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Les cités-jardins, une utopie habitée

Les cités-jardins, une utopie habitée


A la fin du 19ème siècle en Grande-Bretagne, est née une utopie urbanistique, sociale et hygiéniste qui s’est rapidement concrétisée et qui a même traversé la Manche. Le concept de Garden-City imaginé par Ebenezer Howard (1850-1928) donne naissance à plusieurs villes nouvelles comme Letchworth (1903), Hampstead (1907) ou Welwyn (1920). Il s’agit alors d’assurer de bonnes conditions de vie aux ouvriers attirés en ville par le développement industriel. Les loyers, qui ne relevaient que du marché, étaient trop élevés et les agglomérations qui poussaient comme des champignons accumulaient tous les maux de la société. Howard préconise donc une forme d’organisation collective, dans des lieux moins pollués, ouverts sur la nature, c’est à dire en bordure des villes. 

Les cités-jardins, une utopie habitée P8-9

Les idées de l’urbaniste londonien intéressent beaucoup Henri Sellier (1883-1943), Président de l'Office public d'habitations à bon marché de la Seine, et Berthe Leymarie (1898-1982),  directrice-adjointe, qui deviendront les pionniers des cités-jardins à la française. Grâce à eux, l’expérience originale d’Howard s’enrichit de 6 grands principes : hiérarchisation de la voirie, organisation des espaces intérieurs, confort accru des habitations, qualité des espaces privatifs, diversité des services… réservés exclusivement à une population modeste. Si les projets de cités-jardins sont essentiellement soutenus par les communes et les départements, des complexes urbains sont également financés par des bailleurs privés, des coopératives ouvrières ou des sociétés de chemins de fer. 

Les cités-jardins, une utopie habitée. P30-31

Après une courte introduction historique en bande dessinée, les cités-jardins qui ont adhéré au projet du livre font l’objet d’une présentation. Le modèle est toujours le même. La première page présente les caractéristiques du complexe (période de construction, architectes, commanditaires, superficie totale, nombre de logements individuels et collectifs) et l’histoire de son évolution jusqu’à aujourd’hui (destruction, rénovation, inscription au plan local d’urbanisme ou au titre des monuments historiques, etc). Les artistes sollicités bénéficient ensuite d’une carte blanche. Ils ont visité les sites qu’ils illustrent et ont rencontré les habitants. Ceux-ci ont été incités à témoigner. Les planches sont évidemment d’une grande diversité. Contrairement à ce que je pensais avant de l’ouvrir, et en feuilletant les premières pages, il s’agit davantage d’un livre illustré que d’une bande dessinée. 

Les cités-jardins, une utopie habitée. P110-111

L’histoire de ces différents lieux est ancrée dans la mémoire collective populaire. On ne peut pas toutes les citer mais je pense à la cité-jardin de la Poudrerie à Livry-Gargan, par exemple. Ce complexe a été construit à la demande du Ministère de la Guerre pour loger les ouvriers et les employés de la Poudrerie nationale de Sevran. D’autres cités sont emblématiques de la culture cheminote comme les cités de Mitry-Mory, liée à la présence de la gare de chemin de fer de Mitry-Claye et l’installation d’un dépôt à proximité. La Compagnie des chemins de fer du Nord recourt d’abord à des maisons de bois pour loger ses ouvriers. La cité en dur est construite à partir de 1930-1931. 

Les cités-jardins, une utopie habitée. P66-67

Cette ouvrage a été publié à l’occasion des 10 ans de l’Association régionale des cités-jardins d’Île-de-France s’est accompagné d’une exposition éponyme au Musée d'Histoire Urbaine et Sociale (MUS) de Suresnes du 9 juillet au 20 septembre 2026. On y apprend beaucoup sur la vision urbaine des architectes mais aussi sur la vie de quartier. Les illustrations, réalisées par 16 artistes, rendent hommage à la diversité des sites présentés dans le livre. Il y en a 12, tous situés en région Ile-de-France, dont les cités-jardins de Stains, Suresnes ou Champigny sur Marne. Certaines portent des noms très parlant comme la cité-jardin du Moulin de Senlis à Montgeron, la cité-jardin des dents de scie à Trappes ou la cité-jardin des Briques Rouges au Pré Saint-Gervais. 

💪J’ai lu ce livre dans le cadre du challenge Sous les pavés, les pages, organisé par Athalie et Ingannmic. 

📌Les cités-jardins, une utopie habitée. Elytis, 128 pages (2026)

Challenge de lecture Sous les pavés, les pages


Montréal hanté. Pierre-Luc Baril

Montréal hanté. Pierre-Luc Baril


J’ai déniché cet ouvrage à l’aéroport de Montréal où j’étais tombée en panne de livres. Le panel n’étais pas très vaste et mon choix s’est arrêté sur Montréal hanté car il m’a semblé qu’il serait parfait pour le challenge "Sous les pavés, les pages", prévu en septembre. 

Il ne s’agit pas d’un roman gothique ou de nouvelles horrifiques comme je l’ai d’abord pensé mais d’une compilation de textes sur les thèmes de la mort et du surnaturel. L’auteur les présente à travers le prisme sociétal et/ou anthropologique. Pierre-Luc Baril  considère en effet que ces histoires nous parlent davantage des vivants que des morts. 

Les tableaux présentés concernent essentiellement la période victorienne (1837-1901) comme l’indique le sous-titre. Après la prise de Montréal (1760) et au terme de la guerre de la Conquête (1760 à 1763), le Québec, et l’ensemble des territoires du Canada, tombent sous la domination de l'Empire britannique. La disparition de la Nouvelle France est officiellement actée par le traité de Paris (1763). Dans son introduction, Pierre-Luc Baril brosse brièvement les principaux traits de la nouvelle ère politique et urbaine.

L’ouvrage compte 13 chapitres. La plupart des textes trouvent leur origine dans un fait réel comme une mort soudaine, des épidémies virulentes, un bâtiment tombé dans l’oubli, des crimes sordides, des coutumes funéraires singulières (comme la photographie post mortem), les trafics des résurrectionnistes, des anecdotes macabres (à l’instar de l’affaire Guibord ou l’histoire de la dépouille du géant Beaupré) etc. Il y a finalement peu de spectres et de créatures maléfiques, sauf dans les légendes urbaines que Pierre-Luc Baril a dénichées sur le blogue touristique de Donovan King, Haunted Montreal. Je pense par exemple au fantôme de Simon McTavish, un homme d’affaire ayant fait fortune dans la fourrure. Il existe plusieurs versions très folkloriques de son histoire mais toutes prétendent qu’il aurait hanté les ruines de son manoir inachevé. 

