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Je suis une idiote de t'aimer. Camila Sosa Villada

Je suis une idiote de t'aimer. Camila Sosa Villada


J’ai trouvé cette idée de lecture chez Anne-yes et j’ai décidé de la garder pour le challenge de lecture LGBTQI qu’elle organise à l’occasion du mois des fiertés. Camila Sosa Villada est une autrice transgenre argentine, qui s’est fait connaître avec un roman intitulé Les Vilaines (Métailié, 2021). Après Histoire d'une domestication (Métailié, 2024), Je suis une idiote de t'aimer est le troisième livre de l’autrice traduit en Français. 

Ce recueil compte 9 histoires, qui sont autant de tranches de vies. Les héroïnes de ces nouvelles sont souvent des femmes trans, des droguées, des prostituées, des maltraitées. Elles subissent pratiquement chaque jour la violence des hommes et les préjugés d’une société malade. Mais attention, nos Latinas ne sont pas des saintes non plus ! 

«Deux filles comme nous, vous savez bien, "deux filles tellement spéciales", comme nous avions l'habitude de dire aux garçons qui nous interrogeaient à propos de notre entrejambe, filles la nuit et timides pédés le jour, nous n'avions pas trop l'occasion de connaître un autre type de femme. Les vieilles putes édentées, rieuses et mordantes comme du piment habanero étaient nos amies, c’étaient les filles que nous voyions au quotidien ; nous les coiffions gratuitement, nous les maquillions gratuitement, nous leur prodiguions des conseils côté cœur, côté cheveux et côté cul, et nous les prenions dans nos bras avec affection. Nous attendions le départ de la dernière cliente du salon de beauté pour faire entrer toutes les démunies, les mères célibataires, les veuves, qui avaient besoin de nos mains pour consacrer un court moment à leur beauté. Peu importait notre degré de fatigue, à mon amie et à moi, nous qui sommes, comme on dit, les protagonistes de cette histoire.»

Soy una tonta por quererte
Dès les premières pages, le ton est donné et l’ambiance est posée. C’est la force de cette romancière singulière que de créer un univers en quelques touches. Le style est cru, sans faux semblants. Mais, il y a de la tendresse aussi dans les nouvelles de Camila Sosa Villada. Le lecteur est touché par ses héroïnes, à la fois si fortes et si fragiles. L’autrice nous raconte leurs destins sur tous les registres : historique, fantastique voire dystopique. On assiste à la chute tragique de la diva du blues et du jazz, Billie Holiday. On croise deux coiffeuses mexicaines à Harlem,  une sorte de sorcière trans « mulâtre » à l’époque coloniale, des nonnes dans un couvent très particulier, une fiancée à louer pour hommes gays qui veulent donner le change, etc.  

Camila Sosa Villada est la plume de la marginalité. Son style est unique, outrancier et flamboyant. Il est nourri de l’humour féroce de ceux qui souffrent. Mais il y a de la solidarité entre les protagonistes et leurs histoires ne sont pas toutes dénouées d’espoir. On aime ou on déteste mais on ne peut pas rester insensible. 

Je suis une idiote de t'aimer. Camila Sosa Villada, traduite par Laura Alcoba. Métailié, 200 pages (2026)

Juin, mois des Fiertés : deuxième édition


Mal d’époque. María Sonia Cristoff

Mal d’époque. María Sonia Cristoff

María Sonia Cristoff a réuni dans Mal d’époque les deux thématiques qui lui sont chères, à savoir le voyage et la "non-fiction". L’écrivaine argentine qui aime à dire qu’elle se situe dans une zone hybride entre fiction et non-fiction signe un roman singulier, une mise en abyme où elle évoque en parallèle des destins réels et imaginaires. Deux histoires se font écho dans un fil narratif tortueux et halluciné. 

Une première intrigue se noue autour d’un certain FG, ancien soldat, peut-être né dans la région de Catamarca et ayant servi une dizaine d’années en Syrie. L’homme déambule dans Buenos Aires, la "ville-monstre" (selon son expression) en quête d’illusoires indices dans le cadre d’une mission qu’il s’est lui-même assignée. De l’autre coté de l’Atlantique, une jeune chercheuse d’origine argentine tente de collecter des informations sur un certain Albert Dadas (1860-1907). Interné pendant plusieurs années à l’hôpital Saint-André à Bordeaux, il a été le patient du docteur Philippe Tissié (1852-1935), lui-même disciple du docteur Albert Pitres (1848-1928). Ces trois personnages ne sont pas du tout fictifs. Albert Dadas est en effet considéré comme un cas d’école en psychiatrie. Ce patient était atteint d’automatisme ambulatoire, une maladie dont le symptôme principal est l’art de la fuite. Notre bonhomme pouvait ainsi parcourir quotidiennement jusqu’à 70 km à pied. La narratrice (peut-être alter ego de l’autrice), quant à elle, écume les librairies de la capitale girondine dans l’espoir de se procurer un livre intitulé Les fous voyageurs de Ian Hacking. Cet ouvrage existe réellement. Il est paru chez Les Empêcheurs de penser en rond en 2002. La chercheuse tient une sorte de journal de bord, qu’elle appelle Le livre inachevé et où elle consigne toutes ses découvertes. 

