’autre choix que de fuir le village. De retour à Lin’an, le jeune homme s’associe à un fossoyeur et devient lecteur de cadavres. Son habilité va le conduire jusqu’au palais impérial où il est contraint d’enquêter sur d’horribles meurtres. Soit il trouve le coupable et obtient ce dont il a toujours rêvé, soit il sera condamné à mort. 

El lector de cadaveres

Ce roman est très habilement construit mais il faut aller jusqu’au bout pour le comprendre. Dans un premier temps, j’ai eu l’impression de lire deux romans différents : la première moitié de l’ouvrage compte tous les ingrédients du roman d’aventures. Il faut attendre la seconde moitié du livre pour voir débuter l’enquête. Le quiproquo vient de la mention « policier » inscrite en couverture alors que l’auteur parle bien d’un roman historique dans la note en fin d’ouvrage. Il est vrai néanmoins qu’il y a une intrigue policière et même une énigme très bien ficelée. L’auteur a fait de minutieuses recherches et les a habilement exploitées. Les autopsies réalisées par Song Ci sont extrêmement réalistes. Les âmes sensibles seront peut-être rebutées par les descriptions de cadavres mais les méthodes d’investigations légales sont extrêmement intéressantes. Le lecteur pourrait s’impatienter parfois à cause de l’accumulation de malheurs qui frappent le héros et le machiavélisme des autres protagonistes avant de comprendre que rien n’est gratuit dans cette histoire. Antonio Garrido a tout pensé dans les moindres détails. 

💪Une lecture dans le cadre des challenges de lecture estivaux : Les épais de l’été et Les pavés de l’été.

📚D’autres avis que le mien via Babelio

📝Sur le même thèmeLe rêve du luth de jade de Paul Hurand & Par une nuit claire de Kim Yi-sak

📌Le Lecteur de cadavres. Antonio Garrido, traduit par Nelly et Alex Lhermillier. Le Livre de Poche, 768 pages (2015)

Aujourd'hui je participe à deux challenges de lecture


Carthage. Irene Vallejo


Le beau roman d’Irene Vallejo s’inspire de l’Énéide de Virgile. C’est un récit polyphonique qui donne tour à tour la parole au Troyen Enée, à la reine Elissa (Didon), à sa demi-sœur Ana la Magicienne (Anne), au facétieux dieu Eros mais aussi à un Virgile torturé par sa conscience de poète au service de l’empereur Auguste.  

Enée et son équipage ont fui Troie au terme de 10 années de guerre et font voile vers l’Hespérie. Après un épique voyage, ils se sont échoués sur les côtes africaines. Ils sont accueillis par la jeune reine de Carthage alors même que la cité est menacée par le roi Hiarbas. La Phénicienne aussi est une rescapée. Elle a quitté Tyr après l’assassinat de son mari par son frère Pygmalion. 

La garde rapprochée d’Elissa se méfie de ces Troyens qu’ils jugent couards. Surtout, ils craignent l’influence grandissante d’Enée dans l’esprit et le cœur de la jeune souveraine.  Ana, quant à elle, s’est entichée du petit Iule, le fils d’Enée, dont elle partage les jeux. Fille de devineresse, elle a néanmoins le sentiment que l’avenir ne se présente pas sous les meilleurs "auspices". Enée est tenu par une prophétie et doit se rendre dans la région du Latium pour fonder une nouvelle Troie. 

L’intrigue se focalise sur la première partie de l’Énéide et les évènements se déroulant à Carthage. Les faits nous sont relatés au travers des pensées et des sentiments des narrateurs successifs. Il y a donc des ellipses dans le récit mythologique. A cela s’ajoute une dimension plus contemporaine où les femmes expriment leur rejet de l’emprise masculine. Le roman est en prose mais le style de l’autrice est très poétique. Carthage est un bel hommage à l’œuvre de Virgile.

📚D’autres avis que le mien via Le Capharnaüm Eclairé et chez Claudialucia.

📌Carthage. Irene Vallejo, traduite par Bernadette Engel-Roux. Albin Michel, 288 pages (2025)


Malart. Aro Sáinz de la Maza

Malart. Aro Sáinz de la Maza


 L’inspecteur Milo Malart est l'un des personnages récurrents d’une tétralogie dont les autres volets sont Le Bourreau de Gaudi, Les muselés et Docile. Comme bien souvent dans les séries policières, il n’est pas nécessaire d’avoir lu les romans précédents pour s’y retrouver. C’est d’autant plus vrai ici que l’auteur se focalise sur son héros. En effet, notre flic barcelonais a disparu et ses collègues du GEHME (groupe spécial d'homicides de la police de Catalogne) se creusent les méninges pour comprendre dans quel guêpier il a encore bien pu se fourrer. Malart est un être torturé, limite schizo, qui aime faire cavalier seul et dont les méthodes sont discutables. C’est aussi un fin limier dont l’intuition bien aiguisée ne le trompe jamais. 

