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Dans la combi de Thomas Pesquet. Marion Montaigne

Dans la combi de Thomas Pesquet. Marion Montaigne


Un incident survenu le 5 juin dernier sur Station Spatiale Internationale (ISS) montre, s’il était nécessaire, que jamais rien n’est laissé au hasard dans l’espace. Pour rappel, l’équipage de l’ISS  a du se réfugier dans le vaisseau Dragon en raison de l'aggravation d'une fuite d'air à bord. L’astronaute Thomas Pesquet ne faisait pas parti de cette mission mais il a séjourné plusieurs mois dans la station entre novembre 2016 et juin 2017 puis entre avril et novembre 2021.  

Marion Montaigne est autrice de BD humoristiques de vulgarisation scientifique. C’est déjà tout un programme… surtout quand on connait l’humour ravageur de la bédéiste ! Grâce à cet album, nous allons pouvoir constater qu’entrer Dans la combi de Thomas Pesquet n’est pas une sinécure ! Marion Montaigne nous dévoile presque tout du quotidien de l’astronaute, jusque dans l’intimité. Je dis presque car un second volet du diptyque, intitulé Space Montaigne, vient de paraître.


Dans la combi de Thomas Pesquet. Marion Montaigne. P9


On s’en doutait déjà un peu mais c’est confirmé : Thomas Pesquet est loin d’être un type ordinaire. Pour être astronaute, il faut avoir une tête bien pleine et un corps bien fait ! Voyager dans l’espace, il en a rêvé depuis l’enfance. Après des études d’ingénieur aéronautique, Thomas Pequet est devenu pilote de ligne. Sa carrière a pris un tournant décisif lorsqu’il a passé le concours de l’ESA, l’agence spatiale européenne. 8413 candidatures en ligne pour 6 élus en fin de parcours (du combattant). Après une multitude de tests psychotechniques (sadiques) et médicaux (intrusifs), les choses sérieuses commencent. La formation de l’astronaute est très dense ! Pour résumer, il faut maîtriser jusqu’au fonctionnement du moindre petit boulon en plusieurs langues étrangères. Et je ne parle même pas des entraînements physiques dans divers équipements de torture simulation. Le métier s’avère loin d’être aussi glamour dans la vraie vie que vu au travers de son écran de TV lors des conférences de presse de l’ESA. 


Dans la combi de Thomas Pesquet. Marion Montaigne. P68-69


Absolument rien n’échappe à l’œil de lynx (et démystificateur) de Marion Montaigne : ni l’accumulation de linge sale (il n’y a pas de machine à laver dans l’ISS et il est interdit d’utiliser les toilettes à la place), ni le fonctionnement des WC spatiaux, ni l’agent chargé de localiser l’emplacement des outils à bord grâce à un système de scan, ni le stockage rationalisé des déchets dans le module PMM, ni les miettes de pain dans les yeux à cause de la gravité… sans oublier les blagues dignes d’élèves de classes primaires ! 


Dans la combi de Thomas Pesquet. Marion Montaigne. P144


J’ai découvert Marion Montaigne avec la parution de Nos mondes perdus et j’ai retrouvé Dans la combi de Thomas Pesquet, tous les ingrédients qui avaient fait mon bonheur. L’album est en fait composé d’une série de strips humoristiques retraçant le parcours de l’astronaute, depuis sa Normandie natale, en passant par Hambourg, Cologne, Houston, Baïkonour, Moscou…et jusqu’aux étoiles à bord du Soyouz MS-03 puis de l’ISS. Sur cette route, on de nombreux héros de l’espace dont Luca Parmitano (son camarade de promotion), Peggy Whitson (l’une de ses collègues de mission), Buzz Aldrin (l’incontournable vétéran) ou les nombreuses statuts de Youri Gagarine. L’humour se cache jusque dans les moindres détails des illustrations. C’est espiègle, parfois irrévérencieux mais jamais malveillant… et, sans avoir l’air d’y toucher,  extrêmement documenté et instructif ! J’ai hâte de découvrir la suite !

📚Les avis de Fanja et Eimelle

📌Dans la combi de Thomas Pesquet. Marion Montaigne. Dargaud, 208 pages (2017)


Terres de feu. Michael Hugentobler

Terres de feu. Michael Hugentobler


Voici un roman que j’ai déniché simultanément chez Ingannmic et Sacha, avant de découvrir le compte-rendu de lecture de Fattorius. Cela devenait difficile de résister…

Il y a trois personnages principaux dans ce récit. Le premier est un livre rare, un dictionnaire Yamana-Anglais rédigé au 19ème siècle, édité en 1933 et aujourd’hui conservé à la British Library de Londres. Les Yagáns ou Yámanas étaient un peuple autochtone vivant dans le sud de la Patagonie et dont la culture a fait les frais de la colonisation occidentale. Le second protagoniste de cette histoire est l’auteur dudit ouvrage, un certain Thomas Bridges (1842-1898) linguiste et missionnaire anglican en Terre de feu. Mon troisième est l’éditeur du dictionnaire mais aussi son sauveur, celui qui l’a arraché aux autodafés nazis. Le professeur Ferdinand Hestermann (1878-1959), était également linguiste et ethnologue. Il maîtrisait, paraît-il, 108 langues vivantes et mortes. Il s’était donné pour mission de trouver un refuge pour la bibliothèque de l’institut Anthropos de Vienne, menacée par l’annexion prochaine de l’Autriche. Elle sera transférée en Suisse, dans la région de Fribourg en 1938 et y restera jusqu’en 1962. Ce déménagement aura néanmoins nécessité l’intervention du Père Wilhelm Schmidt (le fondateur de l’Institut Anthropos) et du pape Pie XI, dont il était proche.

Feuerland
Le récit est divisé en 3 parties. La première débute le vendredi 25 février 1938 alors que le professeur Hestermann, arrivé de Münster, vient de donner une conférence à l’University College de Londres. La seconde partie nous conduit tout au sud de la Patagonie, sur le territoire des Yagáns. Un Thomas Bridges encore adolescent y débarque avec la grande famille de son père adoptif. Il est fasciné par les autochtones au point de passer tout son temps en leur compagnie. Bizarrement, il semble conserver quelques préjugés persistants qui le cantonneront à jamais dans le rôle de l’étranger. Lorsque son père abandonne l’idée de prêcher la bonne parole dans une communauté à la fois hermétique à sa religion et menacée d’extinction par les épidémies qui la déciment, Thomas fait le choix de rester en Patagonie. La troisième partie du roman est dédiée aux pérégrinations de Ferdinand Hestermann en Suisse.

