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Le mari de mon frère. Gengoroh Tagame

Le mari de mon frère. Gengoroh Tagame


💪A l’occasion du Mois des fiertés, j’ai décidé de tester des mangas consacrés à la question LGBTQIA+. Le mari de mon frère a l’avantage de sa brièveté puisque la série ne compte que 4 tomes. Ce n’est pas son seul atout. Gengoroh Tagame sort de son registre homoérotique habituel pour s’adresser aux adolescents et aux jeunes adultes. Le style est soft, sans fioriture et très pédagogique. 

Yaichi Origuchi est un papa solo. Il a hérité de biens immobiliers de ses parents et vit de ses rentes. Cela lui laisse du temps pour s’occuper de sa fille Kana, scolarisée en classe de primaire. Depuis son divorce et la mort de son frère jumeau, Ryôji, il n’a pas d’autre famille. Son ex-femme, Natsuki, travaille beaucoup et ne rend visite à sa fille que trop rarement. 

Le mari de mon frère. Gengoroh Tagame. Couv Originale

La vie de Yaichi et de Kana va être bouleversée par l’arrivée inattendue d’un "oncle d’Amérique". Il s’agit de Mike Flanagan, le mari canadien du défunt Ryôji. Mike avait promis à son époux qu’ils se rendraient ensemble au Japon pour renouer avec les derniers membres de la famille Origuchi. D’abord déboussolé, Yaichi décide de se fier à la spontanéité et au bon sens de sa fille. Il propose au flegmatique Canadien de séjourner chez eux. 

Yaichi doit faire face à la monoparentalité, au deuil de son frère, à ses questionnements sur l’homosexualité et aux préjugés de la société nippone. Mais, au fil du temps, la présence de Mike dans son foyer devient une véritable bouffée d’air. Kana s’est tout de suite entichée de cet oncle canadien qui s’adapte si bien au quotidien de la famille. A la demande de sa fille, Natsuki se joint au petit groupe pour une escapade touristique aux sources thermales. Un jeune voisin gay vient déposer le fardeau de son homosexualité sur les épaules bien charpentées de Mike… 


Le mari de mon frère. Gengoroh Tagame. T03 P80-81

J’ai aimé la bienveillance qui émane de cette série. Les personnages ne sont pas caricaturaux, bien au contraire, ils s’interrogent beaucoup. C’est d’ailleurs tout l’intérêt de ce manga que de découvrir le regard porté par la société japonaise, réputée patriarcale, sur la question de l’homosexualité mais aussi de la répartition des rôles au sein de la cellule familiale.

Yaichi est touchant dans sa maladresse. Son statut de père au foyer le prédispose apriori à une certaine tolérance mais son frère Ryôji avait coupé les ponts depuis longtemps. Il ne l’a jamais revu depuis son départ du Japon et n’a pas assisté au mariage. Il doit gérer des sentiments contradictoires et apprendre à lâcher prise sur les aléas du quotidien. 


Le mari de mon frère. Gengoroh Tagame. T03 P25

Si j’ai été séduite par les personnages et l’intrigue, j’avoue que j’ai toujours du mal avec les codes graphiques du manga. Les faciès sont parfois flous ou à peine esquissés. En revanche, il y a quelques illustrations architecturales et paysagères très détaillées.

C’est peut-être anecdotique mais j’ai été frappée par l’omniprésence de la gastronomie dans ce manga (mais ce n’est pas la première fois que je fais ce constat concernant la BD japonaise). La nourriture apparait comme un élément social et réconfortant,  à l’instar du thé. 

Tout ceci pourrait semblait un peu naïf mais il faut garder en tête que la série s’adresse à des lecteurs à partir de 14 ans. Il y a même des fiches dédiées à l’histoire et la culture LGBTQIA+ (les Petits cours de culture gay de Mike). Pour moi, l’objectif pédagogique est atteint.

📚Un autre avis que le mien chez Audrey

📌Le mari de mon frère, Gengoroh Tagame traduit par Bruno Pham / Erwan Charlès. Editions Akata, 4 tomes (2016-2017)

Le mois des fiertés, saison 2



Baume du tigre. Lucie Quéméner

Baume du tigre. Lucie Quéméner

Lucie Quéméner est une jeune bédéiste bretonne dont le clan maternel est issu de la diaspora chinoise. Cet album destiné à la jeunesse est un récit multigénérationnel dont chaque partie est dédiée à un membre féminin de la famille. C’est une histoire d’héritage et de transmission. 

