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Une ascension. Pauline Desnuelles

Une ascension. Pauline Desnuelles


 Une ascension est un roman polyphonique à quatre voix. La narratrice principale, Aurore, est une journaliste suisse. Elle vit seule avec sa fille adolescente depuis la disparition de son mari en haute montagne. Théo a été emporté par une avalanche lors d’une randonnée entre amis et son corps n’a jamais été retrouvé. Laure est la seconde à prendre la parole. Elle n’a que 15 ans à la mort de son père. Si un fantôme hante les personnages, ce n’est pas celui de Théo mais de Marguette Bouvier. Aurore est fascinée par cette championne de ski française et souhaite écrire sa biographie. Mais elle peine à se concentrer depuis le décès de son époux et n’entend pas le spectre murmurer à son oreille. 

Marguette Bouvier n’est pas seulement une héroïne de papier. Née en 1908 en Algérie, elle a été la première femme à descendre le Mont-Blanc à ski en 1929… par- 40 degrés ! Elle est morte centenaire à Madrid, après avoir vécu plusieurs vies. Patineuse, aviatrice puis journaliste, elle a rencontré Henri Matisse, Pablo Picasso, André Malraux et Albert Skirra.  

La quatrième protagoniste du roman s’appelle Eva. Cette bibliothécaire enthousiaste s’invite de temps en temps dans ce chœur féminin et féministe. Elle est célibataire et en pince terriblement pour Fabiano, l’amant éconduit d’Aurore. 

J’ai l’impression d’être passée complètement à côté de ce roman mais je l’ai terminé parce que je m’étais engagée à le lire auprès de ma complice du blog Livr’escapades. Il y a, je crois, trois raisons principales à mon manque d’intérêt pour cet ouvrage. 

Tout d’abord, je m’attendais à une biographie traditionnelle. Or, l’intrigue est moins focalisée sur la vie de Marguette Bouvier que sur le deuil blanc et l’émancipation de la narratrice principale.  Les passages qui sont dédiés à l’aventurière sont trop rares et manquent un peu d'âme. A l’exception de la fameuse ascension du Mont-Blanc, le récit reste très factuel. De ce point de vue, je suis restée sur ma faim. 

Je n’ai pas éprouvé beaucoup d'empathie pour Aurore ou pour sa fille Laure. Je les ai trouvées au contraire très agaçantes dans leur manière de s’encenser mutuellement... (vous pouvez aussi vous dire que je suis une personne aigrie qui a développé une sorte de jalousie inconsciente vis à vis de ces deux belles et intelligentes protagonistes). Par ailleurs, la métamorphose d’Aurore ne me paraît pas très cohérente par rapport aux reproches dont elle accable son défunt mari. Elle agit aussi égoïstement que lui en partant à l’assaut de la montagne et abandonnant sa fille comme Théo avait délaissé sa famille au profit de sa passion pour l’alpinisme. C’est pourtant ainsi qu’elle prétend s’émanciper. 

Enfin, je n’ai pas adhéré au style de Pauline Desnuelles que j’ai trouvé un peu sec et trop concis. 

Je retiendrais néanmoins l’excellente playlist de l’autrice franco-suisse, composée entre autres de chansons de Nick Cave et Jeff Buckley, ainsi que son amour de la montagne qui lui a inspiré de belles lignes à la fin du roman. 

📚Pour contrebalancer mon avis, je vous propose donc de lire des avis plus enthousiastes sur les blogs de L’apostrophée, T’as eu où les livres, Ma collection de livres et La nuit sera mots, sans oublier bien sûr le billet de Livr’escapades.

📌Une ascension. Pauline Desnuelles. Editions Slatkine, 186 pages (2023)


Histoire de Tönle. Mario Rigoni Stern

Histoire de Tönle. Mario Rigoni Stern


 Le narrateur se rend quotidiennement au chevet de son ami et compatriote, l’écrivain Gigi Ghirotti. Pour le distraire, il lui raconte l’histoire de Tönle Bintarn, un modeste berger cimbre qui s’illustra bien malgré lui pendant la première guerre mondiale. Ce brave homme n’aimait rien tant que sa maison, son cerisier, ses montagnes, ses moutons, sa polenta, son tabac, sa femme, ses nombreux enfants (peut-être pas dans cet ordre là) et la paix par-dessus tout !  

« Il se souvenait que, bien des années auparavant, à la caserne de Budějovice, il avait défilé en rang devant le commandant von Fabini et puis, quand on avait changé de gouvernement, à Vérone, à la caserne des Paloni, il avait défilé, toujours en rang, devant le colonel Nicola Heuch (…) Il conclut que cela n’avait rien d’étrange ; en Italie comme en Autriche, les riches, ça reste toujours les riches, et, que ce soient les uns ou les autres qui commandent, ça change rien pour les pauvres gens. C’est toujours à eux de travailler, d’être soldats et de mourir à la guerre. »

Tönle est originaire du plateau d’Asiagio dans la province de Vicence en Vénétie. Cette terre alpine, coincée entre l’Italie et l’empire austro-hongrois est le royaume de la contrebande. En 1866, à l'issue de la troisième guerre d'indépendance, son village passe de l’autre côté de la frontière sans que cela ne perturbe vraiment la vie quotidienne des habitants. Tönle et ses compagnons continuent leur trafic, moyennant quelques pots de vin versés aux douaniers. Jusqu’au jour où le berger croise une patrouille dans la montagne, refuse d’abandonner son butin, décide de lui échapper et blesse involontairement un douanier royal. Condamner à une lourde peine de prison par contumace, il est désormais contraint de se cacher loin de chez lui. C’est ainsi que Tönle commence sa vie d’errance saisonnière, revenant toujours vers son village natal et sa famille. Polyglotte, le bonhomme ignore les frontières des hommes, partant gagner son pain partout où on veut bien l’embaucher. Il sera colporteur d’estampes jusqu’à Brno, puis jardinier à Prague, mineur en Styrie, gardien de chevaux en Hongrie… jusqu’à l’amnistie générale célébrant l’arrivée de Victor-Emmanuel III sur le trône. 

Lorsque la première guerre mondiale éclate, Tönle est devenu un vieil homme n’aspirant plus qu’à la tranquillité. Ses filles sont mariées, certains de ses fils sont partis en Amérique et ceux restés au pays seront bientôt mobilisés. A l’été 1914, l’Italie est encore neutre mais les garnisons de chasseurs alpins s’installent dans la montagne, des campements apparaissent en lisière de forêts avec leurs cantines roulantes et leurs cibles de tir pour l’entraînement. Les femmes doivent se déplacer en groupe pour éviter les agressions des soldats "napolitains" mais, pour le reste, la vie est encore douce : les vivres et l’argent circulent en abondance pour l’approvisionnement des troupes. La situation se corse en mai 1915 lorsque l’Italie entre en guerre aux côtés de la Triple Entente. L’épouse de Tönle n’assistera pas au désastre car elle s’éteint en septembre. 

Le destin des humbles, forgé par la volonté vindicative des gouvernants, est en marche. Tönle le berger cimbre, qui n’attend plus rien de la vie si ce n’est une fin paisible, refuse obstinément de quitter son village. Lorsque les soldats l’arrachent à ses pâturages, il exige un reçu pour son chien et ses bêtes. La suite montrera que rien ne peut venir à bout de l’entêtement d’un montagnard même octogénaire.

📚Je remercie vivement Nathalie de m’avoir invitée à lire ce beau roman.  Bien qu’il s’agisse d’un classique de la littérature italienne, je ne connaissais pas l’œuvre de Mario Rigoni Stern. Ce grand écrivain italien pacifiste et libertaire n’a quitté sa ville natale d’Asiago, que par obligation lorsqu’il a été mobilisé dans les troupes de chasseurs alpins pendant la seconde guerre mondiale. On comprend mieux alors pourquoi le romancier dénonce si bien l’absurdité de la guerre. 

Publiée en Italie en 1978, l’Histoire de Tönle est parue une première fois en France en 1988 chez Verdier puis chez 10/18 en 1995. Il s’agit ici d’une nouvelle traduction. Histoire de Tönle est l’un des trois ouvrages que Mario Rigoni Stern a consacré à ce bout de terre natal qu’il chéri tant. Les deux autres volets de cette trilogie du plateau d’Asiago sont Les saisons de Giacomo et L’année de la victoire. Ce titre fait l’objet d’une réédition chez Gallmeister, prévue pour le mois d’août 2024. Si ma co-lectrice est partante pour m’accompagner dans l’aventure, je serais ravie de retrouver les paysages montagnards réconfortants merveilleusement décrit par Mario Rigoni Stern. 