Pierre-Luc Baril a également consulté les journaux d’époque, les archives de la Bibliothèque nationale du Québec, des thèses d’histoire et des articles spécialisés. De nombreux documents iconographiques sont empruntés aux fonds du musée McCord Stewart. L’auteur semble donc avoir réalisé un minutieux travail de recherche ce qui lui a permis d’exhumer plusieurs affaires criminelles qui ont marqué le 19ème siècle montréalais. Il s’agit notamment du meurtre très sanglant de Mary Gallagher resté en partie inexpliqué malgré la condamnation de son amie Susan Kennedy. Il est également question du docteur Cream, un meurtrier en série canadien, souvent comparé à Jack L’éventreur bien que son modus operandi soit différent. Enfin, l’auteur évoque à plusieurs reprise les nécropoles de Montréal et consacre notamment un texte à ses cimetières victoriens (Saint-Antoine, Notre-Dame des-Neige ou encore Mont-Royal). 

Entre faits historiques et folklore, tous ces textes nous renseignent surtout sur les rapports que les Montréalais du 19ème siècle entretenaient avec la mort. Je connaissais déjà les pratiques des résurrectionnistes, ces étudiants en médecine qui déterraient les cadavres pour leurs cours d’anatomie (cette pratique existait aussi en Europe). En revanche, les textes dédiés aux épidémies et à l’évolution des cimetières m’ont beaucoup appris sur les habitants de Montréal et les vagues successives d’émigrants. 

J’ai craint au départ que ce livre ne soit un peu trop accrocheur à cause des thèmes qu’il aborde mais je dois reconnaître que l’auteur est assez sobre dans sa manière de les présenter. Je reste malgré tout mitigée concernant ce recueil. Cela est peut-être dû au fait que je ne suis pas très friande de cold-cases et peu réceptive au paranormal. Il m’a quand même permis d’aborder la ville de Montréal sous un aspect atypique comparé à ma courte escapade in-situ. 

💪Cette lecture s’inscrit dans le cadre du challenge de lecture "Sous les paves, les pages" organisé par Ingannmic et Athalie

📌Montréal hanté. La mémoire macabre d'une cité victorienne. Pierre-Luc Baril. Vlb éditeur, 264 pages(2024)

5ème saison "Sous les pavés, ls pages"


Le Narwal. Pierre Emmanuel Roux

Le Narwal. Pierre Emmanuel Roux


Comme l’indique le sous-titre de ce livre (Les tribulations coréennes d'un baleinier français), le Narwal dont il est question n’est pas une licorne de mer mais un navire dédié à la chasse aux cétacés. Son naufrage et son sauvetage sont en effet un peu rocambolesques et les protagonistes, aussi courageux et aventureux soient-ils, ont des petits côtés bras cassés. A cela s’ajoute le fait qu’ils ont joué de malchance, essuyant des tempêtes à répétition, dans un contexte diplomatique difficile. 

Le Narwal s’échoue au large de la côte rocheuse de l’île de Pigŭm en Corée, dans la nuit du 3 au 4 avril 1851.  Ce naufrage met un terme définitif à un périple de plusieurs mois en mer et à une campagne de pêche infructueuse. Parti du Havre en mars 1850, Le bateau a jeté l’ancre dans les principaux ports baleiniers. Il a traversé l’Atlantique, doublé le Cap Horn, fait escale sur l’île de Chiloé au Chili, avant de repartir vers Hawaii, grand carrefour de l’activité baleinière. A Honolulu se trouve le seul consulat français du Pacifique insulaire. Le baleinier prend ensuite la route de la Micronésie, fait halte à Pohnpei dans l’archipel des îles Carolines au sud de la mer des Philippines, puis à Guam dans l’archipel des îles Mariannes.  Les pêcheurs sont toujours bredouilles. L’ambiance à bord est d’autant plus tendue que l’équipage est mécontent de la manière de commander du capitaine François Ange Rivallan. Celui-ci bénéficie pourtant d’une longue expérience puisqu’il s’agit de sa 14ème campagne de chasse à la baleine dont 7 en tant que capitaine. Finalement, il décide de remonter vers le nord pour visiter les mers bordant les côtes de Corée et du Japon. Cette décision sera fatale.

Au tournant des années 1850, l’Asie orientale reste largement fermée aux occidentaux à l’exception de quelques enclaves étrangères et comptoirs commerciaux comme Shanghai, Canton, Hong-Kong et Macao. Il faut attendre la seconde moitié du 19ème siècle et la conclusion d’une série de traités inégaux entre les puissances coloniales et certains pays asiatiques (dont la Chine, le Japon et la Corée) pour voir les relations diplomatiques et la navigation étrangère se développer dans la région. Le premier traité d’amitié, de commerce et de navigation entre la France et la Corée a été signé il y a 140 ans exactement cette année, soit le 4 juin 1886. Victor Collin de Plancy, le premier représentant officiel de la France en Corée, ne s’y installe que 2 ans plus tard. 

Lorsque le Narwall s’échoue, la délégation la plus proche est située à Shanghai. Charles de Montigny est le premier agent consulaire en poste dans cette concession. Le diplomate rêve de forcer l’ouverture de la Corée aux baleiniers français. Autant dire qu’une mission de sauvetage est l’occasion idéale dans cette terra incognita où plusieurs missionnaires catholiques ont été massacrés. Charles de Montigny ne dispose d’aucun navire à son service ni bâtiment de guerre. Ecartant la proposition des britanniques qui offrent de mettre un bâtiment de la Royal Navy à sa disposition, le consul français préfère affréter une lorcha, une embarcation à coque étrangère mais au grément Chinois. Il prend la mer le 20 avril 1851 à 10h du matin en compagnie de son interprète personnel, Michel-Alexandre de Kleczkowski, et de James MacDonald, négociant écossais qui maîtrise le Chinois. Cette expédition de sauvetage va s’avérer presque aussi aventureuse que la première. 

Si le récit a de grandes qualités romanesques, les faits eux sont bien réels et sourcés avec rigueur par l’auteur.  L’essai de Pierre Emmanuel Roux s’appuie sur une histoire à parts égales, c’est-à-dire selon les points de vue des Français et des Coréens. A ce propos, je dois avouer qu’en dépit des enjeux vitaux des échanges, je me suis régalée de l’incompréhension mutuelle des protagonistes. Les autorités coréennes sont rapidement alertées de la présence d’un "navire aux formes étranges" dans les eaux territoriales mais les rouages administratifs sont longs à se mettre en branle. La communication avec les 29 naufragés est compliquée et source de nombreux quipropos alimentés par une méfiance réciproque. La fuite d’un groupe de marins n’arrange pas les choses. Prévenus par les mutins, Charles de Montigny débarque à son tour tel un boulet de canon. Et pourtant, contre toute attente, cette histoire s’achève par deux banquets bien arrosés et un retour au bercail consulaire de Shanghai sans pertes supplémentaires. 

💪L’ouvrage est agrémenté de nombreuses illustrations (cartes, croquis, peintures, etc) ce qui rend sa lecture très agréable. Elle s’inscrit dans le cadre du Book Trip en mer, le challenge de lecture organisé par Fanja. 

📚Un autre avis que le mien chez Anne-yes

📌Le Narwal ou les tribulations coréennes d'un baleinier français. Pierre Emmanuel Roux. Atelier des cahiers, 264 pages (2026)

BTM Saison 3


L’Éveil. Elizabeth Rush



💪J’ai lu cet ouvrage dans le cadre de la 3ème saison du Book Trip en mer, le challenge de lecture organisé par Fanja.

