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Danser avec le vent. Emmanuel Lepage

Danser avec le vent. Emmanuel Lepage

💪Après l’exploration du Glacier Thwaites (cf L’Eveil), je poursuis ma découverte des côtes australes dans le cadre du Book Trip en mer. Cette fois-ci, je passe par l’autre côté. On embarque à La Réunion, on vogue sur l’océan Indien et on met le cap vers l’archipel des Kerguelen à 1 950 km au nord de l'Antarctique. Notre guide dans ce voyage de papier est Emmanuel Lepage. C’est sa seconde expédition vers les TAAF (Terres Australes et Antarctiques françaises). De son premier séjour aux îles Kerguelen, il a tiré un album magnifique paru il y a une dizaine d’années. 

Lorsqu’il rembarque sur le Marion Dufresne en novembre 2022, Emmanuel Lepage apparait comme une sorte de VIP. Son arrivée sur le navire est filmée par une équipe de cinéastes qui réalisent un documentaire pour la chaîne de télévision ARTE. Par ailleurs, le bédéiste est quelque peu courtisé par les autres passagers qui souhaitent obtenir un autographe ou un portrait. L’un d’entre eux lui confie même qu’il a découvert sa vocation grâce à son Voyage aux îles de la désolation. Il s’agit de Brieuc. L’auteur fait un petit clin d’œil à ce jeune scientifique en lui cédant la parole à la fin de l’album. 

Danser avec le vent P190

C’est à l’initiative de Christophe Guinet, directeur de recherche CNRS au centre d’études biologiques de Chizé, qu’Emmanuel Lepage a entrepris ce nouveau voyage. Ce n’est pas un hasard si l’auteur de BD a été sollicité puisqu’il est aussi peintre officiel de la marine française. Il n’a pas réfléchi longtemps avant d’accepter la mission même s’il s’interrogeait sur la pertinence d’un autre séjour aux TAAF. Qu’allait-il tirer de cette aventure ? Une expérience (c’est le terme qu’on doit préférer pour ce type de mission comme le lui expliquent ses compagnons) ! Une expérience humaine unique, avant toute chose, une autre façon d’être ensemble et l’occasion d’en apprendre beaucoup sur soi-même. Alexis, le chef opérateur du documentaire, en fera expérience intime et intense au cours d’une randonnée vers la cabane aux manchots, le point d’observation de l’équipe Popéleph (qui étudie les éléphants de mer) sur la péninsule Courbet.

Emmanuel Lepage décrit bien le quotidien des équipes sur la base de Port-aux-Français ou dans les avant-postes près de la faune ou de la flore. Il y a des passages assez amusants dans les cabanes où les provisions sont constituées de conserves dont les dates de péremption sont dépassées depuis des années. Il faut parfois faire preuve d’imagination et de débrouillardise. A l’Estacade, les jeunes chercheurs font préchauffer le four avec des bougies ou cuisinent des sardines à l’huile grillées en faisant flamber du papier toilette directement dans la boîte de conserve. Ils utilisent aussi les casseroles comme caisses de résonnance pour les téléphones portables.

Danser avec le vent P102-103

Bien sûr tout n’est pas idyllique. Le travail est parfois laborieux à cause du climat et du terrain. Il y a aussi quelques tensions et tabous. L’équipe chargée de baguer les pingouins demande aux cinéastes de ne pas filmer l’opération. Ils craignent que les images soient mal interprétées par le grand public. Un autre sujet longuement évoqué concerne la régulation d’espèces introduites aux premières heures de l’exploration polaire. Elles perturbent désormais le microcosme de l’archipel. Mathéo et Tobie sont les "Mamintros" (contraction de mammifères introduits) de l’archipel. Ils sont chargés de prélever (comprenez tuer) les mammifères qui mettent en danger l’écosystème. C’est notamment le cas de la colonie de chats. Ils ont été introduits au milieu du 20ème siècle pour chasser les rongeurs. Or, il est plus facile pour les félins d’attaquer les oiseaux qui nichent au sol. Ils font de véritables hécatombes parmi les Albatros, par exemple. 

L’album est riche d’informations et anecdotes similaires. Cela prouve, s’il était besoin, que ce voyage était loin d’être inutile. Cela, les lecteurs assidus d’Emmanuel Lepage s’en doutaient bien. L’auteur de BD ne manque jamais d’inspiration. Le simple plaisir de retrouver la patte du bédéiste se suffit à lui-même. Le dessinateur nous régal de planches somptueuses comme à son habitude. Dans son récit de voyage précédent, il regrettait de pas être bien équipé en matériel de dessin et en vêtement adaptés (on n’imagine pas comme il est important de porter des gants chauds n’entravant pas les mains du dessinateur). Il explique que sa technique s’est affinée, notamment dans la représentation de la mer. Il utilise des brosses à dents pour dessiner l’écume, par exemple. Il y a aussi des plans très audacieux depuis le pont du bateau. L’illustrateur est très exigeant avec lui-même et donc pas toujours satisfait de ses œuvres. Lorsqu’on lui demande de faire un dessin  pour un collègue sur l’une des cloisons de la station, il ne le trouve pas très réussi. C’est dire l’humilité du bonhomme !

Danser avec le vent. P76-77

Il m’a fallu un peu de temps pour retrouver le documentaire de 52 minutes dédié à ce voyage. Les îles Kerguelen, aux confins du monde a été diffusé sur ARTE en mars 2024 mais  on peut voir la bande annonce ici

📝D’autres albums Emmanuel Lepage: 

📌Danser avec le vent. Emmanuel Lepage. Futuropolis, 224 pages (2025)


Book Trip en mer saison 3


L’Éveil. Elizabeth Rush



💪J’ai lu cet ouvrage dans le cadre de la 3ème saison du Book Trip en mer, le challenge de lecture organisé par Fanja.

Elizabeth Rush est journaliste et professeur d’écriture à le prestigieuse Université Brown de Providence. Le 29 janvier 2019, elle embarque à Punta Arenas, à la pointe sud du Chili, en compagnie de 56 autres passagers. Le Nathaniel-B.- Palmer, un brise-glace de 5 376 tonnes, met le cap vers le pôle sud via la mer d'Amundsen. La mission compte des biologistes, des océanographes, des sédimentologues ainsi que le personnel technique et navigant. Durant l’été austral, il étudieront les effets des changements climatiques sur l’immense glacier Thwaites. Le déroulement et les résultats de ce voyage inaugural seront déterminant dans la suite à donner aux projets d’exploration dans cette zone.

The Quickening, Elizabeth Rush
La jeune femme donne un coup de main à bord en participant, par exemple, au carottage d’échantillons de boue. Elle interroge les scientifiques, l’équipe de navigation et même les cuisiniers. Ses questions portent non seulement sur leur travail mais aussi sur des sujets plus personnels. L’autrice nous parle à cœur ouvert de son désir de grossesse ainsi que de ses  engagements en faveur de la cause féminine et de la protection de la planète. J’avoue que je n’avais pas forcément envie de connaître les circonstances détaillées de la conception de son enfant mais sa transparence est cohérente avec le reste du discours.  Il est parfois nécessaire de nommer les choses par leur nom et de tout mettre à plat pour progresser. 