📌Histoire de Tönle. Mario Rigoni Stern, traduit par Laura Brignon. Totem Gallmeister, 144 pages (2023) 


Dette d’oxygène. Toine Heijmans

Dette d’oxygène. Toine Heijmans


 La "dette d’oxygène" est un phénomène physiologique qui se produit durant l’effort d’un athlète. On imagine bien le déficit d’oxygène que doit représenter l’ascension d’une montagne dont le sommet culmine à plus de 8000 mètres d’altitude. Il y a de quoi être un peu essoufflé ! 

Le narrateur, Walter Welzenbach, est un quinquagénaire qui s’est confronté plusieurs fois à l’Himalaya et s’en est toujours sorti indemne physiquement. Ce récit est celui de sa dernière aventure, une manière de dire adieu à la montagne, pour faire le deuil de sa vie d’alpiniste, de sa jeunesse et de son amitié avec Lennaert Tichy. Lenny n’est pas un simple compagnon de cordée. Il est à l’origine de la passion de Walter pour l’alpinisme. C’est lui qui l’a initié à ce sport lorsqu’ils étaient étudiants à La Hague, s’entraînant à escalader des ponts à défaut de montagnes. Les Pays Bas étant ce qu’ils sont, nos deux Néerlandais sont partis s’installer dans l’une des villes berceaux de l’alpinisme, à Chamonix. Ils se sont nourris des exploits de leurs héros comme Reinhold Messner, Tom Ballard, Walter Bonatti, George Mallory, Tenzing Norgay ou Alison Hargreaves. Les deux gens jeunes rêvaient d’ouvrir leurs propres voies. Mais que reste-t-il à conquérir ? L’Himalaya ressemble désormais à un parc d’attraction exploité par des agences spécialisées. Elles sont le ticket d’accès aux sommets. Cela coûte très cher et pas seulement en monnaie trébuchante. La montagne est sans pitié. Elle prend des bouts de corps mais aussi des vies.  

Les chapitres de ce roman sont désignés par des altitudes, de 3 mètres à 8 848 mètres, qui sont autant de balises dans la vie du narrateur. Chacune évoque un souvenir d’escalade avec Lenny. Parmi ceux-ci, il y a l’escalade de l’Annapurna, celle qui a emporté les ambitions du sportif. Il a eu la vie sauve mais plus rien n’a jamais été comme avant. Lenny a finalement décidé de se consacrer à sa nouvelle famille. Walter, lui, est un personnage ambivalent. On comprend dès le début du récit que quelque chose cloche. Mais quoi ? Son esprit de compétition ? Son besoin de solitude ?  Pourquoi prend-t-il autant de médicaments ? 

Il est difficile de lâcher ce livre avant la fin tant la tension est forte. Le héros n’est pas toujours sympathique mais on quand même envie de le voir réussir sa sortie. Ce dernier défi n’est pas anodin à plus d’un titre. Au fil de son ascension, Walter fait le bilan de sa vie et, contre toutes attentes se remet un peu en cause. J’ai fini par éprouver de l’empathie pour le personnage. Toine Heijmans se défend d’avoir écrit uniquement un récit sportif dédié à l’alpinisme. Pour lui, Dette d’oxygène est avant tout un roman psychologique et philosophique dont le socle est une histoire d’amitié. Il décrit merveilleusement bien les sentiments qui animent le grimpeur : la volonté de se dépasser, la peur de mourir et la douleur physique.  Il nous restitue la blancheur monotone des paysages sans arbres ni oiseaux, le froid et le vent qui harcèlent le héros sans relâche, la crainte du manque d’oxygène aussi bien sûr. Enfin, il y a ce dont on ne perle pratiquement jamais : le travail de forçat des Sherpas montant et redescendant sans cesse la montagne pour baliser le chemin, installer les camps, assurer l’essentiel de la logistique et évacuer les détritus que les alpinistes laissent derrière eux.

Toine Heijmans s’est fait connaître en France grâce à un autre roman d’aventure, En mer (éditions Christian Bourgois, 2013), qui a été récompensé par le prix Médicis étranger.

📚On peut lire un autre avis sur Dette d’oxygène chez Livr’escapades, ma complice en lectures d’altitude.  

📝Sur le même thème, je recommande Les Flammes de Pierre de Jean-Christophe Rufin et Au milieu de l'été, un invincible hiver de Virginie Troussier

📌Dette d’oxygène. Toine Heijmans, traduit par Françoise Antoine. Belfond, 288 pages (2023) / 10/18, 360 pages (2024)


Alpinistes de Mao. Cédric Gras

Alpinistes de Mao. Cédric Gras


Au mitan du 20ème siècle dans les pays communistes, l’alpinisme est moins une pratique sportive qu’un enjeu politique. Dans son précédent livre, Cédric Gras a montré que pour les dirigeants de l’ex-URSS la conquête des sommets était un moyen comme un autre de prouver la supériorité de l’homo sovieticus alpinisticus (Cf Alpinistes de Staline). 

Dans la Chine de Mao, l’himalayisme s’inscrit dans le contexte de la conquête du Tibet. Il s’agit de montrer que ce territoire est maîtrisé et entièrement acquis à la Révolution. Après les exploits enregistrés par les représentants des empires capitalistes, l’échec n’est pas une option. Or, les Chinois sont loin d’être des alpinistes aguerris. Les volontaires sont choisis davantage pour leur fidélité au Parti que pour leurs qualités physiques et sportives. La quasi-totalité d’entre eux n’a aucune connaissance du terrain et n’a même jamais vu une montagne ! Les Maoïstes sont formés par leurs grands frères russes et sont envoyés à Moscou puis dans le Pamir pour s’entraîner. 

Les premières expéditions dans l’Himalaya sont organisées conjointement. Il s’agit d’ascensions de masse qui étaient la norme de l’ère communiste. Dans la course aux 8000 (dix des quatorze sommets de plus de 8000 mètres sont gravis les uns après les autres), le principal objectif de Mao est l’ascension du Qomolangma (Sagarmata pour les Tibétains), c’est-à-dire le Mont Everest. Il est prévu de le conquérir par le col Nord, côté tibétain. Les derniers qui ont tenté l’exploit sont les Britanniques George Mallory et Andrew Irvine en 1924. On ignore s’ils sont arrivés au sommet avant de redescendre. La découverte de la dépouille de Mallory à 8 290 mètres d'altitude, quelques décennies plus tard, relancera le débat. En 1953, les Anglais Edmund Hillary et Tensing Norgay sont les premiers grimpeurs à atteindre le sommet de l'Everest mais par le versant népalais. 

Une première tentative d’ascension sino-russe avorte en 1959 pour cause de révolte tibétaine. Après coup, le rapport officiel affirmera qu’il s’agissait d’un simple entraînement, les forces vives du communisme ne pouvant enregistrer un échec. L’année suivante, au moment où les Chinois prennent le départ au Tibet, une délégation indienne s’ébranle du coté népalais. Ces derniers seront contraints d’abandonner avant d’atteindre le sommet. En ce qui concerne le groupe Maoïstes (les Russes ont été évincés de cette expédition), il est difficile de faire la part du vrai et du faux. Selon le rapport officiel, trois hommes auraient atteint le sommet dans la nuit du 24 au 25 mai 1960, au prix d’actes héroïques incroyables portés par un idéalisme inébranlable. Les héros du jour, Qu Yinhua, Wang Fuzhou et Gonpo Dorje, ne font même pas partie du groupe de pionniers, formés en URSS. En effet, Xu Jing et Liu Lianman ont été forcé d’abandonner avant le sommet. 


The Climbers


 Dans les faits, rien ne prouve que les athlètes chinois soit arrivés en haut de l’Everest. L’exploit n’est pas documenté puisque, selon les protagonistes, l’appareil photo ne fonctionnait pas. Les expéditions suivantes ne retrouveront jamais le fameux buste de Mao qui aurait été porté au sommet de l’Everest en 1960. La saga himalayenne n’est donc pas terminée. Il faudra attendre le 26 mai 1975 pour voir flotter, sans contestation possible, le drapeau chinois sur le toit du monde. 

