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Baume du tigre. Lucie Quéméner

Baume du tigre. Lucie Quéméner

Lucie Quéméner est une jeune bédéiste bretonne dont le clan maternel est issu de la diaspora chinoise. Cet album destiné à la jeunesse est un récit multigénérationnel dont chaque partie est dédiée à un membre féminin de la famille. C’est une histoire d’héritage et de transmission. 

Edda et ses trois sœurs adolescentes (Isa, Etta et Wilma) vivent dans la maison de leurs grands-parents. Ald est un patriarche tyrannique qui n’accepte pas le choix de sa petite fille aînée d’entrer à la Haute École de Médecine. Pour lui, ce n’est pas le rôle d’une femme que de subvenir aux besoins de sa famille. Il prend le choix d’Edda comme une marque d’irrespect envers lui, une manière de le rabaisser. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Et puisque leur mère et leur oncle n’osent pas s’opposer au doyen de la famille, la fratrie décide d’entamer les négociations. L’une commence une grève de la faim, l’autre cesse de se laver, la troisième rédige les doléances tandis que la quatrième refuse de prononcer un seul mot jusqu’à l’obtention de leurs revendications. Le grand-père tente de les amadouer en cédant sur les tenues vestimentaires. Après quelques hésitations, les filles continuent de faire bloc. Lorsqu’Ald décide de recourir à la manière forte en poussant Etta dans la baignoire, les quatre sœurs décident de fuguer. A leur grande surprise, Maya, leur mère ne tente pas de les en dissuader et préfère leur confier ses économies. C’est la fin de la première partie intitulée Départ

Baume du tigre. Lucie Quéméner. P28-29

Partant du principe qu’on ne connait jamais vraiment ses parents, l’autrice nous raconte l’histoire de Maya dans une seconde partie (Allées et venues) puis celle de la grand-mère Minna dans une troisième (Arrivée). Ces parcours, qui se font écho, ressemblent à des fuites. J’ai trouvé cette construction à rebours plutôt maline. 

L’album étant dédié à la jeunesse, Lucie Quéméner aborde certains sujets de manière très feutrée. On comprend au détour d’une phrase ou d’un dessin plus suggestif que la vie de ces femmes n’a pas toujours été facile. Il est question de sexisme, de violences sexuelles ou encore d’emprises psychologiques et économiques. 

Les planches en noir et blanc rendent le graphisme assez sobre. Le trait est parfois enfantin et j’avoue que j’ai eu du mal à différencier les faciès des sœurs. Le récit choral et les flashbacks donnent du rythme à la narration et, en dépit des thèmes abordés, l’histoire n’est pas aussi sombre qu’on pourrait le croire. Le poids de l’héritage familial est lourd mais, en dépit des conflits générationnels, les membres du clan sont soudés par une grande tendresse. C’est ce qui rend cette BD si émouvante.

📌Baume du tigre. Lucie Quéméner. Delcourt, 256 pages (2020)


Un palais au village. Minna Yu

Un palais au village. Minna Yu


J’ai l’impression que ça faisait un sacré bout de temps que je n’avais pas lu de roman graphique dont l’intrigue se déroule en Asie. Je me rattrape donc avec Un palais au village de Minna Yu. Le récit est en partie autobiographique mais l’autrice indique qu’elle a fait quelques arrangements avec la vraie vie au profit de la fiction. L’idée étant de donner plus de rythme et de cohérence à la narration. Le contexte historique et social de la Chine rurale, en revanche, est très fidèlement retranscrit. 