L’histoire de ce dictionnaire est à la fois incroyable et passionnante. On ne peut qu’admirer l’abnégation des deux linguistes pour sauver de l’oubli une langue et une culture en voie de disparition. Je trouve néanmoins que leurs personnalités restent assez énigmatiques, notamment Ferdinand Hestermann dont on a apprend pas grand-chose dans le roman, si ce n’est qu’il fumait (trop) de cigarettes de marque Lux et qu’il avait un drôle de toc (se peigner de manière intempestive). Thomas Bridges, quant à lui, était un collectionneur compulsif de mots. Il ne se déplaçait jamais sans une lourde valise pleine de pense-bêtes, son trésor. Ces détails font sourire la lectrice que je suis mais ils restent anecdotiques et j’ignore s’il s’agit d’une invention romanesque. Car c’est le parti pris de l’auteur que d’abandonner l’idée initiale d’établir la vérité sur l’odyssée du précieux lexique. 

En ce qui concerne les Yagáns, la postface de Geremia Cometti, professeur d’anthropologie de la Nature à l’Université de Strasbourg, apporte des précisions bien inutiles. On y apprend notamment que la dernière locutrice, Cristina Calderón a disparu en 2022. L’anthropologue évoque également les Selk’nam, un autre peuple autochtone de Patagonie qui ne m’était pas inconnu (voir mon compte-rendu de lecture sur Nous, les Selk'Nams de Carlos Reyes et Rodrigo Elgueta). 

Michael Hugentobler a publié deux autres deux autres romans historiques en Allemand : Louis oder Der Ritt auf der Schildkröte (DTV, 2019) et Bis die Bären tanzen (DTV, 2026). 

📌Terres de feu. Michael Hugentobler, traduit par Delphine Meylan. Hélice Hélace, 256 pages (2025)


La Guerre des os. Benjamin Hoffmann

La Guerre des os. Benjamin Hoffmann


Si vous vous intéressez à la préhistoire (je devrais plutôt dire l'ère Mésozoïque) vous connaissez peut-être les paléontologues américains Charles Marsh et Edward Cope, les deux protagonistes principaux de la "Guerre des os", qui s'est déroulée à la fin du 19ème siècle durant le Gilded Age (la période de prospérité après la guerre de Sécession). Alors que leur discipline faisait ses premiers pas et que les découvertes de sites préhistoriques s’accumulaient, les deux chercheurs ont exhumé, décrit et classifié une quantité phénoménale d’ossements de dinosaures. Malheureusement leur propension à la compétition, plutôt qu’à la collaboration scientifique, a fait beaucoup de dégâts : destructions de fossiles, articles publiés à la va vite, squelettes reconstitués à l’envers,  collaborateurs malmenés, famille délaissée, amis trahis ou écartés, etc. La violente et déshonorante querelle qui les a apposée jusqu’à la fin de leurs vies nous est rapportée en détail par Benjamin Hoffmann dans une prose alerte et non dénouée d’humour. 

Il faut dire que cette histoire réunissait beaucoup d’ingrédients propices au romanesque, et je ne pense pas seulement au caractère vaudevillesque de la querelle. La rivalité de ces deux hommes, apriori plutôt destinés à l’analyse studieuse de manuscrits dans bureaux mal éclairés et des bibliothèques poussiéreuses, les a conduits jusque dans les territoires sauvages de l’ouest, au contact de toute son imagerie pittoresque. On y croise des hordes d’Indiens revanchards, des chasseurs de bisons sans pitié, des mercenaires cupides et des aventuriers de tous poils. Nos scientifiques ont rencontré le grand chef sioux Red Cloud, le célèbre officier de cavalerie George Custer, l’incontournable Buffalo Bill et même deux ou trois présidents américains dont Ulysses S. Grant. Celui-ci reçoit Charles Marsh à la Maison Blanche. Le professeur, qui revient d’expédition, s’est engagé à lui faire remonter les doléances des Amérindiens. De ces campagnes dans l’ouest, Charles Marsh et Edward Cope, ramènent (souvent à leurs frais) des tonnes d’ossements qui occuperont les chercheurs pendant des décennies après eux. Leur hâte à prendre leur rival de vitesse exclue toutes les vertus inerrantes à la recherche scientifique (patience, prudence, rigueur, méticulosité…) et à la dignité humaine (juste rétribution, respect d’autrui, bienveillance, etc). 

📚J’avais déjà entendu parler de la "Guerre des os", qui est brièvement évoquée dans Nos mondes perdus, la BD documentaire de Marion Montaigne. La préhistoire est un sujet quititille ma curiosité, aussi le compte-rendu enthousiaste de Nicole puis la proposition de lecture commune d’Ingannmic et de Keisha ne sont pas passées inaperçues. Sandrine aussi s'est jointe au groupe de lecture. Je pense néanmoins qu’il n’est pas nécessaire d’être passionné de paléontologie pour apprécier le livre de Benjamin Hoffmann. L’auteur nous montre sans doute les pires penchants de la nature humaine mais il nous invite aussi à découvrir tout un pan de l’histoire américaine et de l’historiographie du 19ème siècle. Son style est fluide et accessible à un large public. C’est un vrai plaisir de lecture et ça donne très envie d'aller faire un tour au Muséum national d'Histoire naturelle.

📌La Guerre des os. Benjamin Hoffmann. Denoël, 368 pages (2026)


Pierre de Coubertin. Pagot & Bétaucourt

Pierre de Coubertin. Pagot & Bétaucourt


Voici une bande dessinée biographique qui est loin d’être un panégyrique. Comme le sous-titre de l’album le suggère, Entre ombre et lumière, les auteurs ont eu à cœur d’explorer les multiples facettes de la personnalités très controversée de Pierre de Coubertin.  Si le racisme et la misogynie du bonhomme ne suscitent pas vraiment la sympathie, le baron reste l’initiateur de la restauration des jeux olympiques. Il a œuvré toute sa vie pour le maintien de la paix entre les nations et l’éducation sportive de la jeunesse mais c’était un colonialiste convaincu. Le baron s’est compromis avec le régime nazi et son caractère tyrannique a fini par lui fermé presque toutes les portes.   