Elizabeth Rush est journaliste et professeur d’écriture à le prestigieuse Université Brown de Providence. Le 29 janvier 2019, elle embarque à Punta Arenas, à la pointe sud du Chili, en compagnie de 56 autres passagers. Le Nathaniel-B.- Palmer, un brise-glace de 5 376 tonnes, met le cap vers le pôle sud via la mer d'Amundsen. La mission compte des biologistes, des océanographes, des sédimentologues ainsi que le personnel technique et navigant. Durant l’été austral, il étudieront les effets des changements climatiques sur l’immense glacier Thwaites. Le déroulement et les résultats de ce voyage inaugural seront déterminant dans la suite à donner aux projets d’exploration dans cette zone.

The Quickening, Elizabeth Rush
La jeune femme donne un coup de main à bord en participant, par exemple, au carottage d’échantillons de boue. Elle interroge les scientifiques, l’équipe de navigation et même les cuisiniers. Ses questions portent non seulement sur leur travail mais aussi sur des sujets plus personnels. L’autrice nous parle à cœur ouvert de son désir de grossesse ainsi que de ses  engagements en faveur de la cause féminine et de la protection de la planète. J’avoue que je n’avais pas forcément envie de connaître les circonstances détaillées de la conception de son enfant mais sa transparence est cohérente avec le reste du discours.  Il est parfois nécessaire de nommer les choses par leur nom et de tout mettre à plat pour progresser. 

Les passages consacrés à l’exploration et à la mission scientifique sont passionnants et on peut en savoir davantage sur le site Internet dédié à l’étude du glacier Thwaites. On peut même mettre des visages sur les prénoms cités dans le livre en consultant les pages des équipes TARSAN, THOR et GHC.

En lisant L’éveil j’ai découvert que le terme de "vêlage" ne concernait pas que les vaches qui mettent bas mais aussi les glaciers qui se fracturent pour donner naissance à des blocs de glace et des icebergs. J’ai appris bien d’autres choses encore grâce au récit de voyage écologiste et féministe d’Elizabeth Rush. Le ton intimiste de la narration m’a donné l’illusion de vivre sa croisière en Antarctique en direct et d’en subir les aléas dans ma propre chair. Il faut savoir, qu’en cas d’urgence médicale, il est plus rapide de rapatrier un cosmonaute qu’un scientifique en mission sur le continent austral ! 

📚D'autres avis que le mien via Babelio et Bibliosurf

📌L’Éveil. Elizabeth Rush, traduite par Nathalie Peronny. Marchialy, 512 pages (2026)

Book Trip en mer, saison 3


Les Spartiates. Paul Cartledge

Les Spartiates. Paul Cartledge


A part quelques réminiscences datant de mes études, je ne suis pas du tout calée en Histoire antique. Cette réédition des travaux de Paul Cartledge, spécialiste de la civilisation grecque, était pour moi l’occasion de raviver mes faibles connaissances en la matière et de découvrir un certain nombre de choses que j’ignorais sur les Spartiates.

Cet ouvrage, destiné à un large public, est assez dense et nécessite un peu de concentration en dépit de la volonté pédagogique de son auteur. Il est divisé en 3 grandes parties qui respectent la chronologie des évènements, depuis les réformes de Lycurgue et l’ascension militaire de la cité-État, jusqu’au déclin puis la chute de Sparte face à l’Empire romain, en passant par l’apogée mythique de l’une des plus grandes puissances du monde grec égéen.

Il sera bien sûr question des guerres médiques contre les Perses de l'Empire achéménide, de la fameuse marche forcée des hoplites pour devancer la flotte ennemie en route vers Athènes après la bataille de Marathon (en 490 avant notre ère) ainsi que du glorieux sacrifice de Léonidas et de ses 300 soldats spartes aux Thermopyles (en 480). Cette défaite galvanise l’esprit de résistance de la ligue panhellénique. A cela s’ajoute la défaite de Xerxès Ier à la bataille de Salamine qui va marquer un tournant décisif dans le conflit.

The Spartans
L’alliance entre les cités hégémoniques et antagonistes de Sparte et d’Athènes ne pouvaient perdurer trop longtemps. La première est une société eugéniste et élitiste (qui a fasciné et attire toujours les extrémistes de tous genres) dirigée par une dyarchie héréditaire. Le pouvoir est partagé entre les descendants des deux familles royales, les Agiades et les Eurypontides. Les Spartiates sont des citoyens soldats, sélectionnés dès le plus jeune âge en fonction de leur force physique, et dont l’éducation stricte passe obligatoirement par l’Agōgē. Les tâches agricoles et domestiques sont assurées par les Hilotes (comparables aux serfs de l’époque féodale). Les femmes bénéficient aussi d’une éducation particulière contrairement aux autres Grecques. Si Athènes n’accorde pas ce droit à la gente féminine, elle se distingue aussi de Sparte par son attachement au régime démocratique. Les sources historiques font néanmoins penser que la montée de l'impérialisme athénien serait à l’origine de la guerre du Péloponnèse (431 à 404 av. J.-C).

Paul Cartledge ne se contente pas d’énumérer des faits et des dates ou de citer les sources les plus proches comme Herodote, Thucydide, Xenophon ou Plutarque. Il a inséré de nombreuses biographies (Helène, Pausanias, Alcibiade, Gorgô, Cynisca…) et brosse un portrait aussi détaillé que possible de la société spartiate, ainsi que de son organisation institutionnelle et politique. Les cartes et l’annexe chronologique sont précieuses pour se repérer dans cette riche étude mais il me semble que cette documentation aurait pu être complétée d’un lexique reprenant les principaux termes comme Gérousie, Ephores, Périèques, etc.

C’est un essai instructif et passionnant mais qui nécessite quelques connaissances de base. Un lecteur non aguerri peut facilement se perdre dans les méandres de cette documentation foisonnante. N’étant pas spécialiste de cette période, il m’a fallu un petit effort pour entrer dans le vif du sujet et plusieurs recours à la recherche d’informations encyclopédiques . Passé ce cap, j’ai pris beaucoup de plaisir à la lecture de cet essai. Il reste un certain nombre de détails historiques à élucider et cet ouvrage m’a donné envie de creuser davantage. Il n’est pas impossible que je sélectionne d’autres lectures historiques ou romanesques sur le sujet. 

📝Sur le même thème: la série de podcasts Quoi de neuf en Grèce antique ? animée par Xavier Mauduit pour l'émission Le cours de l'Histoire, épisodes diffusés du 6 au 9 avril 2026. Moins récents mais tout aussi passionnants, les podcasts de l’émission de radio In Our Time dédiés à la Grèce antique  sont disponibles sur le site de la BBC.

