Affichage des articles dont le libellé est Nouvelles. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Nouvelles. Afficher tous les articles

Je suis une idiote de t'aimer. Camila Sosa Villada

Je suis une idiote de t'aimer. Camila Sosa Villada


J’ai trouvé cette idée de lecture chez Anne-yes et j’ai décidé de la garder pour le challenge de lecture LGBTQI qu’elle organise à l’occasion du mois des fiertés. Camila Sosa Villada est une autrice transgenre argentine, qui s’est fait connaître avec un roman intitulé Les Vilaines (Métailié, 2021). Après Histoire d'une domestication (Métailié, 2024), Je suis une idiote de t'aimer est le troisième livre de l’autrice traduit en Français. 

Ce recueil compte 9 histoires, qui sont autant de tranches de vies. Les héroïnes de ces nouvelles sont souvent des femmes trans, des droguées, des prostituées, des maltraitées. Elles subissent pratiquement chaque jour la violence des hommes et les préjugés d’une société malade. Mais attention, nos Latinas ne sont pas des saintes non plus ! 

«Deux filles comme nous, vous savez bien, "deux filles tellement spéciales", comme nous avions l'habitude de dire aux garçons qui nous interrogeaient à propos de notre entrejambe, filles la nuit et timides pédés le jour, nous n'avions pas trop l'occasion de connaître un autre type de femme. Les vieilles putes édentées, rieuses et mordantes comme du piment habanero étaient nos amies, c’étaient les filles que nous voyions au quotidien ; nous les coiffions gratuitement, nous les maquillions gratuitement, nous leur prodiguions des conseils côté cœur, côté cheveux et côté cul, et nous les prenions dans nos bras avec affection. Nous attendions le départ de la dernière cliente du salon de beauté pour faire entrer toutes les démunies, les mères célibataires, les veuves, qui avaient besoin de nos mains pour consacrer un court moment à leur beauté. Peu importait notre degré de fatigue, à mon amie et à moi, nous qui sommes, comme on dit, les protagonistes de cette histoire.»

Soy una tonta por quererte
Dès les premières pages, le ton est donné et l’ambiance est posée. C’est la force de cette romancière singulière que de créer un univers en quelques touches. Le style est cru, sans faux semblants. Mais, il y a de la tendresse aussi dans les nouvelles de Camila Sosa Villada. Le lecteur est touché par ses héroïnes, à la fois si fortes et si fragiles. L’autrice nous raconte leurs destins sur tous les registres : historique, fantastique voire dystopique. On assiste à la chute tragique de la diva du blues et du jazz, Billie Holiday. On croise deux coiffeuses mexicaines à Harlem,  une sorte de sorcière trans « mulâtre » à l’époque coloniale, des nonnes dans un couvent très particulier, une fiancée à louer pour hommes gays qui veulent donner le change, etc.  

Camila Sosa Villada est la plume de la marginalité. Son style est unique, outrancier et flamboyant. Il est nourri de l’humour féroce de ceux qui souffrent. Mais il y a de la solidarité entre les protagonistes et leurs histoires ne sont pas toutes dénouées d’espoir. On aime ou on déteste mais on ne peut pas rester insensible. 

Je suis une idiote de t'aimer. Camila Sosa Villada, traduite par Laura Alcoba. Métailié, 200 pages (2026)

Juin, mois des Fiertés : deuxième édition


2 nouvelles musicales. Kazuo Ishiguro

2 nouvelles musicales. Kazuo Ishiguro


Les textes présentés dans cet opus sont d’abord parus dans un recueil intitulé Nocturnes : Cinq nouvelles de musique au crépuscule. Ces deux extraits sont liés par un personnage secondaire que je n’évoquerai que brièvement pour ne pas divulgâcher les intrigues. 

Janeck, le narrateur de la nouvelle intitulée Crooner, est un jeune guitariste slave. Il gagne sa vie en jouant dans des orchestres sur la place Saint-Marc à Venise. A cette occasion, il croise l’idole de sa mère défunte, un chanteur de jazz américain appelé Tony Gardner. Le crooner, c’est lui. A la grande époque du vinyle, il a vendu des disques jusque dans les pays de l’ancien bloc de l’est.  Il est en voyage avec son épouse Lindy à laquelle il veut offrir une sérénade nocturne à la manière de Roméo et Juliette. Embarqué dans sa gondole, Janeck a promis de lui donner le LA. 

Nocturnes : Cinq nouvelles de musique au crépuscule
On retrouve Lindy Gardner dans Nocturne (au singulier cette fois), la seconde nouvelle. Elle croise le narrateur, un musicien de jazz appelé Steve dans un hôtel de Beverly Hills. En dépit de son grand talent, le saxophoniste de 38 ans n’a pas réussi à percer dans le show business. Son agent et son épouse sont persuadés que son physique ingrat le dessert. S’il veut conquérir le public, il doit passer par la chirurgie esthétique. Notre musicien ne prend pas tout de suite la chose au sérieux… mais lorsque sa femme Helen le quitte pour un ancien amoureux richissime, il décide d’accepter de changer de visage. Les frais opératoires seront pris en charge par le nouveau compagnon d’Helen ce qui permettra de s’adresser au chirurgien des stars. C’est dans ces circonstances particulières, que notre héros va rencontrer Lindy Gardner.

Les deux nouvelles sont un régal d’humour et de cruauté! Kazuo Ishiguro connait bien la partition. J’ai lu dans le journal Le Temps qu’il a été brièvement parolier de jazz. Par ailleurs, il a déjà écrit un roman sur le thème de la musique. Je pense à L'Inconsolé, dont j’avais gardé le souvenir d’un texte mélancolique. Le ton de ces 2 nouvelles musicales est très différent même si l’auteur présente ses personnages alors qu’ils sont tous les trois (Tony, Lindy et Steve) au crépuscule de quelque chose. 

Les scènes rocambolesques permettent d’adoucirent le cynisme du propos. En effet, au cœur de ces textes, il y a une critique franche du monde musical, gangréné par les lois du marketing. La question étant de savoir quels sacrifices les héros sont prêts à faire pour décrocher le graal d’une aube nouvelle. Ce qui compte ici ce n’est pas la destination mais le trajet parcouru. 

💪J’ai lu ce recueil dans le cadre du challenge de lecture Sing Me a Song, orchestré par Sunalee. Pour en accompagner la lecture, je vous propose d’écouter la reprise de The Nearness of You par Norah Jones. Cette chanson de Hoagy Carmichael et Ned Washington a été écrite en 1937, enregistrée en 1940 et popularisée par l’orchestre de Glenn Miller avec la voix Ray Eberle (Label Bluebird). Elle a été reprise par de nombreux artistes dont Ella Fitzgerald et Louis Armstrong  en 1956. The Nearness of You est mentionnée par l’un des personnages de ce livre. 