Une fois de plus, Cédric Gras a effectué un travail remarquable de recherche et de documentation. Toute la difficulté de l’exercice résidait dans la nécessité de séparer le bon grain de l’ivraie dans les documents de propagandes maoïstes. Ainsi que l’explique l’auteur, les archives sont rarement accessibles quand elles existent. Les rapports officiels des expéditions sont surchargés d’envolées lyriques à la gloire du Grand Timonier tandis que les informations de terrain sont lacunaires voire incohérentes. Il a donc fallu faire le tri, s’astreindre à une lecture critique, comparer le peu de sources disponibles. Un petit coup de pouce du hasard lui a permis de se procurer une biographie de Liu Lianman, un document un peu plus spontané.  La plupart des acteurs sont aujourd’hui décédés à l’exception de Gonpo, le sherpa tibétain qui aurait atteint en premier le sommet de l’Everest. Cédric Gras n’a pas pu l’interviewer mais, sachant que sa version n’a jamais changé, ce n’est pas très grave. Au regard du manque de preuves, la vraie question était de déterminer si les 3 himalayistes ont forgé un pacte mensonger pour éviter les représailles du Parti (l’échec de la mission étant exclu) ou s’ils ont menti sur ordre de leurs supérieurs. 

A l’instar d'Alpinistes de Staline, Alpinistes de Mao est un document précieux, sans doute le seul du genre consacré à la conquête de l’Everest par les Chinois. Pour autant, le livre de Cédric Gras n’est pas un texte aride, réservé à un public averti. C’est un travail d’historien réalisé par un romancier et un alpiniste. Il en a incontestablement les qualités. J’ai apprécié le fait que l’auteur explique sa démarche, les difficultés liées à ses recherches et à ses sources, ainsi que ses choix dans les versions qui lui étaient proposées. L’ouvrage reste néanmoins très fluide et se lit quasiment comme un roman d’aventure. 

Pour l’anecdote, il faut savoir que l’histoire de l’expédition de 1960 a été adaptée au cinéma en 2019 par Daniel Lee avec Jackie Chan. The Climbers est un blockbuster dédié exclusivement au public chinois et qui, selon Cédric Gras, manque clairement d’objectivité. 

📚J’ai lu Alpinistes de Mao dans le cadre d’une lecture commune avec Fabienne du Blog Livr’EscapadesMiss Sunalee aussi a lu ce livre.

📌Alpinistes de Mao. Cédric Gras. Stock, 300 pages (2023)


Haut Val des loups. Jérôme Meizoz

Haut Val des loups. Jérôme Meizoz


 « Tout est coquet dans le village de montagne, chéri des peintres paysagers. Les chalets sèchent sous le soleil cru de février. Les touristes accomplissent leurs devoirs de vacances. Yeux fermés, tourné vers la forêt, on entend le pic-bois et le ronronnement de la télécabine. Pays neutre, contrée sourde, épargnée par la guerre, obstinée et prospère. Silence, négoce et bénéfices. Vertu suprême : la discrétion. »

En février 1991, dans la région du Haut Val, un jeune militant écologiste est tabassé avec une grande violence et laissé sur le carreau, baignant dans son sang. Il ne meurt pas. Il s’en sort après un séjour à l’hôpital mais le traumatisme est tellement important qu’il préfère s’exiler outre-Atlantique. Il finira par rentrer au pays mais ne se mêlera plus jamais de politique. L’affaire a été classée sans suite. Vingt-cinq ans plus tard, le narrateur n’a pas oublié la violence dont son ami a été victime. L’accès aux archives judicaires lui étant refusé, il décide de raconter cette histoire à travers un récit romanesque dont les patronymes et noms de lieux sont volontairement expurgés.

« Tu vas trouver le Poète des cimes blanches dans son manoir humide dont les murs épais portent des cargaisons de pommes. Le vacarme du torrent couvre le petit bois alentour. A la cave, il dégote une bouteille de ton âge, un Petit Rhin, pour fêter l’ouvrage qu’il t’a confié.»

Ce court texte m’a un peu déroutée pour plusieurs raisons. Le narrateur s’exprime tantôt à la seconde personne du singulier tantôt à la troisième. Il accumule les sauts de puce dans le temps (en avant, en arrière, en avant…1991, 1976, 1984, 2014, 1989, …) et son style est lapidaire. Les protagonistes ne sont jamais clairement identifiés. Lorsqu’il s’agit de la victime, l’auteur parle du jeune homme. Ses camarades du groupe Mandarine sont rarement désignés par leurs prénoms. Il m’a fallu un peu de temps également pour identifier le mentor du jeune homme, le poète Maurice Chappaz (ses citations ne sont répertoriés qu’à la fin de l’ouvrage). Par ailleurs, je n’arrivais pas à déterminer si l’opus s’inspirait d’un fait divers ou s’il s’agissait d’un récit fictif. 

Il s’avère que le livre s’appuient sur des évènements bien réels. L’affaire dont il est question est celle de l’agression de Pascal Ruedin dans son chalet de Vercorin. Ses agresseurs n’ont jamais été retrouvés et l’opinion publique a longtemps soupçonné la justice de protéger les commanditaires. La victime, était alors le secrétaire du WWF valaisan, dont certains dossiers en faveur de la défense de la nature gênaient les projets des partisans du développement du canton.

« Étendu sur le plancher, le Jeune Homme saigne, à demi inconscient. Trois types ont forcé la porte. Occupé à son bureau, il n’a pas entendu. On l’a battu avec application, en silence, longuement. La pluie de coups lui a semblé sans fin. Défenseur de l’environnement, il n’a pas ménagé ses efforts contre quelques grands projets immobiliers. Ses adversaires détestent en lui un redoutable débatteur au verbe tranchant. Puis on s’en est pris à ses dossiers, à ses lettres. Ordinateur défoncé, fils du téléphone arrachés. Des informations sensibles dormaient dans les circuits. Ont-ils emporté des documents ? Difficile de le savoir. »

Des recherches sur google m’ont permis d’identifier d’autres évènements évoqués par le narrateur, comme le scandale du conseiller d’État valaisan qui, après avoir abattu un loup en toute illégalité, exhibait sa dépouille empaillée dans son bureau. 

Les loups du titre font davantage référence aux humains qu’aux animaux. Les chasseurs peu scrupuleux mais aussi les promoteurs qui exploitent le territoire, les fascistes qui ont trouvés refuge en Suisse à la fin de la seconde guerre mondiale, les religieux qui favorisent l’obscurantisme et les criminels qui martyrisent la jeunesse qu’ils jugent un peu trop rêveuse. Le livre de Jérôme Meizoz est un pamphlet contre le capitalisme sauvage et la barbarie. Il prend moins de gants lorsqu’il s’agit de dénoncer les exactions des pollueurs ou d’exprimer ses convictions politiques. Et le lecteur sent bien qu’il y a beaucoup de colère et d’émotions dans cet opus.  

« Tu t’interroges sur cette nature dont on parle tant.  Est-ce que nous sommes inscrits en son sein, ou posés au dehors comme ses maîtres ? Quels sont nos droits sur elle ? Et si nos actes étaient des forfaits répétés, accomplis suivant la loi du plus fort ? Tu t’imagines un instant dans la peau d’un chevreuil ou d’un faisan : l’homme t’apparait comme un prédateur absolu sur la terre. Seule bête jouissant de l’agression gratuite. »

💪J’ai lu cette novella dans le cadre du challenge Bonnes nouvelles qui se déroule du 1er au 31 janvier 2024.

📚D’autres avis que le mien via Babelio

📌Haut Val des loups. Jérôme Meizoz. Zoe Poche, 160 pages (2023)

Le loup. Jean-Marc Rochette

Le loup. Jean-Marc Rochette


C’est une histoire entre l’homme, la nature et les animaux. C’est une histoire de survie dans un environnement sauvage et magnifique de rudesse. 