📌Les spartiates. Paul Cartledge, traduit par Simon Duran . Editions Passés composés, 350 pages (2026)

La Guerre des os. Benjamin Hoffmann

La Guerre des os. Benjamin Hoffmann


Si vous vous intéressez à la préhistoire (je devrais plutôt dire l'ère Mésozoïque) vous connaissez peut-être les paléontologues américains Charles Marsh et Edward Cope, les deux protagonistes principaux de la "Guerre des os", qui s'est déroulée à la fin du 19ème siècle durant le Gilded Age (la période de prospérité après la guerre de Sécession). Alors que leur discipline faisait ses premiers pas et que les découvertes de sites préhistoriques s’accumulaient, les deux chercheurs ont exhumé, décrit et classifié une quantité phénoménale d’ossements de dinosaures. Malheureusement leur propension à la compétition, plutôt qu’à la collaboration scientifique, a fait beaucoup de dégâts : destructions de fossiles, articles publiés à la va vite, squelettes reconstitués à l’envers,  collaborateurs malmenés, famille délaissée, amis trahis ou écartés, etc. La violente et déshonorante querelle qui les a apposée jusqu’à la fin de leurs vies nous est rapportée en détail par Benjamin Hoffmann dans une prose alerte et non dénouée d’humour. 

Il faut dire que cette histoire réunissait beaucoup d’ingrédients propices au romanesque, et je ne pense pas seulement au caractère vaudevillesque de la querelle. La rivalité de ces deux hommes, apriori plutôt destinés à l’analyse studieuse de manuscrits dans bureaux mal éclairés et des bibliothèques poussiéreuses, les a conduits jusque dans les territoires sauvages de l’ouest, au contact de toute son imagerie pittoresque. On y croise des hordes d’Indiens revanchards, des chasseurs de bisons sans pitié, des mercenaires cupides et des aventuriers de tous poils. Nos scientifiques ont rencontré le grand chef sioux Red Cloud, le célèbre officier de cavalerie George Custer, l’incontournable Buffalo Bill et même deux ou trois présidents américains dont Ulysses S. Grant. Celui-ci reçoit Charles Marsh à la Maison Blanche. Le professeur, qui revient d’expédition, s’est engagé à lui faire remonter les doléances des Amérindiens. De ces campagnes dans l’ouest, Charles Marsh et Edward Cope, ramènent (souvent à leurs frais) des tonnes d’ossements qui occuperont les chercheurs pendant des décennies après eux. Leur hâte à prendre leur rival de vitesse exclue toutes les vertus inerrantes à la recherche scientifique (patience, prudence, rigueur, méticulosité…) et à la dignité humaine (juste rétribution, respect d’autrui, bienveillance, etc). 

📚J’avais déjà entendu parler de la "Guerre des os", qui est brièvement évoquée dans Nos mondes perdus, la BD documentaire de Marion Montaigne. La préhistoire est un sujet quititille ma curiosité, aussi le compte-rendu enthousiaste de Nicole puis la proposition de lecture commune d’Ingannmic et de Keisha ne sont pas passées inaperçues. Sandrine aussi s'est jointe au groupe de lecture. Je pense néanmoins qu’il n’est pas nécessaire d’être passionné de paléontologie pour apprécier le livre de Benjamin Hoffmann. L’auteur nous montre sans doute les pires penchants de la nature humaine mais il nous invite aussi à découvrir tout un pan de l’histoire américaine et de l’historiographie du 19ème siècle. Son style est fluide et accessible à un large public. C’est un vrai plaisir de lecture et ça donne très envie d'aller faire un tour au Muséum national d'Histoire naturelle.

📌La Guerre des os. Benjamin Hoffmann. Denoël, 368 pages (2026)


L'affaire Bélias. David Le Bailly

L'affaire Bélias. David Le Bailly


Ce livre est arrivé entre mes mains sur un malentendu. J’ignorais tout du fait divers sur les vols de livres rares au sein de la bibliothèque Doucet et le suicide de l’ex conservatrice. Je n’ai pas eu connaissance non plus de l’article de Victor Castanet, paru dans le journal Le Monde du 18 octobre 2022. J’en ai déduit la teneur et compris les répercussions en lisant le récit que David Le Bailly a tiré ses enquêtes publiées dans Le Nouvel Obs en juillet 2024. Le texte est constitué d’une série d’interviews des différents protagonistes, experts judiciaires, avocats, collègues et proches de Sophie L.

Avant de revenir sur les faits, il faut garder en tête que l’affaire n’est pas close puisque le procès a été reporté au moins d’avril 2026. A l’origine du drame, il y a le leg de Jean Bélias à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, située place du Panthéon à Paris. Cette institution accueille un fond littéraire riche d’œuvres modernes et contemporaines inestimables. Elle est placée sous la tutelle de la Chancellerie des universités. Le donateur était bibliophile et courtier en livres rares. Une partie de sa collection (dont l’estimation reste énigmatique)  a été vendue à Drouot avant son décès. A la mort de Jean Bélias, en décembre 2010, la Bibliothèque devait hériter de son appartement de la rue des Vinaigriers et de sa bibliothèque. Ce don s’est révélé à la fois atypique et encombrant. On évoque plus de 20 000 titres, dont certains en 30 à 40 exemplaires. Or, la question qui hante l’auteur est la suivante : Ce leg valait-il la mort de la voleuse ?

Il y a en effet des pièces de valeur, des éditions originales, des manuscrits ainsi que des dessins d’artistes. A partir de 2017, certaines seront vendues en enchères via la maison Millon, par la mère de Sophie L, Marie-Christine J.  On  estime les gains à plus de 100 000 euros. La mère de Sophie L était-elle complice malgré elle ? Il est difficile de croire qu’elle ignorait d’où venaient les ouvrages que sa fille lui confiait même si aucune estampille ne permettait d’identifier les pièces du fond Belias avec certitude. On se donnant la mort par pendaison, la voleuse a mis un terme définitif à l’enquête.

Au-delà de la tragédie, on peut se demander ce qui a incité David Le Bailly a consacré tout un livre à ce fait divers, en plus des articles déjà parus. L’affaire, certes, a ses zones d’ombre mais son impact sociétal semble limité. Mais justement, cette histoire n’est pas qu’une affaire judiciaire. C’est une véritable comédie humaine qui dénonce aussi les dysfonctionnements d’une institution. Elle se traduit par un huis clos professionnel délétère, avec des inégalités salariales qui ne reflètent pas les compétences des agents, une directrice dénoncée comme absentéiste, une affaire de harcèlement, ainsi que des suspicions de détournements d’argent public et de legs privés.

Une question hante le journaliste, à savoir quel était le vrai visage de Sophie L ? Une froide arriviste, finançant sa thèse sur les fonds financiers de la bibliothèque et la rédigeant sur ses heures de travail au détriment de ses missions professionnelles ? Une mère de famille célibataire, intelligente, cultivée et persévérante ? Ses collègues archivistes sont-ils de simples lanceurs d’alerte ou des subalternes jaloux espionnant la direction ? Si l’article de Victor Castanet était considéré à charge, cet ouvrage semble en prendre le contre-pied et le portrait que David Le Bailly brosse de Sophie L. bien complaisant.

