Ginseng Roots. Craig Thompson

Ginseng Roots. Craig Thompson


Depuis la parution de Blankets en 2003, l’album autobiographique dans lequel il raconte son enfance, ses premiers émois amoureux et la perte de sa foi religieuse, Craig Thompson s’est imposé comme l’un des meilleurs auteurs de la BD underground américaine. Son roman graphique oriental, Habibi,  a été récompensé par le prestigieux Eisner Award avant d’être sélectionné au festival d'Angoulême en 2012. Son Carnet de Voyage (2004) et son album pour enfant, Space Boulettes (2015) ont également bénéficié d’une excellente réception dans les médias français. Ginseng Roots, son dernier né, est à l’image de ses précédente publication : d’une incroyable richesse dans le graphisme comme dans la narration. Cela ne me facilite bien sûr pas la tâche pour résumer les 12 chapitres de cet album de plus de 400 pages. 

Ginseng Roots. Craig Thompson P7

L’ouvrage débute par un clin d’œil à Blankets puisque la première illustration est la même que dans l’album qui a fait la notoriété de Craig Thompson : un dessin d’enfance où il partage son lit avec son jeune frère Phil. En effet, le "Roots" du titre ne fait pas seulement référence aux racines de Ginseng, il sera aussi question de revenir sur l’histoire familiale qui comptait quelques omissions dans Blankets (on apprend ici que la fratrie compte également une sœur cadette). En parallèle, l’auteur remonte le fil originel du Ginseng, depuis Marathon petite bourgade agricole du Wisconsin jusqu’à Geumsan en Corée et la Province du Jilin dans le Nord Est de la Chine. L’idée de cet album est venue suite une terrible découverte qui menace l’avenir professionnel du bédéiste : l’auteur souffre d’une douloureuse Fibromatose aux mains.

Ginseng Roots. Craig Thompson. P12-13

Craig Thomson connait bien le Ginseng. Dans les années 80, entre 10 et 20 ans environ, il a travaillé tous les étés à désherber et dépierrer les jardins (ainsi qu’on appelle les champs de Ginseng) pour financer ses Comics. Son frère était de la partie mais leur sœur, elle, a rapidement choisi le babysitting pour gagner son argent de poche. Cela lui a évité d’être exposé aux pesticides, fongicides et autres traitements chimiques largement déversés sur les cultures.  

Installé à Portland dans l’Oregon depuis deux décennies, le bédéistes retourne dans le village de son enfance à la demande de ses parents vieillissants. Il décide de commencer son enquête à l’occasion du festival du Ginseng de Marathon. Il interroge les propriétaires d’exploitations et les migrants Hmong embauchés comme ouvriers aux Etats-Unis (les travailleurs américains ne veulent plus de ce travail difficile). Il remonte la filière, se rend en Asie pour étudier les différents types de racines, les contes et mythes traditionnels autour du Ginseng, ses différentes formes de culture et de commercialisation. 

Ginseng Roots. Craig Thompson. P48-49

Cette partie consacrée à l’enquête sur le Ginseng est passionnante mais très dense. Pourtant, Craig Thomson ne s’en contente pas. Il aborde une multitude d’autres sujets, comme les questionnement de l’artiste sur son travail, la réception de son œuvre au sein du giron familial, le syndrome de l’imposteur liés à son origine ouvrière, la poids de la religion dans son enfance, etc.

La richesse du texte fait écho à celle des illustrations. D’aucuns pourraient regretter quelques redites mais elles sont sans doute liées à la version originale de la bande dessinée. Aux Etats-Unis, Ginseng Roots est d’abord paru sous forme de série en 12 volumes

Ginseng Roots. Craig Thompson. P322-323

J’ai été bluffée par la créativité de Craig Thompson, le foisonnement graphique de son album (en dépit de la maladie de l’artiste). Il y a de nombreuses trouvailles et une grande liberté esthétique. Les planches sont toutes en rouge et noir. Le vermillon rappelle la Chine, terre d’origine du Ginseng, mais l’auteur explique également son choix par le fait que c’est la celle couleur qu’on ne doit jamais mélanger avec l’encre. Les pages sont parsemées de caractères chinois car l’auteur est remonté jusqu’à l’étymologie du mot Ginseng. Absolument rien n’est laissé au hasard dans cet album. Craig Thompson creuse jusqu’au fond des choses, cultivant l’art de la narration comme du dessin avec un talent qui ne se dément pas.  

