Affichage des articles dont le libellé est Littérature indienne. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Littérature indienne. Afficher tous les articles

Maintenant que j'ai cinquante ans. Bulbul Sharma

 Maintenant que j'ai cinquante ans. Bulbul Sharma


J’avais repéré ce recueil de nouvelles chez Keisha, il y a un bon bout de temps. Je connaissais déjà les fictions culinaires de Bulbul Sharma mais ce titre a retenu mon attention (non, je ne vous dirai pas si c’est à cause de mon âge) et je l’ai gardé en tête jusqu’à aujourd’hui. Les Etapes indiennes, organisées par Hilde, et le challenge Bonnes nouvelles étaient les occasions idéales de le lire et je dois dire que je me suis régalée bien qu’il soit rarement question de cuisine dans ces textes. Non, le titre ne ment pas, il s’agit bien d’histoires dont les héroïnes sont des quinquagénaires. Mais attention ! Nous sommes en Inde et ça change tout ! Ajoutez à cela l’humour parfois grinçant de Bulbul Sharma et vous obtenez un savoureux mélange autour de la condition féminine en Asie (il est aussi question des Thaïlandaises dans la nouvelle intitulée Surprise d'anniversaire).

L’ouvrage réunit 10 textes. La nouvelle titre donne la parole à une riche veuve dont le don de vision s’est révélé le jour de son cinquantième anniversaire. Elle peut ainsi s’entretenir avec le fantôme de sa mère, une femme autoritaire qui lui a toujours reproché son manque de charisme, et poser un regard objectif sur sa famille. Persuadée que ses trois fils et leurs épouses attendent sa mort avec impatience, et qu’ils seraient ravis de l’interner, elle décide néanmoins de les inviter à dîner pour leur faire part de ses visions paranormales.  On ne sent pas d’aigreur dans ses sentiments juste un caractère mutin qui donne le ton du recueil et des histoires à venir. 

Apriori La vie après la mort, n’est pas la nouvelle la plus réjouissante puisque la narratrice vient de mourir et s’adresse à nous depuis l’au-delà. Pourtant, la chute de l’histoire nous réserve une note d’espoir. L’héroïne est décédée subitement à l’âge de 50 ans, sans doute d’une crise cardiaque. Mariée dans sa plus tendre enfance, elle a quitté son village et sa famille à l’âge de 13-14 ans (la date est approximative puisqu’elle ne sait ni lire ni compter) pour aller vivre chez son époux. En dépit de l’amour et de l’attention qu’elle portait à son mari, l’union n’a pas été heureuse. Ce n’est pas qu’il la frappait ou l’insultait mais le regard qu’il posait sur elle était d’une froideur constante. Or, après plusieurs décennies de larmes et de solitude, la défunte constate que son époux l’aimait sincèrement et ne se remet pas de son décès. Cet homme n’a fait que se conformer aux règles de la communauté exigeant de garder ses sentiments pour soi.   

La dernière nouvelle, La phobie de la cinquantaine, met en scène une quinquagénaire obsédée par son apparence physique et qui s’inflige elle-même une hygiène de vie drastique pour repousser les outrages du temps. C’est encore un texte relativement optimiste puisque l’héroïne comprend, le jour de son anniversaire, que ses proches l’aiment pour elle-même et non pour son apparence juvénile. Pour autant, elle ne se résout pas à lâcher prise plus d’une journée. 

La plupart des femmes dont il nous est donné d’entendre la voix, nous explique sur un ton parfaitement badin à quel point elles sont mal traitées par leurs proches : maris, parents, belles-mères… et même leur progéniture. Certaines acceptent les brimades parce que la pression sociale est trop lourde mais la plupart ont décidé de se rebeller après un demi-siècle d’abnégation. Elles le font discrètement, en quittant leur foyer en catimini, où plus ostensiblement, en s’autorisant des activités jugées inappropriée par leur entourage : cours de danse, obtention du permis de conduire, rencontre amoureuse, rejet du mariage… certaines s’autorisent juste à rire ou à porter des vêtements colorés (l’aristocratie indienne considère que les couleurs pimpantes sont réservées aux femmes de mauvaises vies).  

