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Spécialités russes. Dmitrij Kapitelman

Spécialités russes. Dmitrij Kapitelman


« Les miliciens et les pompiers tapent sur les stalactites accrochées aux toits, comme sur les ennemis du peuple. On aperçoit même les chiens errants d’Atchinsk couinant à la recherche d’un refuge. Étrange d’ailleurs que la chaîne de propagande russe ne les ait pas coupés au montage. Les réalités, même celle des clébards russes, ne sont jamais diffusées d’habitude. « Et alors ?! Il fait moins cinquante degrés à Atchinsk, voire moins ! » rugit ma mère, qui en un sens donne raison à l’envoyé spécial de la météo, tout en apportant une nuance d’ordre frigiculturel. Comme en dissonance symbiotique avec l’émission russe. On décèle dans sa voix une pointe de fierté. Fierté de quoi ? De la puissance du froid russe ?»

Dmitrij Kapitelman est né en 1986 à Kiev de parents originaires de Moldavie. Il est arrivé en Allemagne avec sa famille à l’âge de huit ans. Il a déjà publié deux autres livres, non traduits en Français : Das Lächeln meines unsichtbaren Vaters (2016) pour lequel il a remporté le prix Klaus-Michael Kühne et Eine Formalie in Kiew (2021) qui a reçu le prix du roman familial de la fondation Ravensburger Verlag. 

Sans être tout à fait l’alter ego de Dmitrij Kapitelman, le narrateur de Spécialités russes lui ressemble beaucoup. C’est un jeune allemand, né à Kyiv (Kiev), de parents juifs russophones. Ils tiennent une épicerie russe à Leipzig, une adresse connue des "Nachi" (terme désignant tous les Européens de l’Est) du coin. La petite entreprise familiale fonctionne très bien jusqu’à la pandémie de Covid-19, l’arrivée de nouveaux migrants dans le land frontalier de Saxe, la montée des groupuscules néo-nazis dans le quartier et l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Le narrateur voit péricliter la boutique en même temps que le fossé idéologique s’agrandir entre lui et sa mère. Celle-ci semble totalement anesthésiée par la propagande poutinienne qu’elle observe par la fenêtre de son petit écran de télévision ou de portable. Sa mauvaise foi est si virulente et tenace que son fils arrive à la limite de la rupture avec cette "langue-mère" devenue véhicule du mensonge.

Le roman est divisé en deux parties un peu inégales. La première, et aussi la plus longue, est joyeusement nostalgique. Elle raconte l’enfance du narrateur, ses rapports fusionnels avec sa maman  (qui fume comme un pompier d’où la sensation d’inhaler la langue Russe sans la maîtriser totalement), son père (un forcené du travail) et leur entourage (constitué essentiellement de Nachi attachants). Les portraits ne sont pas complaisants mais restent toujours bienveillants grâce à l’humour de l’auteur. 

Dans la seconde partie, le narrateur fait le récit de son séjour en zone de guerre. Ce voyage en Ukraine n’est certainement pas raisonnable mais il est motivé par le désir de confronter la réalité du terrain à la paranoïa maternelle. Le jeune homme a fort heureusement un passeport allemand (ce qui le préserve d’une mobilisation forcée) mais ne parle pas Ukrainien. Cette situation devient extrêmement malaisante étant donné le contexte. Même ses amis d’enfance russophones ont fini par rejeter le Russe et apprendre la langue de leur pays de résidence. Le narrateur décrit la vie quotidienne sur-place, la résignation (on s’habitue à tout même aux alertes aériennes), les bâtiments détruits, la peur de la mobilisation, etc.

Et voilà la bonne surprise du moment ! Spécialités russes est arrivé sur ma PAL par hasard, je n’en attendais rien de particuliers et c’est un coup de cœur ! Croyez le ou non mais Dmitrij Kapitelman est capable de nous faire rire sur le thème de la guerre en Ukraine sans être déplacé. Bien sûr le roman va bien au-delà de la comédie tragi-comique. Il s’agit en réalité d’une analyse du conflit russo-ukrainien selon le prisme individuel et collectif de la question identitaire. 

📚D’autres avis que le mien via Babelio et Bibliosurf

📌Spécialités russes. Dmitrij Kapitelman, traduit par Peggy Rolland. Denoël, 224 pages (2026)


La Cabane dans les arbres. Vera Buck

La Cabane dans les arbres. Vera Buck


Vera Buck s’est fait connaître en France avec la traduction de Wolfskinder (Les Enfants loups). Le succès a été immédiat et j’ai tenté pendant des mois d’obtenir le livre à la bibliothèque avant d’abandonner. Avec la sortie de Das Baumhaus (La Cabane dans les arbres) , je retourne donc à ma manie de tout lire dans le désordre. Ce n’est pas très grave puisque ne s’agit pas d’une série et que les deux romans sont complètement indépendants. 

L’intrigue de ce thriller haletant nous conduit en Suède où une petite famille allemande a élu domicile pour les vacances (et plus si affinités). Henrik a hérité de la maison de son grand père adoré dans le Västernorrland. La bicoque ressemble à une cabane de conte de fée mais un peu délabrée. Elle est très inspirante pour ce jeune auteur de livres pour la jeunesse qui a un penchant pour le fantastique. C’est la joie de son jeune fils Fynn, 5 ans, dont l’imagination est aussi débordante que celle de son paternel. Nora, sa maman, semble être la seule adulte du trio, avec les pieds bien sur terre… la plupart du temps. 

Das Baumhaus
Ce séjour en Suède tombe à point nommé. Nora est entre deux missions professionnelles et victime de harcèlement de la part d’un ex collègue. Fascinée par l’utopie écologique et égalitaire développée par Astrid Lindgren dans ses romans pour enfants Dans Barnen i Bullerbyn (Nous, les enfants du village Boucan) et Vi på Saltkråkan (Nous, à Saltkråkan), elle rêve d’une vie familiale plus paisible. La petite aventure commence à devenir inquiétante lorsqu’une certaine Rosa Lundqvist découvre de vieux ossements humains dans la forêt. Il s’agirait du squelette d’un enfant. A cela s’ajoute les visites troublantes d’un inconnu qui apporte des jouets à Fynn sans se signaler à ses parents. 