Les passages consacrés à l’exploration et à la mission scientifique sont passionnants et on peut en savoir davantage sur le site Internet dédié à l’étude du glacier Thwaites. On peut même mettre des visages sur les prénoms cités dans le livre en consultant les pages des équipes TARSAN, THOR et GHC.

En lisant L’éveil j’ai découvert que le terme de "vêlage" ne concernait pas que les vaches qui mettent bas mais aussi les glaciers qui se fracturent pour donner naissance à des blocs de glace et des icebergs. J’ai appris bien d’autres choses encore grâce au récit de voyage écologiste et féministe d’Elizabeth Rush. Le ton intimiste de la narration m’a donné l’illusion de vivre sa croisière en Antarctique en direct et d’en subir les aléas dans ma propre chair. Il faut savoir, qu’en cas d’urgence médicale, il est plus rapide de rapatrier un cosmonaute qu’un scientifique en mission sur le continent austral ! 

📚D'autres avis que le mien via Babelio et Bibliosurf

📌L’Éveil. Elizabeth Rush, traduite par Nathalie Peronny. Marchialy, 512 pages (2026)

Book Trip en mer, saison 3


Lisière. Kapka Kassabova

Lisière. Kapka Kassabova


En 2023, je suis allée en Bulgarie, visiter un petit village des Rhodopes, tout près des frontières grecque et turc. Le récit de Kapka Kassabova m’a permis de me replonger dans l’atmosphère de ce territoire marqué par la grande histoire : celle du peuple Thrace, celle des guerres de conquête et de résistance contre l’Empire ottoman, celle des populations de l’ancien bloc de l’Est et celle des migrants, rarement volontaires. L’autrice de Lisière, elle, a cheminé tout le long des frontières bulgares. Le titre de son livre se veut le reflet de cette broderie géographique et culturelle. 

Le récit nous conduit au sud des Balkans, depuis les côtes de la mer Noire jusqu’à la mer Egée, en passant par les massifs de la Strandja et des Rhodopes. Nous traversons des frontières autrefois interdites, une zone grise qui faisait objet d’une surveillance rigoureuse des gardes-frontières soviétiques et d’une défense violente de chaque côté de la ligne. Nous sommes à l’extrême sud de ce long rideau de fer qui fascinait tant le journaliste Paolo Rumiz (cf Aux frontières de l’Europe). 

Contrairement à l’écrivain italien, Kapka Kassabova n’est pas née du côté démocratique du rideau mais à Sofia, sous la dictature de Todor Jivkov. La Bulgarie entretenait alors des relations d’amitié avec l’URSS et les autres pays satellites liées par le Pacte de Varsovie. Sa famille a émigré dans les années 90, d’abord en Nouvelle-Zélande, puis l’écrivaine s’est exilée dans les Highlands en Ecosse. Trois décennies après la chute du régime communiste, l’autrice de Lisière a eu envie de retrouver le pays de son enfance.

Kapka Kassabova est une sorte de chasseuse d’histoires. Son périple, entre Bulgarie, Grèce et Turquie, lui a permis de collecter des informations sur l’histoire et les légendes locales mais surtout d’aller à la rencontre des habitants. Elle a recueillis les récits, souvent dramatiques, de survivants, de réfugiés et d’exilés. Combien de citoyens d’ex-RDA sont morts en tentant de traverser la dernière frontière avant la liberté (la frontière bulgare avait la réputation fausse d’être plus perméable) ? Combien de Pomaques, slaves musulmans, ont perdu leurs biens et leurs identités ? Combien de villages désertés à la fin de la Guerre froide ?

Kapka Kassabova sait écouter. Ses hôtes la reçoivent avec plaisir et simplicité, la guident dans ce territoire méconnu. Pour autant, le périple ne s’avère pas sans danger. L’autrice côtoie quelques personnalités interlopes qui n’inspirent guère confiance. L’un d’entre eux la pousse même à s’enfuir à toutes jambes dans la forêt. 

Kapka Kassabova sait transmettre sans juger. Elle fait toujours preuve de bienveillance et d'ouverture d'esprit vis à vis de ces interlocuteurs, des qualités qui en font une excellente messagère.

Kapka Kassabova sait aussi capter l'attention du lecteur. Lisière est un récit riche d’informations géographiques, historiques, culturelles et ethnographique que j'ai eu grand plaisir à découvrir. Mais c’est surtout l’humain qui interpelle dans cet ouvrage. Ces destins brisés par les guerres idéologiques, religieuses, économiques… On est choqué par les cruautés des uns et bluffé par la capacité de résilience de autres. 

📝L'ouvrage est émaillé de vocabulaire bulgare, grec et turc, qui sont autant de notions indicibles dans une autre langue. A ce sujet, je vous recommande un article très instructif de la traductrice de Lisière, Morgane Saysana. 

💪Grâce à Lisière, je coche les cases de trois challenges de lecture : Les escapades européennes chez Cléanthe, La rentrée à l’Est chez Sacha et Les pavés de l’été chez La Petite Liste.

📌Lisière. Kapka Kassabova, traduite par Morgane Saysana. J’ai Lu, 612 pages (2021)

Trois challenges de lecture


Voyage avec un âne dans les Cévennes. Robert Louis Stevenson

Voyage avec un âne dans les Cévennes. Robert Louis Stevenson


💪Cet été, je suis allée faire de la randonnée dans les Gorges du Tarn et les Grands Causses. J’ai également visité les librairies du coin et j’y ai bien sûr trouvé le fameux récit de voyage de Stevenson avec son ânesse. Comment passer à côté alors même que Cléanthe nous suggérait cet ouvrage dans le cadre de son challenge européen et sa thématique sur les récits de voyage ? J’aurais eu bien tort de me priver de cette lecture de circonstance.

L’écrivain écossais part du Monastier, une petite commune située à une vingtaine de kilomètres au sud-Est du Puy-en-Velay, non loin des hauts plateaux du mont Mézenc. C’est une région que je connais un peu aussi pour y avoir séjourné à la période estivale il y a quelques années. Robert Louis Stevenson, lui, s’y est rendu pour soigner sa déprime après le départ de sa maîtresse pour la Californie. Pendant un mois, il a préparé son voyage, sous les regards ébahis, un peu moqueurs, mais plutôt bienveillants des villageois. Il s’avéra plus tard qu’il a en effet été mal conseillé dans ses préparatifs de randonneur amateur et en subira les conséquences pendant une bonne partie de son parcours. Il acquière un âne au marché du Monastier (la désormais célèbre Modestine), fait fabriquer une sorte de sac de couchage/tente sur mesure et une sacoche de transport qui s’avéra très peu pratique. Finalement, le 22 septembre 1878, il est fin prêt… enfin, si on peut dire car, dès le début, le projet va virer au grandguignolesque !