La force et le talent de Bulbul Sharma tiennent au fait d’aborder des sujets très pesants, souvent tabous dans son pays natal, avec beaucoup de finesse et une certaine légèreté. 

« J’adore aussi les romans policiers, surtout ceux d’Agatha Christie. Elle a le chic pour décrire ces Anglais toujours polis, capables de boire le thé dans la bibliothèque à peine quelques heures après que le majordome y a découvert un cadavre. Ce genre de choses n’arriveraient jamais en Inde. Ici, quand on trouve un rat mort dans le salon, c’est la catastrophe. Ça fait un raffut de tous les diables. Si on trouvait un cadavre dans notre bibliothèque, ma belle-mère ferait fumiger toute la maison, et venir un prêtre pour une cérémonie purificatrice d’au moins onze jours. » *

*Je viens de découvrir que le hasard m’a amenée à choisir la même citation mot pour mot que Véronique du blog Inde en livres ! Tant pis, je n’ai pas envie d’en changer !

💪Lecture dans le cadre du challenge Bonnes nouvelles et des Etapes indiennes

📚D’autres avis que le mien via Babelio ou chez Maggie, Keisha et Fanja (A girl).

📌Maintenant que j'ai cinquante ans. Bulbul Sharma, traduit par Mélanie Basnel. Picquier Poche, 244 pages (2013)



La Malédiction de Satapur. Sujata Massey

La Malédiction de Satapur. Sujata Massey


💪 Je profite de ce début de saison estivale pour faire une nouvelle escale indienne, en compagnie de Maggie, Claudialucia et Rachel qui ont suggéré une lecture commune autour de La Malédiction de Satapur de Sujata Massey. Il s’agit d’un cosy Mystery, un genre idéal selon moi, pour inaugurer les lectures de vacances. Avec ce polar historique, le dépaysement est garanti. 

La romancière américaine d’origine indienne, nous invite dans la petite principauté fictive de Satapur, un territoire situé au cœur des Ghats occidentaux. La saison des pluies rend son accès d’autant plus difficile. Nous sommes en octobre 1921 et cet état princier du Raj britannique connait une grave crise de succession. Le Maharadjah est mort de la malaria puis son fils aîné a été tué par un tigre. Son dernier héritier mâle, le Maharadjah Jiva Rao, n’a que 10 ans. Il vit confiné dans son palais, entouré de sa jeune sœur et des deux maharanis. Sa mère, la Choti-rani (la jeune maharani) souhaite l’envoyer étudier en Angleterre où il pourra bénéficier d’une éducation digne de ses futures fonctions. Sa grand-mère, la Rajmata Putlabai (la maharani douairière), s’y oppose formellement. Les deux femmes réclament l’arbitrage de l’agence de Kolhapur qui représente la couronne britannique dans les états du Deccan.  Or, elles pratiquent la Purdah, la ségrégation entre hommes et femmes, et refusent de recevoir Colin Sandringham, le nouvel l’agent politique en place. Les Anglais trouvent néanmoins une parade en confiant la mission à une avocate indienne appelée Perveen Mistry. La jeune femme, adepte du zoroastrisme, travaille pour le cabinet familial. La proposition de l’agence Kolhapur est une formidable opportunité professionnelle qu’elle ne peut laisser passer malgré les problèmes logistiques qui lui compliquent la tâche. Par ailleurs, elle découvre rapidement que la vie du jeune Maharadjah est menacée. La sienne aussi puisqu’elle est devenue sa protectrice légale. 