L’intrigue se déroule sur 3 jours seulement. Le matin du premier jour, la sous-inspectrice Rebeca Mercader, (je n’y peux rien mais la mention de son grade me fait systématiquement penser au sous-commandant Marcos), binôme de Malart, est plutôt en pétard. Son partenaire ne s’est pas présenté au commissariat alors qu’ils devaient procéder ensemble à une arrestation importante. Malart n’est pas du genre ponctuel mais il y a des limites ! Les heures passent et il ne donne toujours pas signe de vie à sa collègue qui ne cesse d’appeler son portable. Là, ça devient inquiétant.  

L’enquête commence par un profilage en règle du bonhomme. Car, pour comprendre où il se trouve, il faut entrer dans sa tête, réfléchir et agir comme lui. Or, personne ne connait mieux Milo Malart que Rebeca Mercader, à l’exception de la juge Susana Cabot. Celle-ci le pratique depuis ses débuts dans la profession et a développé une relation privilégiée avec lui. Un rapide examen du logement de Malart ne laisse aucun doute sur son activité des dernières semaines. Il est sur une piste. Celle d’un couple machiavélique, Ivo Parés et Mónica Morera. Ils ont échappé à une inculpation pour meurtre grâce à leurs liens avec l’aristocratie financière et politique de Barcelone. Lorsqu’ils sont retrouvés morts sur leur yacht, Malart apparait comme le suspect idéal. Ses empreintes sont partout et ses menottes ont été utilisées pour entraver les victimes. Les membres de son équipe sont persuadés qu’il est innocent mais il va falloir le prouver.  Les masques tombent : les pro et les anti-Malart sont au bord de la guerre des polices. 

Le roman est plutôt long à démarrer et un bon tiers s’attarde sur la psychologie des protagonistes. Cette première partie là m’a un peu ennuyée mais je me suis accrochée. Lorsque les enquêteurs sortent de leur état introspectif et s’animent enfin, les évènements s’enchaînent crescendo. Les deux dernières parties sont assez rythmées pour tenir le lecteur en haleine. Là, j’ai même eu du mal à lâcher le livre !

📚D’autres avis que le mien sur Babelio et Bibliosurf

Malart. Aro Sáinz de la Maza, traduit par Serge Mestre. Actes Sud, 432 pages (2024)


Sans loi ni maître. Arturo Pérez-Reverte

Sans loi ni maître. Arturo Pérez-Reverte

Après s’être essayé avec succès à l’intrigue policière (Le Maître d'escrime, Le Tableau du maître flamand ou Le Club Dumas) puis au récit de cape et d’épée (dans les 7 tomes du Capitaine Alatriste), Arturo Pérez-Reverte nous propose un conte animalier qui a les saveurs du roman noir. J’ai pensé à Blacksad, la série de bandes dessinées qui s’inspire des œuvres de Dashiell Hammett et/ou de Raymond Chandler. Dans les BD de Juan Diaz Canales et Juanjo Guarnido, le héros est un chat, tandis que dans Sans loi ni maître, les protagonistes principaux sont des chiens. 

Negro, le chien narrateur, est un métis, né d’un croisement de mâtin espagnol et de fila brasileiro. Ancien lutteur, il a abandonné les combats clandestins organisés par les humains, et gagne désormais sa pitance quotidienne comme gardien. Il fréquente l’Abreuvoir, un lieu tenu par une chienne d’origine argentine appelée Margot. Il s’agit d’une rigole où coulent les résidus d’anis des bars voisins. La plupart des chiens du coin s’y retrouve régulièrement pour fraterniser et échanger quelques ragots. Or, Teo, un limier de Rhodésie que Negro considérait comme son meilleur ami, n’y a pas mis les pattes depuis un bon bout de temps. Il semble avoir disparu en même temps que Boris le Beau, un barzoï très aristocratique qui habite dans les beaux quartiers de la ville. Negro décide de mener sa petite enquête. Les premiers témoignages le conduisent dans le bidonville de Cañada Negra puis à l’Abattoir, un lieu où les hommes forcent les chiens à s’entretuer. 