📚Un autre avis que le mien chez Sacha

📌2 nouvelles musicales. Kazuo Ishiguro, traduit par Anne Rabinovitch. Folio, 144 pages (2023)




Challenge Sing Me a Song


Associés contre le crime. Agatha Christie

Associés contre le crime. Agatha Christie


Associés contre le crime est un recueil de nouvelles dont les héros récurrents sont Tommy et Tuppence Beresford, un couple de détectives amateurs. La version originale de 1929 compte 15 nouvelles. En France, elles sont parues en deux volumes : Associés contre le crime et Le crime est notre affaire. Il semble que les tourtereaux se soient rencontrés quelques années plus tôt, dans un autre roman d’Agatha Christie, The Secret Adversary (Mr Brown) mais c’est une autre histoire.

Le texte d’ouverture, intitulé Une fée dans l'appartement, raconte pourquoi et comment les Beresford ont fondé leur agence de détectives sous le pseudonyme de Theodore Blunt. Ils décrochent leur première affaire grâce à Une tasse de thé, titre de la seconde nouvelle. Il s’agit de retrouver une jeune femme disparue, Janet Smith (en réalité amie et complice de Tuppence). Après ce coup de pub réussi, "Les fins limiers de Blunt" vont pouvoir décrocher des missions plus sérieuses. L’affaire de la perle rose, va révéler cette fois, la clairvoyance et l’ingéniosité de Tommy. Il faut dire que nos deux héros se complètent parfaitement, tant au niveau des caractères que des compétences. Les enquêtes s’enchainent donc et notre couple de détectives se trouve parfois dans des situations bien périlleuses : cambriolage, séquestration, enlèvement... Or, malgré tous ces efforts et énigmes résolues en un tour de main, l’agence ne fait que vivoter et la question de sa pérennité est évoquée à plusieurs reprises dans le texte.

Partners in Crime
Si le lecteur est impressionné par la clairvoyance et l’intrépidité des Beresford, il faut reconnaître que les nouvelles sont trop courtes pour développer de longues investigations. Il s’agit plutôt d’une série de petites énigmes à la manière de G. K. Chesterton. L’autre jour, je vous disais justement que le personnage du Père Brown avait inspiré Agatha Christie. Et bien, il se trouve qu’elle lui fait un petit clin d’œil dans la dernière nouvelle de ce recueil, celle intitulée L’homme dans la brume :

« - On ne peut pas dire que cette histoire ait porté la marque du Père Brown, remarqua-t-il d’un air lugubre. Et pourtant, j’ai tout à fait le genre de parapluie qui convient. 

- C’est l’affaire elle-même qui ne correspondait pas. Pour le Père Brown, il faut une atmosphère bien particulière dès le début. Tandis qu’on est plongé dans nos activités habituelles, des choses commencent à se produire. C’est ça, en gros. »

L’humour anglais, c’est imparable ! Et surtout, les britanniques n’hésitent pas à en user dans les situations les plus inconfortable ou les plus périlleuses. Les Beresford en tout cas semblent avoir séduits assez de lecteurs (dont je fais partie) pour que la Reine du crime leur consacre encore 3 romans (en plus de The Secret Adversary en 1922), soit N or M? (N ou M ?) en 1941, By the Pricking of My Thumbs (Mon petit doigt m'a dit) en 1968 et Postern of Fate (Le Cheval à bascule) en 1973. Par ailleurs, les aventures de Tommy et Tuppence Beresford ont fait l’objet de plusieurs adaptations sur le petit ou le grand écran. On pense notamment à la trilogie de Pascal Thomas avec Catherine Frot et André Dussollier dans les rôles principaux. Il existe aussi une mini-série britannique qui a été diffusée sur BBC One en 2015, à l’occasion du 125e anniversaire de la naissance d’Agatha Christie. Une autre série en 6 épisodes serait actuellement en tournage à Londres pour la plateforme BritBox, avec Antonia Thomas (Tuppence) et Josh Dylan (Tommy).

💪Cet opus me permet de participer à trois challenges de lecture : Les Gravillons de l'hiver, chez La Petite Liste, 2026 sera classique chez Nathalie et Un hiver polar sur ce blog.

📌Associés contre le crime. Agatha Christie, nouvelle traduction de Janine Alexandre. Le Livre de Poche, 125 pages (2025)

Je participe à 3 challenges de lecture
Cliquez pour agrandir l'image


Les trois instruments de la mort. G. K. Chesterton

Les trois instruments de la mort. G. K. Chesterton


«Si vous rencontrez un membre du club des "Douze Vrais Pêcheurs", entrant à l’Hôtel Vernon pour assister au dîner annuel de cette assemblée select, vous remarquerez, lorsqu’il enlèvera son pardessus, qu’il porte un habit vert. À supposer que vous ayez la stupéfiante audace d’adresser la parole à ce demi-dieu, et que vous lui demandiez pourquoi il a adopté cette couleur, il vous répondra probablement que c’est afin de ne pas être pris pour un garçon de café. Vous vous retirerez confus. Mais vous laisserez derrière vous un mystère digne d’être éclairci et une histoire digne d’être contée.»

La littérature policière classique a engendré des héros plus ou moins connus. Certains hantent encore les œuvres contemporaines comme Sherlock Holmes qui s’y invite régulièrement. De la même façon, Hercule Poirot et Miss Marple nous sont-ils devenus familiers. Mais connaissez-vous le Père Brown ? Ce prêtre détective est le personnage principal de plusieurs recueils de nouvelles de Gilbert Keith Chesterton (1874-1936). Sa sagacité est légendaire.

The Innocence of Father Brown
Le présent opus reprend trois nouvelles publiées pour la première fois dans un recueil intitulé La Clairvoyance du père Brown (The Innocence of Father Brown). Cet ouvrage rassemblait 12 textes au total, parmi lesquels The Queer Feet (Les Pas étranges), The Hammer of God (Le Marteau de Dieu) et The Three Tools of Death (Les Trois Instruments de la mort). Ils sont d’abord parus indépendamment dans des magazines mensuels anglais et américains. Le premier recueil de nouvelles est paru en 1911 chez Cassell & Co. 

Le personnage de G. K. Chesterton serait inspiré de la vie du père John O'Connor (1870-1952), un curé paroissial de Bradford dans le Yorkshire. Il lui a inspiré 51 nouvelles et deux textes d'encadrement, réunis en 5 compilations (ainsi que 3 nouvelles isolées). La sélection du présent opus est une sorte de mise en bouche. S’il nous permet de faire la connaissance du Père Brown et d’admirer sa finesse d’esprit, nous n’apprendrons pas grand-chose de plus sur le bonhomme. Ma propre petite enquête m’a permis de découvrir qu’il officiait dans une paroisse du comté de l'Essex. J’ai appris par ailleurs que notre ecclésiastique a influencé les écrivains de son temps (John Dickson Carr, Agatha Christie et Ellery Queen), qu’il fait une apparition dans Retour à Brideshead d’Evelyn Waugh, qu’il a inspiré le Frère Cadfael d'Ellis Peters et fait l’objet de plusieurs adaptations à l’écran. Dans la série diffusée sur la BBC One entre 2013 et 2020, les intrigues sont transposées dans les années 50 et se déroulent dans le village fictif de Kembleford dans les Cotswolds.