Cet album nous amène dans la province méridionale du Guangdong au milieu des années 90. La petite Nannan, âgée de 5 ans, habite un village dont le nom signifie "Le trou du serpent". Son père fait partie des migrants qui travaillent en ville et ne reviennent dans leurs foyers qu’une ou deux fois par an. La vie de la fillette est donc partagée entre sa mère et ses deux frères.  Le quotidien est assez rude mais elle n’est pas malheureuse. Ses grands parents maternels n’ont jamais approuvé le mariage de ses parents. Il faut dire que son père a eu du mal a trouver sa voie. Il s’est essayé à divers emplois manuels sans grande réussite jusqu’au jour où il a découvert la mécanique et l’électronique. Dès lors, il a étudié jour et nuit. Il a décroché un emploi d’ingénieur avant de créer sa propre entreprise qui lui a permis de faire fortune. C’est grâce à cette ascension qu’il construit une maison moderne pour sa famille. Au village, on avait jamais connu un tel luxe. D’ailleurs, tous les voisins prennent l’habitude de venir chez Nannan regarder la télé ou d’utiliser l’unique téléphone de la communauté. En revanche, sa mère n’est guère convaincue par l’utilité d’un réfrigérateur et le débranche dès que son époux a le dos tourné. 

Un palais au village. Minna Yu. P10-11

C’était plutôt malin de la part de l’autrice de raconter son histoire à hauteur d’enfant. Sous une apparence faussement naïve, qui transparait également dans les dessins, elle nous offre une vision personnelle de la Chine contemporaine et de son évolution rapide vers la mondialisation. Au travers de son récit familial, le lecteur prend pleinement conscience des mutations découlant des réformes de Deng Xiaoping, chef suprême de la République Populaire de Chine de 1978 à 1989, à l'origine de l'ouverture du pays et de son développement économique. 

Il faut noter que que Minna Yu a obtenu un master en bande dessinée à l’École Européenne Supérieure de l’Image d'Angoulême, qu'elle a été artiste en résidence de création à Montpellier, au Musée d'illustration jeunesse de Moulins et au Malévoz Quartier Culturel en Suisse. 

Le graphisme relativement simpliste ne plaira peut-être pas à tout le monde mais je trouve qu’il va bien avec l’aspect intime du récit. Il y a des passages assez drôles qui ajoutent encore de la fraîcheur à la narration. Cette Bande dessinée n’a certes pas autant d’ambition que la trilogie chinoise de Li Kunwu mais j’ai passé un bon moment de lecture et c’est déjà pas mal. 

Un palais au village. Minna Yu. P64-65

📌Un palais au village - Quand papa est devenu riche. Minna Yu. La Boîte à Bulles, 184 pages (2022)


Kokekokko ! 16 vues du Japon

Kokekokko ! 16 vues du Japon


Je suis fascinée par les récits d’expatriation en Asie surtout s’ils sont présentés sous la forme de "manfras" (mangas à la française). De plus, je suis depuis plusieurs années les publications de la maison Issekinicho, l’éditeur de ce livre. 

"Kokekokko", c’est le cri du coq japonais, notre Cocorico national. Ce recueil d’histoires graphiques réunis justement les récits de 15 Français (+ une Anglaise) qui ont séjourné au Japon. Certains n’y ont passé que quelques semaines ; d’autres plusieurs mois et certains y vivent toujours. Leurs expériences et leurs styles sont différents mais leurs récits se rejoignent sur plusieurs points. La gastronomie occupe une part importante des témoignages mais je crois que c’est le lot de tous les expatriés quelque soit leur origine où le lieu où ils ont émigré.


Kokekokko ! 16 vues du Japon. Sylvie Bessard

Parmi les auteurs de ces strips, il y a ceux que je connaissais déjà dont Florent Chavouet, une valeur sûre, et les (futurs) fondateurs des éditions Issekinicho. aAlex et Delfine (alias Alexandre Bonnefoy et Delphine Vaufrey)  ont séjournés au Japon entre 2011 et 2012 avec un visa travail vacances.  Comme c’est souvent le cas dans ce genre de situation, ils commencent par s’émerveiller de tout. L’architecture, le mode de vie, les technologies, les coutumes, etc. La nourriture réserve quelques bonnes ou mauvaises surprises. Et puis apparaissent les premières fissures, rien de grave et toujours présentées avec humour par les auteurs de ces bandes dessinées. 