A travers le tragique destin de ses personnages canins, le romancier espagnol traite évidemment la question de la maltraitance animale. La cruauté et la cupidité des humains poussent une partie d’entre eux à se rebeller, suivant l’exemple de Spartacus et des esclaves de la Rome antique. 

J’ai la sensation qu’Arturo Pérez-Reverte a autant de plaisir à écrire que nous à le lire. Quel style vraiment ! En dépit de la noirceur du roman, on ne peut s’empêcher de remarquer la verve et l’humour du romancier espagnol. Les dialogues canins et les parallèles anthropomorphiques sont extrêmement savoureux. J’imagine que ses références sont plus littéraires que les miennes et qu’il s’est inspiré d’un autre de ses compatriotes : je pense en particuliers à Miguel de Cervantès et à sa nouvelle intitulée Le colloque des chiens. Par ailleurs, le titre du roman en version originale, Los perros duros no bailan (Les chiens durs ne dansent pas) suggère (ainsi que le signale l’essayiste Jean-Paul Brighelli dans une recension) une allusion au roman de Norman Mailer, Les Vrais durs ne dansent pas

📌Sans loi ni maître. Arturo Pérez-Reverte. Seuil, 224 p. (2022)


Une datcha dans le Golfe. Emilio Sánchez Mediavilla

Une datcha dans le Golfe. Emilio Sánchez Mediavilla


Le titre de ce livre a de quoi interpeller ! C’est quoi cette histoire de datcha dans le Golfe ? L’auteur est pourtant d’origine espagnole ! Je vais donc tenter de vous éclairer sur ces trois points. 

La datcha en question est en réalité une maison dans un « compound » (lotissement) en périphérie urbaine. La villa (il y a une piscine) est située au Bahreïn, ce royaume insulaire du golfe persique, au large de l’Arabie Saoudite. Emilio Sánchez Mediavilla est journaliste. Il a vécu dans l’archipel, entre 2014 et 2016, avec sa compagne. Carla y avait été affectée par son entreprise de télécommunications. Le couple a habité dans le quartier d'Adliya à Manama puis s’est installé dans le petit village de Diraz au Nord de la capitale, loin des appartements modernes habituellement plébiscités par les expatriés. La recherche de ce logement a d’ailleurs inspiré plusieurs pages savoureuses à l’auteur. 

Le livre d’Emilio Sánchez Mediavilla, vous l’aurez compris, ne se présente pas du tout comme une chronique journalistique traditionnelle. Il se situe plutôt entre le récit de voyage et le témoignage bienveillant. Cela ne signifie pas pour autant que l’auteur n’aborde pas les questions qui fâchent. Bien au contraire ! Par exemple, il évoque longuement les manifestations sur la place de La Perle en février 2011 (inspirées par les mouvements du printemps arabe), les conflits entre Chiites et Sunnites, la condition des travailleurs asiatiques (esclaves économiques du Bahreïn), le statut des femmes, la corruption endémique, les travers de l’immuable famille royale, le bétonnage des côtes et la poldérisation du littoral, etc.  

Le journaliste espagnol ne crache pas non plus sur la soupe en permanence. Il signale qu’il y a de nombreux avantages à vivre dans ce petit royaume aride du Moyen-Orient. Sur bien des questions, les Bahreïniens s’avèrent plus tolérants que leurs voisins du Golfe. Par ailleurs, la vie des expatriés est assez agréable sur ce territoire insulaire. D’une part, ils sont rarement touchés par mouvements de violence récurrents. Ils ne les vivent que par l’intermédiaire de leurs écrans de télévision, protégés par les clôtures de leurs résidences privées. D’autre part, les Occidentaux se connaissent tous et organisent des fêtes aussi alcoolisées que dans leurs pays d’origine. Cela demande juste un peu plus de logistique que dans un territoire laïc et non musulman. A cela s’ajoute les séances de piscine, les parties de tennis au club et les exercices sportifs sur la plage (l’une des rares occasions de rencontrés des autochtones non fortunés). 

Emilio Sánchez Mediavilla reste conscient de son statut privilégié et n’hésite pas à se moquer de lui-même. Enfin, si le ton est souvent badin, il ne faut pas oublier que le journaliste s’est fermé les portes du royaume en publiant ce livre. Il lui a néanmoins valu une petite compensation puisqu’Une datcha dans le Golfe a été récompensé par le Prix Nicolas Bouvier du festival Etonnants voyageurs en 2022.

📌Une datcha dans le Golfe. Emilio Sánchez Mediavilla. Métailié, 160p. (2022)