Les trois nouvelles sélectionnées par les éditions de L’Aube sont relativement courtes, soit une trentaine de pages en moyenne. Il s’agit davantage d’énigmes à résoudre que de véritables investigations policières. Il n’y a pas forcément de meurtre (dans Les Pas étranges, il s’agit d’un vol) et les enquêtes sont bouclées sur-place, dans la foulée. En théorie, le lecteur détient tous les indices pour résoudre lui-même le mystère mais je dois dire qu’il faut être sacrément ingénieux pour deviner les dénouements. 

Cet opus est une bonne manière d’entrer dans l’œuvre de G. K. Chesterton mais elle m’a laissée un peu sur ma faim. Je pense qu’il m’aurait fallu plus de matière pour me familiariser avec le héros récurrent et m’imprégner vraiment de l’atmosphère. Je recommande donc de se tourner vers une anthologie plus fournie que celle-ci car le Père Brown a beaucoup à nous apprendre sur la manière de mener une enquête. Si vous voulez vous faire une idée plus claire du Père Brown, je vous invite à consulter les blogs de Pativore et d’Antoine. Il existe également deux sites Internet entièrement dédiés à G. K. Chesterton : Les Amis de Chesterton et The Society of Gilbert Keith Chesterton.

💪Cet opus me permet de participer à trois challenges de lecture : 2026 sera classique chez Nathalie, Les Gravillons de l’hiver chez Sybilline et Un hiver polar sur ce blog. 

📌Les trois instruments de la mort et autres enquêtes du Père Brown. Gilbert Keith Chesterton, traduit par Emile Cammaerts. Editions de l’Aube, 94 pages (2025)

Je participe à 3 challenges
Cliquez pour agrandir l'image


The Book of Prague

 

The Book of Prague

💪J’ai déniché cet ouvrage dans une librairie internationale, lors d’un voyage en République Tchèque. J’ai tout de suite pensé que ce livre serait idéal pour le challenge annuel organisé par Ingannmic et Athalie : Sous les pavés, les pages. Si j’ai déjà séjourné à Brno, la seconde ville tchèque, je n’ai jamais mis les pieds à Prague. C’était donc une belle façon de découvrir la capitale grâce à un panel d’écrivains locaux. Il s’agit en effet d’une anthologie rassemblant une dizaine d’auteurs. Franz Kafka, qui est né à Prague, est cité dans l’un des textes de l’anthologie mais n’y figure pas comme auteur. Chaque nouvelle a son traducteur exclusif. Les textes couvrent une période allant de la fin de l’ère communiste aux lendemains de la Révolution de Velours.

Parmi les histoires qui m’ont vraiment fait voyager à Prague, il y a celle écrite par Simona Bohatá, Everyone Has Their Reasons. Cela tombe bien car c’est la nouvelle d’ouverture de cet opus. Son personnage principal, Monsieur Kostecny, est un ancien Pick Pocket. Il a passé plusieurs années en prison et vient tout juste d’être relâché. L’ironie du système carcéral veut que son piteux état de santé lui donne droit à une retraite en liberté. Le lecteur peut le suivre dans le métro, depuis la station Depo Hostivař à l’est,  puis dans le tram et les rues de la capitale tchèque. Il se rend à Karlin, un quartier mal famé, qui a été en partie détruit par les inondations de 2002. Les rêveries déambulatoires de Kostecny sont l’occasion pour le lecteur de se familiariser avec la géographie praguoise. La ville est divisée en districts municipaux numérotés comme les arrondissements de Paris. Elle est traversée par la Vltava, la plus longue rivière de Tchéquie. Prague est le principal hub ferroviaire du pays et bénéficie d’un réseau de lignes de métro et de tram intra urbaines bien développées. Le héros évoque par ailleurs de nombreux sites emblématiques comme le quartier de Žižkov (où l’autrice a vécue dans les années 80 lorsqu’elle était adolescente), le château baroque de Libeň, la fameuse place de Malá Strana (Malostranské náměstí), l’Église Saint-Nicolas, le pont Charles, et bien sûr le château de Prague.

J’ai beaucoup aimé aussi la nouvelle autobiographique de Bohumil Hrabal (1914-1997), malicieusement intitulée My Libeň, un jeu de mot avec son nom allemand Lieben. Le célèbre écrivain évoque son quartier avec tendresse et nostalgie. Il a vécu de nombreuses années dans une petite rue appelée Na Hrázi ou nábřeží (Embankment Street dans la traduction anglaise), qui a été démolie à la fin des années 80. En réalité, ce quartier a inspiré à l’auteur un recueil de nouvelles complet intitulé Fast-food Univers et publié en 1966. Dans la nouvelle sélectionnée par les éditeurs de The Book of Prague, Bohumil Hrabal raconte comment il a déniché un logement dans l’ancien atelier d’un forgeron. Nous sommes au début des années 50. L’écrivain est fasciné par le quartier de Libeň, son atmosphère. C’était autrefois un quartier industriel, le dernier rattaché à la capitale (en 1901). L’un de ses principaux symboles est le réservoir de gaz sphérique de Palmovka, érigé en 1881. L’auteur évoque les voies ferrées mais aussi l’ancien ghetto juif (disparu à la fin des années 50), la vieille poste et plusieurs brasseries qu’il fréquente. La plupart de ses lieux ont disparu. Libeň est aujourd’hui un quartier résidentiel. Le musée de Prague lui a consacré une exposition en 2011.

Je pense qu’il serait fastidieux d’évoquer en détail plus de trois nouvelles de ce recueil. Aussi, parmi celles qui m’ont le plus marquées, j’ai choisi le texte de Patrik Banga (sans C), Žižkovite, qui évoque un quartier haut en couleurs. Dès la première phrase l’auteur revendique son appartenance au lieu, le fameux quartier de Žižko. Il se définit avant tout comme un Žižkovite bien qu’il soit un membre de la communauté Rom. Il habitait dans une immense maison, à l’angle de la rue Bořivoj et de la rue Ježek. Ce quartier était alors le refuge des musiciens, des intellectuels bannis par le régime, des ouvriers et des Tziganes. Patrik Banga évoque son enfance avec nostalgie. C’était, dit-il, une époque où la marmaille squattait alternativement les différents logements d’une cellule familiale très élargie. Les enfants n’avaient alors pas conscience de la ségrégation volontaire entre Roms et Gadjos et de l’ambiance pesante entre les deux communautés. Après la chute du régime communiste, les logements ont été privatisés et les prix ont tellement augmenté que la plupart des habitants n’ont pas été en mesure de les acheter. Un grand nombre de Tziganes se sont réfugiés dans des ghettos ethniques. Certains ont émigré dans le nord de la Moravie, d’autres à l’étranger, notamment au Canada. L’auteur, lui, est devenu journaliste et a quitté son quartier d’origine.