Cette Bd est l’un de mes coups de cœur de l’année.  

📌Ginseng Roots. Craig Thompson, traduit par Isabelle Licari-Guillaume, Frédéric Vivien et Laëtitia Vivien. Casterman, 448 pages (2024)


Rouge Himba. Bardet & Hureau

Rouge Himba. Bardet & Hureau (Couverture)


J’ai déniché ce livre pour une activité autour des minorité ethniques mais je n’ai pas eu le temps de le lire avant la fin du challenge. Il a ensuite traîné un certain temps sur mes étagères, toujours en bonne place, mais sans cesse repoussé par une autre tentation. Finalement, j’ai décidé de profiter de sa réédition en octobre dernier pour vous le présenter enfin. 

Entre bande dessinée, récit de voyage et manuel anthropologique, cette œuvre est une véritable bible pour qui s’intéresse aux Himbas. Ce peuple autochtone africain est apparenté aux Héréros. Traditionnellement nomades, ces éleveurs vivent principalement  sur les 30 000 km2 du Kaokoland en Namibie et des deux côtés du fleuve Kunene qui fait la frontière avec l’Angola. Solenn Bardet, l’instigatrice du projet, rencontre le dessinateur Simon Hureau en 2015, lors d’une exposition dans un café BD à Bailly en région parisienne. Elle le convainc de l’accompagner dans son prochain périple en Namibie. Le voyage doit durer cinq semaines, autant de temps pour découvrir la vie quotidienne, les croyances et les coutumes ancestrales de cette communauté de pasteurs semi-nomades. 


Rouge Himba. Bardet & Hureau. (Image 1)


La mission proposée par Solenn Bardet est moins hasardeuse qu’il n’y parait. La jeune femme connait les Himbas depuis longtemps. En 1993, elle a même été adopté par un couple d’Himbas, Omuniange et Katjambia. Depuis l’âge de 18 ans, Solenn a multiplié les voyages en Namibie. Elle en a déjà rapporté un livre, un documentaires et des émissions pour les télévision française. Le voyage de 2015 a plusieurs objectifs, dont certains sont très personnels. Il s’agit d’abord de régler un conflit qui oppose plusieurs clans et empêche l’avancement d’un projet coopératif chapoté par l’association Kovahimba (littéralement Avec les Himbas), créée à l’initiative de Solenn. La jeune femme souhaite aussi allée se recueillir sur la tombe de son père adoptif et présenter son mari et sa fille Zélie aux ancêtres. 

L’album a été écrit à quatre mains mais les auteurs ont préféré présenter Simon Hureau comme l’unique narrateur de l’aventure. Ce choix est plutôt ingénieux puisqu’il est un "observateur naïf" dans le sens où il ne connaissait pas les us et coutumes des Himbas avant de partir en Namibie. Son ignorance permet aux auteurs d’alterner les scènes humoristiques et les passages plus pédagogiques. Certains sont quand même assez costauds et je suis loin d’avoir tout retenu de cette riche culture. 


Rouge Himba. Bardet & Hureau (Image 2)


Les illustrations sont plus proches du croquis. Il faut dire que Simon Hureau a du travailler dans des conditions très particulières. Le groupe était sans cesse en mouvement, les fortes chaleur altéraient le matériel (notamment l’encre), la nuit tombait si tôt et si soudainement qu’elle prenait souvent le dessinateur de vitesse.

A la fin de l’ouvrage, les protagonistes évoquent le projet de construction du barrage de Baynes à la frontière entre la Namibie et l’Angola qui inondera une bonne partie des pâturages exploités par les Himbas. Certains sont persuadés que son exploitation marquera le déclin de leur culture ancestrale. Cette mise en perspective explique aussi le minutieux travail de collecte et de retranscription  de Solenn Bardet et de Simon Hureau.