Le roman de María Sonia Cristoff n’est pas de ceux qui se lisent facilement. Le récit de FG est à l’image de sa folie, à la fois délirant et lacunaire. La seconde partie du roman est heureusement plus fluide. Le lecteur obtient quelques réponses aux questionnements apparus au fil du récit et les passages dédiés à Albert Dadas sont plus accessibles à la compréhension immédiate.  Il s’agit pour l’autrice de mettre en évidence les croisements entre fiction et non-fiction. La première, selon elle, doit se nourrir de la seconde. Le propos est certes passionnant et l’écrivaine argentine le défend à travers son style d’écriture. Mal d’époque a été sélectionné sur la liste du prix Médicis étranger en 2022.

Extrait

« Il y a quelqu’un au coin de la rue, une femme ou une ombre, et peut-être lui donnera-t-elle, femme ou ombre, un indice, une piste. Parfois, un parfait inconnu peut se révéler le meilleur des alliés, l’unique salut. C’est ce qui lui arrivait là-bas. Croit-il. S’il se souvient bien. Si la mémoire ne le trahit pas, ni la vue. Trop de conditions. FG se rapproche et l’ombre s’éloigne, comme dans un jeu, comme dans un cauchemar, comme là-bas également. Des voitures passent, des gens, on a sorti des chaises sur les trottoirs, des saints en plâtre s’entassent derrière une vitrine, des sacs poubelle aussi, les uns sur les autres, tous ouverts, comme une profanation, ou plutôt comme ce qu’on ne devrait jamais estimer mort, jamais écarter. Ce que FG apprécie, tandis qu’il s’approche, c’est que ces choses redeviennent réelles, palpables, ce n’est plus un mirage entre des ruines. »

📌Mal d’époque. María Sonia Cristoff. Editions du sous-sol, 208 pages (2022)


La Faussaire de Buenos Aires. María Gainza

La Faussaire de Buenos Aires. María Gainza


La narratrice se présente sous le pseudonyme de María Lydis. Sa carrière dans le monde de l’art a commencé lorsqu’elle a passé la porte de la Banque Ciudad à Buenos Aires, pistonnée par un oncle aviné. Dès l’âge de 25 ans, la jeune portègne apprend à expertiser les tableaux des plus grands maîtres, sous la houlette d’Enriqueta Macedo, une spécialiste de renommée internationale. Elle y découvre aussi le monde interlope des faussaires. Après la mort de son mentor, notre héroïne se lance sans grand entrain dans la critique d’art où elle parvient néanmoins à se faire un nom. Virée de son journal, suite à un congé maladie longue durée, elle décide d’écrire la biographie de La Négra. Cette énigmatique artiste aurait fait partie du Club des Faussaires Mélancoliques dans les années 60. L’ex-critique part donc sur ses traces, au cœur de la bohème argentine. Les œuvres de Mariette Lydis et Pedro Figari auraient été ses modèles favoris.

María Gainza signe un roman court mais dense qui interroge le lecteur sur les problématiques de l’art contemporain. Il faut dire que la romancière argentine sait de quoi elle parle puisqu’elle a publié ses premiers articles sur l’art dès 2003. Elle a travaillé comme correspondante d'ArtNews et du New York Times à Buenos Aires. Elle a contribué à de plusieurs journaux dont Artforum et le supplément Radar du journal Página/12. Elle a également animé des cours et des ateliers d’art à l’université privée Torcuato Di Tella à Buenos Aires.

Dans La Faussaire de Buenos Aires, le lecteur apprend beaucoup sur le monde de l’art, des contrefacteurs et la vie des peintres en Argentine. La question qui se pose est de savoir si la femme sur laquelle enquête la narratrice n’est pas elle-même un leurre. La Négra est-elle un alter-ego du célèbre Elmyr de Hory ou une sorte d’arlésienne ? Mais la quête de notre héroïne est double. A travers le personnage de La Négra, c’est son amie perdue, Enriqueta Macedo, qu’elle cherche. La Faussaire de Buenos Aires, c’est aussi l’histoire d’une femme solitaire qui courre après les désillusions. 

📌La Faussaire de Buenos Aires. María Gainza. Christian Bourgeois, 176 p. (2022)