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La Femme sans tête. Nadine Monfils

La Femme sans tête. Nadine Monfils


Dans ma ville, il y a une petite artère qui s’appelle Rue des Corps-nus-sans-tête. On sait qu’à l’aube de la première guerre mondiale, il s’y trouvait un établissement accueillant des prostituées. Cette histoire m’est tout de suite venue à l’esprit quand j’ai eu le roman de Nadine Monfils en main. Je savais que l’autrice belge avait déjà écrit des romans policiers dont les héros n’étaient autres que le peintre René Magritte et sa femme, Georgette. Or, cette fois, c’est Charles Baudelaire qui fait figure de VIP. Il est censé mener l’enquête dans les quartiers interlopes parisiens du 19ème siècle. Il est (mal) accompagné de sa muse et maîtresse Jeanne Duval, une actrice de petite vertu. 

Il faut avoir en tête qu’il s’agit d’un Cosy Crime car il en a les forces et les faiblesses. Comme le sous-titre du roman l’indique, Nadine Monfils s’est inspirée de l’œuvre de Baudelaire pour construire son intrigue. Le texte est émaillé de nombreuses citations des Fleurs du mal et l’atmosphère du roman est à l’avenant. La romancière décrit bien les bas-fonds de Paris, la misère, les petits métiers disparus, les lieux de perdition et les femmes de mauvaises vie qui les hantent. Baudelaire, le poète dandy, aimait tout autant s’enivrer dans le luxe que s’abîmer dans la fange. Il préférait s’accoupler avec des femmes libres aux mœurs légères plutôt que de convoler en justes noces avec une ennuyeuse bourgeoise. On comprend que sa personnalité originale puisse inspirer un roman. 

Nadine Monfils a fait des recherches minutieuses sur le personnage, c’est évident. Malheureusement, à mon sens, elle a surexploité le matériau. Impossible d’ignorer les relations tumultueuses que le poète entretenait avec son exotique maîtresse ni l’amour fusionnel qu’il le liait à sa mère. Cela nous est rappelé à de nombreuses reprises. 

Il est courant dans les Cosy Mysteries que l’enquête soit délaissée au profit du cadre, de l’ambiance et des personnages. En général, je m’en accommode… mais pas cette fois. Je me suis sentie noyée par des détails inutiles liées à la biographie des différents protagonistes au point de perdre totalement de vue l’enquête. A la fin, je n’étais même plus curieuse de connaître le dénouement de l’affaire ni le nom du ou des meurtriers. C’est dommage car ce roman a de nombreux atouts et on y apprend beaucoup sur la vie de Baudelaire, les milieux artistiques de son époque et le petit peuple parisien. Je crois que l’autrice s’est laissée emporter trop loin par sa fascination pour le poète et son enthousiasme de narratrice.

📚D'autres avis que le mien chez Nath et sur le blog Le carnet et les instants

💪J’ai lu ce roman dans le cadre du challenge de lecture Un hiver polar. Il me permet de valider la case "VIP" du "bingo meurtrier".

📌La Femme sans tête - Les Fleurs du crime de Monsieur Baudelaire. Nadine Monfils. Seuil, 320 pages (2025)

Le bingo meurtrier
je coche la case V.I.P. du bingo


Le Meurtre de la rue Blanche. Paul Colize

Le Meurtre de la rue Blanche. Paul Colize


En Belgique, comme en France, les magistrats sont débordés. Emma Toussaint, juge d’instruction à Bruxelles a plus de 80 dossiers en instance sur son bureau. Pourtant, le procureur du roi Lerminiaux a décidé de lui en confier un de plus. Evidemment, il a tout d’une patate chaude. Il s’agit du meurtre non élucidé du célèbre avocat d’affaires, Tanguy Anselme, qui a fait la une des médias quelques mois plus tôt. 

Aidée de son fidèle greffier, Fabrice Colet, la juge reprend l’enquête depuis le début et apprend que l’avocat était soupçonné d’appartenir à un réseau d’évasion fiscale et de blanchiment d’argent. Emma Toussaint sait que cela n’exclu pas les mobiles plus personnels comme l’infidélité ou les luttes de pouvoir. 