L'avis de Keisha

Rouge Himba : [Carnet d'amitié] avec les éleveurs nomades de Namibie. Solenn Bardet (Scénario) et Simon Hureau (Dessin et couleurs). La Boite à bulles, 312 pages (2017-2024)


7m². Jussi Adler-Olsen

7m². Jussi Adler-Olsen


Ce gros roman policier (plus de 600 pages) nous conduit au Danemark, dans le département V de la police criminelle de Copenhague. Cette brigade est spécialisée dans les dossiers anciens et les affaires non élucidées, les Cold Cases donc. Cet épisode justement nous renvoie 15 ans en arrière (en 2005)  lorsque l’inspecteur en chef Carl Mørck, alors jeune policier, faisait équipe avec Hardy et Ancker. Assad, son adjoint d'origine syrienne, n’avait pas encore rejoint le groupe qu’ils forment avec Rose et Gordon. Les jeunes flics avaient été victimes d’une fusillade laissant Ancker sur le carreaux et Hardy dans un sale état. Mørck en était miraculeusement sorti quasi indemne. Or, la conclusion de ce drame refait surface en décembre 2020 à la faveur d’une perquisition chez notre héros puis d’une cavale qui se termine en prison. Carl est accusé de corruption et de meurtre. Mona, sa compagne, remue ciel et terre, avec l’aide de ses collègues, pour prouver son innocence et le sortir de l’enfer. Il faut faire vite car Carl est la cible d’un dangereux cartel néerlandais prêt à payer cher pour son élimination. 7m² c’est la taille de la cellule où il doit tenter de survivre en attendant d’être blanchi. A l’extérieur, ce n’est pas mieux puisque nous sommes en pleine crise sanitaire de Covid-19. 

L’écriture est fluide, les personnages ont du corps et l’intrigue est bien construite. Je n’ai donc aucun reproche à faire à ce roman si ce n’est que je ne suis pas parvenue à m’intéresser vraiment à l’enquête. Les avis que j’ai pu lire ici ou là me font penser qu’il est vraiment nécessaire de lire les différents tomes dans l’ordre. L’auteur a indiqué dans une interview que cette série était destinée à la télévision et que toute la trame des épisodes, ainsi que les sujets abordés dans chaque tome, avaient été anticipés. Les lecteurs fidèles de Jussi Adler-Olsen font souvent référence à ses dialogues croustillants et à la personnalité des personnages récurrents. Malheureusement, dans ce dernier épisode, le personnage principal est forcément en retrait et condamné à la passivité. Je n’ai donc pas pu juger la valeur de son duo avec Assad ni les interactions avec le reste de l’équipe. 

Toujours prompte aux jeux de mots faciles, je peux dire que ma série noire continue ! Je me tourne souvent vers les polars lorsque j’ai des pannes de lecture. En général, ça marche plutôt bien, surtout si les chapitres sont courts et l’intrigue assez prenante pour que j’ai envie d’en connaître le dénouement. Le roman de Jussi Adler-Olsen traînait sur mes étagères depuis plusieurs semaines et j’ai pensé que c’était l’occasion idéale de le lire. J’ignorais que 7m2 est le 10ème et dernier volet de la série consacrée aux Enquêtes du département V. Bien-sûr, il s’agit d’une nouvelle enquête mais les personnages récurrents ont déjà bien évolué depuis le début de la série et cela se sent dans le récit. Un autre élément m’a empêché d’apprécier ce polar à sa juste valeur : l’intrigue est centrée sur un réseaux de trafiquants de drogue. Or, c’est loin d’être mon thème favori. En général, je préfère les romans noirs, les ethno-polars, les thrillers domestiques et les Cosy Mysteries. Bref, je suis encore passée à côté d’un roman qui a sans doute de nombreux atouts pour les amateurs du genre. 

Cinq épisodes de la série ont déjà été adaptés à l’écran. Il s’agit de Miséricorde, Profanation, Délivrance, Dossier 64 et Effet Marco (ou L'Effet papillon). 

