Sauvage. Jamey Bradbury

Sauvage. Jamey Bradbury

Si je vous dis que ce roman intitulé Sauvage nous conduit au sein d’une famille de mushers en Alaska, vous imaginez sans doute la rudesse du climat, les grands espaces, la flore primitive, la faune indomptée, etc. Vous aurez raison mais l’intrigue va au-delà de cette vision un peu convenue. Elle vous réserve bien des surprises, surtout si vous vous attendiez à récit dans la veine du Nature Writting.  Le roman de Jamey Bradbury est à la frontière des genres, entre récit initiatique, thriller, fantastique et horreur. 

La famille Petrikoff se satisfait de ces conditions de vie rustiques, au plus près de la nature, où le quotidien est rythmé par les soins portés aux chiens de traîneau. Bill, le père, bénéficie d’une certaine notoriété dans le milieu des courses. Il a gagné plusieurs fois l’Iditarod Trail Sled Dog Race, une compétition fameuse qui compte plus de de 1 700 km dans la taïga, entre Anchorage et Nome. Mais ça, c’était avant le décès de son épouse, renversée par une voiture lors d’une promenade nocturne en solitaire. Tracy, leur fille aînée est âgée de 17 ans. Elle atteindra la majorité juste après la course annuelle junior et quelques jours avant l’Iditarod. Elle compte bien faire un doublé en remportant les deux compétitions… sauf que sa mère n’est plus là pour dresser les chiens et son père n’a plus les moyens de les entretenir. Et comme un malheur ne vient jamais seul, la jeune fille est consignée à la maison depuis qu’elle a été renvoyée de l’école après avoir agressé une autre élève. C’est une punition très sévère pour cette adolescente qui n’aime rien tant que la vie au grand air, les longues heures passées dans la forêt et la chasse au collet. Scott, son frère cadet, mène une vie aux antipodes. Âme douce et sensible, il passe ses journées à lire dans sa chambre et ne partage pas du tout le goût de sa sœur pour les activités d’extérieur. 

Jusque-là, vous dites qu’il n’y a rien de bien méchant et vous vous demandez quand ça va déraper. Patience ! L’autrice prend son temps pour distiller les éléments de son intrigue, par petites touches discrètes, comme si tout était parfaitement normal. Le lecteur butte sur des détails un peu bizarres mais envouté par l’écriture apaisante de Jamey Bradbury il accepte même le don de cibopathie de Tracy. Notre héroïne boit le sang des animaux comme une sorte d’élixir de vie qui lui donne accès à leur histoire. Sa mère, qui partage son secret, lui a toujours interdit de faire saigner les humains. Mais il est parfois difficile de résister à sa nature intérieure (Wild inside est le titre original du roman). Scott a déjà fait les frais des instincts primaires de sa sœur mais ne lui en garde pas rancune. En revanche, le type qu’elle a malencontreusement poignardé dans la forêt ne risque-t-il pas de revenir se venger ? 

Jamey Bradbury signe un premier roman singulier, à la fois envoutant et dérangeant. Contre toute attente, j’ai éprouvé de l’empathie pour la jeune chasseuse. Sauvage a reçu le Prix Littérature Monde Étonnants Voyageurs de Télérama.

📚D’autres avis que le mien via BabelioBibliosurf et Les passions de Chinouk

📌Sauvage. Jamey Bradbury, traduit par Jacques Mailhos. Totem Gallmeister, 324 pages (2020)



L’œil du loup. Daniel Pennac

L’œil du loup. Daniel Pennac


Les parents ont parfois le privilège de partager des lectures avec leur progéniture, surtout lorsqu’on sollicite leur aide pour les devoirs à la maison. C’est dans ce cadre scolaire que nous avons choisi L’œil du loup de Daniel Pennac, en concurrence avec Croc-Blanc et L’appel de la forêt de Jack London.  Je précise que le nombre de pages n’était pas notre seul critère de choix et que nous avons finalement favorisé une œuvre contemporaine. 

L’opus est divisé en quatre parties. Au début du récit, nous faisons la connaissance de Loup-Bleu, un animal borgne vivant en captivité dans un zoo. Il vient de perdre sa compagne et refuse désormais tous contacts visuels avec les humains. Sa résolution est largement mise à mal par la présence d’un jeune garçon qui reste planté pendant des heures devant son enclos sans bouger. Qui est-il ? Pourquoi l’observe-t-il ainsi ? Son abnégation intrigue notre vieux loup au point qu’il décide finalement de s’en approcher. La seconde partie du roman commence ici. Le contact entre l’humain et l’animal est hautement instructif car ces deux êtres meurtris se comprennent immédiatement. A travers l’œil du loup, le garçon découvre la vie sauvage en Alaska, les chasseurs traquant la meute sans relâche et le drame qui a conduit Loup-Bleu en captivité. Dans la troisième partie du livre, les rôles s’inversent. Le loup apprend que son nouvel ami s’appelle Afrique N’Bia. C’est un drôle de nom mais il a une longue histoire. Afrique porte le nom du continent sur lequel il est né. Il lui vient de son don à raconter des histoires dont l’intrigue se déroule toujours sur ce territoire. L’enfant est orphelin. Ses parents ont disparu pendant la guerre et il a été confié à Toa le marchand. Malheureusement ce n’était pas un homme bon. Sans la présence de Casserole-le-dromadaire, le tuteur d’Afrique l’aurait sans doute abandonné à la première occasion. Puis le marchand découvre qu’il peut tirer un bénéfice financier de son protégé en le faisant travailler. Le garçon donne à voir au loup toute la complexité de sa jeune existence jusqu’à son arrivée au zoo où travaillent ses parents adoptifs. C’est la quatrième partie, celle qui se déroule dans ce qu’il nomme L’autre monde. 

Ce court roman pour la jeunesse est écrit comme un conte. Il est d’ailleurs entrecoupé d’histoires rapportées ou imaginées par le jeune Afrique. S’il aborde des sujets difficiles (la chasse, la maltraitance animale, la guerre, la pauvreté, l’esclavage, l’écologie, l’exil…) son dénouement n’est pas triste, bien au contraire ! La vision positive que le jeune garçon porte sur le monde incitera son compagnon animal à le regarder d’un œil nouveau. C’est une histoire assez émouvante pour toucher le cœur des enfants comme des adultes.

📌L’œil du loup. Daniel Pennac. Pocket Jeunesse, 96 pages (2002)


Le Voyage de Shuna. Hayao Miyazaki

Le Voyage de Shuna. Hayao Miyazaki


Shuna est un jeune prince. Son royaume n’est pas très florissant car les récoltes d’hiwabié suffisent à peine à nourrir les humains et leurs animaux. Un espoir se fait jour lorsqu’un voyageur lui révèle, juste avant de mourir, l’existence d’une graine dorée donnant de magnifiques champs de céréales. Malheureusement, les échantillons qu’il transporte ont été délestés de leurs cosses de fertilité. Shuna décide de partir à la recherche de cette graine miraculeuse qui pourrait sauver son peuple de la famine. Suivant les recommandations du vieil homme, il se dirige vers l’ouest avec sa fidèle monture, un Yukkaru (une sorte de cheval bouquetin). Au cours de sa quête, le jeune prince découvre des cités fortifiées décadentes où le seul commerce est celui des esclaves. Les marchands les échangent contre des graines dorées. Celles-ci seraient cultivées par les dieux, au bout du monde terrestre. N’écoutant que son courage, notre héro décide de s’y rendre, non sans avoir délivré deux jeunes filles réduites en esclavage. 