Même si je ne suis pas particulièrement friande de ce type de récit et que je ne comprenne toujours pas la finalité de celui-ci, je dois dire que j’ai lu ce livre avec intérêt. Sans oublier les magouilles qui se sont conclues par le suicide d'une femme, j'ai apprécié de pénétrer un univers qui ne m'est pas familier, de découvrir le fonctionnement de l'institution et le travail quotidien des agents. 

L’enquête reste inachevée jusqu’au procès de Marie-Christine J, la mère de la conservatrice incriminée. Les équipes de la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet ont été totalement renouvelées avant sa réouverture en mai 2024. Quelques 3200 pièces du legs Bélias ont finalement été intégrées aux collections.

💪Lu dabs le cadre du challenge de lecture Les gravillons de l'hiver

📚D'autres avis que le mien via Babelio

📌L'affaire Bélias. David Le Bailly. Julliard, 166 pages (2025)

J'ai lu ce livre dans le cadre du challenge de lecture Les Gravillons d'Hiver
Challenge "Les Gravillons"



Confession américaine. Eddy L. Harris

Confession américaine. Eddy L. Harris


 « Et, chaque matin, je faisais serment d’allégeance au drapeau, comme tous les enfants de ma classe de mon école, et sans doute, j’imagine, de toutes les classes de toutes les écoles du pays. 
Je jure allégeance au drapeau Des États-Unis d’Amérique
Et à la République qu’il représente
Une nation sous l’autorité de Dieu
Indivisible
Avec la liberté et la justice pour tous »

Trente ans après la parution du pamphlet de James Baldwin, The Evidence of Things Not Seen (Meurtres à Atlanta), Eddy L. Harris publie à son tour un manifeste à charge contre son pays natal. Nous sommes en 2016. L’écrivain américain expatrié en France vient d’avoir 60 ans et Donald Trump accède pour la première fois à la présidence des Etats-Unis. C’est l’occasion pour Eddy L. Harris de faire le bilan d’une vie, de sa carrière littéraire et de l’évolution politique de son pays. Il estime qu’il est en partie responsable du naufrage par son aveuglement volontaire et son inaction. Il se reproche d’avoir choisi de quitter le navire plutôt que de s’engager dans la bataille. Il faut dire que son œuvre n’a pas toujours été comprise aux Etats-Unis et que ses livres n’y sont plus publiés depuis 1996.

Je savais qu’Eddy L. Harris avait écrit plusieurs essais dont A River Quest (Mississippi Solo) que je prévois toujours de lire. L’auteur a descendu les 4 000 du fleuve en canoë dans les années 80. Il s’est également rendu en Afrique et en a tiré un ouvrage intitulé Native Stranger (Le voyage d'un Noir américain au cœur de l'Afrique). Ces ouvrages ne sont pas de simple récits de voyage. Ce sont des récits initiatiques et politiques où l’auteur aborde les questions du racisme, de l’identité, etc.  

Black History Month 2026
Dans House of Lies. American Confessional (Confession américaine), il revient sur ces questions. Eddy L. Harris s’interroge sur l’image de la nation américaine. Selon la devise adoptée depuis la guerre d’indépendance, elle est « une et indivisible ». Les paroles de la Liberty Song de John Dickinson sont devenues un mantra sans cesse répété depuis le berceau jusqu’au cercueil : «By uniting we stand, by dividing we fall ». Le melting pot et l’égalité pour tous sont en réalités de beaux rêves, des mirages  que les gouvernements successifs ne cessent d’entretenir. Même le mandat de Barack Obama n’a pas permis d’entériner l’union du peuple américain. L’auteur récuse les dénominations en trait d’union (Afro-Américain, Italo-Américain, etc) qui séparent plus les citoyens qu’elles ne les rassemblent sous une même bannière.  Il ne se sent d’ailleurs pas de lien avec l’Afrique sachant que son aïeul ayant été affranchi au 18ème siècle. En ce sens, le terme de Noiraméricain semble plus approprié qu’Afro-Américain.

Eddy L. Harris évoque son enfance à Saint Louis, sa famille et notamment son père qui occupait un double emploi pour nourrir sa famille, son employeur blanc se refusant obstinément à lui consentir une promotion pourtant méritée. L’écrivain américain a fini par s’expatrier. Il vit désormais à Pranzac, un petit village de Charente, à quinze kilomètres d’Angoulême. Sa vision de l’Amérique d’aujourd’hui n’est guère optimiste: 

« Trump restera dans l’histoire comme un président crucial. Il a fait ce qu’aucun président n’aurait sans doute pu faire. Il nous a tellement éloignés les uns des autres que nous ne nous retrouveront peut-être jamais ». 

💪J’ai lu cet ouvrage édifiant dans le cadre du Black History Month, dont nous fêtons cette année le 100ème anniversaire dans de nombreux pays. Comme chaque année en février, Enna nous propose un challenge centré sur les Etats-Unis : l’African American History Month challenge 2026. Parallèlement à cette activité, Belette organise la 3ème édition de l’American Year à laquelle je participe également. Et bien sûr, Confession américaine est parfait pour les Gravillons de Sybilline.

📌Confession américaine. Eddy L. Harris, traduit par Grace Raushl. Liana Levi, 96 pages (2024)

Mes trois challenges du jour
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Meurtres à Atlanta. James Baldwin

Meurtres à Atlanta. James Baldwin


J’ai lu ce livre dans le cadre des commémorations du centième anniversaire du Black History Month, un évènement annuel dédié l'histoire de la diaspora africaine. L'Association for the Study of African American Life and History (ASALH) a lancé la première Negro History Week en février 1926 mais c’est le président américain Gerald Ford qui, en 1976, a adopté officiellement le mois de février pour les célébrations. Le Royaume-Uni et le Canada se sont joints aux Etats-Unis, respectivement en 1987 et 1995. En France, un premier Black History Month a été organisé en 2018 par l'association Mémoires & Partages. Ces initiatives ont néanmoins suscité quelques critiques et controverses. En décembre 1986, à l’occasion d’une réunion du National Press Club à Washington, James Baldwin propose d’instaurer une "Semaine de l'Histoire des Blancs" :

 « Quand je suggère une Semaine de l'Histoire Blanche, je ne suis pas en train de proposer une parodie de la Semaine de l'Histoire noire. Je veux dire que la vérité au sujet de ce pays est enfouie dans les mythes que les Blancs ont sur eux-mêmes ».


the evidence of things not seen
L’écrivain Afro-Américain a longuement développé son point de vue sur la question raciale aux Etats-Unis dans un essai intitulé The Evidence of Things Not Seen (Meurtres à Atlanta). L’ouvrage est paru aux Etats-Unis en 1985. A l’origine de ce texte, il y a un fait divers dramatique. Entre 1979 et 1981, plus d’une vingtaine d’enfants noirs disparaissent et sont assassinés dans la capitale de la Georgie. Un faisceaux  d’indices réunis par le FBI conduisent à l’arrestation d’un jeune Afro-Américain d’une vingtaine d’années, Wayne Williams. En réalité, il est accusé du meurtre de deux adultes et, suite à une sorte de concomitance bancale, soupçonné de celui des enfants. Il est condamné à perpétuité le 27 février 1982 alors même que de nouveaux meurtres ont eu lieu pendant son incarcération. Le journal qui emploie James Baldwin lui a demandé de retourner dans son pays natal (l’écrivain habite alors en France) pour couvrir le procès. Néanmoins, il s’agit moins dans cet ouvrage de déterminer si le jeune Williams est coupable ou non, que d’exploiter l’affaire pour dénoncer l’échec de la déségrégation américaine obtenue grâce au mouvement de lutte des droits civiques. 