Dans ma recension, j’aurais pu mentionner également la nouvelle d’Irena Dousková, All’s Well In The End, car c’est l’un de mes textes préférés.  Néanmoins, j’ai préféré m’abstenir car je trouvais dommage d’en divulgâcher l’intrigue. 

De nombreux sujets sont abordés par le prisme de la géographie urbaine. Jan Zábrana nous rappelle les années de répression de l’ère communiste dans A Memory tandis que Marek Šindelka, à l’inverse, dénonce l’ultra capitalisme dans Realities. Veronika Bendová, quant à elle, s’amuse de l’invasion touristique en centre-ville à partir des années 90 dans un texte intitulé Waiting for Patrik (toujours sans C). Si Prague est le théâtre de toutes les intrigues, je trouve que le thème a été traité de façon inégale selon les nouvelles et je n’y  ai pas toujours trouvé mon compte. En revanche, j’ai eu plaisir à découvrir des écrivains dont certains non jamais été traduits en Français. Bien sûr, je connaissais le plus célèbre d’entre eux, Bohumil Hrabal, mais uniquement de nom. Je n’avais jamais lu de textes de lui avant de mettre le nez dans The Book of Prague. Michal Ajvaz est méconnu en France mais trois de ses livres ont été traduits par des éditeurs indépendants: L'autre île, L'autre ville et L'âge d'or. Jan Zàbrana a publié un journal intime chez Allia et deux romans de Marek Šindelka sont parus en France (La fatigue du matériau et L'étrange cas Barbora S.).

📝La collection Reading the City compte déjà de nombreuses villes situées aux quatre coins du monde dont Manchester, Reykjavik, Ramallah, Shanghai, Khartoum, Rio, etc. Sunalee a lu ceux dédiés à Tbilisi, Jakarta et Tokyo.

📌The Book of Prague, A City in Short Fiction. Ivan Myšková et Jan Zikmund (dir). Comma Press, 120 pages (2023)

Sous les pavés, les pages 2025


Langue paternelle. Alejandro Zambra

Langue paternelle. Alejandro Zambra


💪Alors que je pensais avoir clôturé ma liste de lecture pour le Printemps latino, j’ai découvert que le dernier ouvrage d’ Alejandro Zambra venait de paraître en France. Je ne me voyais pas passer à côté sachant que j’organisais un challenge de lecture autour du Chili. C’est ainsi que je me suis retrouvée avec un recueil mélangeant des textes autobiographiques et fictifs sur le thème de la paternité. 

« Dans la tradition littéraire abondent les Lettres au père, mais les Lettres au fils sont plutôt rares. Les raisons en sont plutôt prévisibles – machisme, égoïsme, pudeur, adultocentrisme, négligence, autocensure – mais il me semble qu’il existe aussi des raisons purement littéraires. Pour le moment, il est plus facile d’ignorer ou de reléguer les enfants, ou les comprendre comme des obstacles à l’écriture, de s’en servir comme prétexte : et voici maintenant qu’à cause d’eaux on a pas pu se concentrer sur son laborieux et imposant roman ! »  

La Langue paternelle est un ovni littéraire mais Alejandro Zambra préfère le terme d’essai. Il évoque tantôt son père, tantôt son fils. Pour autant, son livre ne parle pas qu’aux femmes. Il y est question d’amour filiale, d’éducation, de transmission,  de mémoire… et de foot aussi, la passion de l’écrivain chilien. Des sujets universels (même le foot ?) qui interpellent chacun d’entre nous, parents et/ou enfants. L’auteur est conscient du risque de tomber dans les anecdotes personnelles un peu mièvres mais il s’affranchit facilement de cet écueil. Ses textes sont à la fois drôles et touchants. 

📚D’autres avis que le mien via Babelio et Bibliosurf

📌Langue paternelle. Alejandro Zambra, traduit par Denise Laroutis. Editions Bourgeois, 256 pages (2025)

 

Tombes de cow-boys. Roberto Bolano

Tombes de cow-boys. Roberto Bolano

Je découvre Roberto Bolaño à travers ce cours recueil publié à titre posthume.  L’écrivain chilien à la réputation d’être un auteur difficile d’accès et j’avoue que j’appréhendais cette lecture. L’opus compte trois nouvelles assez elliptiques. Les personnages principaux sont toujours de jeunes poètes chiliens. Dans les deux premières textes, Patrie et Tombes de cow-boys, ils sont confrontés à la violence sociale et/ou à la répression politique. La troisième histoire, intitulée Comédie de l’horreur en France,  est pour le moins surréaliste. Je pense que j’aurais pu l’apprécier si la lecture des deux autres nouvelles ne m’avait découragée. 

J’ai eu la sensation de lire une juxtaposition de fragments plus ou moins reliés entre eux par des références qui m’échappaient totalement, soit parce que je ne maitrise pas les codes culturels chiliens, soit parce ces textes empruntent beaucoup aux précédents ouvrages du romancier (personnages, lieux, scènes alternatives, etc). Par exemple, Arturo Belano, le héros de Patrie, est déjà connu des lecteurs aguerris de Bolaño, puisqu’il apparait dans Les Détectives sauvages et dans Amuleto. Au début de l’histoire, il semble fortement troublé par la mort de Patricia Arancibia, une jeune femme rencontrée à une fête, le jour du coup d’état de Pinochet. Dans la nouvelle titre, un autre Arturo s’exil au Mexique, le pays de son père, avec sa mère et sa sœur. Il sèche la plupart des cours au lycée pour flâner dans ses librairies préférées. Il y fait la connaissance d’un personnage énigmatique qu’il surnomme Le Ver. Le héros de la troisième histoire a répondu à un appel inattendu dans une cabine téléphonique le jour d’une éclipse solaire. Il  se présente sous le nom de Diodore Pilon tandis que son interlocuteur prêtant l’avoir contacté volontairement pour le compte du Groupe Surréaliste Clandestin. La suite de l’intrigue est à l’avenant. 

💪Je suis un peu frustrée car je suis passée complètement à côté de cet ouvrage. J’ai d’ailleurs lu le dernier tiers en diagonale. Je ne suis pas sûre de réitérer l’expérience, en dehors du cadre du Printemps latino, même si Roberto Bolaño est considéré comme un écrivain majeur de la littérature chilienne contemporaine. 

📌Tombes de cow-boys. Roberto Bolaño, traduit par Jean-Marie Saint-Lu. Points, 192 pages (2024)

Challenge Printemps latino au Chili


Tierra del fuego. Francisco Coloane

Tierra del fuego. Francisco Coloane


La terre de feu donne ses couleurs à ce recueils. A l’image de son climat et de ses paysages, la vie y est rude. Francisco Coloane en connait toutes les facettes. Fils de baleiniers, il est né en 1910 à Quemchi, un port de l’île de Chiloé. L’écrivain chilien a vécu comme les aventuriers de ce bout du monde qu’il décrit si bien, exerçant lui-même de nombreux métiers. Les neuf nouvelles de Tierra del fuego mettent en scène des personnages emblématiques et romanesques qui ont façonné l’histoire de la Patagonie, des deux côtés des frontières chiliennes et argentines. Orpailleurs, mineurs, estancieros, bouviers, trafiquants de fourrures, pêcheurs, chasseurs de baleine, gringos et indiens s’y croisent. Parmi eux, il y a beaucoup de meurtriers et de renégats mais aussi des hommes courageux et quelques cœurs tendres.