Kokekokko ! 16 vues du Japon. Rémi Maynègre

J’ai découvert aussi plusieurs auteurs dont Cyrielle qui nous raconte sa journée à Tokyo dans la peau d’une Maïko (apprentie Geisha) puis sa découverte des bains publics (Sento). Elle mélange dessins naïfs et photos persos. Dans un style un peu différent, mais toujours enfantin, j’ai beaucoup aimé Nini. Cette autrice nous raconte avec beaucoup d’humour ses nombreux déboires à Osaka où elle a vécu avec son compagnon Jessie en 2010. Yllya, une autre bédéiste, adopte également un regard décalé sur son expérience japonaise et une vision rafraîchissante de ses séjours successifs au Pays du soleil levant. Le dessinateur Remka, lui, décrit divers aspects de la culture japonaise dans un style graphique très personnel. Au moment où le livre a été publié, il vivait au Japon depuis 8 ans. Ses croquis sont très sobres, voire simplistes, mais le ton est décapant. Son personnage principal (et alter ego, je suppose) qui ressemble visuellement à un alien, est mis en scène dans une série de saynètes à l’humour pince sans rire. 

Kokekokko a été réédité plusieurs fois depuis sa première parution en 2014. Il faut dire que l’anthologie présente un bel éventail de dessinateurs et autant de styles différents. C’est un ouvrage qui plaira sans doute à la plupart des amateurs de mangas et à tous ceux qui sont fascinés par le Pays du soleil levant.

📝Sur le même thème: Shiki de Rosalie Stroesser, Les cahiers japonais de Igort, Tokyo la nuit de Mateusz Urbanowicz et encore d'autres idées dans ma biblio thématique sur l'expatriation en Asie

📌Kokekokko ! 16 vues du Japon. Editions Issekinicho, 320 pages (rééd, 2024)


Les saveurs du béton. Kei Lam

Les saveurs du béton. Kei Lam

J’aime beaucoup les bandes dessinées autobiographiques. Dans cet album l’autrice nous raconte comment ses parents, fraîchement installés en France après avoir émigré de Hong Kong, décident de quitter Paris pour s’installer en banlieue. Ils rêvaient d’un logement bien à eux, spacieux, où leur fille pourrait avoir sa propre chambre. Le père artiste peintre avait aussi besoin d’une pièce pour installer son atelier. Les appartements de la résidence du parc dans le quartier de La Noue à Bagnolet leur semblent immenses comparés aux chambres de bonnes et aux logements collectifs parisiens qu’ils ont connus. 

Les saveurs du béton. Kei Lam

La vue sur les espaces verts finit de convaincre le couple. Mais l’agent immobilier profite de leur méconnaissance de la langue française pour omettre de leurs communiquer certaines informations concernant l’accès à l’immeuble, l’entretien des bâtiments et les lourdes charges de copropriété. Kei, quant à elle, doit effectuer un long trajet pour se rendre dans son école parisienne.  Pour son entrée au collège, elle découvre un établissement situé de l’autre côté du périphérique, près de chez elle, mais où elle ne connait personne. On la traite d’intello, et elle découvre les préjugés (j’avoue que je suis un peu tombée des nues car j’ignorais que les asiatiques étaient à ce point confrontés au racisme ambiant). Le quartier de la Noue se dégrade, l’insécurité augmente mais ses parents n’ont pas les moyens de déménager.


Les saveurs du béton. Kei Lam

Kei Lam, qui est ingénieure en Urbanisme de formation, revient sur l’histoire des « Grands ensembles » en France et en particulier sur celle de La Noue. Elle ne cache pas qu’elle entretient un rapport ambivalent avec le quartier où elle a grandi et cette bande dessinée est l’occasion pour elle d’y voir un peu plus clair. 


Les saveurs du béton. Kei Lam

J’aime beaucoup son style, à la fois sans concession mais aussi avec beaucoup de drôlerie et de tendresse. Pour prendre un peu de recul par rapport à son histoire familiale, elle crée un double adulte d’elle-même qui discute avec son alter ego enfantin. C’est assez amusant de les voir ainsi confronter les souvenirs et les idées. J’ai appris quelques anecdotes rigolotes sur la culture chinoise (depuis les stars de musique pop à Hong Kong dans les années 90 en passant par l’impressionnant vocabulaire pour désigner les différents membres de la famille, selon le lien de parenté, le sexe, l’âge, etc). Les passages à la préfecture, pour l’obtention des titres de séjour, sont très pesants (voire humiliants) pour les protagonistes mais l’autrice dédramatise ces démarches administratives grâce à un sens de l’humour salvateur. 