Le vieux Gaspard élève des brebis dans le massif des écrins avec l’aide de Max, son fidèle chien. Un jour, excédé par la perte de ses bêtes, il tire sur une louve affamée et la tue. Elle laisse un orphelin, un louveteau blanc que le berger a préféré épargner parce qu’il est trop jeune pour mourir. L’hiver suivant, notre animal a grandi et pris de la vigueur. Il doit se nourrir mais surtout il veut se venger. Gaspard, lui, défend son gagne-pain. Il n’hésitera pas, si nécessaire, à tirer en dépit des recommandations des gardes du parc naturel. Pendant plusieurs saisons, l’homme et l’animal s’observent, se jaugent et attendent l’heure de la confrontation finale.


Le loup. Jean-Marc Rochette. P 14-15


Il y a des saisons que je trouve propices à la redécouverte de la Montagne. Je voulais une bande dessinée dont elle serait le décor principal et je suis tombée sur cet album de Jean-Marc Rochette. Je ne me souvenais plus du titre de son dernier album (en fait il s’agit de La Dernière Reine) mais tant pis car cette histoire de loup m’intriguait. Le personnage de Gaspard s’inspire du grand-père de l’auteur mais l’intrigue est fictive. 

Jean-Marc Rochette garde une certaine distance vis-à-vis des deux rivaux et on sent bien qu’il ne veut prendre parti ni pour l’un ni pour l’autre. Un compromis est-il possible ? Cette question est le cœur de l’ouvrage et permet à son auteur d’aborder des sujets qui lui tiennent à cœur, tels que le pastoralisme, le paysage montagnard, l’environnement, la réintroduction du loup en France, la dualité entre humains et animaux, etc. 


Le loup. Jean-Marc Rochette. P22-23


Le trait est classique et les planches sont magnifiques de réalisme. Le dessinateur alterne les zooms sur les visages et les plans panoramiques du paysage. En réalité, la montagne s’impose comme un personnage à part entière. Le rendu est très cinématographique. Les dialogues sont rares et brefs, témoignant de la rudesse des hommes, du terrain et du climat.

📌Le loup. Jean-Marc Rochette. Casterman, 112 pages (2019)


Tous les membres de ma famille ont déjà tué quelqu’un. Benjamin Stevenson

Tous les membres de ma famille ont déjà tué quelqu’un. Benjamin Stevenson


Ernest Cunningham ou Ern, le narrateur de ce whodunit, est auteur auto-édité de livres pratiques formant à l’écriture de romans policier. Il explique, dans le prologue, qu’il va prendre le lecteur par la main pour résoudre une enquête impliquant son clan familial. Pour ce faire, il suivra les 10 commandements du roman à énigmes, un décalogue rédigé par l’écrivain Robert Knox en 1929. Le but est de jouer franc-jeu avec le lecteur. Il faut donc de lui donner toutes les clefs nécessaires à la résolution de l’enquête.  Les tricheries, consistant par exemple à sortir un indice du chapeau à la dernière minute, sont proscrites. Ern intervient régulièrement dans le fil narratif, pour rappeler avec humour les règles d’or du polar. Dans les faits, notre narrateur est plutôt bordeline mais c’est pour mieux servir l’intrigue. 

L’histoire commence par un flash-back. Ern raconte comment il a témoigné contre son frère Michael, accusé d’assassinat puis condamné à une courte peine de prison. Trois ans plus tard, leur tante Katherine décide de réunir toute la famille Cunningham-Garcia pour fêter la libération de Michael. Tous les membres du clan (parents, frères, demi et belles sœurs) se retrouvent à Sky Lodge, une luxueuse station de ski dans les Snowy Mountains, au sud de l’Australie. Comme on s’en doute, Ernest est accueilli plutôt fraîchement. Sa mère, Audrey, refuse même de lui adresser la parole. Mais la réunion familiale tourne définitivement en eau de boudin lorsqu’un cadavre est découvert sur les pistes de ski. L’agent de police Darius Crawford débarque sur les lieux du crime juste avant l’arrivée d’une violente tempête de neige qui isole la station du reste du monde. Par ailleurs, il apparait encore plus vite que le jeune flic est incapable de conduire correctement une enquête criminelle. C’est donc Ernest, fort de son expérience en tant qu’auteur de livres de méthodologie dédié au polar, qui s’auto-désigne compétent en la matière.

Benjamin Stevenson nous propose une sorte de cosy mystery interactif. On pense tour à tour à La Souricière d’Agatha Christie, Le Murder Club du jeudi de Richard Osman ou encore au film de Rian Johnson, À couteaux tirés. Certes, l’intrigue est un peu alambiquée mais la surprise du dénouement est au rendez-vous. Pour ma part, j’ai passé un bon moment en compagnie de la famille Cunningham, même si je me suis parfois perdue dans les méandres de l’enquête et les digressions répétées du narrateur, avant d’être paradoxalement repêchée par l’auteur. Je ne suis contre le fait de retrouver Ernest Cunningham dans Everyone On This Train Is A Suspect, le prochain roman de Benjamin Stevenson, dont la parution est programmée pour le mois d’octobre 2023 en version originale.

💪J’ai pioché cette idée de lecture chez Sandrine du blog "Tête de lecture" dans le cadre du challenge "Polars & Thrillers", organisé par Sharon.

📌Tous les membres de ma famille ont déjà tué quelqu’un. Benjamin Stevenson. Sonatine, 456 pages (2023)

L’île haute. Valentine Goby

 L’île haute. Valentine Goby


L’île haute est un roman de confinement. Tout d’abord, Valentine Goby l’a écrit pendant la crise sanitaire de Covid-19 alors que nombreux éléments de son univers habituels lui étaient devenus inaccessibles. Ensuite, une partie de l’intrique se déroule dans le huis clos d’un village montagnard pendant la période hivernale alors que les habitants sont coupés du reste du monde. C’est un roman à hauteur d’enfant, un parcours initiatique dans le contexte de la seconde guerre mondiale et de la Shoah. En janvier 1943, Vadim Pavlevitch, petit juif asthmatique du quartier des Batignolles à Paris, doit quitter ses proches pour se réfugier à Vallorcine près de Chamonix. A la sortie du train, en montant le dernier col vers la demeure de sa famille d’accueil, il devient Vincent Dorselles, officiellement en convalescence à la montagne pour soigner sa maladie pulmonaire. Pour notre héros, la montagne est un choc : un paysage comme il n’en n’a jamais vu auparavant et un mode de vie aux antipodes de celui des citadins. A Vallorcine, il fait la connaissance de Moinette, fillette issue d’une si grande fratrie qu’on la « prête » aux voisins pour des tâches ménagères. Elle sera le guide de Vadim/Vincent dans ce nouvel univers. Notre petit héros découvre ainsi les joies du ski, de la luge et des batailles de boules de neige. Surtout, il rencontre des personnes de cœur prêtent à l’accueillir, l’instruire, le consoler et le protéger de tous les dangers. 

L’île haute est un beau roman qui, en dépit de son contexte, donne du baume au cœur. J’ai beaucoup apprécié de style d’écriture de Valentine Goby et ses longues descriptions des paysages de Haute-Savoie. Il n’est pas difficile de s’attacher au jeune héros de 12 ans et aux personnages qui l’entourent. Blanche, Albert et Eloi, les membres de sa famille d’accueil, sont des Justes. D’autres protagonistes apparaissent au fil du récit, comme le maître d’école ou le curé. Chacun participe à donner vie à ce village isolée. Le quotidien est à la fois dure et simple dans cette petite communauté. Les difficultés d’accès, la rudesse du climat et la pauvreté du sol nécessitent forcément l’entraide. Même l’occupant italien est plus sympathique que les Nazis. La réalité de l’époque finira bien sûr par rattraper notre héros dans ce cocon éphémère mais il en gardera, à n’en pas douter, un souvenir attendri. 