Cet opus éminemment politique met en lumière bien des aspects de la lutte raciale aux Etats-Unis, d’une part, mais aussi dans d’autres pays comme l’Afrique du Sud où l’apartheid n’a été aboli qu’en 1991. La réflexion de James Baldwin va bien sûr au-delà de celle évidente de l’histoire coloniale et de l’esclavagisme. Il montre l’invisibilité (au mieux) de la population Afro-américaine au sein de la société étasunienne, la paupérisation des quartiers noirs, la haine raciale persistante. L’actualité malheureusement lui donne raison. L’affaire du meurtre de George Floyd, par exemple, est devenue emblématique de la situation raciale aux Etats-Unis mais elle cache bien d’autres vérités ancrées dans la conscience collective américaine. Elles dépassent aussi largement ses frontières et l’ouvrage de James Baldwin devrait nous inciter tous à réfléchir sur cette histoire raciale commune. Il me semble malheureusement que peu de choses ont changé depuis la mort de l’écrivain en 1987.  

💪Enna organise sur son blog un défi de lecture, l'African American History Month Challenge 2026 auquel je me joins cet année grâce à cet essai percutant de James Baldwin. Sur la même thématique mais abordée de manière différente, je recommande aussi la lecture de l’œuvre de Maya Angelou. Meurtres à Atlanta est aujourd'hui considéré comme un classique du genre. Aussi, il me permet de participer au défi 2026 sera classique chez Nathalie et puisqu'il compte moins de 200 pages, il s'intègre parfaitement aux Gravillons de l'hiver chez Sybilline. 

📌 Meurtres à Atlanta. James Baldwin, traduit par James Bryant. Le Livre de Poche, 192 pages (2025) 

Challenges auxquels je participe avec Meurtres à Atlanta de James Baldwin
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Lisière. Kapka Kassabova

Lisière. Kapka Kassabova


En 2023, je suis allée en Bulgarie, visiter un petit village des Rhodopes, tout près des frontières grecque et turc. Le récit de Kapka Kassabova m’a permis de me replonger dans l’atmosphère de ce territoire marqué par la grande histoire : celle du peuple Thrace, celle des guerres de conquête et de résistance contre l’Empire ottoman, celle des populations de l’ancien bloc de l’Est et celle des migrants, rarement volontaires. L’autrice de Lisière, elle, a cheminé tout le long des frontières bulgares. Le titre de son livre se veut le reflet de cette broderie géographique et culturelle. 

Le récit nous conduit au sud des Balkans, depuis les côtes de la mer Noire jusqu’à la mer Egée, en passant par les massifs de la Strandja et des Rhodopes. Nous traversons des frontières autrefois interdites, une zone grise qui faisait objet d’une surveillance rigoureuse des gardes-frontières soviétiques et d’une défense violente de chaque côté de la ligne. Nous sommes à l’extrême sud de ce long rideau de fer qui fascinait tant le journaliste Paolo Rumiz (cf Aux frontières de l’Europe). 

Contrairement à l’écrivain italien, Kapka Kassabova n’est pas née du côté démocratique du rideau mais à Sofia, sous la dictature de Todor Jivkov. La Bulgarie entretenait alors des relations d’amitié avec l’URSS et les autres pays satellites liées par le Pacte de Varsovie. Sa famille a émigré dans les années 90, d’abord en Nouvelle-Zélande, puis l’écrivaine s’est exilée dans les Highlands en Ecosse. Trois décennies après la chute du régime communiste, l’autrice de Lisière a eu envie de retrouver le pays de son enfance.

Kapka Kassabova est une sorte de chasseuse d’histoires. Son périple, entre Bulgarie, Grèce et Turquie, lui a permis de collecter des informations sur l’histoire et les légendes locales mais surtout d’aller à la rencontre des habitants. Elle a recueillis les récits, souvent dramatiques, de survivants, de réfugiés et d’exilés. Combien de citoyens d’ex-RDA sont morts en tentant de traverser la dernière frontière avant la liberté (la frontière bulgare avait la réputation fausse d’être plus perméable) ? Combien de Pomaques, slaves musulmans, ont perdu leurs biens et leurs identités ? Combien de villages désertés à la fin de la Guerre froide ?

Kapka Kassabova sait écouter. Ses hôtes la reçoivent avec plaisir et simplicité, la guident dans ce territoire méconnu. Pour autant, le périple ne s’avère pas sans danger. L’autrice côtoie quelques personnalités interlopes qui n’inspirent guère confiance. L’un d’entre eux la pousse même à s’enfuir à toutes jambes dans la forêt. 

Kapka Kassabova sait transmettre sans juger. Elle fait toujours preuve de bienveillance et d'ouverture d'esprit vis à vis de ces interlocuteurs, des qualités qui en font une excellente messagère.

Kapka Kassabova sait aussi capter l'attention du lecteur. Lisière est un récit riche d’informations géographiques, historiques, culturelles et ethnographique que j'ai eu grand plaisir à découvrir. Mais c’est surtout l’humain qui interpelle dans cet ouvrage. Ces destins brisés par les guerres idéologiques, religieuses, économiques… On est choqué par les cruautés des uns et bluffé par la capacité de résilience de autres. 

📝L'ouvrage est émaillé de vocabulaire bulgare, grec et turc, qui sont autant de notions indicibles dans une autre langue. A ce sujet, je vous recommande un article très instructif de la traductrice de Lisière, Morgane Saysana. 

💪Grâce à Lisière, je coche les cases de trois challenges de lecture : Les escapades européennes chez Cléanthe, La rentrée à l’Est chez Sacha et Les pavés de l’été chez La Petite Liste.

📌Lisière. Kapka Kassabova, traduite par Morgane Saysana. J’ai Lu, 612 pages (2021)

Trois challenges de lecture


L'Idée de Moyen Âge. Giuseppe Sergi

L'Idée de Moyen Âge. Giuseppe Sergi


Cet été, j’ai fait la tournée des bastides, cloîtres, forteresses et autres sites médiévaux dans les vallées du Lot et de la Dordogne, le "Pays des 1001 châteaux". Je suis loin de les avoir tous visités mais les informations recueillies pendant les visites guidées m’ont rappelée que les amateurs comme moi ont tendance à se forger une vision quelque peu erronée de cette période de l’histoire. 

Acheté dans la boutique du village troglodyte la Roque Saint-Christophe, l’essai de Giuseppe Sergi devait m’aider à m’y retrouver un peu dans la pagailles des idées fausses. L’auteur (attention, il a un homonyme, mort en 1936, qui était anthropologue) est un médiéviste italien, qui a enseigné l’histoire à l’Université de Turin pendant plus de 40 ans. 