  « Le jour de mon départ, je me levai peu après 5 heures. À 6 heures, nous commençâmes à charger l’âne, et dix minutes plus tard, mes espoirs étaient réduits à néant. Le coussinet de cuir refusait de tenir l’espace d’un instant sur le dos de Modestine. Je retournai chez le fabricant, avec qui j’eus une conversation si véhémente que dehors, la rue se remplit d’un mur à l’autre de curieux, tout yeux et tout oreilles. Le coussinet passait de main en main à un rythme soutenu. Il serait peut-être plus exact de dire que nous nous le lancions à la tête. En tout état de cause, nous étions très agités et fort peu amicaux, et nous nous exprimions avec une grande liberté. »

Les déboires de Stevenson avec Modestine réjouiront plusieurs générations de lecteurs. A cela s’ajoute des scènes de rencontres et de discussions très drôles avec la population. J’ai adoré les échanges avec les paysannes qui s’interrogent sur la langue du voyageur. S’il ne parle pas Français, c’est qu’il parle un patois, pensent-elles. L’écrivain ne parviendra pas à leur faire entendre que l’Anglais est une langue à part entière !  

Rien n’échappe à l’ironie taquine de l’écrivain écossais, surtout lorsqu’il s’agit de politique, de mœurs ou d’anecdotes sur les figures locales. 

« En effet, comme Maybole en Ayrshire, Le Monastier fut jadis une sorte de capitale régionale, où l’aristocratie locale avait ses hôtels en ville pour l’hiver. Il existe encore un certain baron qui, me dit-on, fait pénitence extrême pour avoir réussi à se ruiner en menant la grande vie dans ce village de montagne. Ce monsieur a certes le droit d’être considéré comme le plus remarquable des prodigues connus. Comment il y est parvenu en un lieu où l’on ne vend rien de luxueux et où la pension dans la meilleure auberge ne dépasse guère six sous par jour, voilà un sujet à méditer. Son fils, si ruinée que fût la famille, alla faire des folies à Paris : le cas de ce père et de son fils marque donc une date importante dans l’histoire de la centralisation en France. C’est seulement quand le rejeton eut pris le train que l’œuvre de Richelieu fut achevée.»

Parti en direction du sud, Stevenson met 12 jours pour atteindre Saint-Jean-du-Gard, son ultime étape. Le 4 octobre, Modestine peut enfin prendre un repos bien mérité ! L’animal et son maître ont quand même réalisé un périple de presque 200 km à travers les plateaux volcaniques du Velay, le Haut Gévaudan et la vallée du Tarn.  Cet itinéraire, qui empruntait les chemins de bergers, est devenu un parcours officiel du GR (70) en 1978, à l’occasion du centenaire de la randonnée de Stevenson. Pour ma part, j’ai emprunté d’autres itinéraires en Lozère, sans escorte animalière, mais avec un plaisir transcendé par cette lecture à la fois instructive et rafraîchissante. Les paysages, si bien décrits par Stevenson, valent le détour. On peut trouver l'itinéraire ici.

📚Un autre avis que le mien chez Keisha

📌Voyage avec un âne dans les Cévennes. Robert Louis Stevenson. Folio, 144 pages (2023)

A pied, à cheval, en voiture ou en train...


Aux frontières de l'Europe. Paolo Rumiz

Aux frontières de l'Europe. Paolo Rumiz


💪Pour cette nouvelle étape des Escapades européennes, un challenge organisé par Cléanthe, j’ai choisi de voyager à pied et avec un âne grâce aux livres de Paolo Rumiz et de Robert Louis Stevenson (dont je vous parlerai dans un second billet).

Paolo Rumiz est un journaliste et écrivain voyageur italien. Né à Trieste en Italie, il a une notion très prégnante et personnelle des frontières. La genèse de son voyage Aux frontières de l'Europe remonte au 20 décembre 2007, jour du soixantième anniversaire de l’auteur, date qui coïncidait avec la chute de la frontière Schengen autour de sa ville natale. Le rideau de fer qui l’avait fait rêver de territoires interdits depuis son enfance venait donc de tomber. L’idée est née à l’issue d’une fête bien arrosée dans une auberge près du poste frontière piétonnier. Paolo Rumiz a ensuite peaufiné son itinéraire dans cet autre monde. Il longerait en zigzag la "fermeture éclair" de l’Europe, depuis l’Océan Arctique jusqu’à la Méditerranée, en passant entre autres par le cercle polaire finnois, la mystérieuse base de sous-marins de Mourmansk, les pays baltes, la dictature communiste de Biélorussie, l’enclave russe de Kaliningrad, l’Ukraine et l’arc des Carpates, la mer Noire et puis la Turquie et même Chypre. Sa compagne, la photographe Monika Bulaj, se joindrait à lui dans le cadre d’un projet personnel et lui servirait également de traductrice.

Il faut replacer ce voyage dans son contexte, c’est-à-dire en 2008, et notamment avant la guerre en Ukraine. Paolo Rumiz, on s’en doute, ne se promène pas en touriste. Il prend les transports en commun locaux (bus, trains, bateaux…) et rarement la voiture. Non seulement, il se rend dans les lieux les moins abordables (d’un point de vue climatique, géographique ou politique) mais il entre littéralement chez les gens et dans leur intimité. Ses hôtes généreux lui offrent parfois un repas et/ou un hébergement et surtout, ils lui racontent volontiers leurs vies, leurs passés au temps de l’Union soviétique, leurs peurs concernant l’avenir. Sans être candide, le regard de Paolo Rumiz est assez mélancolique. Il ne fait pas mystère de son aversion pour le mode de vie capitaliste qui domine en Europe occidentale et considère qu’une partie des territoires d’Europe de l’Est est encore préservée de ses méfaits. Bien que l’écrivain italien évoque de nombreux sujets sensibles (la pauvreté, les minorités nationales, les oligarques, les réseaux mafieux, etc), je l’ai trouvé un peu trop romantique, en particulier lorsqu’il s’agit des populations russes pour lesquelles il fait preuve d’une grande tolérance. J’ai d’ailleurs eu l’impression que son récit se focalisait beaucoup sur elles. J’aurais aimé qu’il parle aussi des Bulgares et des Roumains mais son parcours était circonscrit de l’autre côté de ces frontières. Il y a néanmoins des incursions en Estonie, en Lituanie et en Ukraine, une escale plus brève en Pologne et une étape encore plus rapide à  Hrodna (ou Grodno) en Biélorussie. Je reconnais que c’était déjà un très long et riche voyage et un tel récit n’aurait pas pu entrer dans un ouvrage de moins de 350 pages.

C’est donc un récit riche et bienveillant que nous livre Paolo Rumiz dans Aux frontières de l'Europe. Le lecteur est immédiatement embarqué par une narration foisonnante d’informations culturelles. Il cite, par exemple, quelques auteurs classiques comme Ivo Andric. Les chapitres sont généralement découpées en fonction de la géographie et des paysages : Borée, Kola, Baltique, Vistules, Carpates, Dniestr, etc. Du coup, j’ai beaucoup apprécié le fait que Paolo Rumiz ait incorporé une carte de son voyage, faisant apparaître les frontières et quelques repères urbains ou paysagers. 