Le Voyage de Shuna. Hayao Miyazaki. Fin


Cet album d’Hayao Miyazaki est assez surprenant dans sa présentation. C’est un ouvrage hybride entre le manga (avec une reliure à droite et une lecture de droite à gauche) et le livre illustré en couleurs à l'aquarelle : les planches avec des cases alternent avec les illustrations en pleine page et il n'y a pas toujours de bulles. Il s’agit en fait d’un "monogatari", c’est-à-dire d’un conte (il est accessible à un jeune public à partir de 11 ans). Le mangaka s’est inspiré librement pour cette histoire d’un conte folklorique tibétain, intitulé Le prince qui fut changé en chien. On trouve ses thèmes de prédilection, un monde apocalyptique, un questionnement écologique et de drôles de bestioles. 


Le Voyage de Shuna. Hayao Miyazaki  - Le début du voyage


Dans une longue postface, le journaliste Alex Dudok de Wit (spécialiste de l’histoire des studios Ghibli) revient sur la genèse du Voyage de Shuna. Cet album qui a été publié en français le 1er novembre dernier (jour de la sortie du douzième long-métrage de Hayao Miyazaki, Le Garçon et le Héron) est resté confiné au Japon pendant 40 ans. Le maître de l'animation japonaise a écrit cette histoire dans les années 80 (avant la création des studios Ghibli) et elle n’a jamais été adaptée à l’écran faute de soutien. Je ne suis personnellement pas spécialiste de l’œuvre d’Hayao Miyazaki mais je ne prends pas trop de risques en mentionnant qu’on trouve dans Le Voyage de Shuna de nombreux points communs avec les films du réalisateur japonais. Le Yukkaru ressemble par exemple à l’une des montures dans la Princesse Mononoké. L’univers du Voyage de Shuna rappelle aussi celui dans Nausicaä de la Vallée du Vent.


Le Voyage de Shuna. Hayao Miyazaki. Couv


J’ai trouvé ce manga plutôt agréable à lire mais pas au point d’écrire un billet dithyrambique comme j’ai pu en lire sur de nombreux sites. Il faut dire que je ne suis pas une grande amatrice d’animes japonais (même si j'ai beaucoup aimé des œuvres comme Mon voisin Totoro) et qu’il me manque sans doute les codes pour apprécier cet album à sa juste valeur. Mon enthousiasme modéré ne doit donc pas dissuader les amateurs du genre de lire Le Voyage de Shuna.  

📌Le Voyage de Shuna. Hayao Miyazaki, traduit par Léopold Dahan. Editions Sarbacane, 160 pages (2023)


Le Plongeur. Minos Efstathiadis

Le Plongeur. Minos Efstathiadis


Chris Papas, alias Christos Papadimitrakopoulos, est détective privé à Hambourg. Les affaires n’étant pas très florissantes, il accepte un dossier un peu bancal. Un vieillard qui omet de communiquer son patronyme et ses coordonnées lui demande d’espionner pendant 48h une certaine Eva Döbling, secrétaire d’un cabinet d’avocat fantôme. Notre héro ne refuse pas non plus la généreuse avance en liquide que lui propose ce client resté incognito. 

La filature s’achève en eau de boudin dans un hôtel miteux. Le détective gréco allemand se trouve alors embourbé dans une affaire de meurtre qui va le conduire jusque dans son village natal dans le Péloponnèse ! Le crime serait lié au massacre du village de Kalavryta, durant la Seconde Guerre mondiale et les indices à chercher dans l’Agamemnon d’Eschyle. Notre héros est d’autant plus déboussolé que les coïncidences bizarres s’enchaînent sans qu’il n’arrive à relier les éléments entre eux. Par ailleurs, Les relations entre l’Allemagne et la Grèce n’étant pas des plus cordiales depuis la crise de la dette publique, la situation de Christos Papadimitrakopoulos n’est pas toujours confortable. 

La première partie du roman est assez déconcertante car elle semble partir tous azimuts. On se demandent en permanence comment l’auteur va pouvoir rassembler tous les indices pour créer une intrigue policière cohérente. Viennent ensuite une série de révélations en cascade qui tiennent le lecteur en haleine jusqu’à la fin du roman. La notion de "Page turner" prend ici toute sa signification car les éléments sont tellement bien imbriqués qu’il est impossible de lâcher le livre avant d’avoir démêlé tous les fils de l’histoire. 

Christos Papadimitrakopoulos apparait dans un second roman intitulé Le Couteau des sables (Actes sud, 2023) ce qui laisse augurer une nouvelle série policière grecque. En attendant les prochains volets, je recommande de suivre les enquêtes de deux compatriotes de notre détective : Le capitaine Markou et le commissaire Charitos, les héros de Christos Markogiannakis et de Petros Markaris

Extrait: 

« Mardi 18 janvier. En cette saison, une filature dans les rues de Hambourg a autant d’attrait qu’une réunion de nudistes au pôle Nord. J’enfile tout ce qui me tombe sous la main et j’ajoute encore un pull-over. Dans le métro, je repense à l’affaire. Presque tous les maris trompés et les amants jaloux demandent la même surveillance étroite. Leur soif de preuves photographiques ou sonores demeure inextinguible, bien qu’ils sachent parfaitement qu’elles ne feront que les blesser davantage. La nature humaine recèlerait-elle quelque chose de résolument masochiste ? Ou bien le désir d’acquérir une certitude, si torturante soit-elle, est-il plus fort que le réflexe d’éviter la douleur ? »

 

📚D’autres avis que le mien chez Alex-mot-à-mots et Sacha

📌Le Plongeur. Minos Efstathiadis, traduit par Lucile Farnoux. Actes Sud, 208 pages (2020) / Babel, 208 pages (2023)


Blacksad, T07. Canales & Guarnido


Blacksad, T07. Canales & Guarnido


Je l’ai attendu pratiquement deux ans et le voilà enfin, le tome 7 de Blacksad, second volet du diptyque d’Alors, tout tombe. J’étais tellement pressée que je n’ai pas pris le temps de relire la première partie. C’est un mal et un bien en même temps. Le côté négatif tient au fait qu’il est difficile de se replonger dans l’intrigue après tout ce temps… même avec une anti-sèche comme mon billet dédié au tome 6.  Lorsque j’ai terminé le 7ème l’album, j’ai donc finalement décidé de relire le précédent pour m’assurer que je n’avais rien perdu en route. Et c’est le point positif de cette affaire. Cela m’a permis de voir à quelle point le diptyque est intelligemment construit. Des indices clés étaient disséminés dans la première partie et c’est plutôt amusant de les repérer après coup, une fois qu’on connait le dénouement.

John Blacksad est un détective privé félin, alter ego des plus fameux héros de récits hard-boiled. Il vit bien sûr à New-York, dans les années 50 et se voit confier les affaires les plus pourries, impliquant généralement les petites frappes des bas-fonds comme les mafieux de plus grande envergure et les politiciens véreux. 


Blacksad, T07. Canales & Guarnido - P11

Dans l’épisode précédent, la route de notre matou avait croisé celle de Lewis Salomon, un faucon énigmatique, maître bâtisseur mégalo et proche du maire de New-York. Ses projets pharaoniques et ses intérêts financiers s’opposaient à ceux des travailleurs du métro. Dans ce contexte, notre détective avait assisté à une véritable hécatombe : assassinat de Kenneth Clarke (une chauve-souris), le président du syndicat puis le meurtre d’Iris Allen (un lama), la directrice de la troupe de théâtre Shakespeare in the Park, ainsi que la disparition de Rachel, actrice et journaliste indépendante et enfin le complot contre Weekly (une fouine), l’ami reporter de Blacksad, accusé de meurtre… L’album se terminait sur un cliffhanger.