La Malédiction de Satapur est le 2ème volet d’une série policière débutée avec Les veuves de Malabar Hill. L’intrigue se déroule à la même période que les célèbres polars d’Abir Mukherjee mais la comparaison s’arrête là. Le style d’écriture et le traitement romanesque des évènements sont très différents.  Le fait que l’héroïne récurrente soit une femme joue sans doute un rôle important. Il s’agit d’une détective amatrice, ex étudiante à Oxford. Du fait de son origine, elle subit les contraintes des règles religieuses et de la société de castes. Son univers est donc très éloigné de celui du capitaine Wyndham, ex-enquêteur de Scotland Yard et vétéran de la première guerre mondiale, qui s’illustre dans les romans d’Abir Mukherjee. Bref, les livres de Sujata Massey sont beaucoup plus légers et ne s’adressent peut-être pas au même public. 

Certes, l’intrigue de La Malédiction de Satapur pouvait se résoudre en moins de 500 pages et le titre français est plus accrocheur que le titre original (The Satapur Moonstone).Cela étant dit, je trouvé ce roman plutôt distrayant. La bluette entre Perveen Mistry et Colin Sandringham ne m’a pas dérangée et j’ai beaucoup apprécié la toile de fond historique.

Sujata Massey a reçu plusieurs prix de littérature policière pour cette série (surtout pour Les veuves de Malabar Hill) dont le Prix Agatha 2018 du meilleur roman historique et le Prix Mary Higgins Clark 2019. Le troisième volume, Le Prince de Bombay a été publié chez Charleston en 2022. Un quatrième épisode doit paraître en juillet prochain en version originale. Il est intitulé The Mistress of Bhatia House. Sujata Massey est l’autrice d’une autre série, The Rei Shimura (11 tomes), qui n’a pas encore été traduite en Français.

📌Les enquêtes de Perveen Mistry, tome 2 : La Malédiction de Satapur. Sujata Massey. Charleston Poche, 544 pages (2022)


Fuir et revenir. Prajwal Parajuly

Fuir et revenir. Prajwal Parajuly

Prajwal Parajuly nous conduit à Gangtok, ville-capitale du Sikkim, un ancien royaume himalayen annexé par l’Inde en 1975 et désormais enclavé entre le Tibet, le Népal et le Bhoutan. Il s’y joue une tragi-comédie familiale savoureuse sur fond de festivités hindouistes et népalaises. Les acteurs de ce roman aux accents bollywoodiens sont les membres de la famille Neupaney, des Indiens népalophones issues de la caste supérieure des Brahmanes. Pour les cérémonies de son chaurasi (84ème anniversaire), Chitralekha, la matriarche, a convoqué ses petits-enfants expatriés aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. Ils se retrouvent, en compagnie d’une domestique transgenre capricieuse, dans la maison de leur enfance, après 18 années de séparation et beaucoup de rancœur accumulée. Agastaya, le fils aîné gay, devenu médecin, refuse de faire son coming-out malgré les demandes répétées de son conjoint Américain. Or, les membres de la famille Neupaney, qui ignorent l’homosexualité du jeune homme, se liguent pour l’inciter à rencontrer des prétendantes au mariage. Bhagwati, sa jolie sœur, s’est enfuie deux décennies plus tôt avec un Damaai de la communauté népalaise du Bhoutan. Sa grand-mère ne lui a jamais pardonné cette mésalliance avec un intouchable. Ruthwa, le Benjamin, est écrivain et journaliste. Il a fâché sa despotique aïeule à cause d’un paragraphe dans l’un de ses romans où il décrit le viol fictif de Chitralekha. Manasa est peut-être la plus malheureuse de la fratrie. Après de brillantes études à Oxford et un mariage prestigieux avec un Népalais de caste élevée, elle a arrêté de travailler pour servir d’infirmière à son beau-père grabataire. Devenue aigrie, la jeune femme semble bien décidée à gagner le concours de celui ou celle qui pourrira le plus l’ambiance de ces retrouvailles familiales tumultueuses !