7m². Jussi Adler-Olsen, traduit par Caroline Berg. Albin Michel, 624 pages (2024)


Le Dernier voyage de Momoko Hidaka. Chisako Wakatake

Le Dernier voyage de Momoko Hidaka. Chisako Wakatake


Momoko vit seule depuis la mort prématurée de son mari. Son fils et sa fille ont pris leur distance depuis longtemps et elle ne voit que rarement ses petits-enfants. Notre veuve septuagénaire trompe sa solitude en se remémorant son passé et en soliloquant avec ses divers voix imaginaires qu’elle compare à des "villosités". Elle évoque sa jeunesse à la campagne, sa fuite à Tokyo pour échapper à un avenir tout tracé, ses rêves d’indépendance, ses débuts difficiles dans la capitale, les petits boulots dans la restauration, la désillusion, la solitude déjà, puis la rencontre salvatrice avec son futur époux et sa vie de mère au foyer. 

Ora ora de hitori igumo - Affiche du film
Sachant que j’ai multiplié les déconvenues en matières de lectures ces derniers temps, j’ai voulu me tourner vers un roman court et dépaysant. J’ai une appétence pour les écrivains asiatiques et j’avais envie de découvrir enfin le catalogue des éditions Nami. J’avoue que certains titres publiés par cet éditeur me laissaient un peu dubitative mais je pars du principe qu’il est préférable de tester soi-même pour se faire une opinion. Par ailleurs, j’étais relativement confiante concernant la qualité de ce titre là puisque Le Dernier voyage de Momoko Hidaka a reçu deux prestigieuses récompense littéraires nippones:  le prix Akutagawa et le prix Bungei. Le premier prix distingue des nouvelles et des romans courts d'auteurs débutants ; le second a pour objectif de faire connaître de nouveaux écrivains. Chisako Wakatake a débuté sa carrière littéraire tardivement et elle était âgée de 63 ans quand elle reçut ces prix. 

L’histoire et les thèmes abordés sont séduisants mais j’ai été terriblement gênée par l’écriture qui m’a semblée souvent maladroite. Je comprends les difficultés rencontrées par la traductrice : comment retranscrire le fait que l’héroïne utilise des mots et des expressions de son dialecte natal de la région du Tōhoku ? Je me suis accrochée longtemps car je ne voulais pas abandonné un livre qui semblait avoir séduit tant de lecteurs japonais. Malheureusement, la sensation de tourner en rond et le style d’écriture sont venus à bout de ma patience. J’ai abandonné peu avant la fin de l’ouvrage.

Le  Dernier voyage de Momoko Hidaka a été adapté au cinéma en 2020 par le réalisateur Shuichi Okita avec Yuko Tanaka, Yu Aoi et Masahiro Higashi dans les rôles principaux. J’ai eu ‘occasion de voir la bande annonce et j’ai trouvé les images plutôt esthétiques. Dommage que ce film ne soit pas disponible en version française car j’aurais été curieuse de voir le résultat.

📌Le Dernier voyage de Momoko Hidaka. Chisako Wakatake, traduite par Sophie Bescond.  Éditions Nami, 192 pages (2024)


Ulysse & Cyrano. Servain, Cristau et Dorison

Ulysse & Cyrano. Servain, Cristau et Dorison


📚Après quelques mésaventures, je suis enfin parvenue à télécharger cette bande dessinée sur ma liseuse via le catalogue numérique de la bibliothèque municipale. Je l’avais remarqué, au début de l’été, dans ma librairie de quartier mais c’est l’avis de Fanja qui a achevé de me convaincre. Je ne connaissais pas vraiment Stephane Servain, le dessinateur, ni Antoine Cristau. En revanche j’apprécie beaucoup le travail scénaristique de Xavier Dorison, pour avoir suivi avec enthousiasme, la série qu’il a publiée en collaboration avec Alex Alice, Le Troisième testament.

Pour revenir à Ulysse & Cyrano, c’est évidement le titre de l’album qui a d’abord attiré mon attention. J’étais curieuse de découvrir dans quelles circonstances improbables les auteurs de la BD avaient pu réunir ces grands noms de la littérature classique dans un roman graphique ? Je lève tout de suite le mystère : les noms des deux héros ont été attribués à des protagonistes dont les destins n’auraient jamais dû se croiser. 