Blacksad, T07. Canales & Guarnido. P12-13

Le tome 7 démarre avec la découverte d’un squelette sur le chantier du futur théâtre Iris Allen. Weekly, quant à lui, est toujours en garde à vue et un témoin confirme sa présence sur la scène de crime. Le journaliste continue néanmoins de clamer son innocence et prétend que c’est l’architecte Salomon qui a commandité le meurtre de la directrice de Shakespeare in the Park. Son homme de main serait un certain Shelby (un goéland). Le chef de la police (un chien) met son meilleur limier (un renard) sur le coup. Il devra collaborer avec Blacksad en dépit de leur antipathie réciproque. Pendant ce temps, Salomon poursuit ses magouilles pour concrétiser ses projets urbanistiques et notamment la construction d’un pont suspendu gigantesque, son chef d’œuvre. L’achèvement de ce monument marquera l’avènement du réseau autoroutier et le démantèlement des transports publics. La suite de l’intrigue nous offre quelques scènes dignes des meilleurs James Bond, ce qui nous permet de constater que John Blacksad n’a pas pris une ride et surtout rien perdu de son agilité.


Blacksad, T07. Canales & Guarnido. P46-47

Je suis une fois de plus bluffée par le travail réalisé par Juan Diaz Canales & Juanjo Guarnido. Tout est minutieusement pensé et réalisé. Par exemple, l’utilisation des animaux n’est jamais banale. Les auteurs utilisent la panoplie des qualités et les défauts qui leur sont attribués. Bien qu’il s’agisse d’un univers animalier, les faciès anthropomorphes des personnages sont très expressifs. Certains protagonistes de cette BD s’inspirent de personnalités ayant réellement existées. Lewis Salomon est clairement l’alter ego de Robert Moses, urbaniste américain très controversé qui fût l’un des acteurs de la rénovation de New-York entre 1930 et 1970.  

Les illustrations ont été réalisées à l’aquarelle et on ne peut qu’admirer le réalisme des scènes et des détails. La palette des couleurs est utilisée comme un élément narratif supplémentaire. Le même soin a été apporté au scénario. Le fond historique est extrêmement bien documenté et puise son inspiration dans de multiples sources (histoire des États-Unis, littérature policière, films d’action, etc). Je ne m’en lasse pas ! Bah, ça tombe bien car les auteurs ont clairement annoncé leur intention de poursuivre la série aussi longtemps que leur imagination le permettra.


Blacksad. Canales & Guarnido. T06-07

📌Blacksad, T07. Alors, tout tombe. Seconde partie. Juan Diaz Canales & Juanjo Guarnido. Dargaud, 56 p. (2023)


La longue marche des éléphants. Dumontheuil & Troubs

La longue marche des éléphants. Dumontheuil & Troubs


En 2015, le Centre de conservation des éléphants, à Sayaboury au Laos, organisait un périple de 500 km à travers le pays pour mobiliser l’opinion publique internationale. Il s’agissait aussi de sensibiliser la population locale à la nécessité de protéger l’animal, son écosystème, mais aussi le patrimoine culturel et les pratiques ancestrales qui lui sont liée. 

Le pachyderme a longtemps été le symbole du pays (il a figuré sur le drapeau laotien jusqu’en 1975). L’animal vivait en parfaite symbiose avec les paysans, qui l’utilisaient pour des tâches quotidiennes légères comme le transport du riz ou du bois de chauffe. Mais depuis une vingtaine d’années, les éléphants sont surexploités. Ils travaillent de longues heures sur les chantiers de bûcheronnage et n’arrivent plus à se reproduire. L’expansion humaine et le tourisme, la déforestation du pays, le braconnage, le trafic de l’ivoire et les abus en tous genres ont eu un impact très négatif sur la population animale. Aujourd’hui le "Pays des millions d’éléphants", en compte moins d’un millier. Le savoir faire des Cornacs se perd et les hommes deviennent de plus en plus violents avec les pachydermes. 


La longue marche des éléphants. Dumontheuil & Troubs. P12-13

Dans ce contexte, le directeur du Centre de conservation, Sébastien Duffillot, a demandé à deux auteurs de bande dessinée de suivre la caravane depuis Paklay, son point de départ, jusqu’à Luang Probang, sa destination finale, en passant par Sayaboury et Hongsa. La procession des éléphants était accompagnée par le personnel de l’ONG mais aussi (petite surprise) par la troupe du Royal de Luxe. Il faut dire que l’ambiance était à la fête puisque la ville de Luang Pradang célébrait son 20ème anniversaire au classement du patrimoine mondial de l’Unesco. C’était l’occasion rêvée pour interpeller les officiels au sujet du patrimoine naturel du Laos, sa biodiversité et ses éléphants en danger de disparition.

Cet album est donc le résultat d’un travail à quatre mains. Son originalité tient au fait que chaque partie de l’album reflète la sensibilité d’un seul illustrateur.  Nicolas Dumontheuil est arrivé en même temps que l’équipe de tournage et a suivi tout le trajet de la caravane à pied. Son récit, en première partie de la bande dessinée, se focalise donc sur cette expérience. Jean-Marc Troubet (alias Troubs) les a rejoints à la toute fin du voyage. Son témoignage, dans la seconde partie de l’album, se concentre sur le travail de préservation quotidien du Centre de conservation des éléphants à Sayaboury.  


La longue marche des éléphants. Dumontheuil & Troubs. P62-63

Bien sûr l’objectif de cette bande dessinée est avant tout pédagogique. Néanmoins, les auteurs nous offrent des témoignages très personnels, qui suscitent beaucoup d’émotions et d’empathie envers les éléphants. Les animaux, comme les hommes qui s’en occupent (les Cornacs et l’équipe de l’ONG), ne sont pas des individus anonymes. Par ailleurs, dans les villages traversés, on peut sentir l’affection des populations pour les pachydermes.

J’ai eu envie de savoir évidemment comment la situation avait évolué pour les éléphants du Laos depuis la campagne de 2015. J’ai trouvé ces informations sur le site du Centre de conservation des éléphants et j’ai pu constater que de nouveaux animaux ont rejoint le refuge. Chacun possède sa carte d’identité avec son nom, son âge et son histoire. L’association accueille aujourd’hui 34 éléphants domestiques et 50 éléphants sauvages sur le territoire de la réserve, soit 6000 hectares de forêts protégées. Le sujet est très sensible et une autre BD est paru sur le même thème : Un Million d’éléphants de Jean-Luc Cornette et Vanyda (Futuropolis, 2017).

💪J'ai lu cet album dans le cadre du Challenge dédié à l'Asie du Sud-Est chez Sunalee.

📝 Découvrir l'Asie à travers la BD ici

📌La longue marche des éléphants. Nicolas Dumontheuil et Troubs. Futuropolis, 88 pages (2017)

Littératures d'Asie du Sud-Est




Lèvres rouges, Langue verte. Mo Yan

Lèvres rouges, Langue verte. Mo Yan

 « La pensée de celui que vous auriez voulu être, mais que vous n’êtes pas devenu, vous hantera toujours. Voilà pourquoi la vue d’un forgeron a quelque chose de rassurant pour moi, et pourquoi les sons éclatants du marteau sur l’enclume m’émeuvent si profondément. Pourquoi également, lorsque je me suis lancé dans l’écriture romanesque, j’ai eu envie de parler d’un forgeron battant le fer. »

J’ai profité de la parution de ce nouveau livre de Mo Yan pour me plonger enfin dans l’œuvre du prix Nobel de littérature 2012. Mo Yan (littéralement "Celui qui ne parle pas") est le nom de plume de Guan Moye. Dans le contexte de la Grande révolution culturelle prolétarienne, ce pseudonyme fait référence à une recommandation de ses parents de ne pas trop s’épancher à l’extérieur du cercle familial. La bibliographie du maître chinois compte une bonne trentaine d’ouvrages dont les titres originaux font soupçonner une propension de l’auteur pour l’humour et le folklore : Beaux seins, belles fesses, Le grand chambard, Le maître a de plus en plus d'humour, La dure loi du karma, La mélopée de l'ail paradisiaque, La Belle à dos d'âne dans l'avenue de Chang'an, etc.  