Extrait :

« Évidemment, Vadim n’a pas vu la plaine du Chedde. Il n’a pas vu la chaîne des Aravis. Il n’a pas vu les dômes, crêtes, aiguilles, sommets insoupçonnables au-delà des nuages. Il a vu des galeries compactes d’épicéas enserrer le train dans la montée, la rame luttait contre la pente et les branches ployées, lourdes de neige, rayaient la vitre du wagon comme des chevelures trempées. Il a vu un tunnel, un boyau plus obscur que l’air. Il n’a pas vu le viaduc arqué par-dessus l’Arve verte. Il n’a pas vu les clochers, les calottes neigeuses en surplomb, les glaciers écroulés, il n’en a pas idée. Le front appuyé à la fenêtre, au ras des rails il a vu des branches hérissées dans le blanc avec des feuilles au bout, il a imaginé des bras étiques hurlant au secours depuis le sous-sol gelé. Il n’a pas entendu l’annonce de l’avalanche, à ce moment-là il déchiffrait un panneau planté sur le quai, intrigué par les sonorités familières en ce lieu complètement étranger : Chamo-nix. »

📌L’île haute. Valentine Goby. Actes Sud, 288 p. (2022)


Impossible. Erri De Luca

Impossible. Erri De Luca


Ce petit roman, que l’on pourrait qualifier de novella "mi- épistolaire", est une sorte de huis clos entre un magistrat et son suspect, placé en isolement. Vient ensuite se greffer l’avocat commis d’office mais il n’intervient pratiquement pas dans le bras de fer qui oppose le juge au narrateur. Par ailleurs, les pensées intimes de l’accusé nous sont dévoilées au travers des lettres qu’il écrit à sa compagne depuis sa cellule de prison. La trame narrative alterne donc entre ces missives et les chapitres consacrés aux interrogatoires. 

A première vue, l’affaire semble simple. Le narrateur a appelé les secours après avoir découvert un randonneur tombé d’une vire (petite terrasse sur une paroi verticale) du Val Badia dans les dolomites italiennes. Or, l’enquête préliminaire montre que les deux hommes se connaissaient. Près de quarante plus tôt, durant les années de plomb, l’un d’entre eux a trahi ses frères d’armes en les dénonçant à la police. Le juge est persuadé que le donneur d’alerte n’était pas dans cette montagne par hasard au même moment que sa victime supposée. N’ayant aucune preuve matérielle, il doit inciter le prévenu à avouer son crime ou à faire une erreur qui le confondrait. 

Il y a quelques années, j’ai fait une première tentative pour lire Erri De Luca mais sans pouvoir achever l’ouvrage qui m’avait semblé trop philosophique. Il faut croire que, la maturité aidant, je suis davantage capable aujourd’hui d’apprécier l’œuvre du romancier italien. Impossible aborde de nombreux thèmes auxquels je suis sensible comme le temps qui passe, le sentiment amoureux, la fraternité, l’amour de la montagne... Apriori, certaines connexions (alpinisme et communisme, par exemple) peuvent surprendre… et pourtant ! C’est tout le talent d’Erri De Luca : celui aborder des sujets épineux (comme l’activisme, la trahison, la justice, etc) selon un angle original. Ce beau roman m’a réconcilié avec son auteur. 


Extrait :

« Question. Reprenons du début de votre journée. Vous ne reconnaissez pas la personne de la photo que je vous ai montrée.

Réponse. Je ne la reconnais pas, j’oublie les visages, à plus forte raison des années plus tard. Je ne pourrai que répéter ce que j’ai déjà dit.

Q. Ce n’est pas sûr, vous pouvez ajouter quelque chose que vous n’avez pas dit avant.

R.  Peut-être, mais il ne s’agit pas d’une conversation entre deux voyageurs dans un train. Je suis interrogé par un magistrat. Vous décidez des sujets, mais moi je décide si j’ai envie de livrer ou non un souvenir. »


📌Impossible. Erri De Luca. Folio, 176p. (2022)


Les confins. Eliott de Gastines

Les confins. Eliott de Gastines


 On ne sait pas grand-chose d’Eliott de Gastines dont c’est ici le premier roman. Néanmoins, il nous apprend, dans une note à la fin du livre, qu’il est le petit fils d’un exploitant touristique de la station de ski de La Clusaz en Haute-Savoie. Il a donc eu vent des Plans Neige successifs (1964-1977) dont l’objectif était de démocratiser l’accès aux sports d’hiver avec l’aménagement de stations touristiques « intégrées ». Celles-ci ont été créées à l’image des villes nouvelles, avec une organisation rationnelle (zoning) et des grands ensembles… un eldorado pour les uns, l’expropriation systématique des terres pour les autres et des stations de ski peu respectueuses de l’environnement naturel pour le tourisme de masse des trente glorieuses. Eliott de Gastines a emprunté, pour le titre de son roman, le nom d’un lieu-dit qui surplombe la fameuse station de La Clusaz. Il s’est également inspiré de la toponymie du massif des Aravis et de la Haute Tarentaise pour le décor. Le contexte étant posé, la comparaison avec la vraie vie s’arrête là, nous dit-il. 

Les Confins, un village fictif niché à 1644 mètre d’altitude, est le théâtre d’une tragédie en huis clos qui prend ses racines à l’hiver 1964 et trouve sa conclusion dans un bain de sang, vingt plus tard. L’intrigue alternent donc, au fil des chapitres, entre ses deux dates décisives. Le village de montagne est d’autant plus isolé en période hivernale que la seule route y accédant, la dangereuse D132, est inaccessible du 1er novembre au 1er avril. Nous sommes en 1984, à la veille de la fermeture de la fameuse voie. Dans la vallée, les camions font la navette pour ravitailler les futurs confinés volontaires. Bruno Roussin, écrivain trentenaire renommé, et Corinne, son élégante compagne parisienne, attendent le dernier bus qui effectue la liaison entre Bourg-le-Beauregard et les Confins. Le jeune homme a prévu de s’isoler dans son chalet de famille pour boucler son prochain roman. C’est du moins la raison officielle de son retour en Haute-Savoie. Ses parents, Aline et Pierre Roussin, y ont trouvé la mort, deux décennies plus tôt, alors que la nouvelle station de ski était à l’agonie. Le jeune homme espère bien découvrir ce qui s’est réellement passé. Comment son père, architecte de génie, a-t-il pu faire faillite avec un projet touristique haut de gamme (donc aux antipodes des usines à ski du plan neige) aussi bien ficelé que le sien ? Le maire du village, Emile Empereur, a-t-il participé à la chute de la famille Roussin ? Son frère, Léon, un homme d’affaires sans scrupule, avait-il intérêt à pousser l’architecte lyonnais à la faillite ? Les autres villageois sont-ils complices d’un vaste complot immobilier et financier ? Autant de questions qui trouveront des réponses d’autant plus vite que les réserve d’alcools s’épuisent dangereusement. 

Voilà un très bon premier roman, selon moi. Le sujet est passionnant et le style d’écriture parfaitement convaincant. D’Eliott de Gastines ne manque pas d’humour et de dérision, ce qui ne gâche rien. J’ai passé un excellent moment en sa compagnie. A quand le prochain roman ? 

📌Les confins. Eliott de Gastines. Flammarion, 284 p.  (2022)


La félicité du loup. Paolo Cognetti

La félicité du loup. Paolo Cognetti

 

Paolo Cognetti s’est fait connaître grâce à son précédent roman, Les huit montagnes, qui a été récompensé par le Prix Médicis étranger en 2017. Avec La félicité du loup, nous le retrouvons au cœur du val d’Aoste, dans cette montagne qui lui est chère. 

Fausto et Sylvia, les héros qui ne se connaissaient pas encore, s’y sont exilés pour se reconstruire. Ils se rencontrent dans le restaurant d’altitude de la petite station de ski de Fontana Fredda, dans le massif du Mont Rose. Le Festin de Babette (en référence à la fameuse nouvelle de karen Blixen) reçoit essentiellement les skieurs, les dameurs et les perchistes de la station en haute saison ; les maçons et les éleveurs de bétail, le reste du temps. Fausto y officie comme chef cuisinier et Sylvia comme serveuse. Leur histoire sera à l’image de ce cadre particulier : un amour sans fioritures et sans contraintes. 

De loups, il n’est pas souvent question dans ce roman mais ils apparaissent, par intermittence, tantôt solitaires tantôt en hordes. En revanche, Paolo Cognetti brosse un portrait affectueux des montagnards : Babette, la propriétaire du restaurant ; Santorso, l’ancien garde-chasse ; Gemma, la vieille voisine de Fausto ; ou encore Passang, le guide tibétain. Le lecteur imagine volontiers que Fausto, ex-écrivain attaché à la montagne depuis l’enfance, est l’alter-égo de Paolo Cognetti. 