📚Keisha aussi a lu ce livre dans le cadre du Challenge.

📌Aux frontières de l'Europe. Paolo Rumiz. Folio, 352 pages (2012)

Escapades européennes 072025


La solitude lumineuse. Pablo Neruda

La solitude lumineuse. Pablo Neruda


Cet opus est un ensemble de textes extraits de l’autobiographie de Pablo Neruda, intitulée de J'avoue que j'ai vécu. Il se focalise approximativement sur la période 1927-1931 alors que le célèbre poète chilien résidait en Asie occupant successivement plusieurs postes consulaires.  Il séjourne notamment à Rangoon, à Colombo, à Batavia, à Singapour et à Calcutta. 

L’ouvrage ne respecte pas forcément la chronologie. Ce n’est pas son seul aspect déroutant. Le premier texte est un patchwork d’images et de sensations. L’auteur évoque tour à tour une fête musulmane et des pèlerins indous en Inde, un étrange temple des serpents à Penang, le vieux jardin botanique sur l’île de Sumatra, le zoo de Singapour… toutes ces images se mêlent et se superposent. Pablo Neruda raconte plus loin quelques anecdotes d’ordre privée comme son expérience décevante dans une fumerie d’opium ou une chasse à l’éléphant à Ceylan. Il rapporte comment l’un de ses amis a délesté les moines bouddhistes de leurs antiquités millénaires au profit des musées d’Angleterre. Il s’insurge contre la pauvreté des autochtones ou l’attitude des colonisateurs Britanniques et Hollandais.. mais avoue le viol d’une jeune intouchable en quelques phrases sibyllines.. et puis passe sans transition à un sujet d’ordre professionnel. Ce passage, et quelques autres au sujet des conquêtes féminines de l’auteur, ont définitivement plombé ma lecture. Sans cela, j’imagine que j’aurais pu m’amuser de sa relation avec Kiria, sa mangouste domestique ou apprécier ses digressions sur Leonard Woolf, DH Lawrence et Marcel Proust. Il est question aussi de Résidence sur la terre, l’ouvrage que Pablo Neruda  écrit à cette époque mais dont il assure qu’il n’est en aucun cas influencé par son séjour en Asie.

« Pour ces raisons l’Orient m’impressionna en tant que grande famille humaine infortunée, mais je ne réservais aucune place dans ma conscience à ses rites et à ses dieux. Je ne crois donc pas que ma poésie d’alors ait reflété autre chose que la solitude d’un étranger transplanté dans un monde étrange et violent. »

💪Lecture dans le cadre du Printemps latino.

📌La solitude lumineuse. Pablo Neruda, par Claude Couffon. Folio, 96 pages (2023)

Printemps latino au Chili


Rouge Himba. Bardet & Hureau

Rouge Himba. Bardet & Hureau (Couverture)


J’ai déniché ce livre pour une activité autour des minorité ethniques mais je n’ai pas eu le temps de le lire avant la fin du challenge. Il a ensuite traîné un certain temps sur mes étagères, toujours en bonne place, mais sans cesse repoussé par une autre tentation. Finalement, j’ai décidé de profiter de sa réédition en octobre dernier pour vous le présenter enfin. 

Entre bande dessinée, récit de voyage et manuel anthropologique, cette œuvre est une véritable bible pour qui s’intéresse aux Himbas. Ce peuple autochtone africain est apparenté aux Héréros. Traditionnellement nomades, ces éleveurs vivent principalement  sur les 30 000 km2 du Kaokoland en Namibie et des deux côtés du fleuve Kunene qui fait la frontière avec l’Angola. Solenn Bardet, l’instigatrice du projet, rencontre le dessinateur Simon Hureau en 2015, lors d’une exposition dans un café BD à Bailly en région parisienne. Elle le convainc de l’accompagner dans son prochain périple en Namibie. Le voyage doit durer cinq semaines, autant de temps pour découvrir la vie quotidienne, les croyances et les coutumes ancestrales de cette communauté de pasteurs semi-nomades. 


Rouge Himba. Bardet & Hureau. (Image 1)


La mission proposée par Solenn Bardet est moins hasardeuse qu’il n’y parait. La jeune femme connait les Himbas depuis longtemps. En 1993, elle a même été adopté par un couple d’Himbas, Omuniange et Katjambia. Depuis l’âge de 18 ans, Solenn a multiplié les voyages en Namibie. Elle en a déjà rapporté un livre, un documentaires et des émissions pour les télévision française. Le voyage de 2015 a plusieurs objectifs, dont certains sont très personnels. Il s’agit d’abord de régler un conflit qui oppose plusieurs clans et empêche l’avancement d’un projet coopératif chapoté par l’association Kovahimba (littéralement Avec les Himbas), créée à l’initiative de Solenn. La jeune femme souhaite aussi allée se recueillir sur la tombe de son père adoptif et présenter son mari et sa fille Zélie aux ancêtres. 

L’album a été écrit à quatre mains mais les auteurs ont préféré présenter Simon Hureau comme l’unique narrateur de l’aventure. Ce choix est plutôt ingénieux puisqu’il est un "observateur naïf" dans le sens où il ne connaissait pas les us et coutumes des Himbas avant de partir en Namibie. Son ignorance permet aux auteurs d’alterner les scènes humoristiques et les passages plus pédagogiques. Certains sont quand même assez costauds et je suis loin d’avoir tout retenu de cette riche culture. 


Rouge Himba. Bardet & Hureau (Image 2)


Les illustrations sont plus proches du croquis. Il faut dire que Simon Hureau a du travailler dans des conditions très particulières. Le groupe était sans cesse en mouvement, les fortes chaleur altéraient le matériel (notamment l’encre), la nuit tombait si tôt et si soudainement qu’elle prenait souvent le dessinateur de vitesse.

A la fin de l’ouvrage, les protagonistes évoquent le projet de construction du barrage de Baynes à la frontière entre la Namibie et l’Angola qui inondera une bonne partie des pâturages exploités par les Himbas. Certains sont persuadés que son exploitation marquera le déclin de leur culture ancestrale. Cette mise en perspective explique aussi le minutieux travail de collecte et de retranscription  de Solenn Bardet et de Simon Hureau.

L'avis de Keisha

Rouge Himba : [Carnet d'amitié] avec les éleveurs nomades de Namibie. Solenn Bardet (Scénario) et Simon Hureau (Dessin et couleurs). La Boite à bulles, 312 pages (2017-2024)


The White Darkness. David Grann

The White Darkness. David Grann


Le journaliste américain David Grann a le don de rendre la réalité aussi palpitante que la fiction. The White Darkness est d’ailleurs un excellent exemple de son habilité à encrer les récits de voyage dans la littérature du réel. Il me semble néanmoins que le sujet de ce livre a dû faciliter la tâche de l’écrivain. Son principal protagoniste est l’aventurier anglais Henry Worsley (1960-2016), dont l’obsession pour l’Antarctique fut malheureusement fatale. « Tout le monde a son Antarctique » aime à répéter l’auteur, citant son énigmatique compatriote, l’écrivain Thomas Pynchon. Chacun en tirera les conclusions qu’il souhaite. 