📝Fuir et revenir est une dépaysante comédie de mœurs, qui s’empare de nombreux sujets délicats comme celui des Lhotshampas, la minorité népalaise du Bhoutan, arrivée au 19ème dans ce pays et chassée par la politique d'épuration du roi Jigme Singye Wangchuck dans les années 1980-1990 (cf Lettres bhoutanaises : un chantier en cours et notamment la partie intitulée "Littérature bhoutanaise d’expression népalaise"). Bhagwati, qui a suivi son mari au Bhoutan, passe plusieurs années dans un camp de réfugiés népalais. L’auteur de Fuir et revenir évoque également les velléités séparatistes des peuples himalayens comme celles des militants du Gorkhaland movement. Chitralekha, qui bénéficie d’un grand prestige grâce à son usine textile de Kalimpong, aime s’afficher avec des politiciens, y compris ceux qui militent pour l’indépendance du Gorkhaland, une région située au Nord-Est du Bengale-Occidental. Prajwal Parajuly aborde enfin la question des hijras à travers le personnage fantasque de Prasanti, une femme née dans un corps d’homme et condamnée au déshonneur. Identités, langues, religions, castes, genres… Fuir et revenir est finalement une fiction plus ambitieuse qu’il y paraît de prime abord. Si l’humour des personnages est parfois grinçant, le fond n’est jamais revanchard. Ce premier roman traduit en français a offert à Prajwal Parajuly une sélection au Prix Guimet de littérature asiatique en 2020.  Pour ma part, c’était une belle découverte. 

💪Fuir et revenir est une lecture commune qui s’inscrit dans le cadre des Etapes indiennes organisées par Blandine et Hilde

📌Fuir et revenir. Prajwal Parajuly. Editions 10/18, 384 p. (2022)


Avec la permission de Gandhi. Abir Mukherjee

 Avec la permission de Gandhi. Abir Mukherjee


Au risque de vous décevoir, sachez qu’on ne croisera pas le Mahatma Gandhi dans ce roman mais plusieurs de ses disciples aux prises avec le colonisateur britannique. Nous sommes en décembre 1921 et Calcutta s’apprête à recevoir le Prince de Galles. La police impériale est sur les charbons ardents et les partisans du satyāgraha (la résistance à l'oppression par la désobéissance civile de masse) compte bien profiter de l’occasion. Si l'ahiṃsā (non-violence) est la seule arme des manifestants, les autorités craignent néanmoins des débordements. Or, c’est dans ce contexte que survient une série de meurtres particulièrement violents. Le capitaine de police opiomane, Sam Wyndham, et son sergent, l’enquêteur d’origine bengalie, Sat Banerjee, se lancent donc à la poursuite de ce dangereux meurtrier qui pourrait bien déstabiliser le Raj britannique en cette période troublée. Leur enquête va rapidement établir que l’origine de ses crimes sanglants a un rapport avec la Grande Guerre. Sans vous donner la clé de l’intrigue, je peux néanmoins vous proposer un petit indice : le titre original du roman est  Smoke And Ashes (fumée et cendres).

Avec la permission de Gandhi est le troisième volet des enquêtes du duo improbable Wyndham & Banerjee. La série compte à ce jour 5 épisodes dont 3 traduits en français. A chaque livre correspond une nouvelle année dans la chronologie qui doit conduire l’Inde vers l’indépendance :

  • 1919 : A Rising Man (L’attaque du Calcutta-Darjeeling)
  • 1920 : A Necessary Evil (Les princes de Sambalpur)
  • 1921 : Smoke and Ashes (Avec la permission de Gandhi)
  • 1922 : Death in the East (Le Soleil rouge de l'Assam)
  • 1923 : The Shadows of Men