Il s’agit d’un roman polyphonique et la forêt n’est pas qu’un décor. Elle devient un personnage à part entière. D’abord enchanteresse puis de plus en plus sombre et inquiétante. Elle a une vie secrète. Elle griffe, accroche, s’assombrie et devient le réceptacle des pires traumatismes. Le passé se mêle au présent et les différents protagonistes forment un ballet de personnalités maléfiques, torturées ou sous influence. 

J’ai eu un peu de mal à entrer dans ce roman très sensoriel qui m’a semblé partir un peu dans tous les sens. J’ai dû m’habituer aux personnages énigmatiques et au style si particulier de l’autrice. Et pourtant, à un moment donné, je ne saurais dire ni quand ni comment, j’ai été totalement happée par l’intrigue. Une fois ferrée, j’ai eu beaucoup de mal à lâcher le livre. Je voulais connaître le fil qui relie tous les éléments. Le dénouement m’a semblé peu crédible mais ce n’est pas grave car j’ai passé un excellent moment de lecture.  

📚Un autre avis que le mien chez Eva

💪Grâce à cette lecture, je participe au Challenge Un hiver polar et coche les cases "Scandinavie" et "cabane" du bingo meurtrier.

📌La Cabane dans les arbres. Vera Buck, traduite par Brice Germain. Gallmeister, 464 pages (2025)

Mon bingo meurtrier
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Anatomie d'un drame. Gert Loschutz

Anatomie d'un drame. Gert Loschütz


💪Ce livre était dans ma Pile à lire depuis un moment car je le gardais soigneusement pour le challenge des Feuilles allemandes, organisé par Eva et Patrice du blog Et si on bouquinait un peu.  Son éditeur indique en 4ème de couverture que Gert Loschütz est un auteur prolifique bien qu’Anatomie d'un drame soit son premier roman traduit dans notre langue. 

Le roman se présente sous la forme d’une enquête historique consacrée à la plus grande catastrophe ferroviaire allemande du 20ème siècle, qui n’est malheureusement pas fictive. La partie investigation alterne avec des passages plus personnels dédiés à l’histoire intime et familiale du narrateur. La ressemblance entre Gert Loschütz et son personnage, Thomas Vandersee, est tellement frappante que je ne doute pas qu’il s’agisse de son alter ego de papier. Comme son héros, il est né à Genthin dans le Land de Saxe-Anhalt, et sa famille est passée à l’Ouest dans les années 50. 

Dans la nuit du 21 au 22 décembre 1939, deux trains express entrent en collision dans la gare de Genthin. La bourgade est située à l’est de l’Allemagne, entre Berlin et Magdebourg. Les trains impliqués sont le D10, un express allant de la gare de Potsdam à Berlin jusqu’à Cologne, et le D180 en direction de Neunkirchen dans la Sarre. Le bilan est de 278 morts, sans parler des blessés. Le sauvetage des survivants et le déblaiements des voies sont beaucoup retardés à cause des conditions climatiques et du contexte de la seconde guerre mondiale. les températures sont tombées à -15 °C, les lois sur le black-out retardent la mise en place de projecteurs et la mobilisation militaire a pour conséquence une pénurie de main d’œuvre de secours.  

On sent bien que l’auteur a fait des recherches minutieuses et procède effectivement à une véritable autopsie de l’accident. Il s’est plongé dans les archives de la Reichbahn, a décortiqué les rapports de police et cherché des témoins (la plupart indirects étant donné la date de la catastrophe). Tout cela est passionnant mais nuit beaucoup à la narration dans la première partie du roman. Je me suis perdue dans les détails, les noms des protagonistes et les informations techniques. 

L’instinct du narrateur l’incite à chercher un lien entre la tragédie et sa propre histoire familiale, au travers de la vie de sa mère. En 1939, Lisa Vandersee était une jeune fille, apprentie dans un grand magasin de vêtements à Genthin. Son fils pense qu’elle a peut-être croisé une jeune survivante de son âge. Cette voyageuse, originaire de Dusseldorf, s’appelait Carla. Elle s’apprêtait à rejoindre son fiancé, Richard. Celui-ci était bloqué dans sa ville natale à cause des Lois de Nuremberg, qui imposaient de nombreuses restrictions aux Juifs, dont le droit de voyager. Thomas Vandersee / Gert Loschütz mène une véritable enquête sur Carla, remonte sa piste jusqu’à Berlin où elle séjourné avant la tragédie. Il comble les trous par le biais de la fiction, imaginant des dialogues plausibles et des évènements probables.

Au final, en dépit d’un démarrage difficile, j’ai beaucoup apprécié cette lecture dont les fils narratifs vont bien au-delà de la catastrophe du 22 décembre 1939. 

📌Anatomie d'un drame. Gert Loschütz. Actes Sud, 304 pages (2024)

Challenge Feuilles allemandes 2025


Amitié éternelle. Nele Neuhaus

Amitié éternelle. Nele Neuhaus


J’aime beaucoup les polars de Nele Neuhaus. La série nous conduit dans la région du Taunus, au Nord-Ouest de Francfort et met en scène un duo d’enquêteurs très humains. 

Dans cet épisode, Pia Sander et Oliver von Bodenstein enquêtent sur la mort Heike Wersch, anciennement directrice d’édition chez Winterscheid et co-animatrice d’une émission littéraire renommée. La défunte venait d’être licenciée par ses employeurs et comptait porter l’affaire en justice. Cette intellectuelle avait la réputation d’avoir la dent dure avec ses collègues comme avec les écrivains. L’un de ses auteurs, Severin Velten, en avait fait les frais. Alors que le célèbre romancier était en manque d’inspiration, l’agent littéraire l’avait incité à s’inspirer d’un manuscrit oublié avant de dénoncer publiquement le plagiat. Cette trahison n’était rien d’autre qu’une vengeance. En effet, Heike souhaitait créer sa propre maison d’édition et Severin Velten n’avait pas voulu la suivre dans cette aventure. Les vieux amis de l’éditrice, tous liées à la famille Winterscheid depuis l’université, avaient également décliné son invitation et refusé d’investir dans le projet. Les membres de la clique n’étaient d’ailleurs plus aussi proches que dans leur jeunesse. Il apparait au fil de l’enquête que des secrets et des rancunes avaient sérieusement émoussés les liens qui les unissaient. Sander et Bodenstein  tentent de démêler cet écheveau compliqué alors même que leurs vies privées sont loin d’être sereines. 