Henry Worsley a tout du héros romanesque, intrépide et courageux. Cet ancien officier de l’armée britannique était un meneur d’hommes posé et profondément humain. Il s’inspirait de l’expérience d’un autre explorateur fameux, Sir Ernest Shackleton (1874-1922), qui était en quelque sorte son mentor. Nourri depuis ses plus jeunes années par les récits des grands voyageurs de l’époque édouardienne, Henry Worsley, a voulu partir sur les traces de Shackleton et atteindre le pôle Sud. 

En 2008, pour le centenaire de l'expédition Nimrod en Antarctique, l’explorateur s’associe à deux autres descendants des membres de l’équipe de 1909 : Will Gow (petit-neveu d’Ernest Shackleton) et Henry Adams (petit fils de Jameson Boyd Adams). Henry Worsley avait en effet découvert que son ancêtre, Frank Worksley, avait aussi été un fidèle de Shackleton et avait même écrit ses mémoires. Ce périple, dont le nom officiel est la Matrix Shackleton Centenary Expedition, est un succès en termes d’objectifs géographiques, moins en ce qui concerne son retentissement médiatique. Les trois compagnons sont arrivés au pôle Sud, dépassant le Farthest South, c’est-à-dire le point extrême atteint par l’expédition d’Ernest Shackleton (à 180 km du pôle) le 9 janvier 1909. Henry Worsley semble se satisfaire de cet exploit… mais pour un temps seulement. 

Notre héros repartira deux fois en Antarctique. En 2012, pour marquer le centenaire de la course au pôle Sud entre Roald Amundsen et Robert Falcon Scott, il va chercher des recrues au sein de l’armée. Les hommes sont divisés en deux équipes. La sienne suit la piste d’Amundsen, tandis que l’autre part sur les traces de Scott. Cette épreuve de 1450 km lui permet de collecter des fonds en faveur des soldats blessés de la Royal British Legion. Fort de ce deuxième succès, Henry Worsley décide de repartir en 2015, à l’occasion des 100 ans du voyage de L’Endurance (du nom de la fameuse goélette à trois mâts de Shackleton qui a fini écrasée par les glaces en mer de Weddell au large de l'Antarctique).

La dernière expédition de Frank Worksley, celle qui lui coûta la vie, représentait un parcours de 913 miles (1,469 km) que notre héros prévoyait de couvrir en 70 jours en solitaire et sans aucune assistance. Il devait tirer lui-même un traîneau de plus de 140 kg avec un équipement des rations alimentaires réduits au minimum vital. Le 69ème jour, incapable de mettre encore un ski devant l’autre, il est forcé de s’arrêter. A moins de 50 kilomètres de son point d'arrivée ! Epuisé et déshydraté, il passe encore deux jours sous sa tente avant de se décider à appeler les secours via la plateforme de support de l’ALE (Antarctic Logistics & Expeditions). Alors qu’il souffre qu’une péritonite bactérienne, il est évacué vers la clinique Magallanes de Puntas Arenas au Chili. Il y décède le 24 janvier 2016 sans avoir pu parler une dernière fois à son épouse. Il laisse deux enfants adultes : Max et Alicia qui vouent une adoration sans borne à leur père, même si cela n’a pas toujours coulé de source. 

J’ai encore passé un excellent moment de lecture grâce à la plume enlevée de David Grann. Il brosse un portrait très élogieux d’Henry Worsley mais j’imagine que cela est justifié par le caractère et les actes du bonhomme. Son expédition, parrainée par le prince William, a permis de collecter plus de 100 000 livres sterling (130 000 euros) en faveur des vétérans de l’armée britannique. Il a lui-même été militaire pendant plus de 30 ans, au service des Royal Green Jackets puis des Rifles. Sa carrière a été récompensée par un MBE (5ème grade de l’Ordre de l'Empire britannique) pour services distingués lors d’opérations en Irlande du Nord, en Bosnie, au Kosovo et en Afghanistan. 

Le livre est relativement court puisqu’il est le prolongement d’un article publié en 2018 par le New-Yorker. J’ai eu un peu de mal parfois à suivre l’enchaînement des différents évènements mais cela n’a pas gâché mon plaisir. Et puis il y a des cartes qui permettent de visualiser plus facilement les circuits empruntés par les explorateurs. Les photos contemporaines d’Henry Worsley sont mises en perspective par les documents d’archives d’Ernest Shackleton (voir la galerie sur le site de l'auteur). Ils se prend d’ailleurs en photo avec ses deux camarades, à la manière de ses prédécesseurs, lorsqu’ils atteignent les étapes historiques. 

David Grann restitue parfaitement l’atmosphère des terres polaires, le froid, la glace, et l’horizon devenu à la fois impénétrable et oppressant à force de blancheur. Je vous recommande vivement ce récit de même que son livre suivant Les naufragés du Wager

J’ai lu ce livre dans le cadre d’une lecture commune pour le Book Trip en mer à laquelle ont participé FanjaKeisha et Sunalee. Thaïs a lu ce livre plus tard en solo. 

The White Darkness. David Grann, traduit par Johan-Frédérik Hel Guedj. Les éditions du Sous-Sol, 160 pages (2021) / Editions Points, 168 pages (2022).

Book Trip en mer


Voyage aux îles de la Désolation. Emmanuel Lepage

Voyage aux îles de la Désolation. Emmanuel Lepage


Saviez vous qu’Emmanuel Lepage est le premier auteur de BD a avoir été nommé peintre officiel de la marine en 2021 ? Il doit ce titre à ses missions sur les TAAF (Terres australes et antarctiques françaises). Le dessinateur en fait le récit dans plusieurs albums dont Voyage aux îles de la Désolation et La Lune est blanche. Les éditions Casterman les ont rassemblés et réédités en versions intégrales sous les titres d’Australes (2014) et d’Antarctique (2015). Le second volume a été réalisé en collaboration avec François Lepage, le frère d’Emmanuel. 

En février 2010, à l’heure du petit déjeuner, Emmanuel Lepage reçoit un coup de téléphone de son frère. Un désistement de dernière minute lui offre l’opportunité de participer à un reportage sur les TAAF. Il a une demie heure pour se décider. Sa décision sera prise en un quart d’heure, le temps de se remémorer quelques rêveries maritimes remontant à l’enfance et inspirées des personnages de Pierre Joubert, Hergé, Jules Verne, Robert Louis Stevenson ou John Meade Falkner. Non, décidément, un voyage du côté des 40ème et 50ème rugissants, ça ne se refuse pas ! 