Le titre du premier volume s’inspire d’un poème de Rudyard Kipling intitulé City of Dreadful Night et paru dans Gazette Civile et Militaire en 1885. Abir Mukherjee aurait pu tout aussi bien choisir d’emprunter ses lignes à The White Man's Burden (Le Fardeau de l'homme blanc), le poème emblématique du chantre de l'impérialisme britannique. Au-delà de la figure complexe du prix Nobel britannique (qu’il convient sans doute de replacer dans le contexte de son époque), le projet d’Abir Mukherjee, à travers sa série policière, est d’explorer cette période charnière qui précède l’indépendance du Pays d’origine de ses ancêtres. S’il a choisi la cité historique de Calcutta (renommée Kolkata en 2001) pour étayer son propos, ce n’est pas un hasard. C’est la ville natale d’un autre prix Nobel de littérature (un Indien cette fois) : Rabindranath Tagore (1861-1941). C’est aussi celle du physicien Satyendranath Bose (1894 -1974). Calcutta, nous dit Abir Mukherjee, est une cité dont l’histoire est unique. Fondée au 17ème par La Compagnie anglaise des Indes orientales, pour consolider ses activités commerciales dans le Bengale, elle devient le siège des Indes britanniques puis la capitale du Raj entre 1773 et 1911. Elle cède ensuite son statut à New Delhi. Quoi qu’il en soit, au tournant du 19ème et du 20ème siècle, Calcutta est une ville cosmopolite et dynamique. Le premier bureau des empreintes digitales y est installé en 1897, soit 5 ans avant la branche de Scottland Yard… un territoire idéal donc pour les héros récurrents de notre romancier anglo-indien. 

Contre toute attente, et en dépit de quelques tabous raciaux dont il a du mal à se dépêtrer, le capitaine Wyndham n’est pas un sale type imbu de lui-même. Bien au contraire, cet anti-héros est plutôt sympathique. En un sens, notre agent de police des forces impériales est un « has been » : ex enquêteur de Scotland Yard, vétéran de la première guerre mondiale, veuf éploré et opiomane acharné. Il reste néanmoins un excellent enquêteur, plutôt cynique mais doté d’un humour tout britannique. Son jeune second, le sergent Surrender-Not (Surendranath) Banerjee alias Sat Banerjee, est un personnage tout aussi tourmenté. Issu d’une famille bengalie influente, il a fait ses études en Angleterre avant de retourner dans son pays natal. Il est l’un des premiers officiers d’origine indienne du Bureau de police de Calcutta. Sa position au sein des forces impériales est d’ailleurs assez difficile à tenir vis-à-vis de ses proches et de ses concitoyens. Contrairement à son patron, le sergent Banerjee est un idéaliste qui souhaite protéger son peuple des débordements meurtriers qui feront sans doute suite au départ des colonisateurs. Il est persuadé, que le moment venu, les Indiens auront besoin d’hommes compétents pour maintenir la sécurité. Son pire ennemi est certainement sa timidité. Ce petit défaut lui joue de nombreux tours dans sa vie personnelle (notamment avec les femmes) mais aussi professionnelle. Le capitaine Wyndham, ne reconnait-il pas  lui-même qu’il a tendance à sous-évaluer son subordonné ? 

Vous l’aurez compris, le roman d’Abir Mukherjee n’est pas une simple série policière. L’intrigue, si elle est parfaitement bien menée (et que le suspense est au Rendez-vous pour les amateurs du genre), reste un prétexte pour aborder ce qui lui tient tellement à cœur. Attention, il ne s’agit pas pour autant d’un règlement de compte avec l’histoire (il y a trop d’humour et d’empathie dans ce texte pour cela) mais plutôt d’une mise au point sans concession. 

La série Wyndham / Banerjee a été récompensée par de nombreux prix littéraires. Ce troisième volet, paru dans les pays anglophones en 2018, a reçu l’Historical Dagger Award (décerné par la Crime Writers' Association) en 2019 et le Prix Edgar-Allan-Poe du meilleur roman (organisé par l’association Mystery Writers of America) en 2020. Le livre, qui vient seulement d’être publié en France, a déjà reçu un accueil très positif dans les médias. 

A noter enfin (pour ceux qui lisent l’anglais) qu’Abir Mukherjee a publié, en novembre dernier, un article passionnant dans The Guardian où il propose une liste de 10 ouvrages consacrés à Calcutta. La sélection mentionne notamment : La cité de la joie de Dominique Lapierre, Râga d'après-midi d’Amit Chaudhuri, La vie des autres de Neel Mukherjee ou Un nom pour un autre de Jhumpa Lahiri. 