Pierre de Coubertin. Pagot & Bétaucourt. P46-47


Les auteurs ont choisi d’adopter le point de vue de deux journalistes fictifs, Edgar Pirolu et Alphonse Grosdé, pour évoquer la biographie de Pierre de Coubertin. L’idée est maligne car elle gomme un peu l’aspect pédagogique de l’entreprise. Nous sommes le 1er août 1936, à Berlin. Nos deux envoyés spéciaux s’apprêtent à couvrir les XIe olympiade de l'ère moderne qui se tiendront en Allemagne pendant 15 jours, dans un contexte politique très tendu. La conversation dévie rapidement sur l’histoire des jeux depuis la Grèce antique, puis le premier congrès olympique à l’université de la Sorbonne en 1894, etc. Pierre de Coubertin est fasciné par la vision anglo-saxonne du sport et notamment les thèses de Thomas Arnold, l’ancien directeur du collège de Rugby. L’anglophobie et l’atmosphère belliqueuse de la fin du 19ème siècle ne lui facilitent pas la tâche. Dès le début, la vision du Baron se heurte aux intérêts économiques et politiques contradictoires des différentes nations. 


Pierre de Coubertin. Pagot & Bétaucourt. P70-71

J’ai eu un peu de mal à entrer dans cet album qui débute par une succession de flashbacks avec des temporalités différentes et l’intrigue reste très dense jusqu’à la fin. Je tire d’ailleurs mon chapeau aux auteurs qui sont parvenus à synthétiser l’ensemble des informations biographiques et historiques en si peu de pages. La lecture de l’album est néanmoins facilitée par le graphisme classique qui favorise la ligne claire. J’ai parfois peiné à différencier les faciès des personnages mais il faut dire que la mode masculine du temps était à la moustache ou à la barbe. 


Pierre de Coubertin. Pagot & Bétaucourt. P84-85


Si cet album n’est pas un coup de cœur, j’ai apprécié le travail de documentation des auteurs et leur volonté de réaliser un ouvrage pédagogique sans être trop scolaire. 

📝Sur le même thème, je vous recommande Les jeux olympiques de littérature de Louis Chevaillier.

📌Pierre de Coubertin. Entre ombre et lumière. Didier Pagot et Xavier Bétaucourt. Editions Steinkis, 112 pages (2024)


Une enfance de château. Lord Berners

Une enfance de château. Lord Berners


Je cherchais un roman classique sur la vie de château et je suis tombée sur cette autobiographie de Lord Berners, dont la plume est un régal. Les portraits qu’il brosse de ses proches sont irrésistibles. 

Cet opus, publié en 1934, est le premier qu’une tétralogie composée de First Childhood (Une enfance de château), A distant Prospect (Un château au loin), The Chateau de Resenlieu et Dresden. Les deux derniers volets sont paru au Royaume-Uni à titre posthume et n’ont pas encore été traduits en français. L’auteur a modifié la plupart des noms de personnes et de lieux mais ils sont suffisamment reconnaissables. Ainsi, Apley Park, le château familial est nommé Arley ; Cheam, son école est devenue Elmley, ses grands-parents maternels, les Forster, sont Monsieur et Madame Farmer, etc.

Gerald Hugh Tyrwhitt-Wilson, le 14ème baron Berners, est né en 1883. Fils unique, il a grandi à Apley Hall, la demeure familiale, dans le Shropshire en Angleterre. La description du château fait un peu froid dans le dos mais le petit lord Berners y a été très heureux. Le décor gothique du bâtiment, ainsi que le parc constitué de falaises et de forêts se prêtaient parfaitement aux aventures enfantines les plus imaginatives.

« Arley était une immense maison néo-gothique de pierre grise, construite vers la fin du XVIIIème siècle. Elle avait quelque chose de Strawberry Hill et, si son architecture n’était pas aussi aérienne et fantastique, elle était bien pourvue de créneaux et de tourelles. Son atmosphère était hautement romantique et je pense qu’Horace Walpole, le moine Lewis ou l’auteur des Mystères d’Udolphe l’auraient appréciée. (…) »

A l’âge de 9 ans, ses parents l’envoient à la Cheam School où il a passé 4 ans avant d’être inscrit au fameux collège d’Eton. Lord Berners a reçu une éducation aristocratique traditionnelle où les pratiques sportives (cricket, équitation, etc) et une attitude virile sont jugés plus séants que les penchants trop prononcés pour la littérature, la musique ou le surnaturel. 

« Enfant, on ne m’encourageait pas à croire aux frivolités du monde surnaturel. Les rares fois que ma mère ou ma nourrice me racontèrent des contes de fées, elles semblèrent délibérément employer un style manquant de conviction. En dépit de cette politique matérialiste, je réussi à amasser une substantielle collection de livres de contes, Grimm, Perrault, d’Aulnoy, un volume de folklore russe et une éditions des Mille et une nuits dont les illustrations orientalement voluptueuses rachetaient le texte, expurgé au point de ressembler à un pudding aux pruneaux sans les pruneaux. » 

Un brin de mélancolie pour ses souvenirs d’enfance transperce néanmoins sous la carapace de l’ironie. Le snobisme et les conventions sociales n’excluent pas la tendresse, surtout féminine. Le petit Lord Berners n’est pas simplement confié à des gouvernantes et à des précepteurs. Il passe aussi beaucoup de temps avec ses grands-mères, sa tante Flora et bien sûr sa mère. Elle n’est pas insensible à ses déboires d’écolier et surtout à la sévérité du directeur d’ Elmley/ Cheam.

« Ma mère et moi étions constamment ensemble. Les jours où nous ne faisions pas de longues marches à travers les champs ou au bord du fleuve, nous partions en charrette au hasard des chemins. Ma mère me permettait parfois de l’aider au jardin. Mon aide consistait pour l’essentiel à détruire des fleurs de prix et à planter des mauvaises herbes aux endroits les plus visibles. En retour, elle s’activait activement, mais non très savamment, à mes études ornithologiques »

Les hommes de la famille sont généralement absents physiquement (Lord Berners père est accaparé par sa carrière et semble mener une vie parallèle loin de sa famille) et/ou mentalement (le grand-père est sénile depuis longtemps et l’oncle Luke semble perdu dans un chagrin d’amour sans fin). Ils sont rarement évoqués sauf lorsque le grand-père sort de ses gongs. 

« Nous savions que c’était seulement « bon papa ». Je me rappelle même avoir tendu l’oreille a certaines des injures étranges qu’il lui arrivait de prononcer , bien que je n’ai jamais tenté de les appliquer à ma conversation. Sans doute m’étais-je rendu compte que ces raffinements rhétoriques étaient pour l’usage exclusifs des adultes ».

Sans être fascinée par l’aristocratie britannique, j’ai trouvé cet opus très agréable à lire et j'ai aimé côtoyer un peu ses protagonistes. Je me souviens avoir éprouver le même plaisir à regarder la série télévisée Downton Abbey.