Dans la nouvelle titre, l’écrivain chilien raconte la fuite de trois mercenaires, anciens bras armés de l’explorateur roumain, Julio Popper (1857-1893). Le roi du Páramo, ainsi qu’on le surnommait au temps de la ruée vers l’or, est tristement célèbre pour avoir participé à l'extermination des Selknams, une tribu autochtone de la Grande île de l'archipel fuégien. Les soldats sans foi ni loi quant à eux vont devoir se serrer les coudes pour survivre. Mais en sont-ils capables ?

Francisco Coloane a dédicacé son second texte, Sur le Cheval de l’aurore, au paléontologue Humberto Fuenzalida Villegas (1904 -1966), ancien directeur du Muséum national d’histoire naturelle du Chili. L’un des héros de ce récit, le comptable d’une Estancia (vaste exploitation agricole comparable aux haciendas), est victime d’hallucinations suite à une chute de cheval. Refugié dans une grotte, il est en quelque sorte possédé par les habitants primitifs des bords du lac del Toro dans la Province de Última Esperanza (région de Magallanes et de l'Antarctique chilien). 

La nouvelle intitulée Comment mourut le Chilote Otey évoque un épisode sanglant de l’histoire argentine, restée dans la mémoire collective sous le nom de "Patagonie rebelle" ou "Patagonie tragique". En 1921, cette grève rurale a été durement réprimée par la 10ème de cavalerie du  lieutenant-colonel Héctor Varela. Francisco Coloane met en scène l’une des têtes de l’insurrection, le syndicaliste José Font, plus connu sous le nom de Facón Grande… mais il focalise surtout l’attention du lecteur sur un autre protagoniste. Il s’agit de Bernardo Otey, un ancien chasseur de phoques originaire de l’île de Lemuy, héros martyre de cette histoire.

L’expression "Bien mal acquis ne profite jamais" pourrait conclure la nouvelle intitulée Cinq marins et un cercueil vert qui nous conduit du côté de Punta Arenas, point de départ des expéditions australes et lieu de relâche pour les vagabonds des mers empruntant le détroit de Magellan.  Des matelots souhaitent y enterrer un camarade ayant perdu la vie en mer. Rien ne va se dérouler comme prévu. 

L’un des textes qui m’a le plus émue est La partie immergée de l’iceberg. Le narrateur a accepté un emploi à Navarino, la grande ile au sud du canal de Beagle. C’est un lieu isolé qui produit des hommes taiseux, presque mutiques. J’ai également été touchée par l’histoire du cuisinier de la goélette Huamblin dans Cap sur Puerto Eden ou celle du vieux Vidal dans Terres d’oubli

Francisco Coloane a un don particulier pour planter un décor, créer une ambiance ou brosser un portrait. L’écrivain chilien est souvent comparé à Herman Melville, Jack London ou Joseph Conrad. C’est vrai qu’il y a un peu de chacun en lui. Le recueil Tierra del fuego est paru en 1963 au Chili mais son écriture dénouée de fioritures en fait un classique universel et indémodable.

💪Cette lecture s'inscrit dans le cadre du Printemps latino

📌Tierra del fuego. Francisco Coloane, traduit par François Gaudry. Libretto, 192 pages (2012)

Challenge Printemps latino au Chili


Les Bâtardes. Arelis Uribe

Les Bâtardes. Arelis Uribe


Il suffit de regarder cet opus pour y voir un manifeste féministe. Le titre a interpellé la lectrice que je suis. L’illustration représentant une femme bâillonnée en couverture et la densité de ces textes brefs (comme des tracts) invitent déjà à la mobilisation solidaire. Le recueil compte huit nouvelles, huit récits de femmes et d’adolescentes vivant à la fois en marge de la bonne société chilienne et en périphérie des quartiers huppés de Santiago, la capitale. Il arrive que la fracture soit intra-familiale, comme dans la première nouvelle intitulée Ville inconnue :

« Mon père était une brute, celui de ma cousine aussi. Le genre à prendre de bonnes résolutions au début de l’année et à faire pleurer les autres. Je n’avais jamais vu les sept frères et sœurs réunis. On se retrouvait parfois aux enterrements ou pour l’anniversaire de mariage de nos grands-parents. Un jour, chez un oncle, on a vu des paons dans le jardin. Chez nous, il n’y avait que Pandora, une énorme chienne bâtarde qui tuait les chats du voisinage. Je n’ai jamais compris pourquoi nous avions des vies si différentes tout en appartenant à la même famille. »

Les histoires rapportées par les héroïnes sont différentes mais se ressemblent par de nombreux aspects. Ces jeunes femmes sont toutes victimes de la précarité de leur statut et des préjugés qui y sont liés. Ce sont les "Quiltras" du titre original. Dans l’argo chilien, ce mot est utilisé pour désigner les animaux errants, en opposition aux «chiens de race» des quartiers favorisés. Dans la nouvelle éponyme, le lecteur mesure la violence de la fracture à travers le délabrement du lycée polyvalent où les locaux sont inondés par temps de pluie, les tables de la cantine maculées de fiente de pigeon, la bibliothèque inaccessible, le papier toilette rationné, etc. Dans Le kiosque, il est encore question des différences entre écoles privées chics et établissements publics où les Mapuches sont majoritaires.  

Parce qu’elles sont femmes, métisses et/ou prolétaires, les narratrices sont exposées aux  contraintes de voisinage et aux violences masculines. Dans Bienvenue à San Bernardo, par exemple, la jeune femme est terrifiée par l’insistance de son petit ami qui juge opportun de lui infliger des photos de ses attributs virils. Mais il y a pire, bien sûr. Dans Ville inconnue, la cousine de la narratrice a été violée par le chef des Scouts lors d’un voyage au Machu Picchu.

Il y a des jeunes filles qui deviennent mère à 14 ans (dans 29 février), d’autres qui travaillent, certaines font des études universitaires. Dans Italia, la narratrice touche du doigt la possibilité d’une vie meilleure mais y renonce d’elle-même parce qu’elle ne se juge pas à sa place. Les protagonistes ont parfaitement conscience de la place qui leur faite dans la société chilienne comme en témoigne une jeune femme fraternisant avec une chienne victime d’un Berger Allemand (Bêtes). Certaines tentent d’échapper à leur univers confiné par l’intermédiaire des réseaux sociaux. Dans rockerito83@yahoo.es, par exemple, la narratrice correspond pendant des années avec un jeune homme qu’elle peut idéaliser d’autant plus facilement qu’il est rendu inaccessible par les 800 km qui les séparent. 

Paradoxalement la fluidité et la brièveté du texte me l’ont rendu difficile à résumer et à analyser. Il m’a fallu prendre le temps du recul pour en saisir toutes les subtilités. 