Extrait : 

« Un cadavre dans un funérarium n’a rien d’inhabituel. Il est rare en revanche d’en voir un y entrer par ses propres moyens. Cette énigme mérite d’être savourée, mais le temps me manque, attendu que je suis en train de courir pour sauver ma peau. Un coup de feu retentit et une balle passe près de moi sans rien atteindre de plus menaçant que du linge qui sèche sur un toit. Mes poursuivants – des collègues de la Force de Police impériale – tirent à l’aveugle dans la nuit. Cela ne veut pas dire qu’ils ne pourraient pas avoir plus de chance avec leur prochaine rafale, et même si je n’ai pas peur de la mort, atteint d’une balle dans le dos en tentant de s’enfuir n’est pas exactement l’épitaphe que je souhaite sur ma tombe. »

📌Avec la permission de Gandhi. Abir Mukherjee. Liana Levi, 320 p. (2022)


Le Serveur de Brick Lane. Ajay Chowdhury

Le Serveur de Brick Lane. Ajay Chowdhury


 Le Serveur de Brick Lane d’Ajay Chowdhury est un roman dépaysant qui devrait enchanter les amateurs de polars et de cuisine indienne. Le titre original est The Waiter. Il inaugure une série dont le personnage récurrent est Kamil Rahman, policier trentenaire, originaire de Calcutta et grand admirateur d’Hercule Poirot. 

Dans ce premier volet, Kamil mène une double enquête dont le cheminement n’est pas sans rappeler une partie de Cluedo et dont le dénouement est essentiel pour son avenir. En effet, quelques mois plus tôt il a été évincé de la police indienne suite à un imbroglio dans une affaire impliquant des VIP, stars de Bollywood et politiciens. Notre héros a même été forcé d’abandonner sa fiancée à Calcutta et de s’exiler à Londres chez des amis de son père. La famille Chatterjee qui l’héberge, l’emploi également dans son restaurant, le Tandoori Knights. C’est dans ce contexte, en tant qu’extra, que Kamil se rend à la fête d’anniversaire du millionnaire Rakesh Sharma. A cette occasion, l’homme d’affaires annonce à ses proches qu’il a décidé prendre sa retraite et de faire don de son entreprise à une fondation caritative. Or, à l’issu de la soirée, sa jeune épouse trouve son corps inanimé dans la piscine. 

Il apparait clairement que l’homme ne s’est pas noyé tout seul. Qui avait intérêt à assassiner le sexagénaire ? Est-il vrai qu’il était ruiné ? Quel est le rapport avec le contrat perdu de son entreprise pour la construction du métro de Calcutta ? Pourquoi le millionnaire accusait-il Kamil, qui ne l’avait jamais croisé auparavant, d’être responsable de sa perte ? Quel est le lien avec la précédente enquête de notre détective ? Autant de questions auxquels il faudra répondre pour sauver la jeune Madame Sharma de la prison. Mais Kamil n’est pas seul dans cette quête. Il est soutenu par la belle Anjoli Chatterjee, la fille unique de ses logeurs. 

Ajay Chowdhury explique à la fin de son roman dans quelles circonstances il a publié Le Serveur de Brick Lane. Tout a commencé, nous dit l’écrivain d’origine indienne, lorsqu’il a remporté le premier prix BAME (Black, Asian, Minority Ethnic) en 2019. Il s’agit d’une compétition organisée par Harvill Secker Publishers (l’éditeur britannique d’Haruki Murakami) en partenariat avec le festival Bloody Scotland (dédié au polar international) et sponsorisé par la fondation Arvon (une organisation caritative au Royaume-Uni qui promeut l’écriture créative). C’est ainsi qu’Ajay Chowdhury a pu bénéficier des conseils de son mentor Abir Mukherjee, qui faisait partie du comité de lecture, et de la publication de son premier roman chez Harvill Secker (Random House) en 2020. Un second tome, intitulé The Cook (Le cuisinier) doit paraître en mai 2022.