Comme si elle n’avait pas assez de boulot, son greffier lui signale un appel anonyme dénonçant une erreur judiciaire. Il s’agit du premier dossier qu’ils ont traité ensemble : le meurtre de la rue Blanche. Une octogénaire avait été assassinée par son voisin toxicomane. L’enquête avait été vite pliée et le coupable envoyé en prison pour purger sa peine. Fabrice est ébranlé. Son interlocuteur anonyme continue de l’appeler, toujours le même jour, à la même heure. Faut-il rouvrir l’enquête? 

📚Je ne suis pas la seule à penser que ce roman n’est pas le meilleur de Paul Colize (voir d’autres avis via Babelio et Bibliosurf). Personnellement, j’avais beaucoup aimé Un monde merveilleux et c’est la raison pour laquelle j’attendais beaucoup de ce nouveau livre. 

La double intrigue donne un rythme soutenu à ce roman mais il y a des détails qui m’ont un peu gênée. La résolution du meurtre de l’avocat prend le lecteur par surprise parce qu’elle est rapidement expédiée. J’ai été agacée par certains personnages que j’ai trouvé caricaturaux et par des traits d’humour pas très finaux. En revanche, le duo antinomique Feu/glace, formé par Emma Toussaint et Fabrice Colet, fonctionne très bien. Cela donne envie de les retrouver dans une autre enquête. 

📚Un autre avis que le mien chez Hedwige

📌Le Meurtre de la rue Blanche. Paul Colize. Éditions Hervé Chopin, 320 pages (2024)


Meurtres, T01. Charles Plisnier

Meurtres, T01. Charles Plisnier


En 1937, les membres de l'Académie Goncourt décident qu’il est temps d’ouvrir le prix à des auteurs étrangers d’expression française. C’est ainsi que Charles Plisnier, écrivain wallon né à Mons en 1896, devient le premier lauréat n’ayant pas la nationalité française. Cerise sur le gâteau, il n’a pas été récompensé pour un roman mais pour un recueil de nouvelles intitulé Faux Passeports. Cet ouvrage est aujourd’hui épuisé mais les éditions Libretto (Payot) ont choisi de rééditer Meurtres, dont les 5 tomes (Mort d’Isabelle, Présence du fils, Martine, Feu dormant et Dieu le prit) sont parus entre 1939 et 1941.

Meurtres a été porté à l’écran par Richard Pottier en 1950 avec Fernandel, Jeanne Moreau et Raymond Souplex dans les rôles principaux. Cette grande saga familiale n’est pas sans rappeler celle des Thibault de Roger Martin du Gard qui reçu le prix Nobel en 1937 justement. Tout ceci constitue d’excellentes raisons de (re)lire l’œuvre de Charles Plisnier mais, si je suis honnête, je dois avouer que c’est d’abord l’illustration de couverture, d’inspiration Art déco, qui a attiré mon attention.

Meurtres ? film de Richard Pottier (1950)
Ce premier volet s’ouvre sur une scène de rite familial. Les quatre frères Annequin, bourgeois du nord de la France, sont réunis autour de leur mère pour commémorer la mort de leurs aïeux, anciens paysans qui, à force de travail et d’abnégation, se sont élevés dans cette société encore rigide du début du 20ème siècle. Vital Annequin, le patriarche de la lignée n’était qu’un pauvre paysan. Son fils Dominique est devenu instituteur et ses propres enfants sont désormais des notables bien installés (Hervé est avocat, Blaise est médecin et Remy est prêtre) … à l’exception de Noël, le mouton noir du clan, qui s’obstine à travailler la terre. 

«(…) s’ils évoquaient leur père, ce n’était point pour appeler sur lui et ses péchés la clémence de ce Dieu en qui, ayant cessé de pratiquer, ils ne cessaient de croire, mais pour rendre grâce à cet instituteur de leurs années de collège, de leurs diplômes, de leurs titres de bourgeoisie, de l’estime qu’ils inspiraient à tous, de l’envie qu’ils inspiraient à certains, de leurs vertus solides et de cet avenir que toucherait certainement la gloire. Ils pensaient ainsi, de temps en temps, payer leur dette »

Noël a épousé Isabelle, une ancienne ouvrière de la ville, de 10 ans son aînée. Autant dire que ce mariage est considéré comme une mésalliance chez les Annequin. Or, ce 20 juin 1922, Isabelle, au grand soulagement de l’assemblée familiale, n’accompagne pas son mari à la cérémonie funéraire. Elle est alitée, gagnée par un cancer qui la fait terriblement souffrir. En dehors de cette fausse note et d’une brève altercation entre Noël est ses 3 frères, le rituel se déroule comme à l’accoutumée, depuis 1917, date de décès de Dominique Annequin que l’on honore. Le drame qui va éclabousser ses descendants arrive quelques mois plus tard. 