Edda et ses trois sœurs adolescentes (Isa, Etta et Wilma) vivent dans la maison de leurs grands-parents. Ald est un patriarche tyrannique qui n’accepte pas le choix de sa petite fille aînée d’entrer à la Haute École de Médecine. Pour lui, ce n’est pas le rôle d’une femme que de subvenir aux besoins de sa famille. Il prend le choix d’Edda comme une marque d’irrespect envers lui, une manière de le rabaisser. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Et puisque leur mère et leur oncle n’osent pas s’opposer au doyen de la famille, la fratrie décide d’entamer les négociations. L’une commence une grève de la faim, l’autre cesse de se laver, la troisième rédige les doléances tandis que la quatrième refuse de prononcer un seul mot jusqu’à l’obtention de leurs revendications. Le grand-père tente de les amadouer en cédant sur les tenues vestimentaires. Après quelques hésitations, les filles continuent de faire bloc. Lorsqu’Ald décide de recourir à la manière forte en poussant Etta dans la baignoire, les quatre sœurs décident de fuguer. A leur grande surprise, Maya, leur mère ne tente pas de les en dissuader et préfère leur confier ses économies. C’est la fin de la première partie intitulée Départ

Baume du tigre. Lucie Quéméner. P28-29

Partant du principe qu’on ne connait jamais vraiment ses parents, l’autrice nous raconte l’histoire de Maya dans une seconde partie (Allées et venues) puis celle de la grand-mère Minna dans une troisième (Arrivée). Ces parcours, qui se font écho, ressemblent à des fuites. J’ai trouvé cette construction à rebours plutôt maline. 

L’album étant dédié à la jeunesse, Lucie Quéméner aborde certains sujets de manière très feutrée. On comprend au détour d’une phrase ou d’un dessin plus suggestif que la vie de ces femmes n’a pas toujours été facile. Il est question de sexisme, de violences sexuelles ou encore d’emprises psychologiques et économiques. 

Les planches en noir et blanc rendent le graphisme assez sobre. Le trait est parfois enfantin et j’avoue que j’ai eu du mal à différencier les faciès des sœurs. Le récit choral et les flashbacks donnent du rythme à la narration et, en dépit des thèmes abordés, l’histoire n’est pas aussi sombre qu’on pourrait le croire. Le poids de l’héritage familial est lourd mais, en dépit des conflits générationnels, les membres du clan sont soudés par une grande tendresse. C’est ce qui rend cette BD si émouvante.

📌Baume du tigre. Lucie Quéméner. Delcourt, 256 pages (2020)


Dr Frost. Lee Jong Bum

Dr Frost. T.01. Lee Jongbeom


Les trois premiers tomes de Dr Frost (L'homme vide, La vague noire et Les dix jours de la timidité) sont parus en France à partir de 2022 mais le webtoon existait depuis 2011. La série compte 275 chapitres au total, soit 15 tomes au format papier, publiés en ligne sur la plateforme sud-coréenne Naver. Elle a été adaptée en série TV en 2014 pour la chaîne OCN.

L’originalité de ce manhwa (BD coréenne) tient au sujet traité (la psychologie) mais aussi à son personnage principal, l’énigmatique Dr Frost. Son véritable nom ne nous sera pas divulgué dans ce premier épisode. Psychologue à l’université de Yonggang, le jour, et barman au Mirror, la nuit, cet étrange jeune homme est connu pour sa froideur apparente (en parfaite cohésion avec ses cheveux blancs). Recommandé par le Professeur Cheon Sangweon, son mentor, le Dr Frost vient d’arriver dans l’établissement et ne fait pas l’unanimité. On lui confie les consultations étudiantes, un service que personne ne veut prendre en charge. Son assistante est une jeune doctorante de troisième année, Yun Seongah, que les pratiques peu orthodoxes du thérapeute déroutent un peu. 


Dr Frost. T.01. Lee Jongbeom. P102-103


Chaque tome de cette série correspond au dossier d’un patient. Dans ce premier volet, il s’agit de Oh Jeonghyeok, qui occupe un poste de cadre au sein de l’entreprise pharmaceutique Sangdong. Il a fait la connaissance de Frost au Mirror au moment où sa petite amie prenait la tangente. Le jeune homme accepte de consulter afin de comprendre pourquoi il ne parvient pas à retenir ses nombreuses conquêtes. Frost soupçonne que l’origine du problème est bien plus complexe qu’il n’y parait au premier abord et décide de procéder à une batterie de tests psychologiques.  