📚Un autre avis que le mien chez Titine

📌Une enfance de château. Lord Berners, traduit par Anatole Tomczak . Grasset, 208 pages (2021)


Lettres de Taipei. Fish Wu

Lettres de Taipei. Fish Wu

Je n’ai pas lu la quatrième de couverture avant de me plonger dans cet album. Je m’attendais à un bande dessinée sur Taïwan mais il s’agit en fait d’un récit familial dans la Chine de Mao. Les fameuses lettres de Tapei arrivent tardivement dans la narration et le lecteur n’en apprend le contenu que si elles annoncent une arrivée ou un décès. Je n’ai pas été trop déçue puisque l’histoire de la Chine contemporaine m’intéresse beaucoup. 

L’auteur de ce manhua (BD chinoise) a perdu successivement deux membres de sa famille. Sa grand-mère, dernière gardienne de la mémoire du clan, est atteinte d’Alzheimer. Or, certains évènements sont restés flous dans la tête du manhuajia. Fish Wu décide de parler à son aïeule avant que tous ses souvenirs ne soient effacés. Les liens familiaux qui sont évoqués dans cette histoire sont donc ceux qui concernent la vieille dame. Qui était donc cet oncle, parti en exil à Taïwan ? Son père, Shen Erchong, avait un jeune frère nommé Shen Erya. Il a été forcé de fuir le village en l’an 37 de la République populaire de Chine (1948). Les deux frères étaient enseignants. A ce titre, ils étaient considérés comme des lettrés et, bientôt comme des traitres parce qu’ils ont refusé d’écrire des slogans prorévolutionnaires incitant à la violence. Erchong, qui avait déjà une famille, n’a pas pu se résoudre à l’exil et Erya a dû partir seul vers l’inconnu. Cette erreur va coûter la vie au frère aîné car les gardiens de la révolution s’acharnent sur ceux qui sont restés. Erya, lui, devra attendre 47 ans pour fouler à nouveau le sol de son pays natal. 

Lettres de Taipei. Fish Wu - P8-9

L’ouvrage de Fish Wu est indéniablement de bonne qualité mais, pour des raisons qui m’échappent en partie, je n’ai pas été totalement séduite. Je lui ai préféré la monumentale biographie dessinée de Li Kunwu. Une vie chinoise a été scénarisée par un Français, Philippe Ôtié, ce qui est différent d’un travail de traduction ordinaire. En ce qui concerne les Lettres de Taipei, je sais grâce à une interview de Bertrand Speller sur ce sujet, que la traduction française a nécessité beaucoup de choix compliqués. Il faut souvent faire des raccourcis pour exprimer une idée. Par ailleurs, le récit de Fish Wu manque parfois de corps. Cela est évidemment lié à l’amnésie de la grand-mère. Le manhuajia a su mettre ses souvenirs erratiques en forme mais j’aurais voulu en savoir plus sur le destin de l’oncle exilé à Taipei. L’auteur a fait un voyage à Taïwan dans ce but mais il n’a pas pu combler tous les vides.

Lettres de Taipei. Fish Wu. P78-79

Les dessins de Fish Wu sont riches de détails, proches du pointillisme. C’est du beau boulot mais ce n’est pas toujours très lisible à la lumière d’une lampe de chevet. L’album est plus proche du format traditionnel des romans que des albums de BD franco-belge. C’est pratique à transporter mais le graphisme foisonnant en pâtit. Je sais bien que je chipote un peu et je tiens à insister sur le fait que cet album vaut le détour en dépit des bémols que j’ai exprimés. 

📌Lettres de Taipei. Fish Wu, traduit par Bertrand Speller. Editions Rue de L’échiquier, 172 pages (2024)


Jacky. Anthony Passeron

Jacky. Anthony Passeron


J’ai peut-être fait l’erreur de lire ce livre après avoir écouté l’émission Le masque et la plume. Dès le début du roman ma lecture a été hantée par les commentaires des journalistes de France Inter. Impossible de rester neutre dans ces conditions. Je me suis donc longtemps focalisée sur ce qu’ils ont appelé les passages Wikipédia dédiés à l’histoire du jeu vidéo. Les critiques littéraires ont également souligné la prégnance des thèmes de la mort et du virilisme. Tous ces éléments sont indéniablement au cœur du récit. C’est d’ailleurs un peu la marque de fabrique de l’auteur. Dans son premier roman Les enfants endormis, il établissait déjà un parallèle entre histoire familiale et récit sociologique. Le résultat m’avait parfaitement convaincue et l’exercice me semble également réussi dans Jacky

Je n’ai pas les codes pour déterminer s’il s’agit plutôt d’une autofiction ou d’un roman autobiographique et, pour être honnête, je ne vois pas bien la différence. La première option me semble juste un peu plus nombriliste. Du coup, je classe Jacky, dans la seconde catégorie. Jacky est un roman émouvant sur l’enfance, le lien ou l’absence de lien avec le père, l’éclatement de la cellule familiale et puis la ruralité. C’est quoi le quotidien de deux gosses dans l’arrière-pays niçois ? L’arrivée des consoles de jeux n’est pas seulement une opportunité de tromper l’ennui. Pour le narrateur et son frère jumeaux, c’est une lucarne sur la monde et, pendant un certain temps, l’unique possibilité de dialogue avec le père accablé de travail. 

Pour l’anecdote, l’auteur a fini par me convaincre que les consoles et autres écrans ne sont peut-être pas si néfastes que je ne le pensais pour ma progéniture. Merci donc Anthony Passeron pour cette opportunité facile de déculpabilisation parentale. Pour le reste, j’ai été touchée par ce récit intime qui reste assez pudique, sans pathos intempestif et sans tentative d’enjolivement de la réalité non plus. 

D’autres avis que le mien via Babelio

Jacky. Anthony Passeron. Editions Grasset, 208 pages (2025)


Là où je me terre. Caroline Dawson

Là où je me terre. Caroline Dawson


💪Pour clôturer le challenge de lecture dédié au Chili, j’ai choisi ce "roman d’autofiction", récit d’une autrice d’origine chilienne qui a émigré au Canada avec sa famille pour échapper à la dictature militaire de Pinochet. L’essentiel de l’intrigue se déroule donc sur cette terre d’accueil. 

La narratrice avait 7 ans lorsqu’elle a pris l’avion avec ses parents et ses deux frères, le jour de Noël 1986. Le livre raconte les derniers souvenirs de la fillette à Valparaiso, l’annonce de l’exil, l’arrivée de la famille en plein hiver, le séjour en hôtel de transit pour les réfugiés politiques, l’hébergement temporaire chez des amis, la découverte des quartiers pauvres de Montréal, la classe d’accueil pour les élèves étrangers, l’apprentissage de la langue française, les petits boulots pour ses parents, la question de l’identité culturelle, l’oubli progressif de la langue maternelle, la lutte des classes, la progressive ascension sociale, etc.