Les saveurs du béton. Kei Lam

Cette BD est un one-shot (un album indépendant) mais Kei Lama a publié un précédent ouvrage dans lequel elle évoque un autre épisode de sa vie : l’arrivée de sa famille en France dans les années 90. Il s’agit de Banana Girl, un titre également paru chez Steinkis. J’ai une nouvelle fois apprécié la qualité des ouvrages publié par l’éditeur : une belle couverture en papier glacé, un format plus grand que les mangas traditionnels (on parle plutôt de Manhuas pour la BD chinoise), un papier épais et de bonne facture. J’ai aimé les dessins minimalistes de Kei Lam et le choix du noir et blanc ne m’a pas dérangée. J’ai beaucoup pensé à deux autres dessinatrices de BD que j’apprécie et dont les illustrations un peu enfantines se rapprochent du style graphique de Kei Lam. Il s’agit de Li-Chin Lin et de Vicky Lyfoung

💪Cette lecture s’inscrit dans le cadre du challenge « Sous les pavés, les pages », organisé par Athalie et Ingannmic

📌Les saveurs du béton. Kei Lam. Editions Steinkis, 224 pages (2021)

challenge « Sous les pavés, les pages »



Le Secret des Bonbons pamplemousse. Monceaux & Blancher

Le Secret des Bonbons pamplemousse. Monceaux & Blancher


J’ai découvert ce petit bijou par hasard en furetant dans ma librairie préférée. Il s’agit d’un roman graphique japonisant, c’est-à-dire un Manfra. L’intrigue nous conduit dans une bourgade de bord de mer, entre Tokyo et Atami, dans la partie centrale d’Honshū, l'île principale du Japon. On y trouve la confiserie traditionnelle Itô Konpeitô. Ses propriétaires sont particulièrement attachants mais chaque membre de la famille porte un triste secret qu’il craint de divulguer aux autres. 

Nous faisons d’abord la connaissance de Suzu et de ses deux garçons. Elle a quitté un mari violent pour se réfugier chez sa tante Chikako et son oncle Yasuo qui l’ont toujours soutenue. Malheureusement, le bonheur des retrouvailles est gâché par la disparition de Yasuo, emporté par un cancer, puis l’incompréhensible absence de Mayumi, sa fille, depuis les funérailles. L’année suivante, tandis que la petite famille prépare les célébrations d’O bon, la fête des morts et des fantômes, les cœurs s’ouvrent et, petit à petit, chacun dévoile ce qui le mine. Le chat Shiro, quant à lui, veille sur la boutique comme sur ses maîtres.


Le Secret des Bonbons pamplemousse. Monceaux & Blancher - P12-13


Les illustrations de Virginie Blancher habillent avec justesse le scénario de Camille Monceaux. Le trait est rond et doux, presque enfantin, exprimant bien les sentiments de tendresse qui unissent cette émouvante famille. Les couleurs créent beaucoup de légèreté alors que l’intrigue aborde des sujets aussi compliqués que la maternité, la vieillesse, le deuil ou les relations familiales et conjugales. Je précise ici qu’il s’agit bien d’une BD pour adultes et non d’un album pour enfants.

Le texte et les planches fourmillent d’éléments qui apportent un supplément d’âme à cet album. Par exemple, les titres des chapitres sont en Japonais, sous titrés en Français. Les planches fourmillent de détails parmi lesquels des portraits miniatures dans les bulles de dialogue. Ces icônes permettent de savoir qui parle lorsque les personnages sont au second plan ou trop éloignés pour que le lecteur puisse distinguer leurs visages. 