J’ai beaucoup apprécié cet immersion dans le monde littéraire allemand et j’ai eu plaisir à retrouver les personnages récurrents de la série. Il faut dire que Nele Neuhaus a le chic pour créer des personnalités riches. Le duo d’enquêteurs a beaucoup évolué depuis les premiers tomes et je m’y suis attachée. Je regrette vraiment que mon pauvre niveau d’allemand m’empêche de découvrir l’adaptation télévisée diffusée sur la chaîne ZDF. 

Ce dixième épisode compte une multitude de personnages mais l’autrice prend soin de nous rappeler régulièrement la place des uns et des autres. L’intrigue est bien menée, il y a de nombreux rebondissements et assez de chausse-trappes pour ne pas démasquer le coupable trop tôt. 

💪Le roman est un Page Turner de plus de 500 pages, ce qui en fait un bon candidat pour le challenge des Pavés de l’été et pour celui des Trilogies et séries de l'été.

📚D'autres avis que le mien via Babelio,  Bibliosurf et Encres vagabondes

📝D'autres romans dans l'univers du livre: Le cercle des derniers libraires de Sylvie Baron, Huit crimes parfaits de Peter Swanson et Le Libraire de Wigtown de Shaun Bythell

📌Amitié éternelle. Nele Neuhaus, traduite par Marie-Claude Auger. Actes Sud, 512 pages (2024)

Les challenges de l'été 2025



Sanction. Ferdinand von Schirach

Sanction. Ferdinand von Schirach


Sanction est le troisième recueil de nouvelles de Ferdinand von Schirach publié par Gallimard après Crimes (2011) et Coupables (2012). Ces opus sont indépendants mais ils traitent des mêmes thèmes, c’est-à-dire la violence inhérente à la nature humaine et les aléas de la justice. Ils peuvent se lire comme des chroniques judiciaires ou une anthologie de polars très concis. Je n’ai pas lu Crimes mais le style très dépouillé de Coupables m’avait laissée un peu dubitative. J’espérais me faire une idée plus claire de Ferdinand von Schirach grâce à Sanction

Il faut peut-être lire la biographie de l’auteur et se rappeler qu’il est avocat au barreau de Berlin depuis 1994. Cela explique sans doute cette sorte de neutralité professionnelle dans laquelle il s’enveloppe lorsqu’il donne à voir la tragédie humaine. Il expose les faits comme dans un tribunal mais ne juge pas. Je comprends cette nécessité de rester en retrait mais cela reste très perturbant pour moi. 

L’opus comptent 12 nouvelles qui donnent à réfléchir sur les notions juridiques et philosophiques de culpabilité, de peine et de pardon. Le premier texte, intitulé Jurée, évoque également l’absurdité d’un système qui peut prononcer un non-lieu en faveur d’un coupable avéré à cause d’un vice de forme, la justice dérogeant de fait à son devoir de protection des victimes. Dans cette nouvelle, le mari violent est libéré de prison et l’histoire s’achève par un féminicide. Dans Subotnik, un autre texte, un proxénète est relaxé après l’annulation de son premier procès et la non présentation de la principale témoin au second. On se doute de quelle manière cette ancienne esclave sexuelle a pu disparaitre de la circulation. 

Il y a finalement peu d’affaires de grand banditisme dans cet ouvrage. Les nouvelles racontent surtout des drames domestiques, des tragédies de couples, des histoires de voisinages sanglantes ou des violences ordinaires. Par exemple, dans Poisson-qui-pue, un aveugle est tabassé à mort par des adolescents à cause de sa différence. Dans Tennis, un homme infidèle devient paraplégique après un accident d’escalier provoqué par sa femme. Je ne vais pas divulgâcher toutes les histoires mais je peux vous assurer que tout cela n’est pas très réjouissant. La brièveté des nouvelles, associée à la neutralité volontaire de l’auteur, facilite la lecture de ce recueil mais le lecteur en ressort avec un fort sentiment d’impuissance face à l'absurdité de la violence et parfois du système censé à la fois la punir et nous en prémunir. 

💪Cette lecture s'inscrit dans le cadre du challenge Bonnes nouvelles

📌Sanction. Ferdinand von Schirach, traduit par Rose Labourie . Folio, 208 pages (2022) 

Bonnes nouvelles 2025


Le parfum des poires anciennes. Ewald Arenz

Le parfum des poires anciennes. Ewald Arenz


Le titre français (certes, plus parlant qu'Alte Sorten en V.O) est déjà un indice qui fait soupçonner l’aspect Feel Good du livre avec peut-être ses atouts et ses défauts. L’éditeur a néanmoins cru bon d’ajouter, sur la couverture, un commentaire de la romancière Valérie Perrin que je cite : « Un roman éblouissant que l’on savoure avec les cinq sens. ». Là, j’ai juste envie de dire : arrêtez  d’ajouter ce type de bandeaux dithyrambiques, c’est agaçant ! Au moins celui-ci n’est pas totalement fallacieux. 

Oui, j’ai apprécié l’immersion visuelle, olfactive et sensorielle dans la campagne allemande, ainsi que l’histoire d’amitié improbable entre la jeune fugueuse anorexique et l’agricultrice solitaire qui l’accueille dans sa ferme. La quinquagénaire et l’adolescente s’apprivoisent lentement (un peu à la manière du Petit prince et du renard de Saint Exupéry). Les travaux de plein air et la nature épanouie d’un été finissant participent à cette réparation mutuelle. Les héroïnes ont ce point commun d’être des âmes libres contrariées par le carcan social. Pourtant, elles hésitent à se confier l’une à l’autre.

Oui, les principales protagonistes sont très touchantes mais qu’est-ce que c’est long ! Je ne m’attendais pas à un roman d’atmosphère, ce qui explique sans doute mon manque de patience. Il faut attendre les 100 dernières pages pour voir évoluer l’intrigue. Et puis, ça devient agaçant, ce côté : nous seules contre le monde extérieur ! A part une gentille petite mémé, qui apparait et disparait chaque fois avec une étonnante vélocité, tous les villageois (qui ne se matérialisent que dans le seul personnage du voisin espion) sont mesquins . On me dira que c’est ainsi que fonctionnent les microcosmes (langues acérées et ragots persistants dans le temps) mais fallait-il pousser jusqu’à la caricature ? Les parents de la jeune fille sont bien sûr des citadins égocentrés, creux et égoïstes. 