Arrivée à la fin de son premier volume, je suis incapable de dire si je l’ai aimé ou pas. J’ai été un peu déroutée par le style. Je pense que cela est lié à la genèse du manhwa (qui implique un formatage particulier), au sujet traité (j’admire néanmoins la hardiesse de l’auteur) ainsi que les différentes interventions de Lee Jongbeom dans son œuvre (mises en abyme et métatextualités). Il faut quand même reconnaître que les explications concernant le test de Rorschach ou le MMPI (Minnesota Multiphasic Personality Inventory) sont bienvenues pour les néophytes comme moi. Par ailleurs, les quelques petites pointes d’humour évitent à l’auteur de tomber dans le discours lénifiant. 


Dr Frost. T.01. Lee Jongbeom. P74-75


Je ne suis pas très fan des planches. Le graphisme correspond aux codes de la BD asiatique, notamment en ce qui concernent les faciès et la sobriété des arrière-plans. Les couleurs sont moches et certains décors sont sans doute numérisés, si bien que le rendu n’est pas homogène. J’ai été surprise par l’insertion de minitrips à la fin du récit et surtout je n’ai pas compris leur intérêt.

💪J’ai lu cet ouvrage dans le cadre de l’activité Lire les mondes du travail organisée par Ingannmic. A ce jour, je ne sais pas si j’ai envie de poursuivre la série ou pas. Si je fais le décompte de ses qualités et ses défauts (subjectifs, certes), la balance penche plutôt vers le non. 

📝Les tomes disponibles en Français: T.01: L'homme vide (2022), T.02: La vague noire (2023), T.03: Les dix jours de la timidité (2023).

📌Dr. Frost, Dossier#1: L’homme vide. Lee Jongbeom, traduit par Camille Bardes et Lucille François. Kamonda Books, 292 pages (2022)

Challenge Mondes du travail chez ingannmic

Fudafudak. Li-Chin Lin

Fudafudak. Li-Chin Lin


 📝Li-Chin Lin est l’auteur d’un premier roman graphique, Formose, qui raconte l’histoire de son pays et son enfance sur île de Taïwan. Fudafudak, son second album, n’est pas une autobiographie. Il s’agit cette fois d’une BD de reportage. 

Entre 2013 et 2015, Li-Chin Lin a effectué plusieurs séjours au sein d’une communauté en lien avec le peuple autochtone des Amis. Elle a été invitée par une jeune cultivatrice appelée Hsiao-Ching. Celle-ci a quitté Taipei, la capitale, pour s’installer près de Dulan, dans le sud-est du pays. Elle s’est associée à un paysan, membre de la communauté des Amis. Sur sa parcelle, elle fait de la culture et de l’élevage bio. Grâce à elle, Li-Chin Lin fait connaissance avec les Aborigènes et découvre leur culture. Elle apprend aussi que leurs traditions sont en danger à cause de la construction d’un complexe hôtelier géant, le Mei-Li-Wan (Miramar Resort) sur la plage de Fudafudak ou Shan-Yuan (en Mandarin). En 2013, les villageois sont allés manifester jusque devant le palais présidentiel à Taipei avec une pirogue, symbole de leur futur menacé. En effet, d’autres projets d’hôtels risquent de voir le jour sur la côte si le tribunal administratif de Kaohsiung valide la décision des autorités de Taïtung. L’autrice se rend également dans le village aborigène de Nan-Tian avec une militante anti-nucléaire et un journaliste français. Ce site magnifique est pressenti pour servir de zone de stockage des déchets nucléaires. C’est l’occasion pour Li-Chin Lin de parler de Lanyu (l’île des orchidées) où le peuple Tao et les groupes écologistes réclament la fermeture du site de stockage. 


Fudafudak. Li-Chin Lin. P10-11


J’ai retrouvé avec plaisir le style graphique qui m’avait plu dans Formose. Les crayonnés de Li-Chin Lin s’accordent bien avec la BD de reportage. Malgré tout, j’ai regretté dans certaines circonstances l’utilisation exclusive de planches en noir et blanc. Il aurait été plus facile de m’immerger dans l’histoire avec des couleurs mettant en valeur la luxuriance de la végétation tropicale et la flamboyance des tenues traditionnelles des Aborigènes. Je comprends néanmoins que Li-Chin Lin ait préféré sacrifier la beauté des couleurs au réalisme pour être en accord avec son propos. Elle compense avec les quelques illustrations oniriques que lui inspirent les légendes autochtones. 