Le Secret des Bonbons pamplemousse. Monceaux & Blancher. P185


Camille Monceaux connait bien la culture nippone puisqu’elle y a séjourné après ses études. Elle est, par ailleurs, l’auteur de la série Les chroniques de l'érable et du cerisier chez Gallimard Jeunesse (à partir de 13 ans). Virginie Blancher, qui est également fascinée par le Japon, a notamment collaboré avec la librairie Le Renard Doré, à Paris, sur des univers japonais et poétiques. 

Vous l’aurez compris, je recommande vivement ce roman graphique, véritable coup de cœur de cette fin d’année. 

📌Le Secret des Bonbons pamplemousse. Camille Monceaux (scénario) et Virginie Blancher (illustrations). Robert Laffont, 192 pages (2023)


Les dames de Kimoto. Cyril Bonin

 Les dames de Kimoto. Cyril Bonin


Cette bande dessinée est une adaptation du roman éponyme de Sawako Ariyoshi (Folio, rééd. 2018), un classique de la littérature nippone. Le récit débute en 1899, sous l’ère Meiji (1868-1912), et s’achève en 1958, sous l'ère Shōwa (1926-1989). C’est une période charnière pour le Japon qui se traduit, avant la seconde guerre mondiale, par à la modernisation du pays et son ouverture à la culture occidentale. Le conflit russo-japonais est également évoqué brièvement au début du roman graphique. L’histoire nous est présentée du point de vue d’Hana, la doyenne, mais s’étend sur 3 générations. A travers les destins de ces femmes, l’œuvre s’attache à montrer l’emprise durable de la société patriarcale et l’évolution de la condition féminine au Japon.


Les dames de Kimoto. Cyril Bonin. P2-3


Hana est issue de la longue lignée des Kimoto, une riche famille originaire de la péninsule de Kii, sur l'île de Honshū, dans l’actuelle préfecture de Wakayama. C’est sa grand-mère chérie, Toyono, qui l’a élevée et préparée à tenir son rôle de maîtresse de maison au sein de son futur foyer. En plus d’être belle, Hana maîtrise parfaitement tout ce qu’une jeune femme de son rang doit savoir, c’est-à-dire la calligraphie, la pratique du Koto et l’art de la cérémonie du thé. Après maintes tergiversations, Toyono se résout (avec l’accord de son fils aîné) à marier sa protégée. L’heureux élu est Keisaku Matani, le fils du maire du village de Musota. Hana accepte son destin sans broncher et descend le fleuve Kii pour retrouver son époux, lors d’une somptueuse parade nuptiale. Si Keisaku est promis à un bel avenir dans la politique, sa parentèle n’est pas tout à fait l’égale de la famille d’Hana mais la superstition et la tradition locale veulent qu’une femme ne choisit jamais son mari en amont du fleuve Kii. La jeune femme s’adapte à son nouvel environnement, prodigue à son époux quelques conseils avisés dans l’intimité de la chambre matrimoniale et lui donne deux enfants. Seiichirô, le garçon, est intelligent mais ne semble pas, au grand désespoir de son père, taillé pour la politique. Sa sœur Fumio, une âme exaltée et rebelle, semble plus prometteuse… mais c’est une fille. La seconde partie de l’histoire lui est dédiée, tandis que la troisième sera consacrée à sa fille Hanako, plus posée et disciplinée. Le récit s’arrête en 1958, à la mort de sa grand-mère Hana dont elle était très proche. 


Les dames de Kimoto. Cyril Bonin. P4-5


Cyril Bonin n’en est pas à son coup d’essai en matière d’adaptation romanesque. Il est également l’auteur d’un roman graphique inspiré de l’œuvre de Marcel Aymé (La belle image, Futuropolis, 2011) et d’une BD adaptée d’un livre de David Foenkinos (La délicatesse, Futuropolis, 2016). Il a aussi publié la série Fog avec Roger Seiter chez Casterman et plusieurs albums chez Dupuis, Futuropolis, Bambou et Vent d’Ouest. On reconnaît bien son coup de crayon dans Les dames de Kimoto, notamment dans les faciès qui sont très caractéristiques. Pour ce One-shot, il a choisi d’accentuer la touche de féminité avec des nuances de rose très présentes. Les rares représentations paysagères ou architecturales sont très réussies. Je lui tire en tout cas mon chapeau car il n’a pas dû être facile d’adapter l’œuvre originale en BD. Le roman de Sawako Ariyoshi est d’abord paru sous la forme d’un roman feuilleton dans le mensuel féminin Fujin Gahō, entre janvier et mai 1959. En juin de la même année, il est finalement publié par la maison d'édition japonaise Chūōkōronsha. C’est le premier volet de la Trilogie fluviale qui comprend aussi les romans Aridagawal (La Rivière Arida, 1963) et Hidakagawal (La Rivière Hidaka, 1965). A ma connaissance, ces deux derniers tomes n’ont pas été traduits en français. 