« Le 12 octobre 1922, à neuf heures, Maître Hervé Annequin, avocat à la cour, apprit que son frère Noël, qui exploitait une ferme à Charmelle, avait tué sa femme dans la nuit et s’était, à l’aube, constitué prisonnier. Il venait de passer à son cabinet. Il était rentré à minuit du théâtre où sa femme, toujours soucieuse de le distraire, avait exigé qu’il l’accompagnât. »

Dès lors, le clan Annequin va tout mettre en œuvre pour éviter le scandale, quitte à mentir à leur mère par omission et à sacrifier leur frère sur l’autel de l’honneur et de la réussite sociale. Celui-ci échappe à la potence grâce à l’intervention de ses frères qui l’ont fait passer pour un déséquilibré. Il est libéré après quelques mois d’internement en échange de quoi il accepte de se faire oublier à l’étranger. Un ostracisme familial qui ne dit pas son nom. 

Si le parcours personnel de Charles Plisnier est original, son style d’écriture reste très classique. Le romancier est le narrateur omniscient, celui qui nous rapporte tous les évènements majeurs de l’intrigue et connait toutes les pensées des protagonistes. Il en résulte une atmosphère très particulière, un peu désuète mais qui donne la sensation au lecteur d’être en totale immersion dans l’époque et le milieu social des personnages. On est choqué par l’hypocrisie et le manque d’empathie des frères Annequin uniquement préoccupés de préserver leur statut privilégié. Antoinette, leur mère, semble pleine de bonne volonté mais totalement dépassée par la situation et incapable de comprendre les actes ou le mode de pensée de son fils. Noël est, par bien des aspects (politiques et spirituels), l’alter ego de son créateur. Une mécanique implacable se met en place sous nos yeux mais Noël, quelque soit son sentiment de culpabilité, n’est pas si manipulable que ne le pense sa chère fratrie. 

📌Meurtres, Tome 1 : Mort d’Isabelle. Charles Plisnier. Editions Libretto, 272 pages (2024)


Bien sûr que les poissons ont froid. Fanny Ruwet

Bien sûr que les poissons ont froid. Fanny Ruwet

Cet été là, Allie est plus démoralisée que jamais. Elle vient de quitter son petit ami Alexandre, parce que c’est mieux de se séparer sans auréole sous les bras donc avant les grandes chaleurs. Elle a ainsi mis fin à une relation ambiguë qui aura duré plus de quatre ans. Son premier reflexe consiste à s’enfermer dans son nouvel appartement vide, refusant presque toutes les invitations de ses potes et omettant souvent de répondre à leurs messages téléphoniques. Un soir, elle se laisse néanmoins convaincre par Maxime d’assister à un concert un peu miteux. L’alcool aidant, la narratrice confie à son copain qu’elle pense avoir été victime de "Catfishing"* pendant son adolescence. Les échanges avaient lieu presque exclusivement par l’intermédiaire des réseaux sociaux de l’époque mais Allie a reçu une lettre manuscrite qu’elle a conservée. Après tout, Nour (ou quelque soit la personne qui se cachait derrière cette identité potentiellement frauduleuse) lui a apporté du réconfort sans jamais rien exigé de tordu en retour. Est-ce l’attitude d’un pédophile ou d’un escroc ?  Non ! Alors pourquoi effacer toutes ses traces sur Internet ? Après une série de bières et de propos décousus, Maxime suggère de mener une enquête. Le courrier, qui indique une adresse à Montpellier, semble un bon point de départ. 

Bien sûr que les poissons ont froid est le premier roman de Fanny Ruwet, jeune autrice Bruxelloise touche-à-tout. Dans une autre vie, elle a été attachée de presse mais les auditeurs de France-Inter la connaissent plutôt à travers sa chronique humoristique hebdomadaire dans l’émission La bande originale. Allie, son héroïne, est son alter ego de papier. D’ailleurs, Fanny Ruwet ne cache pas qu’elle s’est inspirée d’une histoire qui lui est réellement arrivée. 