Lèvres rouges, langue verte est un recueil composé de 11 textes. Ecrits entre 2005 et 2020, ils sont nourris d’anecdotes et de fragments biographiques mais ne respectent pas de véritable chronologie. On y croise des proches de l’écrivain, amis d’enfance, anciens collègues et membres de sa famille. La plupart d’entre eux sont de sacrés chicaneurs ! Je pense en particulier à l’héroïne de la nouvelle-titre, que l’auteur surnomme "l’éminente conseillère". Cette bonne femme est en réalité une vraie langue de vipère qui sévit sur WeChat, le réseau social chinois. 

Mo Yan évoque son retour dans son village natal, dans le canton de Dongbei à Gaomi, dans la province du Shandong au Nord-Est de la Chine. Il raconte comment l’endroit a été transformé en décor de cinéma depuis l’adaptation à l’écran du Clan du sorgho rouge.  L’un des habitants, parmi ses anciens camarades de classe, n’hésite pas à faire du profit sur son dos en vendant des copies pirates de ses livres. Le triste individu est à ce point irrespectueux qu’il gâche la visite d’un ami japonais de Mo Yan en organisant une tartufferie antinippone. Une autre scène relate les retrouvailles de Mo Yan avec les ouvriers retraités de l’usine de coton. Elles se déroulent sur le site de l’ancienne fabrique, reconvertie en bains publics. Je vous laisse imaginer le bazar que peux créer un groupe de types à poil, gouailleurs et querelleurs, dans un spa de luxe. Nos joyeux drilles espèrent en fait que leurs frasques apparaîtront dans le prochain roman du maître. Il y a bien sûr beaucoup d’autodérision de la part de Mo Yan et le comique alterne avec le tragique. 

Mo Yan choisit de se placer à hauteur d’enfant pour aborder des sujets autrement plus douloureux tirés de son expérience personnelle dans la Chine rurale des années 60-70, les années de famine, l’interdiction de poursuivre l’école à cause des antécédents de sa famille, la corruption des cadres locaux du Parti, la politique de l’enfant unique, etc. La vie quotidienne était dure et les plaisirs rares… comme ces séances de cinéma en plein air qui étaient offertes aux "Instruits" de l’école militaire. Malheureusement, elles ne finirent pas dégénérer en véritable guerre ouverte lorsque les jeunes paysans, qui en étaient souvent évincés au motif qu’ils étaient sales et mal élevés, décidèrent de se rebeller. Mo Yan a appris très tôt qu’il était plus avantageux d’être né dans le camps des héros de la révolution ou des descendants de paysans pauvres que dans celui des "droitiers" et des anciens propriétaires fonciers. Les coups bas et les dénonciations étaient courantes comme on s’en doute. 

 Mo Yan est un conteur faussement naïf qui nous ouvre une fenêtre sur la Chine rurale. Une partie de ce monde, celui de Mao, a disparu. Il reste les blessures et les rancœurs, parfois un peu de nostalgie pour les plaisirs simples de l’enfance. Le recueil grouille d’intrigues, de personnages et d’informations sur l’histoire de la Chine et la vie quotidienne des gens ordinaires au risque de perdre un peu le lecteur. Les membres de la famille ne sont pas désignés par leurs noms mais par leurs numéros (par exemple tante n°3, frère n°4, etc) et la chronologie n’est pas linéaire. Je suppose que c’est choix de l’auteur mais cette construction particulière est également liée à la genèse de l’ouvrage puisqu’il s’agit d’une compilation de textes, écrits à différentes périodes et retouchés après coup. Néanmoins, il ne faut pas s’arrêter à ces quelques difficultés. Ceux qui s’intéressent à la Chine, à son histoire et à sa littérature, apprécieront ce livre autant que moi. 

📚D’autres avis que le mien via BabelioBibliosurf et Temps de lecture

📌Lèvres rouges, Langue verte. Mo Yan, traduit par Chantal Chen-Andro et François Sastourné. Seuil, 400 pages (2024)


La bête, T02. Frank Pé & Zidrou

La bête, T02. Frank Pé & Zidrou

La bestiole sur la couverture vous rappelle sans doute quelque chose. La bête est en effet un hommage au Marsupilami d’André Franquin dans une version moins enfantine mais toujours grand public. Il s’agit ici du second volet du diptyque de Frank Pé et Zidrou, paru fin 2023, après trois ans d’attente pour les lecteurs. L’intrigue étant relativement simple, je n’ai pas eu trop de mal à me remémorer les événements survenus dans le 1er tome.  

L’épisode précédent se terminait par la capture du singe jaune et de tous ses amis, les animaux recueillis par François, le petit Belge vivant à Bruxelles avec sa maman célibataire. Le gamin lui a donné le nom de Lange Staart. En cette période d’après-guerre, l’aspect de l’animal, arrivé par cargo commercial de sa lointaine contrée natale, a frappé les esprits. C’est ainsi qu’il a été repéré par le professeur Sneutvelmans, un expert en cryptozoologie. 


La bête, T02. Frank Pé & Zidrou - P142-143


Au début de ce second épisode, l’éminent scientifique est toujours persuadé que Lange Staart est un spécimen du légendaire Cola-cola. Il se rend à la fourrière, en compagnie de son bras droit, avec l’espoir d’examiner la bête avant qu’elle ne soit transférée au musée d’Anvers. L’idéal bien sûr serait d’en obtenir la garde, même par la ruse, et de conduire la bête au muséum d’histoire naturelle pour l’autopsier puis l’empailler. François, lui, n’a pas l’intention d’abandonner son protégé et décide de monter une opération de sauvetage avec l’aide de Marquis (son marcassin) et Zat (son cheval alcoolique). Il profite de la visite de sa mère, la jolie Madame Van den Bosche, chez Boniface, l’instituteur qui en pince pour elle. C’est ainsi que le lecteur va assister à une course-poursuite dans Bruxelles, digne des plus grands films d’action. 


La bête, T02. Frank Pé & Zidrou - P84-85


L’album de Frank Pé & Zidrou est très épais et ne pèse pas moins de 200 pages. Pourtant, c’est encore trop court selon mon goût. Quel plaisir de retrouver tous ces personnages attachants et de suivre leurs aventures dans la capitale flamande ! On peut suivre nos fugueurs dans les lieux les plus emblématiques de la ville comme la gare centrale, le mythique cinéma L’Eldorado et l’ex théâtre Le Scala, sur la place de Brouckère, ainsi que les anciens magasins Waucquez où les fugitifs trouveront refuge pour la nuit (ce bâtiment accueille aujourd’hui le Centre belge de la bande dessinée). Cette visite, un brin nostalgique, se fait dans une ambiance hivernale un peu feutrée, puisque la ville est couverte d’un manteau neigeux.  Les dialogues sont ponctués d’expressions argotiques flamandes et wallonnes, qui ne sont sans doute pas familières à tous les lecteurs mais les auteurs de l’album ont pris soin d’incorporer un lexique en annexe. 