📚💪J’ai hâte de connaître les opinions (peut-être divergentes) de celles qui ont participé à cette lecture partagées, dans le cadre du challenge des Feuilles allemandes : Eva, Sacha et Nathalie

📌Le parfum des poires anciennes. Ewald Arenz, traduit par Dominique Autrand. Albin Michel, 320 pages (2023) / Le Livre de Poche, 288 pages (2024)

Les Feuilles allemandes


Le bruit de la lumière. Katharina Hagena

Le bruit de la lumière. Katharina Hagena


💪Je cherchais un ouvrage à lire dans le cadre des Feuilles allemandes organisées par Livrescapades et Et si on bouquinait, quand je suis tombée sur celui-ci sur les "étagères numériques" de ma bibliothèque de quartier. Je me suis souvenue que Katharina Hagena avait rencontré un certain succès avec Le Goût des pépins de pomme (Anne Carrière, 2011) et j’ai pensé que c’était l’occasion de découvrir cette autrice à travers un roman plus récent. Autant le dire tout de suite, je suis ressortie assez mitigée de cette lecture.

Le titre du livre fait référence aux aurores boréales mais tout commence dans le cabinet d’un neurologue à Hambourg. Cinq patients sont présents dans la salle d’attente, en plus de la narratrice. Comme bien souvent dans ce cas, les regards des uns croisent ceux des autres personnes, puis se posent sur la décoration, les éventuels tableaux aux murs, les magazines sur la table basse, etc.   La narratrice, qui s’ennuie beaucoup et qui ne manque pas d’imagination, utilise ces différents éléments pour créer un canevas d’histoires fictives dont les principaux protagonistes sont les patients qui partagent ce huis clos involontaire.

L’idée de départ de cet ouvrage, une sorte de variation autour de thèmes et d’objets récurrents, est plutôt séduisante et les deux premières histoires m’ont captivée. Je salue aussi la prestation consistant à aborder des sujets aussi variés que le deuil, la maladie, l’écologie ou les minorités ethniques du Nord-Ouest canadiens (comme les Dénés), et se mettre parallèlement dans la tête de personnages très différents dont certains sont atteints de pathologies complexes comme le syndrome d’Asperger ou la maladie d’Alzheimer. Malheureusement il m’a semblé que l’exercice tournait rapidement au devoir d’atelier d’écriture. J’ai décroché à partir de la troisième histoire, que j’ai trouvé bien trop longue, et je n’ai pas réussi à entrer dans les suivantes. J’ai terminé l’ouvrage en diagonale même en sachant que des indices concernant la véritable personnalité de la narratrice et la raison de sa consultation chez un neurologue étaient cachés dans les textes. 

📌Le bruit de la lumière. Katharina Hagena. Le livre de Poche, 288 pages (2020)


La petite-fille. Bernhard Schlink

La petite-fille. Bernhard Schlink


Je me suis interrogée un petit moment sur la meilleure façon de présenter cet ouvrage car je ne voulais pas dévoiler un pan trop important de l’intrigue. Et puis j’ai pensé, qu’après tout, la quatrième de couverture en dit déjà beaucoup… mais elle reste factuelle. Or, la profondeur de ce roman doit beaucoup à l’habilité de Bernhard Schlink pour l’analyse historique et sa capacité à décortiquer la psyché de ses personnages. 

La petite-fille (avec le trait d’union qui marque le lien de parenté) dont il est question s’appelle Sigrun, elle a 14 ans et elle vit dans une communauté Völkisch sur le territoire de l’ancienne RDA. Elle apparaît finalement assez tard dans le roman parce qu’elle est le fruit d’une histoire familiale compliquée. Cette adolescente, élevée dans un milieu néonazi prônant le paganisme et les thèses racistes s’est trouvée de singuliers héros comme Rudolf Hess, "le dauphin d’Hitler" ou Irma Grese "l’hyène d’Auschwitz". Le narrateur, Kaspar Wettner, est son grand-père par alliance. Il a découvert l’existence de Sigrun après la mort de son épouse Birgit. Le couple s’était rencontré en 1965 à Berlin Est, à l’occasion d’un échange culturel entre jeunes Allemands des deux bords. Birgit laisse un livre inachevé dévoilant, qu’avant de passer à l’Ouest pour rejoindre Kaspar, elle a abandonné un enfant, né d’une relation illégitime avec un cadre du parti. Cette révélation explique peut-être la difficulté de Birgit à trouver sa place de l’autre côté du mur puis la dépression profonde qui l’a plongée dans l’alcoolisme. 

« Il était au courant de ses dépressions depuis des années. Il avait sans cesse voulu l’envoyer chez un thérapeute ou chez un psychiatre ; il avait des amis qui avaient calmé leurs dépressions en suivant des thérapies ou les avaient bloquées en prenant des cachets. Mais elle n’avait pas voulu. Elle prétendait qu’elle n’était pas en dépression, que la dépression ça n’existait pas. Il y avait des gens mélancoliques, il y en avait toujours eu, c’était son cas. Elle ne voulait pas se laisser transformer en quelqu’un d’autre à coups de médicaments. Que tout le monde doive être équilibré et fiable, c’était une aberration de la modernité. Et de fait, même lorsqu’elle n’était pas déprimée, elle était plus réfléchie, plus sérieuse, plus triste que d’autres. Non qu’elle fût incapable de rire d’un fait ou d’une remarque amusante. »

Kaspar, qui a toujours été un mari délicat et compréhensif, encaisse tant bien que mal ces révélations et surtout le fait que son épouse lui ait caché tout un pan de sa vie. Après quelques semaines d’hébétude, il décide de mener les recherches filiales que sa femme n’a jamais osées ou voulues entreprendre. Une vieille carte postale le met sur la piste de Paula, une amie d’enfance de Birgit qui l’a aidée à accoucher de Svenga, sa fille. 

« Parmi les dossiers se trouvait une carte postale. Elle reproduisait La belle chocolatière de Jean-Etienne Liotard, qui se trouve à la Gemäldegalerie de Dresde. Il tourna la carte. Elle portait un timbre de RDA et aucun nom d’expéditeur. « Chère Birgit, je l’ai vue récemment, c’est une petite fille joyeuse. Elle te ressemble. Ta Paula. » Il retourna la carte postale et regarda attentivement la belle chocolatière. Il ne put voir aucune ressemblance. Attentive, oui, Birgit pouvait avoir un air attentif, mais pas avec ce nez pointu ni cette bouche en cœur. Et joyeuse, non, de fait la belle chocolatière n’avait pas un air joyeux. » 

L’enquête va se poursuivre dans le Mecklembourg et confronter Kaspar à un milieu radical qui lui est totalement étranger. Svenga a eu une jeunesse chaotique, tombant dans la violence et la drogue, avant de rejoindre un groupuscule fasciste. Puis elle s’est mariée à une sorte de gourou néonazi avec lequel elle a eu une fille à son tour. Kaspar comprend que Svenga ne veut rien accepter de lui mais il n’est peut-être pas trop tard pour Sigrun. Fils de protestants, cultivé et tolérant, le septuagénaire cherche le moyen de toucher cette étrange adolescente. Restant égal à lui-même face à l’adversité, il choisit la voie de la musique et de la littérature pour apaiser le jeune esprit de Sigrun et l’inciter à s’ouvrir d’elle-même à un autre mode de pensée. 