J’ai hâte de découvrir comment va évoluer la relation entre Kamil, le séduisant musulman, et Anjoli, la jeune hindoue facétieuse. Saibal et Maya Chattejee, ses parents, sont également très attachants. Notre détective va-t-il accepter de devenir leur associé et rester à Londres ou décidera-t-il de retourner en Inde? Autant de questions qui trouveront peut-être une réponse dans The Cook.

Extrait

« Je remonte Brick Lane d’un pas lourd sous la bruine glacée. Tenant le col de mon manteau serré sous le menton, je me fraie un passage au milieu des parkas, burqas, dashikis, saris et tuniques. J’aime cette partie de Londres, elle me rappelle Free School Street et le chaos des rues de Calcutta. À mesure que je progresse dans l’étroite rue, le décor et les gens changent. Je suis toujours étonné de la transformation qui s’opère une fois franchie la frontière invisible d’Hanbury Street : à contrecœur, les supérettes, pâtisseries et prêteurs sur gages bengalis cèdent alors la place à un univers différent. Relooké, plein de touristes pendus à leurs appareils photo et d’ados en jeans skinny qui vont se faire coiffer chez Jack the Clipper et boire des verres chez Amy’s Wine House ou au Cereal Killer café. J’arrive devant Beigel Bake Brick Lane et son éternelle file d’attente et je décide de soigner mon vague à l’âme avec un petit en-cas. Je n’avais jamais mangé de bagels à Calcutta et depuis quelques semaines j’en suis friand. Chauds et moelleux comme des coussins, ils sont parfaits avec une bonne tasse de thé Assam. »

📌Le Serveur de Brick Lane. Ajay Chowdhury. Liana Levi, 304 p. (2021)


Le temps de l'indulgence. Madhuri Vijay

Le temps de l'indulgence. Madhuri Vijay

 

Le temps de l'indulgence, premier roman de Madhuri Vijay, a fait l’objet de nombreux articles dithyrambiques dans la presse anglo-saxonne. The Far Field, dans sa version originale, est paru en 2019 en Inde, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. Le bandeau de couverture indique d’ailleurs que l’ouvrage a été qualifié de « meilleur livre de l’année » par le Washington Post. Je me permets ici ouvrir une petite parenthèse. Pour ma part, je fais confiance aux critiques littéraires mais j’ai tendance à me méfier des classements et des notations. Sans remettre en cause la qualité de l’œuvre de Madhuri Vijay, je m’interroge sur la faisabilité et la nécessité d’établir ce type de palmarès. Sur quels critères peut-on s’appuyer pour décréter qu’un livre est le meilleur parmi le nombre démentiel d’ouvrages qui paraissent chaque année ? Rien qu’en France, pour cette rentrée littéraire 2021, les éditeurs annoncent une production éditoriale qui ne compte pas moins de 521 romans, dont 379 romans français et 142 romans traduits ! Que le roman de Madhuri Vijay puisse susciter tant d’engouement, je le comprends parfaitement… mais je crois néanmoins qu’il faut raison garder.

L’intérêt de ce roman initiatique réside essentiellement dans le parallèle établit par l’auteure entre le deuil de son héroïne et les déchirements historiques de son pays depuis la Partition. Le temps de l’indulgence revient notamment sur les conflits qui ont incité le gouvernement indien à retirer le statut d'État au Jammu-et-Cachemire en 2019. 

Shalina, jeune trentenaire évoluant dans la sphère sociale privilégiée de Bangalore, ne s’est jamais remise de la mort de sa mère avec laquelle elle avait des relations en dents de scie. Depuis son retour de l’Université, la jeune femme se complaît dans l’inertie, végète dans un emploi offert par une amie de son père et vit toujours dans la demeure familiale. Après avoir perdu son job et son meilleur ami, Shalina décide de partir à la recherche d’un certain Bashir Ahmed, un commerçant ambulant avec lequel sa mère entretenait des relations ambiguës. Elle se rend dans le village d’origine du vieil homme, au sein de la communauté musulmane du Cachemire, dans le district de Kishtwar. Le moment n’est pas des plus propices puisque la région est loin d’être apaisée. Partie à la recherche de sa propre vérité, la jeune femme va découvrir celle d’une population démunie vivant sur la brèche.  