Voyage aux îles de la Désolation. Emmanuel Lepage. P8

Trois semaines plus tard, le dessinateur breton atterrit à l’aéroport Roland Garros de Saint-Denis de La Réunion. Il est accompagné de son photographe de frère et de Caroline Britz, journaliste à l'hebdomadaire Le Marin. C’est elle qui est l’initiative du projet documentaire. L’appareillage du "Marion Dufresne", un navire ravitailleur des bases scientifiques subantarctiques, est prévu trois heures plus tard. Le bateau doit son drôle de nom à l’explorateur français Marc Joseph Marion du Fresne. Parmi les passagers, il y a les chercheurs de l’Institut polaire français Paul-Emile Victor qui vont remplacer leurs collègues en mission sur les terres australes. Quarante marins et le préfet des TAAF se trouvent également à bord du navire, ainsi le personnel logistiques et les ouvriers spécialisés qui partent en hivernage sur les bases. A l’instar des 18 touristes embarqués sur le Marion Dufresne, « les journalistes » comme Emmanuel Lepage, effectueront un circuit de 6 semaines dont les étapes sont l’archipel de Crozet, l’archipel de Kerguelen, l'île Saint-Paul, l'île Amsterdam et l'Île Tromelin.

Une grève des entrepôts pétroliers de La Réunion va quelque peu chambouler la feuille de route et compromettre les possibilités de ravitaillement des bases. En effet, les conditions météorologiques peuvent se détériorer très rapidement. Chaque jour qui passe étant un jour perdu, le commandant décide de partir tout de suite pour Tromelin, étape qui était prévue en fin de rotation, puis de revenir faire le plein à La Réunion avant de repartir pour faire la tournée de ravitaillement. Emmanuel Lepage, lui, s’est déjà attelé à sa tâche. Son travail se présente sous la forme d’un carnet de bord illustré. Il ramènera de nombreux portraits mais aussi des illustrations mettant en scène les conditions de travail extrêmes du personnel de bord, les difficultés liées au ravitaillement des bases scientifiques, etc. Croquer la faune et la flore des TAAF s’avère plus compliqué que prévu à cause de la pluie et du froid.


Voyage aux îles de la Désolation. Emmanuel Lepage. P20-21

Les planches de cet album sont le reflet des difficultés rencontrées par Emmanuel Lepage dans la réalisation des illustrations. Du coup, les croquis bruts réalisés sur place, alternent avec les dessins à l’aquarelle ou à la gouache qui ont été finalisées après le retour sur la terre ferme. Les planches sépia permettent de distinguer les pages dédiées à l’histoire de ces territoires australes, tandis que les cases en noir et blanc sont réservées au reportage sur le terrain. La multiplicité des techniques utilisées fait de cette bande dessinée un véritable chef d’œuvre du genre. L’auteur regrette néanmoins la difficulté de se fondre dans le paysage, ou de s’imprégner sérieusement de l’histoire et de la vie quotidienne des îles subantarctiques. La brièveté du voyage a imposé cette distance qu’il lui a tant pesée. 

Les travaux d’Emmanuel et François Lepage ont fait l’objet de plusieurs expositions grand format de photographies et planches de BD. J’ai eu la chance de voir l’exposition en plein air de Moëlan-Sur-Mer en Bretagne, durant l’été 2019. Par ailleurs, François Lepage a publié, en collaboration avec Caroline Britz, un ouvrage intitulé Marion Dufresne, ravitailleur du bout du monde (Marines Éditions). Dès 2012, les frères Lepage sont repartis en reportage en Antarctique, du côté de la Terre Adélie. Cette mission est racontée dans l'album La Lune est blanche.


Voyage aux îles de la Désolation d'Emmanuel Lepage. Les pages 94 et 95

💪Je remercie Fanja du blog Lectures sans frontières qui m’a incitée à ressortir cette bande dessinée magistrale de ma bibliothèque familiale dans le cadre du Book Trip en mer qu’elle organise cette année. Sur la même thématique, je recommande vivement Ar-men et Les voyages d’Ulysse, deux albums que j’ai lus avant ce challenge de lecture.

📚On peut voir ici d'autres planches de la BD et l'avis de Violette sur le blog Doucettement.

📌Voyage aux îles de la Désolation. Emmanuel Lepage. Futuropolis, 160 pages (2011)

Book Trip en mer

Roman fleuve. Philibert Humm

Roman fleuve. Philibert Humm


Roman Fleuve n’est pas un roman très long mais il parle d’un fleuve. Ce cours d’eau, c’est la Seine que les protagonistes se sont mis en tête de suivre jusqu’à la mer. D’ailleurs Roman Fleuve n’est pas vraiment une fiction. Disons que c’est un récit de voyage romancé. Les longues heures passées à naviguer sont autant d’occasions de divagations, tantôt insolentes, tantôt humoristiques, mais jamais cyniques… à la manière d’un Jerome K. Jerome dans Trois Hommes dans un bateau (sans parler du chien).

« Capitaine, demanda le major un peu plus tard, avons-nous réalisé un exploit ?

D’après le dictionnaire, l’exploit est la réalisation d’un acte n’appartenant pas à la sphère des compétences : c’est mon facteur qui gagne le tour de France ou Bobby arrivant à l’heure à un rendez-vous. Notre incompétence en tous domaines ne faisait aucun doute. Par conséquent il y avait de grandes chances pour que nous vinssions, subjonctif imparfait du verbe venir, de réaliser effectivement un exploit. Entrerions-nous pour autant dans l’histoire ? Qui se souviendrait encore du bateau Bateau et de son équipage dans mille ou deux mille ans ? Bien peu, sans doute. La vraie vie était ailleurs. Nous venions de passer un bon moment de sociabilité stimulante. »

Ce passage n’est pas extrait du roman anglais du 19ème siècle mais de celui de Philibert Humm. Il témoigne bien de l’état d’esprit de l’auteur à la fin de son périple fluvial. Bateau est le nom du canoë, auquel les navigateurs ont ajouté une tringle à rideau et un rideau de douche en guise de mât et de voile. Le Capitaine en question, c’est bien notre écrivain aventurier. Après tout, il était l’instigateur du projet et propriétaire d’un Bachi (béret de marin) à défaut d’avoir du charisme. Le Major, c’est François Waquet, étudiant en droit romain à la Sorbonne (à moins que ça ne soit en histoire du droit à Assas) et néanmoins ami de Philibert Humm. Il y a bien sûr un troisième comparse, Pierre Adrian, surnommé Matelot ou Bobby. Ce changement d’alias n’est apriori pas le résultat d’un penchant schizophrénique mais d’une mutinerie libertaire à mi-parcours. J’ignore si c’était un signe avant-coureur mais le narrateur se plait à préciser à plusieurs reprises qu’Adrian habite toujours chez ses parents à l’orée de la trentaine.

Contre toute attente, nos trois amis vont vraiment être confrontés à de nombreuses (et parfois périlleuses) aventures. Ils vont ainsi survivre à un démâtage, deux chavirements, une série de halages et un festin concocté par Sylvain Tesson. Aux détours des nombreux méandres du fleuve et à la faveur de leurs étapes terrestres, les jeunes aventuriers croisent une galerie de personnages pittoresques, souvent ravis de leur rendre service et surtout de partager quelques verres. En dépit de ces généreuses libations et de quelques mésaventures, notre trio atteindra triomphalement son objectif. L’exploit ne restera peut-être pas dans les annales mais son récit vaut vraiment le détour. 