Et la suite ?

Il n’a pas été facile de trouver des informations sur les sujets évoqués dans cette bande dessinées. Les toponymes, tantôt en langue Amis, tantôt en mandarin ou en Anglais ne facilitent pas les recherches. Il semblerait néanmoins que la situation n’ait pas beaucoup évoluée en l’espace d’une décennie. On comprend dès lors que Fudafudak soit resté un one-shot.


Fudafudak. Li-Chin Lin. Pages 160-161


En mars 2016, la Cour Suprême a finalement rejeté l’appel du gouvernement du Comté de Taitung et interdit l’ouverture du complexe touristique Mei-Li-Wan (Miramar Resort). Néanmoins, aucune décision n’a été prise concernant la démolition de l’Hôtel. En octobre 2020, un nouveau tribunal arbitral a été réuni pour examiner une demande d’indemnisation du promoteur privé qui réclame plus de 21 millions de dollars US aux autorités de Taitung.  Selon cet accord, le Comté assumerait alors la propriété des bâtiments et des installations de la station. Selon le Taïpei Times, il prévoirait de transformer le site en parc de loisir public ou en espace de réunions internationales. Enfin, un article est paru dans la revue Scientifique Marine Policy (Vol. 123, janvier 2021). Elle aborde la controverse selon le prisme du développement durable. 

En ce qui concerne la bataille du peuple Tao contre le stockage de déchets nucléaires sur l’Île des Orchidées, j’ai trouvé un article du New-York Times en date du 5 janvier 2023, montrant que le problème est loin d’être réglé. Pour l’instant, Taipower, l'opérateur nucléaire taïwanais, a échoué à trouver un site de remplacement permanent. Le gouvernement taïwanais a reconnu ses torts vis-à-vis de la population locale dans un rapport publié en 2018 et accepté de lui verser immédiatement 83 millions de dollars Us en compensation. Il est prévu, par ailleurs, une rente de 7 millions de dollars supplémentaires tous les 3 ans.

💪Lecture dans le cadre du challenge "Lire (sur) les minorités ethniques" chez Ingannmic

📝Découvrir l'Asie à travers la BD ici

📌Fudafudak, l’endroit qui scintille. Li-Chin Lin. Ça & là, 192 pages (2017)



Inconnu à cette adresse. Kathrine Kressmann Taylor

Inconnu à cette adresse. Kathrine Kressmann Taylor


💪Je profite de l’activité organisée autour du roman épistolaire par les auteurs des blogs Et si on bouquinait un peu et Madame lit pour lire enfin ce texte devenu un classique de la littérature mondiale. Bien que l’ouvrage existe en format de poche chez J’ai Lu, je recommande la version éditée par les éditions Autrement qui présente plusieurs documents complémentaires au texte (la novella elle-même ne compte qu’une soixantaine de pages). Une partie de ces éléments retracent l’histoire du manuscrit, depuis son écriture en 1935, puis sa première publication dans le magazine américain Story magazine en 1938 et, enfin, sa redécouverte en France à la fin des années 90. Il y a également une belle préface de Philippe Claudel que je suggère de lire après le roman pour conserver le mystère de l’intrigue. 

Max Eisenstein et Martin Schulse sont amis et associés. Ils possèdent une galerie d’art à San Francisco qui marche plutôt bien. En 1932, Martin décide de retourner vivre à Munich avec sa femme et ses enfants. Max, qui est célibataire, continuera de gérer seul leur affaire commune. Les deux hommes restent en contact et s’échangent des lettres. A travers ses courriers, le lecteur voit leur relation évoluer. Il faut dire que le contexte politique ne favorise pas les liens d’amitié entre juifs et Allemands. Ainsi, Martin se laisse-t-il séduire par l’idéologie nazie et fait savoir à son ex-camarade qu’il ne souhaite plus entretenir d’autres relations que professionnelles. Max est d’abord persuadé que son ami ment pour se préserver des repressions. Leur correspondance se poursuit néanmoins jusqu’en mars 1934 et prend une tournure de plus en plus dangereuse. 