J’ai retrouvé dans La petite-fille un certain nombre d’éléments stylistiques déjà présents dans Le Liseur (Gallimard, 1996). Bernhard Schlink, a un talent particulier pour aborder les sujets les plus périlleux avec une sorte de distance pudique mais sans concession. J’ai éprouvé beaucoup de tendresse pour Kaspar Wettner, un homme blessé mais généreux en amour tout en respectant l’individualisme de ses proches. Son sang-froid face à l’agressivité de Bjorn, le mari de Svenga et le père de Sigrun, est remarquable. 

💪Lecture dans le cadre du Challenge des Feuilles allemandes à suivre sur les blogs Et si on bouquinait un peu et Livr’escapades

📚D’autres avis que le mien chez Alex Mot à Mots, Kathel, La Petite Liste, Aifelle et Marilyne

📌La petite-fille. Bernhard Schlink. Gallimard, 352 pages (2023)

La maison allemande. Annette Hess

La maison allemande. Annette Hess


La maison allemande aborde le thème de l’holocauste par le prisme de la fiction. Son héroïne, Eva Bruhns est interprète allemand/polonais. Elle a l’habitude de traduire des modes d’emploi et des documents techniques pour les entreprises. C’est dans ce cadre qu’elle a rencontré son fiancé, Jürgen Schoormann, richissime héritier d’une société de vente par correspondance. Ses parents à elle sont restaurateurs dans un quartier populaire (mais du bon coté de la rue). Un remplacement de dernière minute et un concours de circonstances conduisent la jeune femme à travailler au tribunal pour donner voix aux survivants de la Shoah. Le 20 décembre 1963 débute en effet le second procès d'Auschwitz qui se tient à Francfort-sur-le-Main. Eva s’engage à assurer la traduction des témoignages contre l’avis de son futur mari et de ses parents. Le premier craint qu’elle n’y perde sa candeur, les seconds savent qu’elle risque d’exhumer un secret de famille. Mais Eva s’obstine envers et contre tous. 

Annette Hess s’est largement inspirée des documents d’archives. Elle restitue à merveille l’ambiance d’après-guerre en Allemagne, la condescendance des accusés qui se croient intouchables, la culpabilité d’un peuple qui refuse de regarder la vérité en face, le poids d’une faute portée par plusieurs générations et bien sûr l’horreur des camps de concentration et la douleur des survivants. Le sujet est loin d’être éculé et le roman l’aborde, certes de plein fouet, mais en nous épargnant trop de détails sur les atrocités commises par les Nazis. Les questions soulevées ici sont surtout juridiques et morales. 

J’ai beaucoup aimé le personnage d’Eva. Son coté un peu vieux jeu sans être rigide, sa naïveté et sa détermination en font un protagoniste très réaliste et humain. C’est une jeune femme emblématique d’une génération qui doit se frayer un chemin entre une histoire nationale très lourde et le mouvement presque universel d’une jeunesse qui se veut plus insouciante (mai 68 n’est pas loin). Chaque personnage semble porter sa propre ambiguïté : Annegret, la sœur d’Eva qui cherche à sa manière l’amour et la reconnaissance ; David Miller, jeune avocat Juif-Canadien qui se sent coupable à cause de l’exil de sa famille avant la guerre ; Jürgen qui cache ses propres démons… tous portent un lourd fardeau, une culpabilité collective que les survivants de l’Holocauste n’arrivent pas à pardonner. « Ils veulent qu’on les console » dit M. Jaschinsky, l’un des personnages, « je refuse, vous n’avez pas le droit de nous faire ça ». 

📚D'autres avis que le mien : Anne-yes, KathelFabienne, Krol, Dominique

📌La maison allemande. Annette Hess. Babel, 400 p. (2021)

Animal du cœur. Herta Müller

Animal du cœur. Herta Müller


Herta Müller, récipiendaire du prix Nobel de littérature en 2009, est une romancière germanophone d’origine roumaine. Six de ses œuvres ont été traduites en français à ce jour dont Animal du cœur. Ce roman singulier s’inspire en partie de la vie de l’autrice et de ses proches. Le livre est paru dans sa langue d'origine en 1994 chez Rowohlt Verlag, soit 7 ans après l’émigration d’Herta Müller en République fédérale d'Allemagne. Ces précisions ont leur intérêt car le style d’écriture est lapidaire et le lecteur doit se référer à ce que qu’il sait de l’autrice pour s’y retrouver. A titre d’exemple, le nom Nicolae Ceaușescu, n’apparait pas avant le milieu du roman. Avant cela, il n’est question que du dictateur. De même, la ville où se situe l’intrigue n’est jamais nommée et le mot Roumanie n’apparait que tardivement. 

Animal du cœur (Herztier en version originale) raconte l’histoire de quatre étudiants issus de la minorité allemande de Roumanie. Ses jeunes Souabes du Banat se sont rencontrés à l’Université de Timisoara. Or, nous sommes dans les années 1980, sous le règne du Conducător. Suite à la mort suspecte d’une étudiante en Russe et son exclusion posthume du parti communiste, nos jeunes gens deviennent la cible de la Securitate, la police secrète roumaine. L’étau se resserre au point que la narratrice et ses amis envisagent bientôt de quitter le pays. 

Animal du cœur est un roman à la fois très poétique et très dépouillé. Le récit est métaphorique mais composé de phrases brèves et très ciselées. La narratrice use tantôt de la première personne du singulier (pour le présent) tantôt de la troisième (pour les souvenirs d’enfance).  Personnellement, j’ai eu souvent l’impression d’avancer dans le brouillard. La sensation est extrêmement oppressante. En ce sens, l’autrice rend l’atmosphère de l’époque à la perfection. Il n’y a pratiquement pas de dialogues directs (ils sont rapportés par un tiers) ni de descriptions (les personnages et les paysages restent floues). Pour tout dire, la lecture de ce roman m’a semblée comparable à une promenade dans une rue froide et grise de l’ex-bloc de l’Est. Je salue néanmoins le propos (intéressant) et le style d’écriture (original). 