📚Livre repéré chez Keisha et sur Bibliosurf. Thaïs l'a lu aussi. 

📌Roman fleuve. Philibert Humm. Editions des Equateurs, 288 pages (2022)


Fudafudak. Li-Chin Lin

Fudafudak. Li-Chin Lin


 📝Li-Chin Lin est l’auteur d’un premier roman graphique, Formose, qui raconte l’histoire de son pays et son enfance sur île de Taïwan. Fudafudak, son second album, n’est pas une autobiographie. Il s’agit cette fois d’une BD de reportage. 

Entre 2013 et 2015, Li-Chin Lin a effectué plusieurs séjours au sein d’une communauté en lien avec le peuple autochtone des Amis. Elle a été invitée par une jeune cultivatrice appelée Hsiao-Ching. Celle-ci a quitté Taipei, la capitale, pour s’installer près de Dulan, dans le sud-est du pays. Elle s’est associée à un paysan, membre de la communauté des Amis. Sur sa parcelle, elle fait de la culture et de l’élevage bio. Grâce à elle, Li-Chin Lin fait connaissance avec les Aborigènes et découvre leur culture. Elle apprend aussi que leurs traditions sont en danger à cause de la construction d’un complexe hôtelier géant, le Mei-Li-Wan (Miramar Resort) sur la plage de Fudafudak ou Shan-Yuan (en Mandarin). En 2013, les villageois sont allés manifester jusque devant le palais présidentiel à Taipei avec une pirogue, symbole de leur futur menacé. En effet, d’autres projets d’hôtels risquent de voir le jour sur la côte si le tribunal administratif de Kaohsiung valide la décision des autorités de Taïtung. L’autrice se rend également dans le village aborigène de Nan-Tian avec une militante anti-nucléaire et un journaliste français. Ce site magnifique est pressenti pour servir de zone de stockage des déchets nucléaires. C’est l’occasion pour Li-Chin Lin de parler de Lanyu (l’île des orchidées) où le peuple Tao et les groupes écologistes réclament la fermeture du site de stockage. 


Fudafudak. Li-Chin Lin. P10-11


J’ai retrouvé avec plaisir le style graphique qui m’avait plu dans Formose. Les crayonnés de Li-Chin Lin s’accordent bien avec la BD de reportage. Malgré tout, j’ai regretté dans certaines circonstances l’utilisation exclusive de planches en noir et blanc. Il aurait été plus facile de m’immerger dans l’histoire avec des couleurs mettant en valeur la luxuriance de la végétation tropicale et la flamboyance des tenues traditionnelles des Aborigènes. Je comprends néanmoins que Li-Chin Lin ait préféré sacrifier la beauté des couleurs au réalisme pour être en accord avec son propos. Elle compense avec les quelques illustrations oniriques que lui inspirent les légendes autochtones. 

Et la suite ?

Il n’a pas été facile de trouver des informations sur les sujets évoqués dans cette bande dessinées. Les toponymes, tantôt en langue Amis, tantôt en mandarin ou en Anglais ne facilitent pas les recherches. Il semblerait néanmoins que la situation n’ait pas beaucoup évoluée en l’espace d’une décennie. On comprend dès lors que Fudafudak soit resté un one-shot.


Fudafudak. Li-Chin Lin. Pages 160-161


En mars 2016, la Cour Suprême a finalement rejeté l’appel du gouvernement du Comté de Taitung et interdit l’ouverture du complexe touristique Mei-Li-Wan (Miramar Resort). Néanmoins, aucune décision n’a été prise concernant la démolition de l’Hôtel. En octobre 2020, un nouveau tribunal arbitral a été réuni pour examiner une demande d’indemnisation du promoteur privé qui réclame plus de 21 millions de dollars US aux autorités de Taitung.  Selon cet accord, le Comté assumerait alors la propriété des bâtiments et des installations de la station. Selon le Taïpei Times, il prévoirait de transformer le site en parc de loisir public ou en espace de réunions internationales. Enfin, un article est paru dans la revue Scientifique Marine Policy (Vol. 123, janvier 2021). Elle aborde la controverse selon le prisme du développement durable. 

En ce qui concerne la bataille du peuple Tao contre le stockage de déchets nucléaires sur l’Île des Orchidées, j’ai trouvé un article du New-York Times en date du 5 janvier 2023, montrant que le problème est loin d’être réglé. Pour l’instant, Taipower, l'opérateur nucléaire taïwanais, a échoué à trouver un site de remplacement permanent. Le gouvernement taïwanais a reconnu ses torts vis-à-vis de la population locale dans un rapport publié en 2018 et accepté de lui verser immédiatement 83 millions de dollars Us en compensation. Il est prévu, par ailleurs, une rente de 7 millions de dollars supplémentaires tous les 3 ans.

💪Lecture dans le cadre du challenge "Lire (sur) les minorités ethniques" chez Ingannmic

📝Découvrir l'Asie à travers la BD ici

📌Fudafudak, l’endroit qui scintille. Li-Chin Lin. Ça & là, 192 pages (2017)



Pyongyang 1071. Jacky Schwartzmann

 Pyongyang 1071. Jacky Schwartzmann


L’auteur de ce livre s’est fixé un objectif incroyable : participer au Mangyongdae Prize International Marathon. Comme vous l’aurez deviné, il ne s’agit pas d’un prix littéraire mais d’une course de marathon. Elle a lieu tous les ans, au mois d’avril, à Pyongyang en Corée du Nord. Cette compétition, créée dans les années 80, est ouverte aux athlètes étrangers depuis l’an 2000. Les amateurs sont admis depuis une dizaine d’années. Plusieurs épreuves sont proposées dont, la plus prestigieuse, est un marathon de 42 km. Le départ et l’arrivée se font devant des milliers de spectateurs (un peu lobotomisés) dans le stade Kim Il-sung. Pour participer au tour d’honneur, il faut finir la course en moins de 4 heures mais les participants ont tous l’occasion unique de traverser à pied la ville de Pyongyang. 

Jacky Schwartzmann, le narrateur, n’est pas un grand sportif mais il est irrésistiblement attiré par les pays communistes et/ou de l’ancien bloc de l’Est. Abandonnant pour un temps son emploi alimentaire et l’écriture de ses polars, il s’entraîne donc avec ardeur jusqu’au jour J. Il tente parallèlement d’enrôler la moitié masculine de sa famille mais ne parvient à convaincre que son oncle, un sacré personnage lui aussi (mais c’est une autre histoire). Finalement, c’est une amie parisienne résolument non sportive qui l’accompagnera. Elle dispose en effet d’un moins deux atouts essentiels : le sens de l’humour et une passion totalement assumée pour la Corée du Nord. 