Le ton et la langue évoluent au fil des pages. Les anecdotes relatives à l’enfance sont parsemées de vocabulaire et d’expressions en Espagnol ; celles rapportées du point de vue de l’adolescente sont imprégnées de culture francophone. Je dois dire qu’il y a quand même quelques passages un peu obscurs pour les non québécois (les références à des chansons populaires, des noms de marques locales, l’usage du Franglais, etc). La plupart du temps, on s’en sort quand même par déduction.  

« Véro est entrée en sacrant. Je ne me trompais pas, à peine avait-elle franchi le pas de la porte qu’elle a senti la lourdeur du small talk qui s’ennuie. Elle a ouvert son sac en bandoulière du surplus de l’armée, en a sorti une grosse quille de Tornade déjà entamée, cala ce qui en restait sans même enlever sa tuque et offrit un rot de trucker provocateur en guise de salutation générale à la crowd. »

Là où je me terre est un témoignage universel parce qu’il parle à tous ceux qui ont connu l’exil ou l’expatriation. La narratrice est sincère, sans être revancharde. Son récit est écrit dans une langue accessible et vivante. 

J’ai été touchée par l’histoire de Caroline Dawson et très triste de découvrir son décès des suites d’un cancer en 2024. Elle avait 44 ans. Professeur de sociologie à l’Université de Montréal, elle a mené de nombreux combats politiques, notamment pour l'égalité des chances, la justice, etc. Pour information, son frère cadet, Nicholas Dawson, est également écrivain. 

📝On peut audiolire gratuitement (avec l’accent québécois) Là où je me terre sur le site Internet de Radio Canada. 

📌Là où je me terre. Caroline Dawson. Editions de l’Olivier, 224 pages (2025) 

Printemps latino au Chili


Langue paternelle. Alejandro Zambra

Langue paternelle. Alejandro Zambra


💪Alors que je pensais avoir clôturé ma liste de lecture pour le Printemps latino, j’ai découvert que le dernier ouvrage d’ Alejandro Zambra venait de paraître en France. Je ne me voyais pas passer à côté sachant que j’organisais un challenge de lecture autour du Chili. C’est ainsi que je me suis retrouvée avec un recueil mélangeant des textes autobiographiques et fictifs sur le thème de la paternité. 

« Dans la tradition littéraire abondent les Lettres au père, mais les Lettres au fils sont plutôt rares. Les raisons en sont plutôt prévisibles – machisme, égoïsme, pudeur, adultocentrisme, négligence, autocensure – mais il me semble qu’il existe aussi des raisons purement littéraires. Pour le moment, il est plus facile d’ignorer ou de reléguer les enfants, ou les comprendre comme des obstacles à l’écriture, de s’en servir comme prétexte : et voici maintenant qu’à cause d’eaux on a pas pu se concentrer sur son laborieux et imposant roman ! »  

La Langue paternelle est un ovni littéraire mais Alejandro Zambra préfère le terme d’essai. Il évoque tantôt son père, tantôt son fils. Pour autant, son livre ne parle pas qu’aux femmes. Il y est question d’amour filiale, d’éducation, de transmission,  de mémoire… et de foot aussi, la passion de l’écrivain chilien. Des sujets universels (même le foot ?) qui interpellent chacun d’entre nous, parents et/ou enfants. L’auteur est conscient du risque de tomber dans les anecdotes personnelles un peu mièvres mais il s’affranchit facilement de cet écueil. Ses textes sont à la fois drôles et touchants. 

📚D’autres avis que le mien via Babelio et Bibliosurf

📌Langue paternelle. Alejandro Zambra, traduit par Denise Laroutis. Editions Bourgeois, 256 pages (2025)

 

Genre queer. Maia Kobabe

Genre queer. Maia Kobabe

💪Je pense que le sous-titre de cet album, Une autobiographie non-binaire, est relativement explicite. Je suis tombée sur cette BD par hasard à la bibli alors qu’Anne-yes venait d’annoncer l’organisation d’un mois des fiertés sur son blog de lecture. Cela ne pouvait pas mieux tomber ! Pour écrire ce billet, je me suis demandée s’il fallait utiliser tour à tour des pronoms féminins, masculins ou neutres selon l’évolution du personnage principal :  elle, il/lui, iel/lea,… A la fin de l’album, Maia Kobabe a choisi ille/lo et le terme d’auteurice. J’ai décidé de respecter ce choix…


Genre queer. Maia Kobabe. P186-187

Maia Kobabe a décroché un master de bande dessinée à San Francisco. Dans le cadre d’un projet universitaire, ille a commencé un projet d’album autobiographique. La tâche n’a pas été simple ! Comment parler de soi quand on hésite encore sur son identité ? Comment évoquer les sujets intimes qui nous rebutent ? Maia a néanmoins la chance d’être bien entouré(e) par sa famille et ses amis. Ille a fait son premier coming out dès le lycée dans une communauté visiblement sans préjugés particuliers (je m’étonne juste que ses interlocuteurs sur le sujet ne soient pratiquement que des femmes). Pour autant, toutes les questions existentielles n’étaient pas réglées, bien au contraire. En murissant,  Maia s’est de plus en plus interrogé(e) sur son/ses (ou absence) d’orientation(s) sexuelle(s) et les options de genre. Était-ille androgyne, bi, cisgenre, trans, asexuel(le)… ? Faut-il mettre vraiment une étiquette sur son identité si on ne souhaite pas choisir ? Dans ce cas, faut-il changer de prénom ? A cela s’ajoute certaines phobies liée à l’appropriation de son corps, son rapport à l’autre et la sexualité vers laquelle ille se sent peu d’appétence.


Genre queer. Maia Kobabe. P68-69

Beaucoup de sujets sont abordés dans cet album, y compris autour de la culture LGBT+, les découvertes littéraires et musicales de Maia Kobabe. Néanmoins, cet ouvrage n’est pas un guide ni un mode d’emploi s’adressant exclusivement à cette communauté. C’est un témoignage honnête et émouvant sur un parcours de vie, sans doute moins marginal qu’on ne pourrait le penser de prime abord. Certaines questions concernent également les jeunes hétérosexuels et/ou ceux qui sont (se croient) assurés dans leur identité féminine ou masculine.