L’opus compte une centaine de pages à tout casser mais son contenu est très dense et nécessite une certaine concentration.  Le sous-titre, Entre imaginaire et réalité historique, est assez explicite mais je m’attendais quand même à un ouvrage de vulgarisation. Bien sûr, l’édition dans la Collection Champs historique de Flammarion aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Il s’agit davantage d’un cours introductif  à l’histoire médiévale et je classerais plutôt cet ouvrage dans la catégorie des références à l’usage des étudiants. 

Giusuppe Sergi évoque par exemple la question des chrononymes. Il s’agit du découpage apostériori et plus ou moins arbitraire des périodes historiques. Le Moyen Âge a souffert du jugement négatif des Humanistes de la Renaissance et du Siècle des Lumières. La période couvre plus de 1000 d’histoire et pourrait tout aussi bien être "sous-découpée" en trois. Les spécialistes différencie d’ailleurs souvent le Haut, le Classique (ou Central) et le Bas Moyen Âge (il existe encore d’autres découpages). De même, les bornes temporelles canoniques (476-1492) sont-elles sujettes à discussion. Il n’en reste pas moins que le Moyen Âge est "coincé" entre la chute de l’Empire romain et les Temps Modernes inaugurés par la découverte de l’Amérique. Il est devenu emblématique des épisodes épidémiques, des famines et des superstitions. Quid de l’esprit chevaleresque ou de l’amour courtois ? 

L’auteur évoque ensuite la notion de Féodalité, le partage du monde médiéval entre deux aires culturelles qui seraient l’une latine et l’autre germanique ou encore l’apparente homogénéité du christianisme. Le Moyen Âge fut-il réellement une période intermédiaire ? Faut-il le considérer comme l’enfance de l’Europe, une ère transitoire au cours de laquelle les peuples auraient expérimenté de nouvelles formes politiques et économiques ? L’ouvrage répond à ces questions en 11 chapitres aussi concis qu’érudits.

Je ne peux pas dire que le propos ne m’ait pas intéressée, bien au contraire, mais j’avais prévu une lecture facile et distrayante pour la période estivale. Le contenu de l’opus étant plus ardu que je ne l’avait espéré, je ne suis pas sûre d’y avoir consacré le temps et la concentration nécessaire et certains passages sont restés un peu obscurs (sans jeux de mots faciles).

📚Voir aussi la recension de Joel

📌L'Idée de Moyen Âge - Entre imaginaire et réalité historique. Giuseppe Sergi, Champs Flammarion, 120 pages (2014)


Dans la tête de mon ado. de Lastic, Bravi & Borst

Dans la tête de mon ado. de Lastic, Bravi & Borst


Les parents d’ados ont parfois souvent la sensation de cohabiter avec des aliens qui auraient des téléphones portables greffés dans les mains. Evidemment si on se fiait à ce seul critère, de nombreux adultes pourraient être considérés comme des adolescents attardés. 

L’ado est tantôt euphorique, tantôt amorphe, souvent sourd aux remarques de ses parents. Il dort jusqu’à point d’heure le matin, passe la moitié du week-end scotché derrière un écran (télé, ordi ou téléphone) en s’appropriant l’usage exclusif du canapé du salon. Il ne ramasse jamais les miettes du petit dej', ni celles du dîner (heureusement qu’il mange à la cantine), ouvre tous les paquets de gâteaux en même temps. Il est atteint de tremblote chronique et renverse tous les contenants de liquide dont il tente de se saisir… sans parler de ses vêtements qui, dans le meilleur des cas, sont empilés en trois tas distincts (propre, sale, non identifiable)… j’arrête d’en jeter mais je sais que vous voyez de quoi je parle. 


Dans la tête de mon ado: Mon ado mou

 

Les parents ne sont pas épargnés non plus mais c’est de bonne guerre ! Nos ados détestent nous avoir tout le temps sur le dos. Ce n’est pas toujours facile de couper le cordon et de lâcher sa progéniture dans la jungle extérieure au cocon familial ! Bref, il faut prendre un peu sur soi, s’interdire d’envahir son jardin secret (sous prétexte de le protéger) et d’intervenir de manière intempestive dans sa vie, ses amitiés, etc. On ne soumet pas ses amis à des interrogatoires en règle, on ne fouille pas sa chambre en son absence, on ne le géolocalise pas en permanence non plus (oups !)… Bref, il faut abolir le contrôle permanent et la dictature aveugle si on veut éviter de s’exposer à une rébellion en règle.


Dans la tête de mon ado: Les vacances

Dans la tête de mon ado évoque avec humour toutes ces situations qui peuvent être très agaçantes au quotidien et générer des tensions au sein du nid familial. L’album est composé d’une série de petites scènes, comme des strips. Il permet de relativiser certaines situations et surtout d’ouvrir le dialogue avec son enfant grâce à une lecture commune. On peut convoquer ses propres anecdotes et en rire ensemble.  Il ne faut pas s’attendre en revanche à y trouver des solutions miracles. Il ne s’agit pas d’un ouvrage de psychologie qui permettrait d’aborder le mal être de certains ados ou de résoudre des conflits familiaux aigües. 

📌Dans la tête de mon ado. Agathe de Lastic (scénariste), Soledad Bravi (dessinatrice) et Grégoire Borst (conseiller technique). Editions Vent d’Ouest, 112 pages (2022)


Les Téméraires. Bart Van Loo

Les Téméraires. Bart Van Loo


Une référence à la série Game of Thrones en quatrième de couverture a failli me faire renoncer à la lecture de cet ouvrage (et je ne parle même pas de l'estampille "Best seller", généralement assez efficace pour me faire fuir)... mais voilà, il y a peu de livres sur le sujet ! J’aurais eu bien tort de m'abstenir car Les Téméraires est un régal d’érudition et d’écriture. L’auteur, écrivain belge néerlandophone et francophile, n’est certes pas spécialiste du Moyen-Age mais il a fait du bon boulot.  

Dans un style enlevé, Bart Van Loo nous raconte l’histoire de la Maison de Bourgogne, un duché dont le passé  mouvementé est ancré au cœur de l’Europe. Son territoire s’est étendu, entre la France et le Saint-Empire romain germanique, deux royaumes dont il était le vassal et tantôt l’alliée ou l’adversaire. Il englobait la Bourgogne actuelle et les Plats Pays qui correspondent aujourd’hui à la Belgique et aux Pays-Bas. Le faste de la cour bourguignonne a ébloui et/ou agacé les contemporains. Les chroniqueurs du temps ont décrit par le menu les festins organisés par les ducs, leurs riches parures, sans oublier les artistes qu’ils ont entretenus (dont certains exhumés par l’auteur). Si Philippe le Hardi, Philippe le Bon ou Charles le Téméraire ont bénéficié d’un grand prestige, les ducs de Bourgogne n’ont jamais réussi à acquérir la couronne royale.