Le romancier italien procède par petites touches qui sont autant d’images, d’odeurs ou de sensations du quotidien. Il décrit l’alternance des saisons, puis le retour dans la vallée et à la vie citadine avec un réalisme saisissant. Autant de tableaux qui rendent hommage aux Trente-six vues du mont Fuji de Katsushika Hokusai (Sylvia offre cet ouvrage à son amant à la fin de la saison hivernale). 

Même s’il est différent par bien des aspects, j’ai souvent pensé au roman de montagne de Jean-Christophe Rufin, Les Flammes de Pierre

Extrait : 

« Fausto avait quarante ans quand il se réfugia à Fontana Fredda, dans l’espoir de trouver un endroit pour recommencer. Il connaissait ces montagnes depuis qu’il était enfant, et le mal-être qu’il ressentait lorsqu’il en était loin avait été l’une des causes, si ce n’est la cause, des problèmes avec celle qui était presque devenue sa femme. Après leur séparation il avait loué un meublé là-haut et passé un septembre, un octobre et un novembre à s’échiner sur les sentiers, à ramasser du bois en forêt et à dîner devant le poêle, savourant le sel de la liberté et remâchant l’amertume de la solitude. Il écrivait, aussi, ou plutôt il essayait : à l’automne il vit les troupeaux quitter les alpages, les aiguilles des mélèzes jaunir puis tomber, jusqu’au jour où, aux premières neiges, même en ayant réduit ses besoins à l’os, il finit par ne plus avoir un sou de côté. L’hiver lui présentait la facture d’une année difficile. Il avait bien des contacts à Milan auxquels il aurait pu demander du travail, mais pour cela il fallait descendre, passer des heures au téléphone, régler les questions en suspens avec son ex, et un soir, peu avant de s’y résoudre, le hasard voulut qu’il se confie devant un verre de vin, dans le seul lieu de rencontre de Fontana Fredda. »

📌La félicité du loup. Paolo Cognetti. Stock, 216 p. (2021)


Alpinistes de Staline. Cédric Gras

Alpinistes de Staline.


 Vitali Abalakov (1906-1986) et Evgueni (1907-1948) sont deux alpinistes soviétiques dont les exploits sportifs ont défrayés la chronique en ex-URSS. Dans le reste du monde, les deux frères sont surtout connus pour une technique d’escalade glaciaire (installation d’un point de protection sur une paroi de glace) qui porte leur nom. Cédric Gras a voulu leur rendre la place qui leur est due sur la scène internationale de l’alpinisme. Russophone, reporter et voyageur spécialiste de la Russie, l’écrivain s’est rendu sur place pour suivre les traces de ses héros, depuis Krasnoïarsk, leur Sibérie natale, en passant par Moscou et le Kirghizistan où il a remonté le glacier de l’Inyltchek jusqu’au pied du Khan Tengri et du pic Pobedy ou pic de la Victoire (aujourd’hui Jengish Chokusu). Là, il a tenté de l’ascension du mont Lénine (aujourd’hui pic Abu Ali Ibn Sina).

Cédric Gras a mené une enquête minutieuse, consulté les archives devenues accessibles des purges staliniennes, étudié les écrits propagandistes et parfois contradictoires des différents témoins, les carnets et journaux des frères Abalakov, les vieilles gazettes locales… et fait beaucoup de tri. Il brosse ainsi un portrait le plus juste possible mais forcément un peu lapidaire des frères Abalakov. De nombreux points restent obscurs comme leurs relations fraternelles ambiguës, leur adhésion réelle ou non à l’idéal soviétique ou la mort absurde d’Evgueni dans un incident domestique controversé par sa femme et son fils. 

Rappelons que dans les années 1930, Vitali et Evgueni Abalakov étaient le symbole d’une ère nouvelle, les représentants d’un alpinisme soviétique conquérant qui a donné, par la suite, son nom à de nombreux sommets comme le pic Staline ou pic du communisme (aujourd’hui Pic Ismail Samani), le pic de la Corée libre, le pic des commissaires rouges, le chaînon des communards, le col de la Presse soviétique et même le pic Maurice Thorez ! C’est l’époque des fameuses « alpiniades », des ascensions de masse qui voient des centaines d’hommes, pratiquant souvent l’escalade pour la première fois, partir à l’assaut de sommets comme l’Elbrouz (5 642 m) ou le Kazbek (5 047 m).

Il ne s’agissait pas d’un alpinisme de loisir (jugé « petit bourgeois ») mais d’une pratique militaire de l’escalade, avec une discipline stricte mais des moyens dérisoires comparés à leurs concurrents étrangers tel le baron John Hunt (1910-1998). Vitali Abalakov, qui était ingénieur de formation, a tenté d’améliorer l’équipement des alpinistes. Les russes lui doivent, par exemple, le sac à dos Abalakov, qui a a été le compagnon de route de plusieurs générations de randonneurs. Vitali Abalakov est également l’auteur de nombreux ouvrages techniques dédiés à l’escalade.

Cédric Gras évoque tour à tour, la période pionnière des années 1930, les exploits d’Evgueni Abalakov dans le Caucase puis le Pamir, le drame du Khan Tengri qui a coûté plusieurs phalanges et orteils à son frère, la seconde guerre mondiale, l’arrestation de Vitali par le NKVD puis ses deux années emprisonnement dans les geôles soviétiques, la mort absurde d’Evgueni un soir de beuverie, la résurrection de Vitali et l’enchaînement de ses succès au sein du cercle sportif du Spartak, les tentatives de coopérations avec la Chine de Mao, la « frustration himalayenne »… En effet, pour diverses raisons, les frères Abalakov n’auront jamais la possibilité de partir eux-mêmes à l’assaut de l’Everest… Si Vitali, alors âgé de 75 ans, participe à l’expédition de 1982, c’est en tant que chargé de la logistique. Il suit donc de loin (depuis Moscou) la progression de Balyberdine et Myslovski vers le toit du monde.

A travers ses héros, Cédric Gras, évoque toute l’idéologie de l’alpinisme soviétique et les principales caractéristiques de « l’homo sovieticus alpinisticus » (ainsi qu’il nomme ses représentants). On y apprend beaucoup. La troisième partie, qui s’attache à retracer les exploits de Vitali, est de fait un peu monotone puisqu’il s’agit d’une série d’exploits sans faits marquants. L’homme était particulièrement attaché aux respects des règles et à la sécurité en particulier.  Les soviétiques ont d’ailleurs perdus beaucoup moins d’alpinistes dans les montagnes que dans les goulags et les champs de batailles de la seconde guerre mondiale. Cédric Gras évoque néanmoins un drame survenu au pic Lénine en août 1974. Une cordée de 8 féministes menée par la célèbre alpiniste Elvira Shatayeva est prise dans une tempête mémorable juste après avoir atteint le sommet. En dépit de leur incroyable endurance et des efforts acharnés des secouristes, il n’y a eu aucune survivante.

Cédric Gras a publié plusieurs ouvrages, parmi lesquels Vladivostok (Phébus, 2011), Le Nord c’est l’Est (Phébus, 2013), Le Coeur et les confins (Phébus, 2014), L’Hiver aux trousses (Stock, 2015), Anthracite (Stock, 2016) et Saisons du voyage (Stock, 2018).

Extrait :

« J’y étais. Huit mois que je suivais la piste de ces hommes-là. Les frères Abalakov. J’ai ouvert. J’ai jeté un coup d’œil à la liste de ceux qui m’avaient précédé. Deux noms solitaires, il y a une dizaine d’années, déjà aperçus au bas d’articles consacrés à la montagne sous l’URSS. À part eux, personne, du moins depuis le versement du dossier aux archives fédérales. Alors je me suis plongé dans les trois cent cinquante pages d’instruction. J’avais cent questions. Pour quelles raisons Vitali Abalakov, le plus fameux des alpinistes soviétiques, avait-il été victime de la Grande Terreur ? Avait-il dénoncé sous la torture ses compagnons de cordée ? Et surtout, avait-il livré son propre frère, Evgueni Abalakov, l’étoile des cimes, le conquérant héroïque du vertigineux pic Staline ? Depuis le temps que j’aspirais à élucider cette affaire.»