Tous ces éléments participent à ressusciter la Belgique des années 50 et sont sublimés par des illustrations très réalistes, comprenant quelques cases pleine page. On constate, par ailleurs, que cet album est moins sombre que le premier volet. Les anciens harceleurs de François vont même se mobiliser pour lui prêter main forte à l’instigation de Fût-Fût, l’un de ses camarades de classe. Son histoire familiale le prédispose en effet à davantage d’empathie. Le jeune public peut donc se rassurer, il y aura bien un happy end mais je ne vous en dirai pas plus.

 

La bête T01-T02 couv


📌La bête, T02. Frank Pé & Zidrou. Dupuis, 208 pages (2023)


Le Visiteur du Sud. Oh Yeong Jin

Le Visiteur du Sud. Oh Yeong Jin


Au début des années 2000, Monsieur Oh, le narrateur, séjourne et travaille pendant plusieurs mois dans le pays le plus fermé d’Asie. Ce voyage professionnel s’inscrit dans un projet de collaboration entre la Corée du Nord et la Corée du Sud, initié par la "Politique du rayon de soleil" du président Kim Dae-Joong.  C’est ainsi que l’auteur du manhwa (BD coréenne) se rend à Shinpo, dans la région du Hamgyoengnamdo, au nord-ouest de Pyongyang. Il est alors employé par la Société d’Électricité Sud-Coréenne (KEPCO) et doit superviser un chantier de construction pour l’installation de canalisations. Il travaille avec une équipe d’ouvriers nord-coréens et, en dépit de leur langue commune, ils ont parfois du mal à se comprendre. A cause des règles douanières très strictes, le manhwaga (auteur de la BD) n’a pas pu rapporter beaucoup de photos mais il a réussi à passer la frontière avec des feuillets de son journal intime planqués dans ses chaussures, sous ses chaussettes.


Le Visiteur du Sud. Oh Yeong Jin - P70

L’exaltation collective qui domine au sein du groupe sud-coréen au début du séjour, laisse peu à peu place à la circonspection et à l’ennui. Les visiteurs n’ont que rarement la possibilité de se balader sans chaperon dans la campagne autour du chantier et encore moins de faire du tourisme dans la capitale. Les occasions de sociabiliser avec la population locale (en dehors du personnel d’accueil des hôtels et restaurants) restant très limitées, la bande dessinée se focalise essentiellement sur les interactions avec les employés nord-coréens. Les méthodes de travail et la gestion du personnel sont bien sûr très différentes en République Populaire Démocratique de Corée. 

Les autochtones se méfient des expatriés et leur adressent rarement la parole. Les discussions personnelles sont exclues et aboutissent systématiquement à des discours politiques rigides. A de rares occasions, grâce à l’expérience acquise, Monsieur Oh parvient à créer un échange plus détendu avec ses homologues du Nord. Dans la seconde partie du roman graphique, par exemple, il sympathise avec un peintre installé dans la galerie marchande réservée aux touristes et aux expatriés. Il lui arrive d’ailleurs de se faire avoir à son propre jeu. Ainsi, alors qu’il s’invite à la pause déjeuner des ouvriers nord-coréens, ceux-ci lui font goûter des mets très épicés, arrosés d’alcools forts. Notre bonhomme termine complètement K.O. 


Le Visiteur du Sud. Oh Yeong Jin - P82


Les illustrations ont l’aspect naïf des pastiches et l’histoire se présente sous la forme d’une série d’anecdotes, souvent humoristiques. Pour autant, Oh Yeong Jin n’occulte rien du marasme économique de la République Populaire Démocratique de Corée ni de la souffrance de sa population depuis la chute du bloc soviétique. L’agriculture intensive et les catastrophes naturelles, entre autres facteurs, ont entraîné plusieurs épisodes de famines dans les années 90. Le narrateur peut encore en observer les stigmates au début des années 2000. Les pénuries de vivres et de matériaux incitent les individus à la corruption, parfois même avec la bénédiction du pouvoir central. L’un des sketchs montre le narrateur et ses collègues du Sud, refusant de commander de la viande de bœuf après avoir appris aux informations que la Corée du Nord, en situation de pénurie alimentaire, négociait le rachat de lots d’animaux abattus suite à la crise de la vache folle en Allemagne. 

Les planches de dessins alternent parfois avec des pages de notes informatives sur le cadre administratif ou la vie quotidienne en Corée du Nord. Il y a notamment un encart sur le fonctionnement des transports en commun. Elle fait suite à une scène très drôle où les hôtes de Monsieur Oh découvrent qu’en Corée du Sud la conduite n’est pas une affaire de spécialistes. Au Nord, peu d’ouvriers ont le permis car il faut avoir aussi des compétences sérieuses en mécanique même pour utiliser une simple voiture. On ne parle même pas de la difficulté de se procurer un véhicule personnel en dehors des hauts cadres du Parti. 


Le Visiteur du Sud. Oh Yeong Jin. P186-187

Oh Yeong Jin fait preuve d’empathie, parfois d’exaspération aussi (lorsque les situations virent au rocambolesque), mais ne s’abaisse jamais à la condescendance. Son journal dessiné est extrêmement instructif, tout en restant fluide et agréable à lire. Je n’ai pas été gênée par les planches en noir et blanc car les illustrations sont relativement dépouillées et le lecteur ne se sent pas enfermé dans une ambiance trop pesante. 

💪J’ai profité de l’activité organisée par Ingannmic, autour du monde ouvrier et des mondes du travail, pour lire enfin cette bande dessinée que j’avais repérée depuis longtemps. Elle compte quand même plus de 400 pages en version intégrale. On la trouve également en deux volumes et en couleurs (voir la note de lecture de Keisha) parus quelques années plus tôt chez le même éditeur. La BD et a reçu le prix "Asie" de l’Association des critiques de bande dessinée (ACBD) en 2008.

📌Le Visiteur du Sud, intégrale. Oh Yeong Jin, traduit par Ko Yu Jin, Choi Sunyoung et Thomas Dupuis. Editions FLBLB, 448 pages (2017) 

Mondes du travail

Seins et Œufs. Mieko Kawakami

 Seins et Œufs. Mieko Kawakami


Seins et Œufs est le second roman de Mieko Kawakami publié au Japon après My Ego, My Teeth and the World (non traduit en Français). Il a reçu le fameux prix Akutagawa en 2007 et a propulsé la romancière sur la scène littéraire internationale, l’élevant au rang d’icône féministe. Ce texte court, qui tient plutôt de la novella, s’intéresse à trois figures féminines singulières qui se retrouvent à Tokyo. La narratrice accueille chez elle sa sœur aînée Makiko, une mère-célibataire, et sa nièce pré pubère, Midoriko. L’intrigue est condensée sur une période de 3 jours. Makiko, quadragénaire mal assumée, arrive d’Osaka pour une consultation dans une clinique privée de chirurgie esthétique. Complexée par sa poitrine, qu'elle trouve diminuée depuis la naissance de sa fille, elle est obnubilée par l’idée de recourir à une augmentation mammaire. Cette opération est évidemment hors budget pour une hôtesse de bar comme elle. Midoriko, sa fille, s’est enfermée dans un silence pesant, ne communiquant avec les deux femmes que par l’intermédiaire d’un carnet qu’elle emmène partout avec elle. Le fil narratif est d’ailleurs entrecoupé d’extraits de son journal intime. Le lecteur découvre ainsi que la jeune fille éprouve un fort dégoût pour ce qui touche au corps ou à la biologie féminine et surtout au cycle menstruel dont elle redoute l’arrivée à la puberté. La narratrice, quant à elle, tente de comprendre ce qui se passe dans la tête de sa sœur et celle de sa nièce mais son intervention aboutie à une scène d’hystérie collective impliquant deux douzaines d’œufs frais. 