Ce court roman, que je qualifie de novella, n’a pas usurpé son succès. Je comprends l’enthousiasme qu’il a suscité. L’intrigue est brillamment construite et s’inscrit très bien dans le genre épistolaire. On est surpris par la clairvoyance de l’autrice. Certes, certains éléments étaient forcément connus, comme la situation économique de l’Allemagne, l’incendie du Reichstag ou la nomination de Goebbels au ministère de la Propagande et de l’information. En revanche, on peut se demander comment une Américaine a pu être si précisément informée de la chasse aux sorcières contre les communistes et surtout des persécutions à l’encontre des juifs. Un début de réponse nous est fourni dans les textes complémentaires mais cela n’explique pas l’aveuglement européen sur les mêmes questions.

L’ouvrage de Kathrine Kressmann Taylor est désormais disponible dans la collection Etonnants Classiques chez Flammarion Jeunesse. L’éditeur le recommande aux jeunes lecteurs à partir de 14 ans. Pour ma part, je suggère de lire en parallèle L'ami retrouvé de Fred Uhlman (Folio Junior, 128 pages, rééd. 2014) qui s’adresse aux enfants de 11 à 14 ans. 

📌Inconnu à cette adresse. Kathrine Kressmann Taylor. Autrement, 192 pages (2018)



Formose. Li-Chin Lin

Formose. Li-Chin Lin

Lorsqu’il a fallu donner un titre à son premier roman graphique, l’illustratrice franco-taiwanaise, Li-Chin Lin, a choisi le nom historique de son pays natal : Formose, un toponyme d’origine portugaise qui fait référence à la beauté de l’île de Taïwan ("Ilha formosa" ou Belle île). Ce choix s’explique d’abord par le risque de confusion avec la Thaïlande, dit-elle, mais aussi par le destin mouvementé de Taïwan. Lorsqu’elle était enfant, Li-Chin Lin à appris à l’école qu’elle vivait en République de Chine. A la télévision et dans tous les espaces publics, la propagande dictatoriale martelait que Tchang Kaï-chek et son fils, Chiang Ching-kuo, étaient les sauveurs du peuple taïwanais. A la maison, le son de cloche était un peu différent et l’histoire de Taiwan se reflétait dans les différentes langues parlées autour de la table. Si tout le monde connaissait le Holo, les grands-parents paternels de la future illustratrice avaient connu la colonisation nippone et s’exprimaient plus volontiers en japonais. La mère de Li-Chin, préférait la langue du peuple Hakka tandis que la fillette avait choisi celle de l’élite en place : le Chinois. La narratrice raconte l’endoctrinement quotidien, les fraudes électorales, le choc du massacre de la place Tian'anmen, les années de répression contre les radios libres, et bien d’autres choses encore. 


Formose. Li-Chin Lin. P16-17

Li-Chin Lin, qui vit en France depuis 1999, a souvent été comparée à la dessinatrice d’origine iranienne, Marjane Satrapi. Le parallèle s’explique sans doute par le fait que leurs albums sont autobiographiques et permettent au lecteur de découvrir l’histoire de leurs pays natals respectifs. Il y a aussi beaucoup d’humour dans les BD des deux illustratrices. En revanche, le graphique est très différent.  Lorsque Li-Chin Lin était enfant, les mangas étaient très mal vus par les enseignants d’origine chinoise. Ils étaient considérés comme une perte de temps dans un univers où les enfants devaient se consacrer exclusivement à l’étude et à la préparation de leurs futurs examens. La fillette les lisait en cachette et l’influence des BD japonaises se retrouve aujourd’hui dans ses dessins. Les planches sont rarement découpées en cases et les illustrations sont toutes en noir et blanc. Ce style n’est pas sans rappeler aussi les strips, ces BD humoristiques très courtes que l’on trouve traditionnellement dans la presse américaine. Les crayonnés un peu naïfs s’accordent parfaitement au sujet (l’enfance de la narratrice). Personnellement, j’ai plutôt bien accroché à ce style très différent de l’école franco-belge. L’album est assez épais puisqu’il compte plus de 200 pages. On peut considérer Formose comme le premier volet d’une trilogie taïwanaise avec Fudafudak, l’endroit qui scintille (Editions Ça et là, 2017) et Goán Tau, chez moi (Editions Ça et là, 2021). Une excellente nouvelle pour moi qui est beaucoup apprécié ce premier volume !


Formose. Li-Chin Lin. P30-31

📝 Découvrir l'Asie à travers la BD ici

📌Formose. Li-Chin Lin. Editions Ça et là, 256 pages (2011)