💪Cette lecture s’inscrit dans le cadre du challenge Printemps latino dédié au Chili. 

📚D’autres avis que le mien via Babelio et Bibliosurf

📌Les Bâtardes. Arelis Uribe. Quidam, 120 pages (2021)

Challenge Printemps latino au Chili


Sanction. Ferdinand von Schirach

Sanction. Ferdinand von Schirach


Sanction est le troisième recueil de nouvelles de Ferdinand von Schirach publié par Gallimard après Crimes (2011) et Coupables (2012). Ces opus sont indépendants mais ils traitent des mêmes thèmes, c’est-à-dire la violence inhérente à la nature humaine et les aléas de la justice. Ils peuvent se lire comme des chroniques judiciaires ou une anthologie de polars très concis. Je n’ai pas lu Crimes mais le style très dépouillé de Coupables m’avait laissée un peu dubitative. J’espérais me faire une idée plus claire de Ferdinand von Schirach grâce à Sanction

Il faut peut-être lire la biographie de l’auteur et se rappeler qu’il est avocat au barreau de Berlin depuis 1994. Cela explique sans doute cette sorte de neutralité professionnelle dans laquelle il s’enveloppe lorsqu’il donne à voir la tragédie humaine. Il expose les faits comme dans un tribunal mais ne juge pas. Je comprends cette nécessité de rester en retrait mais cela reste très perturbant pour moi. 

L’opus comptent 12 nouvelles qui donnent à réfléchir sur les notions juridiques et philosophiques de culpabilité, de peine et de pardon. Le premier texte, intitulé Jurée, évoque également l’absurdité d’un système qui peut prononcer un non-lieu en faveur d’un coupable avéré à cause d’un vice de forme, la justice dérogeant de fait à son devoir de protection des victimes. Dans cette nouvelle, le mari violent est libéré de prison et l’histoire s’achève par un féminicide. Dans Subotnik, un autre texte, un proxénète est relaxé après l’annulation de son premier procès et la non présentation de la principale témoin au second. On se doute de quelle manière cette ancienne esclave sexuelle a pu disparaitre de la circulation. 

Il y a finalement peu d’affaires de grand banditisme dans cet ouvrage. Les nouvelles racontent surtout des drames domestiques, des tragédies de couples, des histoires de voisinages sanglantes ou des violences ordinaires. Par exemple, dans Poisson-qui-pue, un aveugle est tabassé à mort par des adolescents à cause de sa différence. Dans Tennis, un homme infidèle devient paraplégique après un accident d’escalier provoqué par sa femme. Je ne vais pas divulgâcher toutes les histoires mais je peux vous assurer que tout cela n’est pas très réjouissant. La brièveté des nouvelles, associée à la neutralité volontaire de l’auteur, facilite la lecture de ce recueil mais le lecteur en ressort avec un fort sentiment d’impuissance face à l'absurdité de la violence et parfois du système censé à la fois la punir et nous en prémunir. 

💪Cette lecture s'inscrit dans le cadre du challenge Bonnes nouvelles

📌Sanction. Ferdinand von Schirach, traduit par Rose Labourie . Folio, 208 pages (2022) 

Bonnes nouvelles 2025


Saints et pêcheurs. Edna O’brien

Saints et pêcheurs. Edna O’brien


 Avant d’ouvrir ce recueil, je ne savais pas grand-chose à propos d’Edna O'Brien (1930-2024). C’était pourtant une femme de lettres d’une sacrée trempe ! Figure emblématique du "révisionnisme culturel irlandais", l’autrice a fait scandale en 1960 avec la publication de Country Girls (Les Filles de la campagne, réédité en 2024 par Sabine Wespierser). Cette trilogie, qui raconte la vie sexuelle des jeunes filles dans la campagne irlandaise catholique, a été censurée en Irlande et parfois même brûlée en place publique après avoir été jugée pornographique et insultante envers l’Eglise.

A cause ou grâce à son engagement, l’autrice a été largement soutenue par ses pairs qui lui ont décerné l’Irish PEN Award en 2001 et le PEN/Nabokov Award en 2018. Par ailleurs, Saints and Sinners, l’ouvrage que j’ai choisi de vous présenter aujourd’hui, a reçu le Frank O'Connor International Short Story Award, un prix régional irlandais qui récompenses les nouvelles.

Publiés plusieurs décennies après Country Girls, donc dans un contexte très différent, les 11 textes réunis dans Saints et pêcheurs ne sont pas aussi sulfureux. Certes, il est parfois question de sexe (Pêcheurs), de religion et de politique (Fleur noire) mais il s’agit surtout d’une série de peintures sociales. Les héros de ces histoires sont tous des individus déçus par leurs proches (Georgette verte, Madame Cassandra ou Vieilles blessures) ou brisés par dureté de la vie (Rois de la pelle ou Cow-boy intérieur). Il y a beaucoup de femmes, mais les hommes souffrent aussi. Ils sont jeunes ou vieux, exilés ou prisonniers du carcan familial, souvent pauvres. 

L’univers d’Edna O’brien est très riche mais il faut savoir prendre son temps pour s’en imprégner et en tirer la substantifique moelle. Certains textes m’ont touchée plus que d’autres. Pillage, l’histoire d’une jeune fille violée par des soldats, est peut-être la plus insoutenable.

J’ai lu ce livre dans le cadre d'une lecture commune avec Kathel et Anne pour le challenge des Bonnes nouvelles. Le hasard fait que je venais de terminer le recueil de nouvelles de Jan Carson, intitulé Le fantôme de labanquette arrière. Entre les deux autrices irlandaises, je dois avouer que mon cœur balance davantage en faveur de Jan Carson que d’Edna O’brien. L’humour féroce de la première m’a totalement conquise. Jérôme, du blog D’une berge à l’autre,  a quant à lui préféré les nouvelles de Claire Keegan… pour moi, c’est une nouvelle piste à explorer dans la littérature irlandaise.  

Saints et pêcheurs. Edna O’brien, traduite par Pierre-Emmanuel Dauzat. Editions Sabine Wespierser, 228 pages (2012)

Challenge des Bonnes nouvelles (Photo: Library of Congress via Wikipédia)


Nightmares and Geezenstacks. Fredric Brown

Nightmares and Geezenstacks. Fredric Brown


Selon son épouse, Fredric Brown (1906-1972) détestait écrire. Tout était bon pour y échapper: jouer de la flûte, défier un ami aux échecs ou encore taquiner Ming Tah, son chat siamois... Et pourtant, il laisse une œuvre considérable : des romans et des nouvelles, dont un recueil intitulé Nightmares and Geezenstacks

L'édition originale, parue aux Etats-Unis en 1961 compte une quarantaine de nouvelles. En France, elles ont été publiées par Denoël puis Gallimard sous le titre de Fantômes et farfouilles. On trouve également une anthologie intégrale des nouvelles de Fredric Brown éditée par Coda (3 volumes). 