📌Alpinistes de Staline. Cédric Gras. Stock, 342 p. (2020)


14 jours en mode survie. Sophie Rigal-Goulard

14 jours en mode survie


 Ils sont trois : Amaury, Ahé et Alanis. Leurs parents viennent de divorcer et les grandes vacances s’annoncent sous de très mauvais auspices. Marc, leur père, professeur d’histoire-géographie de son état, a décidé de leur faire vivre une grande aventure. Pour ces premières vacances à quatre, ils partiront donc faire de la randonnée dans le Queyras. Il faut alléger les sacs à dos au maximum et oublier tous les gadgets connectés. Stupeur et horreur du côté des enfants. L’aîné, Amaury, est un pré-adolescent légèrement psychorigide, hyper à cheval sur l’hygiène et les horaires. Ahé, sa cadette d’un an, est une véritable geek complètement accro à son téléphone portable. Alanis, la benjamine, est la seule à se réjouir. Elle est persuadée que le Queyras est un grand parc d’attractions. Elle déchante un peu quand son papa lui explique qu’on ne randonne pas déguisée en reine des neiges. Marco l’aventurier, ainsi que le surnomme désormais ses enfants, insiste. Il faudra se débrouiller avec les moyens du bord. Au menu ? Cueillette de mûres sauvages pour le petit déj et poissons pêchés à mains nus ! Et les réjouissances ne s’arrêtent pas là ! Douches et vaisselle dans les eaux gelées de haute-montagne, excursions en mode koh-Lanta, nuits à la belle étoile, rencontres avec les animaux « sauvages » … Bref, des vacances en mode survie. Et contre toute attente, la fratrie va en redemander ! 

14 jours en mode survie est vraiment le roman idéal à lire pendant les vacances… surtout si elles sont déconnectées et loin des consoles de jeux. Franchement, nous avons adoré suivre les périphéries de cette petite famille. Les dialogues sont extrêmement drôles et certaines situations sentent le vécu. Les enfants, comme les pré-adolescents, n’auront pas de mal à s’identifier aux jeunes héros. Il y a de nombreuses références à l’univers de chacun d’entre eux.  Amaury et Ahé sont les deux narrateurs du roman. Ainsi, le lecteur les voit d’autant mieux évoluer dans leur manière d’appréhender cette aventure en famille où tolérance et entraide les sauveront de bien des situations. Les trois enfants se transforment en super baroudeurs, et deviennent encore plus calés en techniques de survie qu’un groupe de scouts au grand complet. Marco l’aventurier, quant à lui, pourrait bien retrouver l’amour au sommet des montagnes.

Sophie Rigal-Goulard est l’autrice de nombreux livres pour enfants. Chez Rageot, elle a publié une série de romans qui sont autant de défis dont Dix jours sans écrans, 15 jours sans réseau, 30 jours sans déchets ou 24 heures sans jeu vidéo. Elle a également écrit la série des Quatre sœurs : Quatre sœurs à Tokyo, Quatre sœurs en vacances, Quatre sœurs à l'atelier pâtisserie, etc.  En ce qui nous concerne, nous sommes déjà fans ! 

Si vous voulez profitez de l’été pour déconnecter, voici une liste de livres à emporter dans vos sacs à dos :

  • Rififi sous la tente de Katia Humbert chez Le Verger des Hespérides (dès 8 ans)
  • Entre hommes de Yann Coridian à L’école des loisirs (à partir de 8 ans)
  • Encore un orage de Matthieu Sylvander à L’école des loisirs (à partir de 9 ans)
  • Un été en liberté de Mélanie Edwards chez Bayard (à partir de 12 ans)
  • Mon père des montagnes de Madeline Roth aux éditions Le Rouergue (dès 13 ans)
  • La semaine qui a changé ma vie de Elsa Devernois à L’école des loisirs (dès 13 ans)
  • Amour, Vengeance et tentes Quechua de Estelle Billon-Spagnol chez Sarbacane (dès 13 ans)

📌14 jours en mode survie. Sophie Rigal-Goulard. Rageot, 165 p. (2021)


Les Flammes de Pierre. Jean-Christophe Rufin

 Les Flammes de Pierre. Jean-Christophe Rufin


Il y a bien longtemps que je n’avais pas ouvert un livre de Jean-Christophe Rufin. Je me souviens pourtant avoir eu beaucoup de plaisir à lire ses premiers romans L'Abyssin et Sauver Ispahan. Les Flammes de Pierre, son dernier ouvrage, nous entraîne dans un tout autre registre puisqu’il s’agit d’un roman d’alpinisme. 

Dans son introduction, l’auteur nous explique que l’idée de ce livre lui est venu au retour d’une sortie en montagne un peu rocambolesque. Il faut préciser ici que ses compagnons de cordée étaient l’écrivain Sylvain Tesson, le guide de montagne Daniel Du Lac et Cathy Simond, l’arrière-petite-fille de Joseph Simond, membre de la fameuse Compagnie des guides de Chamonix. Partis à l’assaut de l’aiguille de la République, au-dessus de la vallée de Chamonix, notre bande d’amis se laisse surprendre par la tombée du jour.  Avec le manque de visibilité, il devient difficile de repérer la bonne ligne pour descendre.  Le rôle du chef de cordée est ici essentiel. Afin de tromper l’angoisse qui commence à monter, les protagonistes entament une discussion sur la littérature de montagne. On évoque les grands classiques (Premier de Cordée de Roger Frison-Roche, La Grande Peur dans la montagne de Charles Ferdinand Ramuz, …) puis les drames (Tragédie à l’Everest de Jon Krakauer ou La mort suspendue de Joe Simpson). La discussion s’épuise finalement lorsque nos alpinistes arrivent sains et saufs au refuge. Mais le hasard s’invitant où bon lui chante, notre cordée croise le lendemain un personnage très romanesque selon les critères de notre écrivain. Il s’agit d’un guide de la compagnie de Saint-Gervais. Jean-Christophe Rufin en fera le héros de son roman d’alpinisme.

L’arête des Flammes de Pierre fait partie du décor choisi par Jean-Christophe Rufin, dans la région du Mont-Blanc. Rémy, guide à Chamonix, a une conception bien différente de son métier que son frère Julien. Ce dernier enchaîne les défis, ouvrant régulièrement de nouvelles voies verticales. C’est un adepte de la montagne héroïque, celle destinée à l’élite de l’alpinisme. Rémy, qui déteste le froid et la douleur de l’effort, lui préfère la montagne mondaine. Il gagne chichement sa vie en tant que guide pour les citadins fortunés, affectionnant les tenues couteuses et très flashy et le bronzage perpétuel. Son physique flatteur lui vaut les faveurs sexuelles de ses riches clientes, autant de trophées dont il aime se vanter. Ce style de vie est remis en cause lorsqu’il croise le chemin de Laure, une parisienne travaillant dans la finance. A priori tout sépare ces deux trentenaires à l’exception de leur amour pour la montagne. Or, dans ce roman, la montagne est un personnage à part entière. 

Vous l’aurez compris, il ne s’agit pas ici d’une banale histoire d’amour entre deux êtres épris de nature et de liberté. D’une part, il s’agit d’un triangle amoureux avec la montagne, mais la passion de nos deux héros sera maintes fois contrariée. D’autre part, il s’agit aussi d’un roman initiatique dont les personnage sortent profondément changés. Jean-Christophe Rufin, lui-même grand amateur de randonnée et d’alpinisme, aborde ici les sujets qui lui tiennent à cœur dont les différentes perceptions des sports de montagne. Les flammes de pierre est également le titre d’un film de Gaston Rebuffat, tourné en 1953.

Extrait : 

« Rémy ne regardait plus la montagne. Il est inutile désormais de mettre le nez dehors pour savoir le temps qu’il fait. Il suffit de consulter la météo sur son téléphone portable. Une belle journée d’hiver, conclut Rémy. Cela lui convenait. Il ne jeta même pas un coup d’œil par la fenêtre de sa chambre. La courbe des dômes de Miage se dessinait en douceur sur les lointains mauves de l’aube. Les dernières étoiles brillaient encore dans les hauteurs noires du ciel cependant que des festons de glace scintillaient déjà sur les sommets. Mais à quoi bon contempler tout cela ? La montagne était là, Rémy le savait et il n’en demandait pas davantage. »

📌Les Flammes de Pierre. Jean-Christophe Rufin. Gallimard, 352 p. (2021)


Malamute. Jean-Paul Didierlaurent

Malamute. Jean-Paul Didierlaurent


 Jean-Paul Didierlaurent s’est fait connaître du grand public grâce à son roman intitulé Le liseur du 6h27, paru en 2014. Pour ma part, je viens seulement de découvrir cet écrivain originaire des Hautes Vosges. Cette région sert justement d’écrin à Malamute, le nouveau roman de Jean-Paul Didierlaurent. Pour ceux qui, comme moi, l’ignoraient, le Malamute d’Alaska est une race de chien dont la force est appréciée dans le tractage de traîneaux. Le pilote de l’attelage est le musher. Devenir musher, c’est justement le rêve de Dragan Radovic, l’un des personnages clefs du drame qui s’annonce dans la station de ski de la Voljoux.