C’est le second ouvrage que je lis, en l’espace de quelques semaines, sur la condition féminine au Japon. Dans Journal d'un vide d’Emi Yagi, il était déjà question du poids de la société patriarcale, de la maternité et de la place de la femme dans le monde du travail. Seins et Œufs aborde des questions similaires mais sous un angle différent : le corps féminin est ressenti comme un carcan social. L’une pense qu’il pourrait devenir l’outils de sa réussite professionnelle et sentimentale, tandis que l’autre aimerait pouvoir s’en affranchir totalement. Il y a de longs passages consacrés à l’esthétique des corps ou à sa mécanique (l’ovulation, les règles, etc). Je me suis sentie parfois mal à l’aise face à ces descriptions quasi-chirurgicales et la crudité du vocabulaire employé mais c’est justement le talent de la romancière que de nous faire partager le dégoût que ces femmes ont d’elles-mêmes. Paradoxalement, en dépit des tentatives répétées de la narratrice, nous n’arriverons jamais à entrer complètement dans la psyché des personnages. L’ouvrage se termine sur une sensation d’inachèvement. On ne sait pas vraiment quels enseignements les personnages ont pu tirer de cette aventure intime et familiale. Je me suis beaucoup interrogée sur cette chute un peu aride et mes recherches sur Internet m’ont apporté une réponse.  Il s’avère en effet que Mieko Kawakami a complètement retravaillé son texte et qu’une nouvelle version de Seins et œufs a été publiée au Japon en 2019 sous le titre Natsu Monogatari (Histoires d’été). Elle est parue en 2020 chez Europa Editions aux États-Unis (sous le même titre que la version initiale) mais pas encore en France. Si j’ai bien compris, les protagonistes sont les mêmes mais l’action se situe huit ans plus tard. Je serais curieuse de découvrir cette nouvelle version de Seins et Œufs si elle paraît en France. 

📚J’ai partagé cette lecture avec Sunalee (qui a lu la version anglaise comprenant la suite du roman initial). Par ailleurs, Electra a consacré un billet à Heaven qui est considéré comme le second volet d’un triptyque avec Seins et Œufs et De toutes les nuits, les amants. Plus récemment, Actes Sud a édité un roman intitulé J’adore et le magazine Tempura a publié deux nouvelles inédites en France : La preuve d'amour de Mary et La Honte.

📌Seins et Œufs. Mieko Kawakami, traduit par Patrick Honnoré. Actes Sud, 112 pages (2012) / Babel, 112 pages (2014)


Les Sept Lunes de Maali Almeida. Shehan Karunatilaka

Les Sept Lunes de Maali Almeida. Shehan Karunatilaka


« Tu te réveilles avec les réponses aux questions que tout le monde se pose. Les réponses sont Oui, et Tout Comme Ici Mais Pire. Tu n’en sauras pas davantage. Alors tu ferais aussi bien de te rendormir. » 

Si l’incipit des Sept Lunes de Maali Almeida est aussi énigmatique c’est parce que le narrateur amnésique vient d’entrer dans l’antichambre de l’au-delà. Il va lui falloir un peu de temps pour comprendre qu’il est mort et surtout comment il est arrivé là. Or, il ne dispose que d’une semaine pour résoudre cette énigme, entrer dans la lumière et devenir candidat à la réincarnation. Dans le cas contraire, il sera bloqué dans le monde de l’entre-deux, celui des goules et autres monstres vengeurs. Evidemment, mener une enquête depuis les limbes n’est pas très aisé. Le fantôme de Maali Almeida doit apprendre à se déplacer en chevauchant les vents, à murmurer à l’oreille des vivants par l’intermédiaire d’un chaman malhonnête et à déjouer les pièges de divers entités surnaturelles issues du folklore sri lankais. 

Avant son trépas, Maali Almeida était photographe de guerre pour l’armée et fixeur pour le compte de journalistes étrangers et d’ONG. Nous sommes en 1990. Les Cinghalais bouddhistes sont majoritaires dans l’île et les nationalistes de l'UNP (Parti national uni) sont au pouvoir mais le pays est déchiré par une interminable guerre civile (1983-2009). Elle oppose les forces spéciales du gouvernement au groupe séparatiste des Tigres tamouls du LTTE (pour Liberation Tigers of Tamil Eelam en Anglais) et aux révolutionnaires communistes du JVP (Janatha Vimukthi Peramuna ou Front de libération du peuple). Les soldats indiens de l'ONU sont corrompus et les marchands d’armes illégales font leur beurre. Au milieu de tout ça, la population civile paie un lourd tribut aux pogroms qui se succèdent.  

Malinda Almeida Kabalana ou Malinda Albert Kabalana est Cinghalais par son père, tamoul et Burgher par sa mère. Cette ascendance aurait dû lui assurer une certaine longévité s’il n’avait l’art de se mettre en danger par son attitude désinvolte, ses activités professionnelles, son addiction au jeu et son inclination pour les représentants du même sexe dans un pays où les pratiques homosexuelles sont strictement interdites. 

« Alors tu as abandonné chaque partie qu’on t’a forcé à jouer. Tu as tenu deux semaines aux tables d’échecs, un mois chez les louveteaux et trois minutes au rugby. Tu as quitté l’école, plein de haine pour les équipes, les compétitions et les abrutis qui leur accordaient de l’importance. Tu as plaqué ton école d’art, la vente d’assurances et tes diplômes de master. Autant de petits jeux minables avec lesquels tu n’avais pas envie de t’emmerder. Tu as largué tous ceux qui t’ont vu nu. Lâché toutes les causes pour lesquelles tu t’es un jour battu. Et fait un tas de choses inavouables. »

De nombreux personnages réels apparaissent sous les traits fictifs de leurs alter ego. Cyril Wijeratne, une version romanesque de politicien corrompu, n’est pas sans rappeler l’ancien ministre de la défense (1989-1991), Ranjan Wijeratne. De même, le personnage du sinistre général Raja Udugampola ressemble-t-il beaucoup au chef de la police secrète Premadasa Udugampola.

Shehan Karunatilaka nous régale d’un roman que l’on pourrait qualifier de thriller historico-métaphysique. J’ai été totalement happée par l’intrigue bien que le premier chapitre m’ait donné un peu de fil à retordre à cause de la singularité et de la densité de l’histoire. L’auteur utilise la seconde personne du singulier et il m’a fallu un peu de temps pour comprendre que le narrateur se parlait à lui-même. Heureusement, il y a un récapitulatif des personnages en annexe et la liste commentée des acronymes utilisés, ainsi qu’une carte de l’île et un plan de Colombo. La trame historique est évidement loin d’être réjouissante mais Maali Almeida est un narrateur décalé et son créateur manie l’humour noir à la perfection. Cette prise de distance de l’auteur est nécessaire pour aborder cette guérilla qui a laissé de profonds stigmates. Il est encore très difficile aujourd’hui au Sri Lanka d’en parler librement. 

Cet habile polar de Shehan Karunatilaka a été récompensé par le Booker Prize en 2022 soit exactement 30 ans après Michael Ondaatje (pour The English Patient ou L'Homme flambé en version française). Le romancier canadien né au Ceylan britannique, est l’auteur du fameux Fantôme d'Anil, un roman qui traite aussi de la guerre civile sri-lankaise durant les années 80-90. 

📚D’autres avis que le mien via Babelio et Bibliosurf, ainsi que sur le blog Inde en livres

📌Les Sept Lunes de Maali Almeida. Shehan Karunatilaka, traduit par Xavier Gros. Calmann Levy, 450 pages (2024)


Mohawk. Richard Russo

Mohawk. Richard Russo

Mohawk est une bourgade de l’Etat de New-York qui doit sa prospérité passée à l’industrie et au commerce de la tannerie. A la fin des années 60, lorsque débute le roman, la récession économique a déjà fait des ravages, à l’instar des cancers dus au taux de pollution. Autant dire que l’avenir ne se présente pas sous les meilleurs auspices. 