La quatrième de couverture annonce un roman très drôle et elle ne ment pas (même si on tend parfois vers « l’entre soi générationnel »). L’humour est partout, y compris dans les notes de bas de page rédigées par l’autrice. Néanmoins sous le vernis de l’ironie transparait un mal-être certain et un manque de confiance en soi. La narratrice ne cache pas qu’elle a du mal à trouver sa place au sein de la société. D’ailleurs, elle accepte finalement de consulter un psychiatre recommandé par Maxime. L’intérêt du roman est d’aborder une multitude de sujets emblématiques de notre époque comme les réseaux sociaux, les amours virtuels, la bisexualité, etc. Le roman est relativement court et peu se lire d’une traite.  

📚Un autre avis que le mien sur le blog des Mes pages versicolores

* Le catfishing (en français : pêche au poisson-chat) est une activité trompeuse par laquelle une personne crée un personnage fictif ou une fausse identité sur un réseau social, en ciblant généralement une victime spécifique. (Source : Wikipédia)

📌Bien sûr que les poissons ont froid. Fanny Ruwet. L’Iconoclaste, 266 pages (2023)


Le jour où mon père n'a plus eu le dernier mot. Marc Meganck

Le jour où mon père n'a plus eu le dernier mot


📝Bien que Marc Meganck soit l’auteur d’une longue et éclectique bibliographie (romans, nouvelles, polars, essais et récits), je dois confesser que je ne le connaissais pas du tout. Un petit tour sur son site Internet m’a permis de combler cette lacune et de constater que Le jour où mon père n'a plus eu le dernier mot est un roman très personnel. William Braecke, le narrateur, est sans aucun doute l’alter-ego de Marc Meganck. Jusqu’à quel point la fiction rejoint-elle la réalité ? Un début de réponse nous est fourni par Tito Dupret dans une recension du livre sur le blog Le Carnet et les Instants. L’écrivain belge lui aurait confirmé, lors d’une interview téléphonique, que la première partie du roman était bien inspirée de ses souvenirs d’enfance. La ressemblance ne s’arrête pas là puisque le héros est écrivain et historien de formation… comme l’auteur. On espère, en revanche, que Marc Meganck n’est pas aussi torturé que son personnage. William Braecke connait à la fois les tourments du cœur et du corps. Ignoré par sa mère, rejeté par son père, insulté par son frère aîné puis abandonné par sa jeune amoureuse, notre quadragénaire est atteint d’un mal mystérieux qui lui vrille les os et les entrailles. Pour soigner tout ça, William abuse des médicaments et de l’alcool… sans obtenir le résultat escompté. Et puis un jour, il est pris d’une lubie. Il propose à son géniteur de l’accompagné dans un périple sur les traces du Pêcheur d’Islande de Pierre Loti. Le voyage n’est bien-sûr qu’un prétexte. 

Le roman de Marc Meganck est sans concession et la plupart des personnages sont franchement antipathiques. Le père est un nostalgique du IIIème Reich, la mère est une intégriste religieuse et le frère est juste un abruti. Le narrateur n’est pas tendre non plus avec lui-même, se décrivant plus ou moins comme un raté. Seule, Anaïs, la grande absente, échappe à cette désespérante galerie de portraits. Bref, on est loin ici du roman léger et bourré de situations rocambolesques qui mettront le lecteur de bonne humeur ! Le voyage entrepris par les Braecke père et fils sort effectivement des sentiers battus mais c’est loin d’être une promenade agréable. William espère obtenir des réponses que Kasper refuse obstinément de lui donner. Le fossé qui sépare les deux hommes depuis plus de 4 décennies peut-il objectivement être comblé ?  Pour le narrateur, l’aventure en Atlantique Nord est un peu l’opération de sauvetage de la dernière chance. 

💪A l’instar du roman Le sang des bêtes de Thomas Gunzig, cette lecture s’inscrit dans le cadre de la campagne Lisez-vous le Belge 2022. 

📌Le jour où mon père n'a plus eu le dernier mot. Marc Meganck. Editions F deville, 300 p. (2022)


 

Le sang des bêtes. Thomas Gunzig

Le sang des bêtes. Thomas Gunzig


Le roman commence par une citation en exergue du groupe Radiohead. « I’m a weirdo » dit la chanson. Or, ne sommes-nous pas tous un peu étrange aux yeux d’autrui ? La bizarrerie c’est aussi le non-conformisme, la fantaisie… et Thomas Gunzig n’en est pas avare dans Le sang des bêtes !  