📚 Un autre avis sur ce livre : La Petite Liste

Extrait : 

« Se taire, c’est déplaire, dit Edgar ; et parler, c’est se ridiculiser.

Nous avions passé trop de temps sur les photos posées par terre. À force d’être assise, j’avais les jambes tout engourdies. Les mots de notre bouche écrasent autant de choses que nos pieds dans l’herbe. Et que le silence. Edgar se tut. Même aujourd’hui, je n’arrive pas à imaginer une tombe, mais juste une ceinture, une fenêtre, une noix, une corde. Pour moi, chaque mort est comme un sac. 

Si quelqu’un entend ça, fit Edgar, il va te prendre pour une folle.

Et quand j’y songe, j’ai l’impression que chaque mort laisse en héritage un sac de mots. Ce qui me vient toujours à l’idée, c’est le coiffeur et les ciseaux à ongles, car les morts n’en ont plus  besoin. Et ils ne perdent plus de boutons. »

📌 Animal du cœur. Herta Müller. Folio, 288 p. (2013)


Des meurtres qui font du bien. Karsten Dusse

Des meurtres qui font du bien. Karsten Dusse


Selon les points de vue, le titre de ce roman peut sembler intrigant, marrant ou carrément bizarre. J’imagine que certains entre nous, sans être forcément des psychopathes, ont déjà souhaité la disparition soudaine d’une personne particulièrement exécrable. Souhaiter son décès ou l’égorger de ses propres mains, c’est un niveau au-dessus. Cela implique une certaine violence, n’est-ce pas ? Avoir la mort d’un individu (même antipathique) sur la conscience, cela ne doit pas être particulièrement plaisant. Et pourtant, le héros de ce polar semble penser le contraire ! 

Björn Diemel travaille dans un cabinet d’avocats dont le nom, DED, m’a paru phonétiquement évocateur (il s’avère finalement qu’il ne fait référence au mot "dead" en anglais mais au nom des associés Dresen, Erkel et Dannwitz). Dire que son mandataire principal, Dragan Sergowicz, est un peu louche est un gros euphémisme. En fait, c’est un mafieux de la pire espèce doté d’un niveau de tolérance assez bas et d’aucun sentiment de culpabilité. Il paie bien mais il respecte aussi peu les horaires de bureaux que les lois en vigueur. Katarina, la femme du narrateur, l’exècre pour toutes les raisons qu’on peut imaginer. Il s’ensuit de nombreuses disputes au sein du couple, créant un climat délétère auquel s’ajoute la nécessité de trouver une école maternelle pour leur fille de 2 ans et demi. Aussi, pour calmer le jeu et sauver son mariage, Björn accepte de s’inscrire à des séances de développement personnel. Son coach, Joschka Breitner tente de lui inculquer les grands principes de la "pleine conscience". Plutôt retissant au départ, notre héros trouve finalement un débouché inattendu à ses exercices de respiration. En effet, lorsque Dragan est accusé de meurtres et menace de gâcher le week-end de son avocat, Björn décide d’appliquer les méthodes zen de son maître à penser. Le problème se résout alors de lui-même : un crime par omission…

Le roman de Karsten Dusse est un bijou d’humour décalé qui embobine le lecteur. En effet, si le ton est humoristique, c’est bien d’un thriller qu’il s’agit ici et vous y trouverez aussi du sang, de la sueur, et des larmes. Chacun des 37 chapitres commence par une sorte de mantra attribué à Joschka Breitner. Björn Diemel, son disciple, les détourne au profit de son activité professionnelle et bientôt criminelle. L’intrigue n’est pas sans rappeler Mafia Blues (aka Analyze This ou Analyse-moi ça), le film d’Harold Ramis avec Robert De Niro et Billy Crystal. On pense un peu aussi aux aventures de C.F. Wong, "le maître de fengshui ", dans les romans policiers de Nury Vittachi. Bref, Des meurtres qui font du bien, pourrait presque être qualifié de lecture "feel good" s’il n’y avait un bémol relativement agaçant. L’auteur cite à tout bout de champ une chaîne de fast-food bien connue, au point où je me suis demandée si son livre était sponsorisé par l’enseigne en question.  

Des meurtres qui font du bien inaugure une collection de romans policiers intitulée Les Meurtres Zen. Ce premier volet a connu un grand succès outre-Rhin et devrait donner naissance à une adaptation sur Netflix. En France, le second tome de la série, Des Meurtres pour lâcher prise, devrait paraître début 2023. Je suis vraiment curieuse de connaître la suite des aventures de notre avocat pénaliste.

💪Cette lecture s’inscrit dans le cadre du mois dédié aux auteurs allemands à suivre sur les Blogs Et si on bouquinait et Livr’escapades.

📌Des meurtres qui font du bien. Karsten Dusse. Le Cherche Midi, 400 p. (2022)


Femmes d’été, femmes d’hiver. Chris Kraus

Femmes d’été, femmes d’hiver. Chris Kraus


Femmes d’été, femmes d’hiver (Sommerfrauen, Winterfrauen en version originale) est d’abord paru chez Belfond sous le titre Baiser ou faire des films. Il s’agit d’un roman d’initiation tragi-comique dont le héros est Jonas Rozen, jeune étudiant en cinéma. Sa fille Puma Rozen publie le contenu de trois carnets, écrits à l’automne 1996 et révélant les circonstances de sa conception.  Son père, fragilisé par un traumatisme crânien, séjourne alors à New-York. Il est censé y tourner un film "érotico-porno-expérimental", sujet qui ne s’inspire guère, et préparer l’arrivée de cinq autres étudiants berlinois sans le sou. C’est dans ces circonstances que Jonas Rozen fait la connaissance de Nele Zapp, stagiaire déjanté de l'institut Goethe tandis que Mah, sa petite amie jalouse et mythomane, a dû rester en Allemagne. A New-York, le jeune homme est logé chez Jeremiah, ami et collègue de son encadrant, qui habite un taudis dans l’un des quartiers les plus mal famés de la ville. Il est d’ailleurs victime d’une agression dès son arrivée. Et comme tout cela n’était pas suffisant, sa tante Paula (en réalité l’ex-nourrice juive de son père) insiste pour le voir. La vieille dame, une artiste-peintre qui a obtenu la nationalité américaine après la seconde guerre mondiale, détient les copies du minutes du procès contre le grand-père de Jonas, ancien officier nazi. Apparemment, elle aurait témoigné en sa faveur prétendant que le Sturmbannführer Rozen l’aurait sauvé du génocide en Lettonie. Une interview de Paula permettrait à Jonas de changer de sujet d’étude mais le réalisateur en herbe refuse de le remplacer par « un film à la con sur les nazis ». 