Ulysse & Cyrano. Servain, Cristau et Dorison P5

Le premier personnage s’appelle Ulysse Ducerf. Il est le jeune héritier des cimenteries du même nom, ce qui représente une immense fortune. Or, ce n’est pas une sinécure ! Les parents de l’adolescent attendent beaucoup de lui en retour. Il doit obtenir une mention Très bien au bac pour intégrer polytechnique avant de prendre la tête des affaires familiales. Ulysse s’y plie sans enthousiasme ni plaisir mais sans se rebeller non plus. Or, un évènement grave va changer les plans initiaux. En cette période d’après-guerre, la chasse aux sorcières n’est pas tout à fait terminée. Son père a refusé de fermer la cimenterie pendant la durée des conflits pour préserver les emplois et son patrimoine. Il est maintenant accusé de collaboration avec les Allemands. Un scandale sans précédent qui oblige Ulysse et sa mère à quitter Paris le temps que le capitaine d’industrie règle le problème avec ses avocats. Ils s’exilent en Bourgogne sous le nom de jeune fille de Madame. Un répétiteur viendra tous les jours au domaine pour faire réviser Ulysse jusqu’au jour des épreuves.  


Ulysse & Cyrano. Servain, Cristau et Dorison P6

Le second personnage Cyrano, est l’ancien chef étoilé des Trois lauriers. Il a abandonné son métier 15 ans plus tôt, lorsqu’il a perdu le concours de meilleur cuisinier de France face à son second, Gédéon Lecoq. Considérant que son poulain l’avait trahi, Cyrano a littéralement mis le feu à la baraque. Depuis, il vit quasiment en autarcie, ostracisé par les commerçants du village qui profitaient autrefois de sa fortune. Notre anti(héros) ne cuisine plus que pour quelques amis fidèles. Or, le hasard va le placer sur le chemin d’Ulysse, un évènement qui va bouleverser leur vie à tous les deux. Le jeune découvre la cuisine grâce à son nouveau mentor et montre un talent certain en la matière. Evidement, cela ne peut aucun cas plaire à ses parents qui nourrissent pour lui des ambitions bien différentes et tellement éloignées de la fameuse devise de Cyrano :  In Voluptate Veritas (dans le plaisir, la vérité).


Ulysse & Cyrano. Servain, Cristau et Dorison P8

Le plaisir est justement le maître mot de ce one-shot épicurien. Plaisir visuel, d’abord, car les illustrations sont très réussies. Le trait se fait classique lorsqu’il s’agit des personnages mais les paysages et l’architecture sont superbes. Je dis chapeau aussi pour les représentations de plats car ce n’est pas si facile de dessiner du poulet aux écrevisses ou des œufs à la meurette (les recettes sont proposées en annexes) et surtout que leur aspect soit assez attrayant pour titiller les papilles du lecteur. A ce sujet, je vous déconseille de lire cette BD à jeun sous peine de vous exposer à un craquage gastronomique intempestif. S’il est beaucoup question de nourriture dans cet album, l’intrigue n’en ai pas moins riche et bien construite. Je trouve que le choix des années 50 pour le décor était assez judicieux, non seulement pour la crédibilité de l’histoire mais aussi parce que c’est sans doute une période charnière en matière d’arts culinaires. 

Je me contenterai donc d’un jeu de mot facile en guise de conclusion puisque ce roman graphique est un vrai régal qui se dévore bien plus vite qu’il n’a fallu pour le réaliser !

💪Cette lecture me permet de participer au Challenge Lire les mondes du travail, organisé par Ingannmic. Sur le même thème, je vous suggère également Seconds, le one-shot de Bryan Lee O'Malley. 

📌Ulysse & Cyrano. Stephane Servain (dessin), Antoine Cristau et Xavier Dorison (scénario). Casterman, 176 pages (2024)

Challenge Monde ouvrier & Mondes du travail chez Ingannmic


Le parfum des poires anciennes. Ewald Arenz

Le parfum des poires anciennes. Ewald Arenz


Le titre français (certes, plus parlant qu'Alte Sorten en V.O) est déjà un indice qui fait soupçonner l’aspect Feel Good du livre avec peut-être ses atouts et ses défauts. L’éditeur a néanmoins cru bon d’ajouter, sur la couverture, un commentaire de la romancière Valérie Perrin que je cite : « Un roman éblouissant que l’on savoure avec les cinq sens. ». Là, j’ai juste envie de dire : arrêtez  d’ajouter ce type de bandeaux dithyrambiques, c’est agaçant ! Au moins celui-ci n’est pas totalement fallacieux. 