Genre queer. Maia Kobabe. P146-147

Maïa a eu la chance de grandir dans un environnement familial harmonieux. Si ille a un peu souffert de sa différence et vécu quelques scènes gênantes, ille ne mentionne pas de harcèlement scolaire ni de maltraitances physiques ou psychiques. Il y a bien sûr des personnes maladroites dans son entourage mais toutes semblent bienveillantes… à moins que Maïa n’ait pas souhaité mentionner les autres ?  Je ne pense pas car il n’y a visiblement aucune fausse pudeur dans cet album malgré les réticences initiales de l’auteurice.  Pour autant, je n’ai rien trouvé de choquant.  Maïa et ses proches abordent les questions sur le genre d’une manière franche et directe qui crée un fort capital sympathie. Les dessins, aux traits relativement naïfs, apportent la fraîcheur nécessaire aux scènes plus intimes (les premières règles, les rendez-vous chez le gynécologue, la masturbation, les tests de sex-toys…).

Depuis 2021, la présence de l’album Gender Queer dans les rayons des bibliothèques américaines est fortement remise en cause. La controverse porte sur des illustrations jugées sexuellement explicites. D’autres ouvrages LGBT+ comme Lawn Boy de Jonathan Evison et All Boys Aren't Blue de George M. Johnson sont également visés par la censure. Je ne peux donc que vous recommander de les lire.

📌Genre queer, une autobiographie non binaire. Maia Kobabe, avec la traduction d’Anne-Charlotte Husson. Casterman, 240 pages (2022)

Le mois des fiertés


Une vie chinoise. Li Kunwu & Philippe Ôtié

Une vie chinoise. Li Kunwu & Philippe Ôtié. Les trois tomes

Je savais que cette intégrale était une trilogie mais je ne m’attendais pas à un ouvrage relié faisant la taille et le poids d’un dictionnaire. Cela ne facilite pas la logistique pour la lecture mais c’est pratique et jolie dans la bibliothèque. En ce qui concerne le fond, cette bande dessinée est aussi dense qu’il n’y parait. Il s’agit du récit autobiographique de Li Kunwu, dessinateur propagandiste et journaliste chinois qui, à l’instar de Xi Jinping, n’a jamais renié le Parti communiste en dépit des déboires de sa famille. Le manhuajia (auteur de BD chinois) est né en 1955 dans la province du Yunnan au sud-ouest de la Chine. Avec l’aide de son co-scénariste français, Philippe Ôtié, il nous relate plus d’un demi-siècle d’histoire de son pays. Les trois volets de ce récit (Le temps du père, Le temps du parti et Le temps de l’argent) ont été publiés entre 2009 et 2011. On peut y ajouter les 2 tomes complémentaires de la série Ma génération, parus en 2016, toujours aux éditions Kana. 

Une vie chinoise. Li Kunwu & Philippe Ôtié. L'intégrale

Li Kunwu a connu les conséquences de la politique économique de Mao durant le "Grand bond en avant" aboutissant à plusieurs années de famine généralisée. Il évoque la "campagne des quatre nuisibles" (visant à éradiquer les rats, les mouches, les moustiques et les moineaux friquets)  et les "hauts fourneaux ruraux" où les villageois faisaient fondre tous les objets en acier et en fer qui leur tombaient sous la main (couverts de cuisine, anciennes pièces de monnaie, etc) pour augmenter la production. L’auteur semble plutôt honnête dans son témoignage mais il comporte quand même quelques ellipses. Il ne nous cache pas son passé de garde rouge ni le fait d’avoir participé à des dénonciations collectives à travers les dazibaos (affiches anonymes) mais plaide l’amnésie au sujet des séances d’autocritiques forcées et le lynchage de ses enseignants. 

Une vie chinoise. Li Kunwu & Philippe Ôtié. P20-21

Le père du manhuajia, pourtant secrétaire du Parti, sera bientôt touché par les purges (au motifs que ces ancêtres étaient des propriétaires terriens) et envoyé en camp de rééducation des cadres pendant plus de 10 ans. Les chapitres suivants évoquent la révolution culturelle, puis la mort du Grand Timonier et le procès de la bande des 4 (Zhang Chunqiao, Wang Hongwen, Yao Wenyuan et Jiang Qing, épouse de Mao). Notre héros, lui, a grandi. Il s’est engagé dans l’armée comme soldat-dessinateur et tente d’entrer au Parti. Sa quête sera longue. La troisième et dernière partie se concentre sur la modernisation du pays, à partir du programme "Réforme et ouverture" lancé par Deng Xiaoping.  S’il n’hésite pas à dénoncer les inégalités et la corruption, Li Kunwu préfère en revanche éluder les évènements de 1989 et les manifestations de la place Tian'anmen au motifs qu’ils se sont déroulés loin de sa province natale.

Une vie chinoise. Li Kunwu & Philippe Ôtié. Les pages 390-391

Témoin de l’intérieur, Li Kunwu n’a pourtant jamais été censuré dans son pays. Ses dessins s’inspirent entre autres de la bande dessinée traditionnelle chinoise (le lianhuanhua). Le préambule, qui est en couleur, relate la genèse de la BD et la rencontre de Li Kunwu avec le conseiller diplomatique Philippe Ôtié en 2005. Toutes les planches suivantes sont en noir et blanc. Les dessins, réalisés à l’encre noire et au pinceau, sont un peu sombres mais extrêmement détaillés. En revanche, j’ai parfois eu du mal à distinguer les faciès des différents protagonistes.

Li Kunwu a reçu un excellent accueil en France puis dans le reste du monde (Une vie chinoise a été traduite dans 14 langues). En 2010, le manhuajia a gagné en 2010 le Prix Château de Cheverny de la bande dessinée historique aux 13es Rencontres de l'histoire de Blois et le prix des Lecteurs du festival Quai des Bulles de Saint-Malo. En 2013, il a été récompensé dans son propre pays par le prix Dragon d’Or du festival Manga International Canton. En 2014, il a reçu le Prix d’Excellence du Japan Média Arts Festival décerné par le ministre japonais de la Culture.

📝En parallèle de cet fresque autobiographique, je vous recommande de lire également la BD de Gianluca Costantini et Eric Meyer sur le parcours de Xi Jinping. 

📚Voir les avis de Wodka et de Bidib

📌Une vie chinoise, Intégrale. Li Kunwu (dessins et scénario) et Philippe Ôtié (Scénario). Kana, 741 pages (2024)


Les fantômes de Pinochet. Ortega & Vega

Les fantômes de Pinochet. Ortega & Vega


La mémoire collective est hantée par les horreurs commises durant la dictature militaire d’Augusto Pinochet. Or, le peuple chilien a été en partie privé du jugement  puisque le général est mort avant que les procédures engagées contre lui n'aboutissent. Francisco Ortega et Félix Vega ont néanmoins trouvé une manière de régler les comptes en recourant au surnaturel. Le dictateur sera jugé de tous ses crimes dans l’au-delà, par le bras allégorique de la Justice.