Madhuri Vijay signe un roman très dense, avec des personnages tout en contradictions, découvrant que l’enfer est pavé de bonnes intentions. Les différences religieuses entre musulmans et hindous sont finalement moins évoquées que le poids du passé et l’incapacité à changer les choses. 

📌Le temps de l'indulgence. Madhuri Vijay. Ed. Faubourg Marigny, 480 p. (2021)


La tante qui ne voulait pas mourir. S. Mukhopadhyay

La tante qui ne voulait pas mourir. Shirshendu Mukhopadhyay.


 Ce roman nous conduit dans une petite ville au nord du Bengale. Somlata partage la narration avec sa fille Boshon. A 18 ans, elle a épousé un Zamindar (membre de la noblesse terrienne du Bengale oriental). Chakor Mitra, son mari, est dit-elle un très bel homme de 32 ans mais qui n’a guère de compétences si ce n’est de savoir jouer de la tabla (tambour du nord de l’Inde) et d’être titulaire d’une licence. En effet, en tant que membre de l’aristocratie, il est habitué à l’oisiveté comme tous les membres mâles de son clan. Personne n’y verrait rien à redire si la famille n’avait été ruinée par la Partition. Toutes les terres situées au Pakistan oriental ont été vendues. Seule reste, une vaste maison où chacun s’est attribué un étage. Somlata, qui est d’origine très modeste, a appris à composer avec eux. Après tout sa Shashuri (belle-mère) est une femme bienveillante qui l’incite à s’imposer en douceur auprès de son mari. Il faudrait en effet le pousser à se lancer dans une activité lucrative. L’avenir du clan en dépend. Somlata doit la jouer fine car les traditions sont bien ancrées dans la maisonnée. 

C’est dans ce contexte particulier que meurt Rashomoyee aka Pishi (surnom donné à la tante du mari dans les famille bengalis) qui occupait à elle seule 3 pièces du foyer. Mais Pishi ne se contente pas de mourir brutalement. Son fantôme se manifeste régulièrement auprès de Somlata. Elle la somme d’abord de s’emparer de ses bijoux et de les cacher dans ses affaires pour éviter que les autres membres de la famille ne fassent main basse dessus. Ensuite, elle apparait à Somlata régulièrement, et surtout pour lui jouer des tours pendables ou l’abreuver de mauvais conseils. Jusqu’au jour où Somlata tombe enceinte et donne naissance à Boshon.

Shirshendu Mukhopadhyay est un écrivain très célèbre au Bengladesh. Il est l’auteur de nombreux livres pour enfants et de plusieurs romans pour adulte. Dans cet opus, il nous offre une comédie de mœurs, mêlée de fantastique. Il y aborde en particuliers divers aspects de la condition féminine et de l’évolution de la société au Bengale. Le lecteur se prend néanmoins d’affection pour les divers membres de la famille, y compris les oisifs et la vieille tante aigrie… une fois qu’il a compris qui était qui car les Bengalis s’ingénient à donner des surnoms à tous les membres de la famille du mari : Jaa  pour une belle-sœur, Dada pour un frère aîné et Baro Boudi pour son épouse, Thakurpo pour le frère cadet, Shoshur pour le beau-père, etc. 

Dans le prologue, l’éditeur nous explique que le titre original de La tante qui ne voulait pas mourir est Goynar Baksho (littéralement « le coffret à bijoux ») qui a fait l’objet d’une adaptation au cinéma par Aparna Sen en 2013. La version française est issue de la traduction anglaise The Aunt who wouldn’t Die

📌La tante qui ne voulait pas mourir. Shirshendu Mukhopadhyay. Calmann-Levy, 128 p. (2021)