Tom fait plutôt figure d’anti-héros en pleine crise de la cinquantaine. Membre assidu des salles de musculation, notre homme est gérant d’un magasin de compléments alimentaires pour bodybuilders. Ce métier, qui fut longtemps son principal centre d’intérêt, ne lui plaît plus. En fait, Tom a perdu le goût de toutes choses et cherche un nouveau sens à donner à sa vie. Son épouse, Mathilde, lui est devenue indifférente. A quel moment son couple a-t-il basculé dans l’apathie ? Une séparation demanderait trop d’énergie alors Tom s’enlise dans un paisible mais frustrant statuquo amoureux. Les relations avec son fils, Jérémie, ne sont pas plus chaleureuses. Les deux hommes semblent aux antipodes. Jérémie déteste le sport en dépit (ou à cause) des incitations de son père à en pratiquer un. En fait, Tom ne comprend aucun des choix de vie de son rejeton, qu’il s’agisse de sa carrière ou de sa petite-amie.  Pourquoi s’accroche-t-il à cette woke hystérique, la splendide Jade, qui l’a mis à la porte après l’avoir trompé ? Enfin, Tom ne supporte plus son vieux père, Maurice, rescapé de la Shoah qui, selon lui, radote toujours les mêmes histoires. Il faut dire que notre homme ne s’est jamais senti à l’aise avec son identité juive… d’où la volonté de transformer son corps grâce au culturisme. La coupe est pleine, lorsqu’au lendemain de son 50ème anniversaire, Tom se voit contraint de cohabiter avec tout ce petit monde ! Mais sa vie bascule réellement lorsque notre héros assiste à des scènes de violence récurrentes, juste derrière la vitrine de son magasin et décide de porter secours à une femme visiblement maltraitée par son compagnon.  Celle-ci prétend après coup que son tortionnaire est son propriétaire et qu’elle porte un nom de matricule : N7A. 

Où l’auteur veut-il en venir exactement ? Le titre de son livre est un premier indice. Le sang des bêtes est un roman surréaliste qui questionne l’identité et interroge la place de l’homme dans le vivant. A un moment donné, j’ai vaguement pensé à Truismes de Marie Darrieussecq. Sauf qu’ici, il ne sera pas question de truie mais de vache ! Il sera aussi beaucoup question de muscles (qui donnent leurs titres aux différents chapitres). Néanmoins, pour comprendre de quoi il retourne exactement, il vous faudra lire le roman. En dépit des thèmes abordés (la maladie, la dépression, la vieillesse, le couple, la famille, le spécisme, le véganisme, le sexisme, le racisme… et plein d’autres mots pesants en -isme), le livre de Thomas Gunzig est tout à fait digeste voire même assez drôle. 

💪Cette lecture s’inscrit dans le cadre de la campagne Lisez-vous le Belge 2022 dont le but est de promouvoir l’édition et les lettres de Belgique francophone. On trouvera des suggestions de lecture sur le blog Le Carnet et les Instants et sur le site Internet de LibrairieWallonie-Bruxelles à Paris

Extrait :

 « Sur la face avant, des lettres dorées formaient le mot : "MyPersonalHeritage". Sans comprendre, Tom regarda Mathilde qui lui souriait.

— C’est un test ADN ! lui dit-elle avec excitation.

Et comme Tom eut l’air de ne pas comprendre, elle ajouta :

— C’est un kit de prélèvement ADN. Tu envoies un peu de salive dans un labo et tu vas recevoir un dossier avec toutes tes origines.

— Mes origines ? Genre mes parents ?

— Non ! Ça va plus loin que ça ! Une copine a essayé et elle a découvert qu’elle avait des ancêtres germaniques alors que toute sa famille vient de Provence, c’est fou hein !

Tom comprit que le moment était venu d’être enthousiaste.

— Ah mais c’est génial ! Quelle super idée de cadeau ! »


📌Le sang des bêtes. Thomas Gunzig. Au diable Vauvert, 223 p (2022)


Un monde merveilleux. Paul Colize

Un monde merveilleux. Paul Colize


Ce n’est pas facile de parler d’un roman en huis clos dont l’intrigue se déroule pour l’essentiel dans l’habitacle d’une Mercedes 220D intérieur cuir rouge. Ajoutez à cela que les deux personnages principaux ont reçu pour consigne de se parler le moins possible et vous imaginerez la difficulté de résumer ce polar sans trop en dire… mais cette histoire est évidemment bien plus complexe qu’elle n’y parait de prime abord. 