Nous sommes en 1976. Après 14 années passées dans la légion française, Dragan a gagné un précieux sésame : un passeport qui va lui permettre de s’installer dans l’hexagone. Après avoir acquis une ferme solide mais un peu délabrée, le Slovaque retourne au pays chercher sa promise, la belle Pavlina. Ensemble, ils conduisent leurs chiens, 4 Malamutes (3 mâles et une femelle), jusqu’à la Voljoux. Bien entendu, rien ne va se passer comme ils l’auraient souhaité dans ce pays d’accueil où le climat est parfois rude et les habitants prompts à tirer des conclusions sur l’enchaînements de certains évènements. 

Trente ans et des poussières ont passé quand la jeune Emmanuelle Radot s’installe dans la ferme des « Russkoffs » ainsi que la nomme les gens du cru. Son voisin, le vieux Germain Grosdemange est un homme bourru qui préfère la solitude à l’agitation du monde. En dépit de l’insistance de sa fille Françoise, il refuse d’aller finir sa vie en EHPAD. Après une grave chute dans les escaliers de sa cave, il a néanmoins été obligé d’accepter son « deal » : l’EHPAD ou la présence d’un parent à demeure. Entre la peste et le choléra, l’ancien bucheron a choisi Basile, son petit neveu, dameur saisonnier à la Voljoux. Le jeune homme, quant à lui, a accepté de s’occuper de l’octogénaire en échange du gîte gratuit. Comme tous les autres personnages convoqués par Jean-Paul Didierlaurent, Basile traîne quelques casseroles derrière lui. Or, suite à une tempête de neige mémorable, nos trois compères vont se trouver prisonniers dans un huis clos où le passé va s’inviter malgré eux. 

📌Malamute. Jean-Paul Didierlaurent. Au Diable Vauvert, 368 p. (2021)


Au milieu de l'été, un invincible hiver. Virginie Troussier

Au milieu de l'été, un invincible hiver. Virginie Troussier


 Il y a 60 ans exactement, en juillet 1961, un groupe d’alpinistes chevronnés partait à l’assaut d’un des derniers piliers inexplorés du Mont-Blanc. Cette aventure extraordinaire avait débuté d’une manière tout à fait exemplaire d’un point de vue sportif, technique et humain. Mais c’était sans compter avec la météo capricieuse et implacable des régions montagneuses.  L’histoire s’est achevée dans le drame avec la mort de 5 hommes. Virginie Troussier, romancière et journaliste spécialisée, nous en fait le récit. S’appuyant sur les témoignages de Pierre Mazeaud et de Walter Bonatti, elle a tenté de restituer le terrible parcours des alpinistes, jour après jour, presque heure par heure : le froid, l’humidité, l’inconfort, la fatigue, la souffrance, l’impuissance face aux éléments déchaînés… autant de sensations et de sentiments qui ont eu raison de ces sportifs aguerris. 

J’ignore s’il faut être alpiniste pour ressentir pleinement les évènements, mais quiconque a pratiqué la randonnée ou le ski dans des conditions difficiles, imagine sans doute un peu ce que les protagonistes ont pu endurer. Une chose est sûre, il faut faire un effort d’imagination et avoir au moins une vague idée de la géographie du lieu pour comprendre le déroulement de cette tragédie alpestre. Depuis sa première ascension par Jacques Balmat en 1786, le Mont Blanc (4 810m) n’a cessé d’attirer de plus en plus d’alpinistes. Il existe une trentaine d’itinéraires, sur les versants français et italiens, pour atteindre le toit de l’Europe. Au début des années 1960, il restait encore quelques parois à explorer. Le pilier central du Freney, sur le versant italien, en faisait partie. Il s’agit d’un immense "pilier" de granit rouge qui, entre 4 000 et 4 750 mètres, soutient la calotte glacière du mont Blanc. 

Le dimanche 9 juillet 1961, la cordée italienne part de Courmayeur où elle attendait une fenêtre météorologique favorable. Elle est composée de deux guides expérimentés, Walter Bonatti et Andrea Oggioni, ainsi que de leur client Roberto Galliéni. Arrivés au refuge du col de la Fourche, à 3 600 mètres d’altitude, ils croisent un groupe de Français. Ceux-là sont partis la veille de Chamonix. Pierre Mazeaud et Pierre Kohlmann sont parisiens. Ils se connaissent depuis longtemps, pratiquent l’escalade sur les rochers de Fontainebleau et se rendent régulièrement en Haute-Savoie pour assouvir leur passion. Robert Guillaume est également originaire de la capitale mais s’est installé près du Mont-blanc. Antoine Vieille est son compagnon de cordée habituel. Tous sont d’excellents grimpeurs. 

Les deux groupes décident de poursuivre ensemble l’aventure. Il faut d’abord récupérer le matériel des Italiens, caché deux ans plus tôt, suite à un abandon forcé de l’escalade. Walter Bonatti, de loin le plus expérimenté, s’impose logiquement comme chef de cordée. Le mardi 11 juillet, pourtant, il a laissé la primeur à Pierre Mazeaud. Pendant que le Français commence son ascension pour équiper la première longueur d’escalade artificielle, les Italiens préparent le dernier bivouac sur la base de la Chandelle. 

Vers 14h00, alors que le Français frappe la roche avec son marteau pour planter un piton, il croit entendre une sonnerie de téléphone. En réalité, l’air est saturé d’électricité. Le temps de redescendre vers Pierre Kohlmann, quelques mètres plus bas, et l’orage se déchaîne. Son équipier, qui porte une prothèse auditive, est frappé par la foudre. Kohlmann s’évanouit. Mazeaud lui fait immédiatement une injection de Coramine. Or, cet accident n’est que le début d’une longue tragédie. Les alpinistes attendront plusieurs jours le retour du beau temps et tiendront de longues heures dans l’espoir de « s’évader par le haut » (continuer l’escalade vers le sommet). Le vendredi 14 juillet, il faut se rendre à l’évidence et entamer la descente. Forcés d’abandonner à 80 m du sommet du pilier, ils devront descendre le glacier du Frêney, remonter le col de l’Innominata puis gagner la cabane Gamba (aujourd’hui refuge Monzino) … dans la tempête.

L’auteur s’attache à décrire ce que ces hommes vigoureux ont pu ressentir dans leur chair mais aussi face à l’agonie de leurs frères d’armes. La souffrance et l’horreur montent crescendo, les corps s’abîment au-delà des limites du possible puis les hommes s’effondrent d’épuisement ou de folie. Que dire du traumatisme des survivants, l’incompréhension et la douleur des proches… ? Les questions et les soupçons viennent ternir encore cette histoire qui aurait dû être une formidable aventure sportive et humaine, un exemple de fair-play transfrontalier et de solidarité internationale.

Walter Bonatti et Pierre Mazeaud, les deux seuls rescapés de cette tragédie, en témoignent dans leurs autobiographies respectives. L’Italien l’évoque dans ses mémoires intitulées Montagnes d'une vie et parues en 1961 (dans le chapitre XI : La grande tragédie du pilier central). L’ouvrage a été réédité cette année aux éditions J’ai Lu. Le Français, quant à lui, en parle dans son récit intitulé Montagne pour un homme nu (chapitre XI : Le pilier central du Freney), publié en 1971 et réédité plusieurs fois depuis.

Virginie Troussier est journaliste pour Montagnes Magazine, Alpes Magazine et Voile Magazine. Elle est aussi l’auteur de plusieurs livres dédiés aux sportifs de haut niveau dont le champion paralympique Michaël Jérémiasz ou le skieur américain Bode Miller. 

📌Au milieu de l'été, un invincible hiver. Virginie Troussier. Paulsen, 128 p. (2021)