Le cinéaste et romancier allemand Chris Kraus s’est fait connaître en France grâce à la parution de son roman intitulé La fabrique des salauds. Je n’ai pas lu ce premier livre mais, si j’en crois les recensions que j’ai pu lire sur Internet, il est plus sérieux que Femmes d’été, femmes d’hiver. Ce roman désinvolte et humoristique nous plonge dans un univers original où se croisent une série de personnages hauts en couleurs issus de la diaspora allemande. L’auteur y parle de cinéma et de sexualité, comme le suggère l’ancien titre français, mais pas seulement. Le roman est aussi, à sa manière, un hommage à tous les artistes (cinéastes, écrivains, peintres…) et en particuliers aux représentants de la Beat Generation. Herbert Huncke, Allen Ginsberg, Jack Kerouac et William S. Burroughs hantent une bonne partie du roman. Le thème de l’holocauste occupe également une place importante dans le récit. Chris Kraus « recycle » une partie de ses recherches dans les archives du « procès Riga » qu’il avait consultées pour  La fabrique des salauds (Das kalte Blut en version originale). 

💪Cette lecture s’inscrit dans le cadre du mois dédié aux auteurs allemands à suivre sur les Blogs Et si on bouquinait et Livr’escapades.

📌Femmes d’été, femmes d’hiver. Chris Kraus. Editions 10/18, 408 p. (2022)


Seul dans Berlin. Hans Fallada

Seul dans Berlin. Hans Fallada


Il faut garder en tête que Seul dans Berlin a été écrit en 1946, soit quelques mois avant la mort de son auteur, Hans Fallada (Rudolf Ditzen de son vrai nom). Il s’agit en fait d’une commande de Johannes R. Becher, Membre du Parti socialiste unifié d'Allemagne puis ministre de la culture au sein de la RDA. L’idée était de publier un roman dédié à la résistance allemande contre les Nazis. Dans ce cadre, Hans Fallada s’est inspiré de l’histoire d'Otto et Elise Hampel, exécutés le 8 avril 1943 à la prison de Plötzensee. Si l’écrivain s’est inspiré du dossier de la Gestapo auquel il a eut accès, il précise néanmoins qu’«un roman a ses propres règles et ne peut pas reprendre la réalité en tous points. C’est pourquoi l’auteur n’a pas non plus cherché à connaître les détails authentiques de la vie privée de ces deux personnes : il devait les décrire comme elles lui apparaissaient.» 

Les personnages de fiction, Otto et Anna Quangel, s’avèrent plus dignes devant la mort que leurs modèles, les Hampel. Ces derniers se seraient mutuellement dénoncés pendant leur incarcération, à l’inverse de leurs alter-ego de papier. Pour autant les Quangel ne sont pas des héros parfaits. Au contraire, se sont des gens ordinaires, pétris de doutes et rongés par la peur. C’est ainsi que la version du roman publiée en 1947 à été expurgée de certains passages jugés gênants par l'éditeur est-allemand Aufbau-Verlag. Il n’est plus fait mention, entre autres, de l’adhésion préalable du couple au parti nazi. Même s’ils n’ont jamais été des partisans convaincus, ils ne s’en éloignent qu’après la mort de leur fils unique sur le champ d’honneur. Cet évènement est d’ailleurs le déclic qui les pousse aux actes "de haute trahison" dont les accusent le commissaire Escherich, enquêteur de la sécurité intérieure, et son supérieur le général SS Prall.  

Si le destin des Quangel constitue le cœur du roman, ils ne monopolisent pas toute l’attention du lecteur. Une galerie de personnages vient étayer le propos. Tous vivent dans le même immeuble de la Rue Jablonski ou à proximité. On y croise un jeune cadre du parti et sa famille, une vieille dame juive, un juge à la retraite, une ou deux petites frappes, beaucoup d’ordures… La plupart des habitants sont extrêmement esseulés, calfeutrés dans leurs domiciles et muselés par la peur des dénonciations intempestives. Le titre original, Jeder stirbt für sich allein ("Chacun meurt pour lui seul") reflète assez leur état d’esprit et l’atmosphère du livre. A ce sujet, l’auteur prévient son lecteur : « Environ un bon tiers de ce livre se déroule dans des prisons et dans des asiles de fous, et là aussi, la mort était très en vogue. » Pour autant, tout n’est pas noir dans ce roman. Tout d’abord, l’auteur adopte une position distanciée en usant régulièrement d’ironie et d’humour noir. Ensuite, le roman s’achève sur une note d’espoir : Eva Kluge, la postière qui fait figure de messagère de malheur au tout début du roman, le clos aussi sur une promesse de résilience. 

Traduit en anglais en 2009, Seul dans Berlin ("Alone in Berlin" en V.O) a été adapté à l’écran par Vincent Perez en 2016 avec Brendan Gleeson et Emma Thompson dans les rôles principaux. C’est ainsi que plus de 60 ans après la mort de son auteur, ce roman populaire a connu notoriété renouvelée. Si le vocabulaire et le style d’écriture peuvent surprendre un peu le lecteur contemporain, la capacité d’analyse de l’auteur vis-à-vis de l’histoire immédiate est impressionnante. Par ailleurs Seul dans Berlin est l’un des premiers témoignages romanesques couvrant les mouvements de résistance en Allemagne durant la période 1940-1942. C’est sans doute pour cette raison que l’ouvrage est aujourd’hui considéré comme un classique de la littérature allemande. Selon Primo Levi, c’est « l'un des plus beaux livres sur la résistance allemande antinazie »

Extrait :

« Persicke est cadre au parti, ou bien dirigeant politique, ou autre chose encore — bien qu’Eva Kluge, depuis qu’elle travaille à la poste, soit aussi membre du parti, elle confond encore toutes ces fonctions. Quoi qu’il en soit, il faut donner du «Heil Hitler !» aux Persicke, et faire bien attention à tout ce qu’on leur dit. Même si, bien sûr, c’est partout qu’il faut faire attention, rares sont les gens à qui Eva Kluge peut dire ce qu’elle pense vraiment. La politique ne l’intéresse pas du tout, elle est une femme, voilà tout, et en tant que femme, elle pense qu’on ne met pas des enfants au monde pour qu’ils aillent se faire tuer. »

📌Seul dans Berlin. Hans Fallada. Folio, 768 p. (2015)


Brandebourg. Juli Zeh

Brandebourg. Juli Zeh


Cet imposant roman de plus de 600 pages est paru en Allemagne en 2016 (sous le titre de Unterleuten) avant d’être traduit en français en 2017. Unterleuten (littéralement « parmi les gens ») c’est le nom d’un village fictif du Brandebourg, situé à moins d’une heure de Berlin en voiture. 