Dans ce contexte, Richard Russo dresse le portrait de trois familles : les Grouse, les Wood et les Gaffney. Autour d’eux gravitent une série de personnages secondaires qui donnent vie à cette communauté fictive. Parmi eux, il y a Harry Saunders, le propriétaire du "Diner", lieu de sociabilité privilégié des habitants de Mohawk. C’est d’ailleurs dans son restaurant que le romancier américain a choisi de placer sa première scène. On y fait la connaissance de Wild Bill Gaffney, un handicapé mental, et de son oncle, le flic de la ville. 

Dallas Younger, l’ex-mari de la belle Anne Grouse, est également un habitué de l’établissement. Ce n’est pas un mauvais gars mais c’est un joueur compulsif à qui on peut difficilement faire confiance. Il entretient peu de relations avec son Fils, Randall, un enfant trop intelligent pour l’endroit. Il vit depuis peu chez ses grands-parents avec sa mère. Après son divorce, Anne était partie vivre à New-York mais la maladie de son père, Mather Grousse, atteint d’emphysème pulmonaire, l’a incitée à retourner dans sa ville natale. 

Mather avait d’autres ambitions pour sa fille unique qu’un mariage raté avec péquenaud et un emploi sans avenir dans une ville sinistrée. Mais Anne n’est pas revenue uniquement pour son père. Elle est amoureuse, depuis de longues années, de Dan Wood, le mari de sa cousine Diana. Il est aujourd’hui coincé dans une chaise roulante et les finances ne sont pas au beau fixe. Diana doit par ailleurs s’occuper de sa mère octogénaire, hypocondriaque et despotique. Tous ces protagonistes tentent de mener leurs barques, en dépit des aléas de la vie et des vilains secrets qui pourrissent l’ambiance. 

La première partie du roman est la moins rythmée car l’écrivain prend le temps de placer tous ses pions. Dans la seconde, les évènements qu’il a mis en place font boules de neige jusqu’aux drames, qu’ils soient publics ou dans l’intimité des protagonistes.

Mohawk est le premier roman de Richard Russo. Il est paru en 1986 aux Etats-Unis soit une quinzaine d’années avant Le déclin de l'empire Whiting, le chef-d’œuvre de l’auteur, pour lequel il a reçu le Prix Pulitzer de la Fiction en 2002. On y trouve déjà un certain nombre d’éléments récurrents et de thématiques qui lui sont chères : la ville jadis florissante dont le cœur est le restaurant grill, les destins sans avenir, les joueurs invétérés, l’alcool, les magouilles, etc. Richard Russo est un grand metteur en scène de la comédie humaine. Il prend clairement plaisir à peintre la société américaine populaire dans ce qu’elle a de plus sombre. Ses romans ne sont pas trop pesants pour autant car il y a toujours une valve de décompression humoristique. 

📚J’ai lu ce roman en compagnie de Keisha qui m’a entraînée, pour mon plus grand plaisir, dans un véritable marathon de lecture autour de l’œuvre de Richard Russo. Je suis un peu en retard par rapport à ma co-lectrice qui a déjà lu presque toute l’œuvre de l’écrivain américain. 

La traduction française de ce roman est actuellement épuisée chez l’éditeur. Il faut donc l’emprunter en bibliothèque où la trouver dans une librairie qui l’aurait encore en stock. Pour ma part, j’ai choisi de lire la version originale. Il existe une suite, qui n’en est pas vraiment une, intitulée Quatre saisons à Mohawk. Si j’ai bien compris, le décor est toujours la petite ville de Mohwak mais les protagonistes sont différents. 

📝Du même auteur sur ce blog: Un rôle qui me convient (Straight Man, Random House, 1997), Le Déclin de l'empire Whiting (Empire Falls, Alfred A. Knopf, 2001) et Trajectoire (Trajectory: Stories, Alfred A. Knopf, 2017). 

📌Mohawk. Richard Russo. Vintage, 432 pages (Rééd. 1994) / Quai Voltaire, 448 pages (2011)


Lajja. Taslima Nasreen

Lajja. Taslima Nasreen


Pour la Journée internationale des femmes, j’ai choisi de lire Lajja de Taslima Nasreen. Médecin, humaniste et féministe, l’écrivaine bangladaise est la première lauréate (avec Ayaan Hirsi Ali) du prix Simone de Beauvoir pour la liberté des femmes, créé en 2008. Paru au Bangladesh en février 1993, Lajja (La Honte) a été interdit dans ce pays dès le mois de juillet et le 27 septembre de la même année, la tête de la romancière était mise à prix par un groupe fondamentaliste local. Cette fatwa a forcé Taslima Nasreen à quitter son pays en 1994 et à vivre en exil pendant plusieurs décennies. Elle habite actuellement en Inde.

A l’origine de Lajja, il y a une série de faits historiques tragiques sur fond de conflit intercommunautaire entre musulmans et hindous. L’élément déclencheur est la destruction de la Mosquée de Babri à Ayodhya dans l’Etat de l’Uttar Pradesh en Inde, à l'occasion d'une manifestation de nationalistes hindous. Mais les racines du conflit sont bien plus profondes et les conséquences de cet évènement dépassent les frontières indiennes. Le Bangladesh s’embrase et la communauté hindoue est visée par une répression extrêmement violente. Parmi les victimes des pogroms, il y a la famille Datta. Sudhamoy, le père, est médecin à Dacca. Il a toujours refusé de quitter son pays natal même après la partition de l’Inde en 1947, lorsque le Bengale oriental est devenu un dominion du Pakistan où les Hindoues étaient déjà minoritaires. Il a combattu pour l’indépendance en 1971, rêvant d’un Bangladesh démocratique et laïc où le communautarisme religieux serait aboli. Emprisonné et torturé lors des vagues de persécution, il est finalement relâché mais comprend rapidement, en dépit du discours politique de façade, qu’il sera toujours un citoyen de seconde zone. Un comble pour cet homme qui est athée ! Il refuse pourtant de s’exiler à Calcutta comme le reste de sa parentèle et perd le domaine familial à cause des discriminations persistantes qui finissent par causer sa ruine. Le 6 décembre 1992, lorsque les évènements dégénèrent une fois de plus entre les communautés religieuses, Sudhamoy et Kiranmayee, son épouse, s’enferment dans leur maison dans l’espoir d’échapper à la folie vengeresse des fondamentalistes musulmans. Maya, leur fille de 21 ans, se refugie chez une amie musulmane tandis que son frère, Suranjan sillonne désespérément la ville à l’affût d’informations qui lui permettraient de croire encore en une réconciliation définitive des différentes communautés et un avenir meilleur pour son pays. 

Ce roman, sans doute écrit dans l’urgence de dénoncer l’insupportable, n’est pas facile à lire. Le lecteur ressent au plus profond de lui-même les poids de la peur et de la colère qui habitent les personnages. Fort heureusement, les scènes de sévices corporelles ne sont jamais rapportées en temps réel et donc de manière directe. En revanche, il y a des pages entières d’exactions commises par les deux camps religieux. Les listes de noms de villes et de patronymes, si peu familiers aux lecteurs occidentaux, en rendent la lecture encore plus fastidieuse. Il y a également de longs extraits de la constitution, des citations de lois et d’amendements successifs, etc. On peut louer la précision du témoignage mais ce parti pris nuit à l’intrigue romanesque. De même que les discussions sans fin de Suranjan avec ses camarades Hindous et musulmans. On comprend rapidement que la politique tourne en rond au Bangladesh et que les problèmes communautaires ne seront pas résolus en un jour mais je me demande s’il était nécessaire d’être aussi aride dans la narration.  