Toutes ces petites histoires ont de quoi nous surprendre. Décalées, drôles, parfois visionnaires, les nouvelles de Fredric Brown revisitent les genres: la science-fiction, le polar et même les bons vieux contes populaires.

  • Un vieillard sénile et libidineux prisonnier d’un maillot de bain ; 
  • un assassin en herbe, qui trop occupé à se fabriquer un alibi, oublie de commettre son crime ; 
  • un extra-terrestre victime du racisme terrien ambiant ; 
  • une épouse frustrée, qui à défaut de mieux, fait danser la ceinture de son époux… 

Fredric Brown en fait baver à ses personnages et en profite pour se moquer allégrement de ses contemporains. L’adultère, le racisme, la guerre… l’auteur aborde tous les sujets avec humour et cynisme. Un pur moment de détente!

💪Je recommande ce livre dans le cadre du challenge des Bonnes nouvelles. Puisqu'il est publié dans des collections spécialisées SF, j'en profite pour le soumettre au challenge Objectif SF 2025 organisé par Sandrine.

📌Nightmares and Geezenstacks. Frederic Brown. Valancourt Books, 164 pages (2015) / Denoël, 224 pages (1981) / Folio, 320 pages (2001) 

Challenges Objectif SF 25 et Bonnes nouvelles 25







Les 30 meilleures façons d'assassiner son mari. Seo Mi-ae

Les 30 meilleures façons d'assassiner son mari. Seo Mi-ae


Voilà un titre de livre qui a de quoi interpeller les lecteurs ! S’agit-il réellement d’un guide pour se débarrasser de sa chère moitié ou d’une œuvre romanesque ? Sachant que la réalité dépasse parfois la fiction, la question mérite d’être posée, n’est-ce pas ? Plus sérieusement, le livre de Seo Mi-ae (sous-titré et autres meurtres conjugaux) est en fait un recueil de nouvelles. 

Cet opus rassemble 5 histoires dont la qualité, me semble-t-il, est inégale. La nouvelle titre, par exemple, pêche surtout à cause d’une écriture ou d’une traduction maladroite. C’est dommage car l’intrigue est généralement bien menée. L’autrice s’est attachée à imaginer des chutes inattendues.  Si elles ne surprennent pas totalement le lecteur, elles ont le mérite de créer des situations originales. 

Dans Les 30 meilleures façons d'assassiner son mari, une femme fantasme sur les divers scénarii qui lui permettraient de se débarrasser de son tyran domestique d’époux. Elle consigne toutes ses idées dans le carnet de dépenses qu’il lui a demandé de tenir. Lorsqu’il est assassiné pour de bon, la jeune femme s’accuse spontanément du crime. Or, les flics ne sont pas convaincus car aucune de ses versions ne correspond au modus operandi qui a coûté la vie au mari. 

L’intérêt principal de ces nouvelles, selon moi, tient au fait qu’elle donne un aperçu de la place de la femme dans la société coréenne, un modèle encore très patriarcal. L’autrice aborde aussi des questions plus universelles comme la lente désagrégation du couple, rongé par les réalités du quotidien. Dans Concerto pour un meurtre, Seo Mi-ae prouve qu’il faut parfois peu de choses pour ranimer la flamme et, pour faire bonne mesure, elle montre dans Un choix atroce qu’il ne faut pas se laisser consumer par la passion et la jalousie. Dans les autres textes, Seo Mi-ae évoque des sujets plus difficiles comme celles de la violence conjugale (Une happy End, en quelque sorte) et du féminicide (Si c’est comme ça, je vais te manger).

Au final, cette lecture m’a laissée une impression assez mitigée. Ce n’est pas une œuvre marquante qui je ferai figurer à mon palmarès de fin d’année mais je me suis facilement laissée porter par les intrigues.  

💪Cette lecture s'inscrit dans le cadre du Challenge Bonnes nouvelles.

📚Un autre avis que le mien sur le blog de Keulmadang

📌Les 30 meilleures façons d'assassiner son mari (et autres meurtres conjugaux). Seo Mi-ae, traduite par Kwon Jihyun et Rémi Delmas. Matin calme, 164 pages (2022) / Le Livre de Poche, 160 pages (2023) 

Bonnes nouvelles 25


Histoire de ma vie. Lao She

Histoire de ma vie. Lao She


Cet opus, réédité chez Folio en 2023, est en réalité une nouvelle extraite de Gens de Pékin. Le titre du recueil est assez explicite. Le fil rouge qui relie ces textes est le petit peuple pékinois dans le cadre urbain des Hutongs, ces quartiers traditionnels constitués de cours et de ruelles étroites.  

Histoire de ma vie est le conte le plus long du recueil. Il s’agit de l’autobiographie fictive d’un ex agent de police au début du 20ème siècle. Au crépuscule de sa vie, il raconte comment et pourquoi la fortune semble lui avoir définitivement tourné le dos en dépit de ses grandes qualités et compétences. Le narrateur est issu d’un milieu populaire mais il prétend savoir lire et écrire bien mieux que les hauts fonctionnaires. Ses parents l’ont incité à entrer en apprentissage très jeune pour devenir Colleur de papiers. C’est un métier sans doute méconnu aujourd’hui. Il était exercé par des artisans qui confectionnaient les nombreuses effigies funéraires pour les enterrements. 

Gens de Pékin. Lao She
Le destin du narrateur a été influencé par deux évènements majeurs. L’un est lié à la grande histoire. Le héros  a assisté aux troubles politiques de 1911 remettant en cause l’ancien régime (la révolution Xinhai), le soulèvement des soldats, la fin de l'Empire des Qing et le début de la République de Chine. Le second évènement est d’ordre très personnel.  Sa jeune épouse s’est enfuie avec un autre artisan colleur surnommé Le Noiraud, abandonnant ses deux enfants en bas âges. Pour échapper aux regards de ses anciens collègues, le narrateur décide de changer de métier. Sa condition lui laissant peu d’options, il choisit d’être agent de police plutôt que tireur de pousse-pousse. C’est l’occasion pour l’auteur d’évoqué aussi très brièvement les contraintes de ce métier auquel il a consacré un roman indépendant (Le pousse-pousse en 1937).  

A travers le récit de son personnage principal, Lao She évoque la vie de labeur des déshérités, souvent sans espoir d’améliorations. La corruption est endémique et le système administratif apparait totalement sclérosé. Certes, le narrateur est un personnage vaniteux, qui peut parfois lasser par ses lamentations incessantes, mais le lecteur ne peut s’empêcher de compatir à son malheur. L’homme n’est peut-être pas très courageux lorsqu’il s’agit d’attraper les voleurs mais ce n’est pas un mauvais bougre. 

Je pense que j’aurais gagné à lire l’Histoire de ma vie dans le contexte des autres récits des Gens de Pékin car il m’a manqué cette mise en perspective pour en apprécier tout le jus. 

J'ai lu ce livre dans le cadre du challenge des Bonnes Nouvelles.