Le titre de l’album, El fantasmas Pinochet, s’inspire d’un texte du poète Armando Uribe. Les auteurs de la BD précisent par ailleurs que « Les fantômes de Pinochet est une œuvre de fiction basée sur des faits, des dates et des personnages réels, mais fait également référence à des croyances populaires qui circulent autour des évènements et des protagonistes ».

Les fantômes de Pinochet. Ortega & Vega P18-19

L’histoire débute donc de manière symbolique avec l’image du défunt dictateur sortant de son tombeau. La scène suivante nous ramène, 6 ans plus tôt, en février 2000, alors que Pinochet est en résidence surveillée à Londres. Bien que le juge espagnol Baltasar Garzón soit parvenu à déposer une plainte internationale pour « génocide, terrorisme et tortures », l’ancien président chilien apprend qu’il sera bientôt libéré pour raisons de santé et pourra alors retourner dans son pays. De sa fenêtre, il observe un condor fondant sur sa proie. Cette image qui évoque au lecteur la tristement célèbre opération Condor (le plan qui a permis à six dictatures d’Amérique latine de traquer les dissidents hors de leur territoire national), rappelle un tout autre souvenir à l’ex dictateur.  

Les fantômes de Pinochet. Ortega & Vega P62-63

A cet instant, Pinochet songe plutôt à un évènement qui a bouleversé sa vie. En 1919, le jeune Augusto (qui est originaire de Valparaiso) se rend à Santiago du Chili avec sa mère, présentée comme une femme froide et autoritaire. Alors que les promeneurs passent devant le palais présidentiel de la Moneda, un cortège de grévistes du parti ouvrir socialiste effraie le jeune garçon. Celui-ci s’enfuit en courant et traverse la route sans regarder. Il est renversé par une voiture mais échappe de justesse à la mort et à l’amputation d’une jambe. Cet évènement dramatique a-t-il ouvert la boîte de Pandore ? 

Les fantômes de Pinochet. Ortega & Vega P74-75

Parallèlement au récit biographique, le procès imaginaire qui doit condamner Pinochet à la damnation éternelle suit son cours. Parmi les fantômes surgissant du passé, Pinochet voit apparaître à la barre ses anciens opposants politiques et militaires ainsi que de nombreux martyres comme le chanteur Víctor Jara. 

La narration ne suit pas forcément la chronologie historique mais le jeu des couleurs évite au lecteur de perdre totalement le fil de l’intrigue. L’illustrateur utilise les nuances de sa palette comme autant repères. Ainsi le marron / sépia est réservé à l’enfance du dictateur tandis que le noir & blanc (ponctué de quelques touches colorées) est utilisé pour les flash-back plus récents. Ces pages sont les plus soignées, avec des représentations architecturales très réussies. Les planches monochromes sont destinées au monde onirique et surnaturel. Dans ce cas, le dessinateur a utilisé la couleur numérique et les arrière-plans sont quasi inexistants. Je reconnais que ce système est très astucieux même si je n’ai pas toujours apprécié son esthétisme. Je retiendrai en tout cas l’originalité de l’approche (tant au niveau du fond que de la forme) qui s’inscrit dans ce réalisme magique si emblématique du monde latino-américain. 

💪J’ai lu cette bande dessinée dans le cadre du Printemps latino, qui nous conduit cette année au Chili.  

📌Les fantômes de Pinochet. Francisco Ortega (scénario), Félix Vega (illustrateur) et Sophie Hofnung (traduction). Nouveau Monde éditions, 136 pages (2025)

Challenge Printemps latino au chili


Sylvia, Shakespeare & Co. Emilia Cinzia Perri et Silvia Vanni

Sylvia, Shakespeare & Co. Emilia Cinzia Perri et Silvia Vanni


J’ai repéré cet album à l’occasion d’une excursion dans ma librairie préférée à l’heure de la pause déjeuner. J’ai tout de suite tilté puisque je connaissais déjà un peu l’histoire de la librairie anglophone Shakespeare and Company. Je savais que la rencontre de Sylvia Beach et Adrienne Monnier était à l’origine de cette institution parisienne et qu’elle y avait attiré un grand nombre d’écrivains durant la période de l’entre-deux guerres. On parle de noms aussi célèbres que T. S. Eliot, Ernest Hemingway, Ezra Pound, Gertrude Stein, James Joyce mais aussi André Gide, Paul Valéry ou Louis Aragon. 


Sylvia, Shakespeare & Co. Emilia Cinzia Perri et Silvia Vanni P60-61


La librairie située aujourd’hui au 37, rue de la Bûcherie dans le 5e arrondissement, aussi renommée soit-elle, n’est pas l’établissement d’origine. Il s’agit de l’ancienne librairie Le Mistral. Elle a été fondée par l'Américain George Whitman et a changé de nom en 1964, lors du 400e anniversaire de la naissance de William Shakespeare. C’est aussi un hommage à la librairie de Sylvia Beach, que George Whitman admirait. Mais c’est une autre histoire... 


Sylvia, Shakespeare & Co. Emilia Cinzia Perri et Silvia Vanni. P14-15

La première librairie Shakespeare and Company est née en 1919, rue Dupuytren. Elle a déménagée deux ans plus tard au 12, rue de l'Odéon. Emilia Cinzia Perri, l’autrice de cet  album, a choisi de centrer l’intrigue sur la biographie de Sylvia Beach. Elle évoque son enfance dans le New-Jersey, sa découverte de Shakespeare et de la littérature, ses errances de jeunesse, sa rencontre avec Adrienne Monnier (sorte de Pygmalion qui l’introduit dans le milieu avant-gardiste parisien), ses relations avec les « Potassons », son engagement au sein de la Croix-Rouge pendant la seconde guerre mondiale, ses liens avec ses deux sœurs, l’implication de sa famille dans ses projets professionnelles, l’édition originale d’Ulysse de James Joyce…   Bref, une vie bien remplie dont la flamme s’est éteinte en 1962. 


La librairie Shakespeare and Co , rue de la Bûcherie (Photo de Jeevan Jose sur Unsplash)

J’ai aimé la fraîcheur du texte et la bienveillance des principaux protagonistes. Il y a une touchette de fantastique avec cette manie de Sylvie de s’élever dans les airs lorsqu’elle est contente. J’ai trouvé cette idée jolie et très poétique. Je crois que je n’aurais pas été fan des illustrations si elles ne collaient aussi bien au style de narration. Il y a un petit côté naïf ou enfantin dans la représentation des personnages. Le trait de crayon, et surtout les faciès, me rappelle un peu les illustrations d'Antoine de Saint-Exupéry dans Le petit prince. C’est au détriment du paysage urbain parisien (qui pouvait mériter plus de réalisme ou de détails) mais c’est le parti pris des autrices et je le respecte. 