Bart Van Loo a opté pour un plan en pyramide inversée qui lui évite bien des écueils liées aux méandres compliqués du passé. Le premier chapitre couvre près de 1000 ans (406-1369), le second concerne un siècle (1369-1467), le troisième porte sur une décennie (1467-1477), le quatrième se concentre sur l’année 1482 et le dernier chapitre porte sur une seule journée particulière. Si on ajoute les différentes annexes (arbres généalogiques, chronologie, bibliographie, etc.), l’ouvrage dépasse les 900 pages. 

J’imagine que cette profusion risque de faire détaler plus d’un lecteur. Les amateurs du genre, en revanche, ne seront pas déçus. Bart Van Loo a creusé son sujet pour aller jusqu’au fond des choses. Son livre n’est pas rébarbatif pour autant car son enthousiasme transparait dans son écriture au point que son essai est jugé mélioratif dans l’article de Wikipédia.  Je ne suis pas assez calée sur cette période historique pour en juger. En revanche, je peux dire que Bart Van Loo a scruté tous les aspects (politiques, économiques, artistiques…) de l’histoire des ducs de Bourgogne. Il a évoqué les nombreuses batailles dont celles de la guerre de cent ans, les résistances des villes et/ou de la bourgeoisie (notamment à Gand et à Bruges), les lourds impôts, la question de l’hétérogénéité linguistique et ses conséquences, le schisme de la papauté, les intrigues et trahisons diverses… 

C’est une histoire foisonnante qu’il serait fastidieux de résumer ici. Bart Van Loo, lui, le fait très bien. Il est remonté jusqu’aux premières mentions des Burgondes. Le dernier chapitre se focalise sur le mariage de Philippe le Beau avec Jeanne de Castille, parents de Charles Quint, dans la ville brabançonne de Lierre, le 20 octobre 1496, un évènement qui annonce une ère nouvelle. 

📝Pour ceux qui n’auraient pas le courage de plonger dans un pavé de 900 pages, il existe une alternative : un podcast en 8 épisodes disponible sur le site de la RTBF (on peut se connecter gratuitement).

💪J’ai lu cet ouvrage dans le cadre de deux challenges de lecture organisés par La Petite Liste et Tadloiduciné qui squatte le blog de Dasola. 

📌Les Téméraires - Quand la Bourgogne défiait l'Europe. Bart Van Loo. Champs Flammarion, 928 pages (2023)


La préhistoire - Vérités et légendes. Éric Pincas

La préhistoire - Vérités et légendes. Éric Pincas


Après avoir visiter l’impressionnant Musée national de Préhistoire aux Eyzies dans la vallée de la Vézère en Dordogne et le site de La Madeleine, quelques kilomètres plus loin à Tursac, j’ai eu envie d’en savoir un peu plus sur nos ancêtres. L’ouvrage de vulgarisation d’Eric Pincas, qui fait le point sur les connaissances en la matière, m’a semblé bien suffisant pour satisfaire ma curiosité en cette période estivale. 

Plus qu’en essai sur la Préhistoire, il s’agit d’une anthologie de textes et d’articles éclairant le lecteur sur diverses thématiques anthropologiques, sociales, spirituelles et artistiques. L’auteur tente ainsi de répondre aux interrogations récurrentes de Béotiens tels que moi. 

Éric Pincas, est historien de formation et passionné de Préhistoire. Rédacteur en chef du magazine Historia depuis 2014, Il a déjà publié de nombreux articles sur le sujet. Il est également l’auteur d’un ouvrage intitulé Qui a tué Neandertal ?, publié chez Michalon et le co-auteur de Lady Sapiens (Editions Les Arènes) avec Thomas Cirotteau et Jennifer Kerner. Bref, il connaît son sujet. 

Après une introduction historiographique rappelant que la jeune discipline est née au 19ème siècle à l’instigation de quelques pionniers (parmi lesquels des religieux), Éric Pincas propose à ses lecteurs un panorama des avancées scientifiques depuis 2018 ainsi que des différents scénarios et hypothèses qui en découlent. 

Qui étaient les premiers hominidés ? A quoi ressemblaient-ils ? Où vivaient ? Etaient-ils des carnivores exclusifs ? L’homme et le mammouth ont-ils co-existés ? Toumaï est-il vraiment le premier représentant de la lignée humaine ? Homo Sapiens a-t-il exterminé Neandertal ? Les femmes étaient-elles cantonnées aux tâches domestiques ? Quelles étaient les croyances de nos lointains ancêtres ? Autant de questions dont les réponses ne sont pas si évidentes qu’elles n’y paraissent. A cela s’ajoute les questions d’éthiques et les controverses scientifiques. 

L’ouvrage a l’avantage d’être très abordable et a parfaitement répondu à mes attentes mais il risque de frustrer un peu les lecteurs plus éclairés. Je le comparais donc volontiers à une sorte de mise en bouche, permettant de picorer quelques informations croustillantes en attendant le plat principal. 

Pour information, Éric Pincas sera présent aux 28èmes Rendez-vous de l’histoire à Blois en octobre 2025.

📌La préhistoire - Vérités et légendes. Éric Pincas. Perrin, 224 pages (2020)


Langue paternelle. Alejandro Zambra

Langue paternelle. Alejandro Zambra


💪Alors que je pensais avoir clôturé ma liste de lecture pour le Printemps latino, j’ai découvert que le dernier ouvrage d’ Alejandro Zambra venait de paraître en France. Je ne me voyais pas passer à côté sachant que j’organisais un challenge de lecture autour du Chili. C’est ainsi que je me suis retrouvée avec un recueil mélangeant des textes autobiographiques et fictifs sur le thème de la paternité. 

« Dans la tradition littéraire abondent les Lettres au père, mais les Lettres au fils sont plutôt rares. Les raisons en sont plutôt prévisibles – machisme, égoïsme, pudeur, adultocentrisme, négligence, autocensure – mais il me semble qu’il existe aussi des raisons purement littéraires. Pour le moment, il est plus facile d’ignorer ou de reléguer les enfants, ou les comprendre comme des obstacles à l’écriture, de s’en servir comme prétexte : et voici maintenant qu’à cause d’eaux on a pas pu se concentrer sur son laborieux et imposant roman ! »  

La Langue paternelle est un ovni littéraire mais Alejandro Zambra préfère le terme d’essai. Il évoque tantôt son père, tantôt son fils. Pour autant, son livre ne parle pas qu’aux femmes. Il y est question d’amour filiale, d’éducation, de transmission,  de mémoire… et de foot aussi, la passion de l’écrivain chilien. Des sujets universels (même le foot ?) qui interpellent chacun d’entre nous, parents et/ou enfants. L’auteur est conscient du risque de tomber dans les anecdotes personnelles un peu mièvres mais il s’affranchit facilement de cet écueil. Ses textes sont à la fois drôles et touchants. 

📚D’autres avis que le mien via Babelio et Bibliosurf

📌Langue paternelle. Alejandro Zambra, traduit par Denise Laroutis. Editions Bourgeois, 256 pages (2025)