Histoire de ma vie. Lao She, traduit par Trad. du chinois par Paul Bady, Li Tche-houa, Françoise Moreux, Alain Peyraube et Martine Vallette-Hémery. Folio, 128 pages (2023)

challenge des Bonnes Nouvelles 2025


Séoul, vite, vite !

Séoul, vite, vite !


 Cette anthologie rassemble 8 textes de 8 auteurs différents. L’éditeur la présente comme un panorama de la littérature sud-coréenne contemporaine. Le titre, Séoul, vite, vite ! est moins le reflet d’un fil rouge qui relierait ces nouvelles que celui de l’évolution de la société coréenne. Les huit textes abordent en effet des sujets très différents comme la famille, la solitude, le deuil ou le sens de la vie. Je ne suis pas certaine d’avoir toujours bien compris où les auteurs voulaient en venir mais j’ai lu la plupart des histoires sans déplaisir. 

Le déménagement de Kim Young-ha est sans doute la nouvelle qui m’a le plus divertie. L’auteur a déjà publié plusieurs livres en France (toujours chez Picquier), parmi lesquels deux recueils de nouvelles intitulés Qu’est devenu l’homme coincé dans l’ascenseur (2011) et Deux personnes seules au monde (2019). Dans Le déménagement, Kim Young-ha nous amuse d’un récit qui montre comment une succession d’imprévus, alliée à la méfiance des uns et la mauvaise foi des autres peuvent dégénérer au point de saboter l’organisation d’un évènement bien orchestré. 

Dans le récit intitulé Au grand magasin Sampung, Jeong Yi-Hyun s’inspire d’un fait divers réel. Le 29 juin 1995, à 17 h 52 heure locale, le bâtiment s’est effondré. Cet immeuble commercial avait ouvert ses portes en  décembre 1989 dans l'arrondissement de Seocho-gu à Séoul. Au milieu des années 1990, le grand magasin employait 1 000 personnes et accueillait 40 000 clients par jour. Le bilan a donc été très lourd. Il s'est élevé à 502 morts et 937 blessés. L’évènement nous est rapporté du point de vue de la narratrice qui a perdu une amie proche dans l’accident. Elle était vendeuse dans le grand magasin. Le lecteur établit rapidement un parallèle entre l’effondrement de ce temple de la consommation et la crise économique qui a frappé les pays asiatiques (dont la Corée du sud) deux ans plus tard. Au grand magasin Sampung (Sampung baekhwajeom) a reçu le prix de littérature contemporaine (Hyundae Munhak) en 2006. Son autrice, Jeong Yi-Hyun a commencé sa carrière littéraire en 2001. Son histoire courte intitulée La solitude des autres (Ta-inui godok) a été récompensée le prix littéraire Lee Hyo-seok. Après la parution de son roman Tu ne sais pas (Neoneun moreunda) sur le blog de la librairie Kyobo Book Center, Jeong Yi-Hyun s’est spécialisée dans la publication de nouvelles en feuilleton sur Internet. 

Parmi les nouvelles du recueil qui m’ont le plus touchée, il y a celle de Kim Jung-Hyuk, Une bibliothèque d’instruments. Après un grave accident de voiture qui aurait pu lui coûter la vie, le héros de ce récit se met en tête qu’il ne peut pas mourir sans avoir rien réalisé d’important. Engagé dans une boutique d’instruments de musique alors qu’il n’a aucune compétence et qu’il n’est même pas mélomane, il décide de réaliser une sorte de bibliothèque des sons. Son idée attire beaucoup de monde, mettant fin à la solitude mal assumée du narrateur. La nouvelle Akgideurui doseogwan, traduite également sous le titre La Bibliothèque des instruments de musique est parue dans un opus indépendant chez Decrescenzo. L’ouvrage contient d’autres textes de Kim Jung-Hyuk. La maison d’édition Decrescenzo a publié deux autres ouvrages de l’écrivain :  Bus errant (en 2013) et Zombies, la descente aux enfers (en 2014). 

Séoul, vite, vite ! a le mérite de présenté un panel varié d’écrivains coréens comme Kim Ae-ran, qui est également édité chez Decrescenzo, (Cours, papa !), Shin Kyung-sook (Quand viendra l’heure) ou Kim In-sook (Une autobiographie féminine). J’ai eu plaisir à les lire même si j’ai souvent eut l’impression de passer à côté des messages profonds portés par les auteurs. J’imagine que je ne maîtrise pas les éléments culturels qui m’auraient permis de les décrypter. La postface de Jeong Myeong-kyo, intitulée Point de vue sur la littérature coréenne : la genèse de l’individu, nouvel horizon de la littérature coréenne m’a néanmoins apportée quelques réponses. 

Lecture dans le cadre du challenge des Bonnes nouvelles

Séoul, vite, vite ! Anthologie de nouvelles coréennes contemporaines. Picquier, 352 pages (2015)

Bonnes nouvelles 2025


Le fantôme de la banquette arrière. Jan Carson

Le fantôme de la banquette arrière. Jan Carson


Le fantôme de la banquette arrière est un recueil de 16 nouvelles délicieusement cruelles dont le fil conducteur est l’Irlande du Nord et ses habitants. Belfast et l’Ulster sont les décors principaux. Le couple, La famille, la religion, la ségrégation et le sectarisme sont les thèmes récurrents. 

L’autrice fait référence aux "troubles", la période d’agitation politique qui a opposé les catholiques et les nationalistes aux loyalistes depuis le milieu des années 60 jusqu’à la fin des années 90. Néanmoins,  elle ne traite pas directement le conflit nord irlandais : il y a toujours un intermédiaire, une sorte de SAS de sécurité. Le sujet reste sensible pour cette nation constitutive du Royaume-Uni.

Certains histoires sont teintées de fantastique. Jan Carson a fait le choix de mélanger les genres parce qu’en Irlande du Nord, il « semble naturel de basculer du réalisme au surnaturel ». Il y a souvent une dose de cynisme dans ses textes mais c’est terriblement drôle. 

Jan Carson a expliqué lors d’une interview à l’occasion du Festival America qu’elle a regroupé dans ce recueil des fragments, des idées annexes qui lui sont venues lors de l’écriture de ses romans. Bref, c’est du recyclage et c’est très bon pour la planète littéraire ! A consommer sans modération avec d’autres titres  de Jan Carson.

Extrait   

« Ils sont trois, ou plutôt deux et demi. Tout ce qui a moins de seize ans compte pour moitié dans mon carnet. Sean n’est pas d’accord. Sean aime les enfants. Parfois il évoque la possibilité de s’en procurer quelques-uns. Je lui ai dit que ça ne m’intéresse pas. Je soupçonne que Sean ne leur accorde pas non plus d’intérêt particulier. Il considère les enfants comme une chose qu’il convient de faire à notre âge.»

💪Cette lecture inaugure la seconde saison du challenge des Bonnes nouvelles

📚Jan Carson sur Babelio et Bibliosurf

📌Le fantôme de la banquette arrière. Jan Carson, traduite par Dominique Goy-Blanquet. Sabine Wespierser, 231 pages (2024)

Bonnes nouvelles 2025