Nous sommes en octobre 1973. Le premier maréchal des logis Daniel Sabre, du premier régiment de lancier de l’armée belge, se voit confier une mission très énigmatique dont il espère tirer la promotion tant attendue. Fidèle aux principes d’obéissance des soldats, il ne pose donc aucune question lorsqu’on lui demande de quitter sa caserne de Düren en Allemagne à bord d’un véhicule banalisé et en habits de pékin. Il s’agit de conduire une civile vers les destinations de son choix tout en respectant plusieurs règles, dont la principale est la discrétion. La mission devant rester secrète, le soldat devra s’abstenir de communiquer avec ses proches. En revanche, il devra faire un rapport téléphonique quotidien à son état-major. 

Comme on peut s’y attendre un dialogue finit par s’installer entre nos deux protagonistes. La mystérieuse jeune femme, confiant quelques brides d’informations sur son identité, apprend à son chauffeur qu’elle se nomme Marlène et qu’elle est professeure de français à l’athénée Robert-Cateau à Bruxelles. Bien entendu, les évènements qui jalonnent la route vont inciter les deux voyageurs à aller plus loin dans la série des confidences mutuelles. Où cela va-t-il les conduire, au sens propre comme au sens figuré ? Telle est la question que le lecteur se pose en permanence.

Tous les chapitres de ce roman profondément humain sont associés à un prénom. Tantôt il s’agit de ceux de nos deux héros, tantôt de personnalités dont l’auteur a exhumé les actions exemplaires ou les barbaries qui ont jalonné la grande histoire. Le lecteur comprend qu’il y a ici un fil à dérouler. 

A part une brève course poursuite, il y a peu d’actions d’éclat dans ce roman, et l’auteur ne nous abreuve pas non plus de rebondissements à répétition. Un monde merveilleux est un polar bluffant avec une reposante économie de moyens. 


📚Un autre avis que le mien chez Kathel

📌Un monde merveilleux. Paul Colize. Éditions Hervé Chopin, 320 p. (2022)


Les fêlures. Barbara Abel

Les fêlures. Barbara Abel


Un matin, Garance Leprince est réveillée en sursaut pas un SMS de sa sœur cadette. Roxane la supplie de venir chez elle le plus tôt possible. Arrivée dans l’appartement dont elle a les clés, Garance constate que la jeune femme et son amoureux se sont injectés volontairement du poison. Ils sont étendus inconscients sur leur lit, leurs lettres d’excuses posées sur la table de chevet. Stupeur et incompréhension. Le couple, très fusionnel, semblait pourtant heureux. Lorsque les secours arrivent, il est trop tard pour Martin Jouanneaux. L’amoureux de Roxane ne se réveillera pas. La jeune femme, en revanche, est sortie du coma. 

Roxane n’est pas tirée d’affaire pour autant car la famille Jouanneaux use de son influence et porte plainte pour homicide. La survivante va devoir s’expliquer sur son geste. Elle doit prouver qu’il s’agit bien d’un suicide et non d’un meurtre… d’autant que les apparences ne jouent pas en sa faveur. Tous les épisodes de la vie amoureuse du couple vont ainsi être exposés à la vue d’autrui et disséqués sans complaisance. De son coté, Garance tente de rassembler le puzzle des évènements pour innocenter sa sœur adorée. Quelles fêlures dans la vie de sa cadette a-t-elle occultées ? Un nouveau regard sur le passé s’impose. 

Barbara Abel signe un thriller domestique fascinant. Librement adapté de la tragédie shakespearienne de Roméo et Juliette, son polar s’inspire également d’un fait divers contemporain. La romancière nous interroge sur la responsabilité directe ou indirecte des proches dans les cas de suicide et explore les méandres les plus sombres des relations familiales. Chaque version des différents protagonistes est contredite par la partie adverse, si bien que la romancière balade son lecteur de rebondissement en rebondissement. De fait, le chemin vers la vérité s’avère aussi éreintant qu’une séance de psychanalyse ! 

📌Les fêlures. Barbara Abel. Plon, 432 p. (2022)