Vingt ans ont passé depuis la chute du mur mais les vieilles querelles entre habitants du bourg perdurent. A cela s’ajoute l’arrivée de néo-ruraux, des Berlinois qui n’ont pas connus les vicissitudes de l’ex-RDA, et un projet de champs d’éoliennes sur le territoire de la commune. 

Ce Clochemerle tragico-comique se présente sous la forme d’un roman choral où chaque personnage peut exprimer son point de vue et apporter une lumière différente sur les évènements. Juli Zeh aborde ainsi de nombreux thèmes sans pesanteur : politique, écologie, famille, etc.  

Le lecteur est tenu en haleine de bout en bout en particuliers grâce à une affaire de meurtre remontant aux premiers jours de la réunification. Par ailleurs, la tension entre les protagonistes monte crescendo et il apparait assez vite que l’histoire ne pourra se clore que par un nouveau drame. 

Parmi les extraits de recensions publiés sur le site Internet de l’éditeur, j’ai lu que le roman de Juli Zeh ferait une excellente série télévisée. Il est vrai que la galerie de personnages hauts en couleurs, les intrigues perpétuelles et les nombreux rebondissements se prêteraient bien à une adaptation pour le petit écran. 

Les avis de Keisha et Sacha

📌Brandebourg. Juli Zeh. Babel, 608 p. (2022)


Jeune fille en bleu, à la fenêtre, au crépuscule. Alena Schröder

Jeune fille en bleu, à la fenêtre, au crépuscule. Alena Schröder


 Jeune fille en bleu, à la fenêtre, au crépuscule ? Le tire de ce roman vous rappelle sans doute quelque chose. Vous pensez peut-être au fameux tableau de Johannes Vermeer intitulé La Femme en bleu lisant une lettre ? Ce tableau-là est actuellement conservée au Rijksmuseum à Amsterdam. Mais imaginons deux minutes que le peintre néerlandais ait réalisé une autre pièce sur le même thème et que celle-ci ait disparu des catalogues durant la seconde guerre mondiale. Et si quelqu’un s’était mis en tête, non seulement de retrouver ce tableau, mais aussi de le restituer à son propriétaire ou à son héritier ? Cette personne ne risquerait-elle pas de remuer quelques vieux souvenirs nauséabonds ? En tout cas, nous aurions le début d’une intrigue historique et romanesque. Telle est donc la proposition d’Alena Schröder dans Jeune fille en bleu, à la fenêtre, au crépuscule.

La romancière a choisi de se focaliser d’abord sur un premier personnage. Il s’agit d’Hannah, une jeune berlinoise solitaire. Elle prépare un doctorat de littérature, encadrée par son directeur de recherche dont elle est l’assistante et la maîtresse. A l’exception d’une virée hebdomadaire en boîte de nuit, elle reste confinée chez elle, devant sa page blanche et ne fréquente aucun étudiant. En revanche, elle rend régulièrement visite sa grand-mère Evelyn. La vieille dame n’est pas très gracieuse mais c’est sa seule parente encore en vie et Hannah lui pardonne volontiers son manque de chaleur. Un évènement singulier, va pourtant chambouler ce petit train-train et surtout forcer les deux femmes à communiquer. Evelyn a reçu une lettre d’un cabinet d’avocats israélien œuvrant pour la restitution des œuvres dont les juifs ont été spoliés sous le régime nazi. Hannah, qui ignore tout du passé d’Evelyn, décide de contacter l’intermédiaire en Allemagne. Elle espère en apprendre davantage sur cette affaire et, par la même occasion, sur l’histoire de sa famille.

La seconde guerre mondiale et les exactions commises par les nazis sont décidément des sujets inépuisables dont les auteurs de fiction s’emparent régulièrement. La journaliste allemande Alena Schröder a choisi de traiter dans son roman l’épineuse question de la restitution des œuvres d’art qui ont été « confisquées » aux Juifs et aux ennemis du régime, entre 1933 et 1945. Ce sujet est d’autant plus intéressant qu’il donne encore lieu à de nombreux questionnements éthiques et juridiques. Le livre d’Alena Schröder est sans concession mais pas trop lourd à lire. Il y a même plusieurs passages assez drôles et le roman s’achève sur une belle note d’optimisme. La biographie en quatrième de couverture indique qu’Alena Schröder a déjà publié plusieurs ouvrages (fictions et essais) sous divers pseudonymes. Jeune fille en bleu, à la fenêtre, au crépuscule est paru en Allemagne en 2021.

Extrait :

« Tous les mardis, Hannah se rendait à l’extrême ouest de Berlin où sa grand-mère résidait depuis quelques années. C’était aussi le jour où elle restait à la bibliothèque jusqu’en début d’après-midi, à faire semblant de rédiger sa thèse de doctorat. Le jour où, après avoir passé des heures les yeux rivés sur la page blanche de son document intitulé « Doct. Version 1 », elle pouvait refermer son sac et quitter la bibliothèque avec un but précis. Elle traversait la Potsdamer Platz, prenait la ligne 2 jusqu’à la Theodor-Heuss Platz, se rendait à la pharmacie juste à côté de la boutique Fleurs 2000, achetait les produits Doppelherz, des gélules d’acide folique, des bonbons vitaminés et des capsules de ginseng, prenait le bus pour la périphérie de la ville et se soumettait à la chorégraphie routinière de ces visites. »


📌Jeune fille en bleu, à la fenêtre, au crépuscule. Alena Schröder. Chambon/ Actes Sud, 304 p. (2022)