Le narrateur court sous le dossard n°1071, d’où le titre de son opus. Ce livre est un ovni difficile à classer. Il ne s’agit ni d’un récit de voyage ni d’une autobiographie de sportif. Il n’est donc pas nécessaire d’être amateur de course à pied pour apprécier le témoignage de Jacky Schwartzmann. En revanche, si le dépaysement est total, on ne peut pas dire qu’on apprenne grand-chose sur les mœurs et coutumes des Nord-Coréens. L’auteur nous explique qu’il est en effet pratiquement impossible d’interagir avec la population locale. Avant même de passer la frontière, les agents de voyage fournissent une liste interminable de recommandations. Pendant le séjour, les touristes sont télécommandés d’un lieu à un autre, toujours chaperonnés par des guides de voyage, des policiers ou des militaires.  Il leur est d’ailleurs interdit de sortir seuls de l’hôtel. 

Si le coté circuit organisé pèse beaucoup à l’auteur, il repartira néanmoins avec quelques anecdotes croustillantes et bon enfant. Le lecteur, quant à lui, aura passé un moment agréable en sa compagnie. 

📚D’autres avis que le mien chez Alex-mot-à-mots, A girl From Earth, et via Bibliosurf 

📌Pyongyang 1071. Jacky Schwartzmann. Paulsen Poche, 168 pages (2023)


Bouts du monde n°53 : Chine

Revue Bouts du monde N°53 (dessin de couverture par Rosemay Taleb)

 

Selon la légende, la revue Bouts du monde serait née dans un restaurant pakistanais à Angers. Depuis 2007, ce magazine publie, tous les trimestres, une quinzaine de récits de voyage largement illustrés de photos ou de dessins. Le numéro de l’hiver 2023 est entièrement consacré à la Chine. Pour ma part, j’ai été non seulement attirée par la destination mais aussi par les contributeurs annoncés. Je savais notamment que la revue publiait des dessins de Nicolas Jolivot et de Rosemary Taleb. J’ai ensuite découvert ceux d’Antoine Guillaume, de Simon et de Lapin, tout aussi captivants.

Bouts du monde n°53 - Photos perdus de William Mauxion

En plus des carnettites de voyage, ce numéro dédié à l’Empire du Milieu réserve d’autres belles surprises. Je pense, par exemple, au texte d’Isabelle Coulon, qui est consacré aux Yaos, l’une des 56 ethnies vivant sur le territoire chinois. Le destin de Yuan Feng, Monsieur Huang, pourrait selon moi inspirer un beau roman. J’ai également été touchée par l’histoire familiale de Laurent Cibot, jeune expatrié, parti sur les traces de son aïeul, un missionnaire jésuite originaire de Limoges, qui vécut à la cour de l’empereur Qianlong entre 1760 et 1780. Lui, en a fait un livre, intitulé Dans l’ombre du fils du ciel et paru aux éditions de la Route de la Soie en 2022.

« La première fois que j’ai entendu parler de lui, j’étais petit garçon. Mon grand-père avait fait réaliser un arbre généalogique de notre famille. Un jour, il a décidé de me montrer ce « grand livre de la famille Cibot » dans sa bibliothèque. En suivant les liens entre nos ancêtres, il a cheminé jusqu’au nom de Pierre-Martial Cibot. Tout de suite, j’ai été fasciné. Je ne savais sans doute pas encore où se trouvait la Chine mais cela me faisait espérer un monde à parcourir, des aventures à vivre.»

Le photographe Gilles Sabrié, quant à lui, s’est rendu dans la province rurale du Gansu, où il s’est invité dans les maisons traditionnelles. Il en a rapporté d’étonnantes et émouvantes images des foyers (kang) de ces maisons paysannes. Leurs murs sont tapissés d’affiches et de journaux qui sont autant de témoins de leurs vies difficiles et de leurs rêves souvent inassouvis.

Bouts du monde n°53 - Trop vite d'Antoine Guillaume

Si la Chine rurale et millénaire me fait rêver, ces mégapoles modernes et tentaculaires me paraissent terrifiantes. Sur ce sujet, le récit de la journaliste Caroline Boudehen est emblématique :

« Je me rappelle les premiers temps, j’habitais à Pudong. À Lujiazui, précisément, le quartier d’affaires. Impression d’être perchée au XXIIe siècle. (…) Surplomber une mégalopole, c’est impressionnant, et ça rend flemmard aussi. Je me rappelle très bien cette sensation. À la fenêtre, contempler, tout habillée et prête à plonger dans le chaos, retenant mon souffle (…) L’immensité me sciait les jambes. Elle m’a tétanisée un moment. Je n’avais pas cette énergie, rien n’était à taille humaine depuis cette fenêtre. »

Sous le smog, le texte d’Adèle Beaufils parle très bien du gigantisme urbain, de la pression immobilière, les routes qui s’entremêlent, la pollution, etc. Pour autant, ces espaces ne sont pas totalement inhumains. Entre les immeubles, la végétation se faufile et quelques maisons en parpaing résistent encore. Surtout il y a les parcs, véritables havres de paix et espaces de lien social, si bien décrits par Nicolas Jolivot dans Promenade au parc.

Bouts du monde n°53 - Mad in China de Lapin

Un autre aspect peu sympathique du géant chinois, est abordé par Alex Cormanski dans un témoignage intitulé Un dimanche à Pékin. Le voyageur raconte comment il a dû montrer patte blanche pour entrer dans un musée. Il a aussi pu constater que des établissements alternatifs ou ouverts aux étrangers ont disparus du jour au lendemain.

De son coté, Lapin (le dessinateur) découvre, lors de son séjour à Pékin, que le code wifi remit à l’hôtel n’offre qu’un accès restreint à Internet. Les sites comme Google ou Youtube, ainsi que les applications comme Instagram ou Facebook ne sont pas accessibles en Chine. Pour communiquer avec ses hôtes, il doit utiliser WeChat, le réseau soumis à la censure du gouvernement chinois.

Bouts du monde n°53 - La route de Monsieur Huang d'Isabelle Coulon

Dans ce pays sous surveillance, les jeunes baroudeurs que sont Ambroise Baillifard & Boris Lattion décident, en pleine connaissance de cause, de jouer au chat et à la souris :

« Les barrières métalliques sur notre gauche font plus de trois mètres de haut. Une caméra pivotante ponctue chaque centaine de mètres. Nous marchons le long de cette clôture d’ordinaire oubliée du temps et des hommes et finissons par nous demander : « Est-ce bien raisonnable de marcher le long d’une barrière communiste dans l’idée de la franchir ? »

Chaque texte publié dans cette revue aborde un thème qui offre un témoignage édifiant sur la culture et la vie quotidienne en Chine. Malheureusement il serait laborieux de les aborder tous dans ce billet mais il est possible d’en lire des extraits sur le site Internet de Bouts du monde.

Bouts du monde n°53 - Gloire & déboires au pays de Confucius par Simon

Pour ma part, j’ai été bluffée par la qualité des textes et des illustrations et j’attends avec impatience le prochain numéro. Il est possible de commander les précédents en librairie ou sur le site de l’éditeur. A titre d’exemple, on peut mentionner les 4 numéros de l’année 2022 qui étaient consacrés aux océans, au monde polaire, à l’alpinisme ou aux voyages en vélos.

📌Chine. Bouts du monde n°53, 145 pages (2023)