Les dames de Kimoto. Cyril Bonin. P26-27


📚Un autre avis que le mien chez Sacha

📌Les dames de Kimoto. Cyril Bonin. Sarbacane, 112 pages (2022)

Un monde flottant. Nicolas de Crécy

Un monde flottant. Nicolas de Crécy


Nicolas de Crécy est un explorateur au sens propre comme au figuré. Il a séjourné au Japon et traversé l’Europe jusqu’en Turquie. En tant qu’illustrateur et auteur de BD, il a aussi beaucoup expérimenté sur le fond comme sur la forme. Parmi ses œuvres, on peut mentionner par exemple l’album Prosopopus, une bande dessinée muette, ou Visa Transit, un récit de voyage graphique. Un monde flottant reste néanmoins un ovni dans l’œuvre du dessinateur.


Un monde flottant. Nicolas de Crécy

 

Entre le livre d’art et la bande dessinée, l’album se présente sous la forme du leporello, c’est-à-dire un livre accordéon proche de l'emaki (le rouleau enluminé japonais). S’inspirant des maîtres du genre, Nicolas de Crécy a réalisé une œuvre composée d’illustrations pleine-page et de poèmes courts, à la manière des fameux haïkus dont Bashō est l’un des meilleurs représentants avec les poètes Buson et Issa. Les dessins, eux, s’inspirent à la fois des peintres de l’ère d’Edo, comme Utagawa Kuniyoshi ou Kawanabé Kyōsai, mais aussi du mangaka Shigeru Mizuki, connu pour ses histoires de monstres et de fantômes. Dans son introduction, Nicolas de Crécy, précise qu’il a également été influencé par l’œuvre de l’écrivain et réalisateur, Hayao Miyazaki, auteur du film d'animation Le Voyage de Chihiro, emblématique du studio de production Ghibli. 


Un monde flottant. Nicolas de Crécy

Un monde flottant est, selon moi, un livre de collectionneur. Il devrait régaler les amateurs de culture japonaise et tous ceux qui ont un faible pour les arts horrifiques. Car, s’il est question de peinture et de poésie, le thème principal reste les yōkai, ces démons qui peuplent l’imaginaire de l’archipel nippon depuis la nuit des temps. On y croise notamment Inari, la déesse renarde, dont le sanctuaire principal de Fushimi Inari-taisha dans le district de Fushimi-ku à Kyoto. On peut encore mentionner Tanuki, un esprit de la forêt inspiré du chien viverrin, ou encore le Nekomata, un chat à queue fourchue. Ils hantent les espaces urbains comme la gare de Shimo-Kitazawa à Tokyo ou le centre-ville de Kyoto, les lieux de culte comme les temples, mais on les trouve aussi dans la nature, les parcs et jardins, et même la mer. Les esprits vivent dans un monde flottant, entre superstitions et réalité.