Il est clair que le roman n’est qu’un prétexte pour mobiliser l’opinion public autour de la question des communautarismes qui gangrènent le Bangladesh depuis si longtemps. Et pourtant… En 2019, Taslima Nasreen a publié une séquelle intitulée Shameless (HarperCollins Publishers). On y retrouve la famille Datta finalement exilée à Calcutta en Inde. Ce second volet, qui ne semble pas avoir suscité un intérêt démesuré en Inde ou aux Etats-Unis, n’a pas été traduit en Français à ce jour. Si Taslima Nasreen s’est engagée dans la lutte pour la laïcité contre l’obscurantisme religieux, elle est également connue pour son combat en faveur de l’émancipation des femmes. L’ensemble de son œuvre témoigne de ses engagements :

  • La Honte (Stock, 1994)
  • Lieux et non lieux de l’imaginaire (Actes Sud, 1994)
  • Femmes, manifestez-vous ! (Editions des femmes, Prix Sakharov, 1994)
  • Une autre vie : poèmes (Stock, 1995)
  • Un retour suivi de Scènes de mariage, récits (Le Grand Livre du Mois, 1995)
  • L’Alternative suivi d' Un destin de femme : récits (Stock, 1997)
  • Enfance, au féminin (Stock, 1998)
  • Femmes : poèmes d’amour et de combat (Librio, 2002)
  • Vent et rafales, récit (Philippe Rey, 2003)
  • Libres de le dire (Flammarion, 2010)
  • À la recherche de l'amant français (Utopia, 2015)


📚D’autres avis que le mien via Babelio

📝Voir aussi: Une brève et incomplète histoire de la littérature bangladaise

📌Lajja. Taslima Nasreen, traduit par C.B. Sultan. Le Livre de Poche, 288 pages (1996)


Auteur de crimes. Christos Markogiannakis

Auteur de crimes. Christos Markogiannakis


Le capitaine Markou est enfin rentré de ses vacances agitées sur l’île de Nissos (Qui a tué Lucy Davis ?, Plon, 2023) mais l’automne à Athènes ne s’annonce pas plus réjouissant. L’enquêteur croise quotidiennement Roubini Gaetenou, la profileuse avec laquelle il a eu une aventure et qui n’encaisse pas leur rupture. Par ailleurs, un nouveau collègue, le jeune Constandinos Manias, vient d’arriver au commissariat et le chef ne trouve rien de mieux que de le fourrer dans les pattes de Markou. Il faut dire qu’une série de meurtres, sans liens apparents, émeuvent l’opinion publique et agacent, par contrecoup, les politiciens. Mais ce n’est pas ce qui chiffonne le plus notre héros. Markou a flairé un coup tordu qui a un rapport avec sa bibliothèque personnelle et la succession de crimes qui plombent l’atmosphère. Le modus operandi, les victimes et les lieux sont différents mais les assassinats ont un point commun : ils s’inspirent des derniers romans policiers que Markou a lus et rangés chronologiquement dans la bibliothèque de son appartement. Comment le meurtrier a-t-il eu accès à ses livres ? S’agit-il d’un proche ? Cette histoire a-t-elle un rapport avec le nouveau club de lecture que Markou fréquente ? Quel dessein tordu pousse l’assassin à s’inspirer des maîtres du polar ? C’est dans un climat de paranoïa que le flic va tenter de résoudre cette enquête singulière. Le lecteur, lui, gagnera une liste de lecture comprenant des œuvres de Gary Inbinder, Edgar Poe, Agatha Christie, Fred Vargas, Sophie Hannah et de Ian Rankin.  

A travers ce whodunit haletant, Christos Markogiannakis rend un bel hommage à la littérature policière. J’ai trouvé les personnages plus consistants dans ce volet que dans le précédent et l’intrigue plus fluide. Je suis donc ravie d’avoir suivi mon intuition et d’avoir persisté à suivre les enquêtes du flic grec. La série compte à ce jour 4 tomes avec les deux volumes parus chez Albin Michel (Mourir en scène et Au 5e étage de la faculté de droit). Christos Markogiannakis est également l’auteur de plusieurs essais dont Scènes de crime au Louvre (Editions Le passage, 2017) et Scènes de crime à Orsay (Editions Le passage, 2018).

📚D’autres avis que le mien via Bibliosurf et Babelio.

📌Auteur de crimes. Christos Markogiannakis, traduit par Hélène Zervas. Plon, 304 pages (2023)


Le Retour du Capitaine Nemo. Peeters & Schuiten

Le Retour du Capitaine Nemo. Peeters & Schuiten


L’univers des Cités obscures ne m’est pas familier. J’ai plusieurs tomes de la série dans la bibliothèque familiale mais je me suis contentée de les feuilleter rapidement pour comparer les planches de dessins avec ceux du nouvel album. Ce n’est pas très grave puisque Le Retour du Capitaine Nemo est un volume qui se lit indépendamment et dont les illustrations tiennent davantage du livre illustré.


Le Retour du Capitaine Nemo - Grande frayeur à bord du Battista


La première partie de l’album est consacrée au héros ressuscité de Vingt Mille Lieues sous les mers et L’Île mystérieuse. Le capitaine Némo semble sortir du néant, affligé d’une amnésie temporaire qui l’oblige à se fier entièrement à son navire, le Nauti-poulpe. Cet engin hybride est une sorte de sous-marin dont la cuirasse et la proue rappellent le corps d’un Kraken. Il conduit son passager dans une série de lieux familiers, sollicitant sa mémoire endormie. La dernière étape de cette quête existentielle est Samarobrive (double fictionnel de la ville d’Amiens) où le capitaine Némo reconnaît la maison de son créateur. A moins qu’il ne s’agisse de son alter ego ?


Le Retour du Capitaine Nemo - Les harponneurs imprudents


Benoît Peeters & François Schuiten rendent un bel hommage à Jules Verne et à son héros. Ils évoquent la vie de l’écrivain à Amiens, ses rapports avec l’éditeur Pierre-Jules Hetzel mais aussi l’histoire du manuscrit de Paris au XXe siècle. Ce roman d'anticipation, écrit en 1860, est finalement paru à titre posthume en 1994 !  

Les planches, majoritairement en noir et blanc, sont impressionnantes. On reconnait bien le trait François Schuiten, sublimant les différents monuments de l’ancienne capitale picarde. Et pourtant, malgré les qualités indéniables des dessins et du scénario, je reste mitigée. J’ai été déstabilisée sans doute par la construction singulière de l’album. J’ai la sensation de passer un peu à côté. C’est beau, c’est intéressant mais je n’ai pas été subjuguée ni captivée. 


Le Retour du Capitaine Nemo - La dernière étape

  

La ville d’Amiens a annoncé l’installation d’une sculpture monumentale en bronze représentant le Nauti-poulpe en mars 2025. A cette date correspond au 120e anniversaire de la disparition de Jules Verne. Prévue initialement sur le parvis de la gare, la sculpture de Pierre Matter sera finalement érigée face à la Halle Freyssinet, le nouveau foyer des Rendez-vous de la BD d’Amiens. Pour une visite virtuelle d’Amiens, je vous suggère de lire mon billet intitulé Dans les pas de Jules Verne

💪La lecture de cet album s’inscrit dans le cadre du Book Trip en mer, organisé par Fanja.

📌Le Retour du Capitaine Nemo. Les Cités obscures, tome 12. Benoît Peeters & François Schuiten. Casterman, 96 pages (2023)

Book Trip en mer