📚Un autre avis que le mien chez Nicole 

📌Sylvia, Shakespeare & Co. Emilia Cinzia Perri (textes), Silvia Vanni (illustrations) et Charlotte Thomas-Langlois (traduction). Vuibert Graphic, 176 pages (2025)


La solitude lumineuse. Pablo Neruda

La solitude lumineuse. Pablo Neruda


Cet opus est un ensemble de textes extraits de l’autobiographie de Pablo Neruda, intitulée de J'avoue que j'ai vécu. Il se focalise approximativement sur la période 1927-1931 alors que le célèbre poète chilien résidait en Asie occupant successivement plusieurs postes consulaires.  Il séjourne notamment à Rangoon, à Colombo, à Batavia, à Singapour et à Calcutta. 

L’ouvrage ne respecte pas forcément la chronologie. Ce n’est pas son seul aspect déroutant. Le premier texte est un patchwork d’images et de sensations. L’auteur évoque tour à tour une fête musulmane et des pèlerins indous en Inde, un étrange temple des serpents à Penang, le vieux jardin botanique sur l’île de Sumatra, le zoo de Singapour… toutes ces images se mêlent et se superposent. Pablo Neruda raconte plus loin quelques anecdotes d’ordre privée comme son expérience décevante dans une fumerie d’opium ou une chasse à l’éléphant à Ceylan. Il rapporte comment l’un de ses amis a délesté les moines bouddhistes de leurs antiquités millénaires au profit des musées d’Angleterre. Il s’insurge contre la pauvreté des autochtones ou l’attitude des colonisateurs Britanniques et Hollandais.. mais avoue le viol d’une jeune intouchable en quelques phrases sibyllines.. et puis passe sans transition à un sujet d’ordre professionnel. Ce passage, et quelques autres au sujet des conquêtes féminines de l’auteur, ont définitivement plombé ma lecture. Sans cela, j’imagine que j’aurais pu m’amuser de sa relation avec Kiria, sa mangouste domestique ou apprécier ses digressions sur Leonard Woolf, DH Lawrence et Marcel Proust. Il est question aussi de Résidence sur la terre, l’ouvrage que Pablo Neruda  écrit à cette époque mais dont il assure qu’il n’est en aucun cas influencé par son séjour en Asie.

« Pour ces raisons l’Orient m’impressionna en tant que grande famille humaine infortunée, mais je ne réservais aucune place dans ma conscience à ses rites et à ses dieux. Je ne crois donc pas que ma poésie d’alors ait reflété autre chose que la solitude d’un étranger transplanté dans un monde étrange et violent. »

💪Lecture dans le cadre du Printemps latino.

📌La solitude lumineuse. Pablo Neruda, par Claude Couffon. Folio, 96 pages (2023)

Printemps latino au Chili


Au pied des étoiles. Baudoin & Lepage

Au pied des étoiles. Baudoin & Lepage


Edmond Baudoin et Emmanuel Lepage se sont rencontrés dans les années 90 au festival de BD de Saint-Malo. Ils sont devenus amis, ont aimé la même femme, se sont un peu perdus de vue mais un projet porté par un homme étonnant va les réunir à nouveau. Cet homme s’appelle José Olivares il est professeur de physique dans un lycée de Grenoble et rêve d’accompagner ses élèves dans le désert d’Atacama, au Chili, où se trouve les plus grands observatoires astronomiques de la Terre. 

Le Chili est le pays d’origine de José. Il y est né, puis l’a quitté en 1973 lorsque ses parents ont dû fuir la dictature de Pinochet. Son projet, un peu brouillon, ne prévoit pas seulement d’aller voir les étoiles mais aussi de raconter l’expédition en images grâces aux travaux d’artistes de tous horizons : une musicienne, un animateur, un cinéaste et nos deux auteurs de BD. Il se double d’une quête humaniste et familiale. 


Au pied des étoiles. Baudoin & Lepage. P122-123

Le projet est maintes fois retardé à cause des problèmes de financement puis de la pandémie de Covid-19 et la maladie d’Emmanuel Lepage qui doit lutter contre le Cancer. Le budget très serré oblige le groupe à se scinder en deux. Les dessinateurs feront un premier voyage en décembre 2021 pour assister aux élections présidentielles tandis que les jeunes se joindront à une seconde expédition en avril 2022 pour le volet scientifique au radiotélescope géant ALMA. Leur aventure sera filmée par le réalisateur savoyard Loïc Suchet, qui en ramènera un documentaire de 52 minutes intitulé Sous nos pieds… les étoiles. Edmond Baudoin et Emmanuel Lepage, eux, dessinent autant qu’ils le peuvent, dans leurs styles si différents. 


Au pied des étoiles. Baudoin & Lepage. P126-127

C’est ainsi que nait ce bijou, forcément un peu foutraque dans le graphisme comme dans les thèmes abordés. Mêlant BD reportage et récits intimistes, les deux auteurs explorent de nombreux sujets scientifiques, historiques, politiques et sociaux. Les échanges avec les trois  jeunes (Loé, Davy et Mathis) sont riches de questionnements sur l’avenir de la planète mais aussi l’amour, la sexualité, la mort, etc. 

Les planches en noir et blanc alternent avec des dessins explosant de couleurs et parfois des photos. Le trait réaliste d’Emmanuel Lepage répond à celui plus sensoriel d’Emmanuel Baudoin. Même les polices d’écriture sont différentes. Il en résulte une belle hétérogénéité dans laquelle le lecteur à plaisir à s’égarer. 


Au pied des étoiles. Baudoin & Lepage. P168-169

Les auteurs ont trouvé le moyen de mêler leurs dessins et leurs sensibilités très différentes dans un récit foisonnant d’informations. Leur enthousiasme et leur sincérité apportent du baume au cœur du lecteur en dépit des sujets difficiles qui y sont abordés : l’histoire tourmentée du Chili, son avenir incertain avec des populations qui doivent coexister en dépit des drames qui les ont séparés, la maladie d’Emmanuel Lepage, la vieillesse d’Edmond Baudoin... Heureusement, toutes ses questions ont leurs pendants positifs : l’espoir d’une population qui vient d’évincer l’extrême droite du pouvoir, la jeunesse des voyageurs et leur envie de vivre dans une société plus inclusive que celle de leurs parents. 

💪Au pied des étoiles est le livre idéal pour ouvrir le challenge du Printemps latino dédié cette année au Chili. 

📌Au pied des étoiles. Edmond Baudoin et Emmanuel Lepage. Futuropolis, 264 pages (2024)


Challenge Printemps latino au chili