Un monde flottant. Nicolas de Crécy


📌Un monde flottant :  Yōkai et haïkus. Nicolas de Crécy, Editions Soleil, 62 p. (2016)


Haruki Murakami, Le septième homme et autres récits. Deveney & Pmgl

 Haruki Murakami, Le septième homme et autres récits. Deveney & Pmgl

Adapter les textes d’Haruki Murakami en bande-dessinée était sans doute une idée bien audacieuse. En ce qui me concerne, je ne vais pas en faire mystère, je trouve le pari parfaitement réussi. Les illustrations servent le texte à merveille. Non seulement, elles restituent l’ambiance des nouvelles mais elles apportent un éclairage supplémentaire. Je trouve que c’est un excellent moyen d’aborder l’œuvre du grand écrivain japonais. Pour ma part, en tout cas, je me suis souvent demander par quel livre commencer. Plutôt un recueil de nouvelles ? C’est souvent le choix que je fais lorsque je crains de ne pas apprécier l’œuvre à sa juste valeur. Les textes courts permettent de s’imprégner de l’univers de l’auteur, tout doucement, sans s’écœurer. Cette adaptation est justement un florilège de nouvelles tirées de plusieurs recueils :  L'éléphant s'évapore (Sommeil et La seconde attaque de la boulangerie), Des hommes sans femmes (Samsa amoureux et Shéhérazade), Après le tremblement de terre (Crapaudin sauve Tokyo et Thaïlande) & Saules aveugles, femme endormie (Où le trouverai-je, Le Jour de ses vingt ans et Le septième homme). 

Il se trouve que le projet de Jean-Christophe Deveney et de Pierre-Marie Grille-Liou (aka Pmgl) a mis une bonne dizaine d’années à se concrétiser. Il leur a fallu contourner bien des obstacles avant qu’Haruki Murakami ne donne sa bénédiction pour l’adaptation de la nouvelle intitulée Crapaudin sauve Tokyo et les autres à venir. C’est d’ailleurs l’écrivain lui-même qui a convaincu son éditeur au Japon de publier la BD. De fait, l’album de Jean-Christophe Deveney et Pmgl est d’abord paru au Pays du Soleil Levant avant d’arriver en France. C’est un épais volume qui regroupe les adaptations de 9 nouvelles, complétées par un petit dossier d’informations et de croquis. A chaque histoire correspondant un univers différent mis en valeur par le graphisme ou les couleurs. Par exemple, la nouvelle intitulée Où le trouverai-je se différencie visuellement des autres par le choix d’une illustration en noir et blanc. Cela saute immédiatement aux yeux grâce aux pages bordées de noir au milieu du recueil. 


Le septième homme et autres récits. Deveney & Pmgl. P10


Les dessins, d’une manière générale, sont un régal d’humour et de détails. Dans Crapaudin sauve Tokyo, les auteurs jouent avec l’absurde et créent des scènes absolument hilarantes. Je pense, par exemple, à celle du crapaud buvant tranquillement sa tasse de thé, petit doigt levé, tout en devisant avec M. Katagiri sur l’imminente fin du monde. Le dialogue qui s’instaure entre les deux protagonistes est tout aussi croustillant. Les auteurs utilisent le même ressort humoristique dans Où le trouverai-je. Le personnage principal est extraordinaire. Dans une ambiance de films noirs des années 50, le détective privé nippon prend des postures à la Sam Spade tandis que sa cliente fait crisser ses talons aiguilles. Et, pendant qu’elle lui expose les tristes raisons pour lesquelles elle est venue le consulter, le type passe tout son temps à tailler consciencieusement la mine de son crayon (spéciale dédicace à Philip Marlowe dans Le crayon ?).  L’interrogatoire qui suit est tout aussi surréaliste (pour le plus grand plaisir du lecteur évidemment).  Même constat dans La seconde attaque de la boulangerie : l’absurdité de la situation se reflète dans les illustrations. Il s’agit ici couple de trentenaires qui décident de cambrioler une boulangerie parce qu’ils sont affamés et ont pour principe de ne pas sortir au restaurant après minuit. Faute d’en trouver une ouverte la nuit, ils finissent par braquer un McDo. Le gérant du restaurant s’inquiète des erreurs que ledit braquage va engendrer dans sa comptabilité ! Pendant ce temps, en arrière-plan, le cambrioleur tente maladroitement d’ajuster sa cagoule. 

Les autres nouvelles appartiennent à un registre un peu différent, souvent teinté d’onirisme. Dans la Sommeil, une ménagère japonaise croit noyer son ennuie et trouver un sens à sa vie grâce aux insomnies qui la rendent fébrile. Le facétieux écrivains japonais multiplie les clins d’œil à la littérature et à la musique, des thématiques qui lui sont chères. Outre les références aux polars de Dashiell Hammett et Raymond Chandler ou à Anna karénine de Léon Tolstoï, Haruki Murakami rend hommage, à sa façon, à La Métamorphose de Kafka (Samsa amoureux) ou aux Contes des Mille et Une Nuits (Shéhérazade). Enfin, dans la nouvelle intitulée Thaïlande, il nous offre une véritable playlist de jazz.

 

Le septième homme et autres récits. Deveney & Pmgl . P192-193


Conclusion : Jean-Christophe Deveney & Pmgl ont fait du bon boulot. Leur adaptation en bande dessinée donne furieusement envie de se plonger davantage dans l’œuvre du grand maître de la littérature japonaise contemporaine. Or, il se trouve que les hasards (ou non) du calendrier nous gâte puisque deux livres d’Haruki Murakami viennent de paraître chez Belfond : Abandonner un chat & Première personne du singulier

📌Haruki Murakami, Le septième homme et autres récits. Jean-Christophe Deveney & Pmgl (Pierre-Marie Grille-Liou). Delcourt, 424 p. (2021)


La Fête des ombres. Atelier Sento

 La Fête des ombres. Atelier Sento


La Fête des ombres est une superbe bande dessinée publiée par Cécile Brun & Olivier Pichard, deux dessinateurs-voyageurs qui se cachent sous le pseudonyme d’Atelier Sento. Le second et dernier volume est paru en octobre 2021. 

L’intrigue est assez dépaysante et originale puisqu’elle nous conduit dans un village montagnard du Japon où les habitants observent une curieuse tradition. En effet, ce lieu isolé attire les « Ombres », des revenants amnésiques qu’il faut guider vers un au-delà apaisé. Pour y parvenir, les habitants (doués du don de vision) ne disposent que d’une année. Le début et la fin du cycle sont marqués par un étrange festival appelé Fête des ombres qui a lieu à la fin de l’été. L’héroïne de cette histoire est une jeune femme (à l’air très juvénile) nommée Naoko. 


La Fête des ombres. Atelier Sento. Kakis


Naoko est une débutante comparée aux « Anciennes », les autres femmes du village. Sa première mission vient d’échouer. Elle n’est pas parvenue à communiquer avec son ombre et celle-ci s’est volatilisée sans que la jeune fille ne puisse la retenir. Pourtant, dès le début de l’automne, une nouvelle ombre lui apparait. Malgré la douleur liée à son échec, Naoko ne peut se résoudre à abandonner cet esprit tourmenté. Aidée de Katsu, son ami d’enfance, la jeune femme s’investit à fond dans sa nouvelle mission. Cette expérience va lui apporter son lot de surprises et d’émotions. 

Les illustrations ne sont pas sombres et contribuent à créent une atmosphère apaisante en dépit de quelques passages tragiques. Les dessins sont suffisamment expressifs pour que le lecteur puisse s’imprégner des sensations des personnages : le froid hivernal, la chaleur d’une tasse de thé, le gigantisme de la capitale, l’euphorie du festival ou les différentes émotions de l’héroïne.


La Fête des ombres. Atelier Sento. Refuge


Je trouve que, par certains aspects, cette histoire rappelle celle de Coco, le film d’animation réalisé par Lee Unkrich et Adrian Molina en 2017. Si le thème n’est pas des plus réjouissants, la manière de le traiter est loin de tomber dans l’effusion dramatique. Il y a bien-sûr des scènes très émouvantes mais aussi beaucoup d’humour dans cette bande dessinée. Bref, dans cette histoire, comme ailleurs, la mort fait partie de la vie. 

Onibi, le précédent album de L’atelier Sento, a été récompensé par le trophée d’argent du Japan International Manga Award.


La Fête des ombres. Atelier Sento. Les deux tomes


📌La Fête des ombres. Cécile Brun & Olivier Pichard (Atelier Sento). Issekinicho, 2 vol (2021)