Oui, j’ai apprécié l’immersion visuelle, olfactive et sensorielle dans la campagne allemande, ainsi que l’histoire d’amitié improbable entre la jeune fugueuse anorexique et l’agricultrice solitaire qui l’accueille dans sa ferme. La quinquagénaire et l’adolescente s’apprivoisent lentement (un peu à la manière du Petit prince et du renard de Saint Exupéry). Les travaux de plein air et la nature épanouie d’un été finissant participent à cette réparation mutuelle. Les héroïnes ont ce point commun d’être des âmes libres contrariées par le carcan social. Pourtant, elles hésitent à se confier l’une à l’autre.

Oui, les principales protagonistes sont très touchantes mais qu’est-ce que c’est long ! Je ne m’attendais pas à un roman d’atmosphère, ce qui explique sans doute mon manque de patience. Il faut attendre les 100 dernières pages pour voir évoluer l’intrigue. Et puis, ça devient agaçant, ce côté : nous seules contre le monde extérieur ! A part une gentille petite mémé, qui apparait et disparait chaque fois avec une étonnante vélocité, tous les villageois (qui ne se matérialisent que dans le seul personnage du voisin espion) sont mesquins . On me dira que c’est ainsi que fonctionnent les microcosmes (langues acérées et ragots persistants dans le temps) mais fallait-il pousser jusqu’à la caricature ? Les parents de la jeune fille sont bien sûr des citadins égocentrés, creux et égoïstes. 

📚💪J’ai hâte de connaître les opinions (peut-être divergentes) de celles qui ont participé à cette lecture partagées, dans le cadre du challenge des Feuilles allemandes : Eva, Sacha et Nathalie

📌Le parfum des poires anciennes. Ewald Arenz, traduit par Dominique Autrand. Albin Michel, 320 pages (2023) / Le Livre de Poche, 288 pages (2024)

Les Feuilles allemandes


Tokyo revisitée. David Peace

Tokyo revisitée. David Peace


Je suis ressortie déçue et frustrée de cette lecture que je n’ai d’ailleurs pas pu terminer malgré mes nombreuses tentatives. Cela faisait pourtant longtemps que je voulais lire David Pearce et je suivais de loin ses parutions depuis la sortie de son fameux "Quatuor du Yorkshire" (1974, 1977, 1980 et 1983) chez Rivages. Le temps a passé (trop) vite et l’écrivain britannique a publié de  nombreux ouvrages depuis ce premier succès. Sa trilogie consacrée à Tokyo (Tokyo année zéro, Tokyo, ville occupée et Tokyo revisitée) avait tout pour me séduire : le cadre géographique de la capitale nippone, le contexte historique de l’occupation américaine après la seconde guerre mondiale et le genre policier. La proposition de lecture partagée d’Ingannmic, dans le cadre du challenge Sous les pavés, les pages était donc idéale pour me lancer enfin. Le fait de commencer par le troisième volet de la série n’était pas non plus un obstacle sachant que chaque tome du cycle s’inspire d’un fait divers réel différent (1). En réalité, j’ai surtout été gênée par le style très particulier de David Peace : les répétitions incessantes, les phrases sèches (sujet, verbe… éventuellement complément) et les nombreuses ellipses.

« Ils sont venus, vêtus de noir et de blanc, par centaines, par milliers, formant une longue file, une queue immense qui s’étire tout le long de la rue jusqu’à l’orée du parc. Vêtus de noir et de blanc, par centaines, par milliers, une longue file, une queue immense qui avance, lentement, lentement, pas à pas, des heures durant, sous le soleil, le soleil de l’après-midi, vers la porte, vers le temple. Vêtus de noir et de blanc, par centaines, par milliers, une longue file, une queue immense qui avance, lentement, lentement, pas à pas, pendant des heures, sous le soleil, le soleil de l’après-midi, pour aller s’incliner devant le défunt en signe de deuil, pour honorer Sadanori Shimoyama… » (2)

Le roman est très intelligemment construit puisque qu’il est découpé en trois partie abordant chacune une époque charnière de l’histoire nippone d’après-guerre jusqu’à la mort de l’empereur Hiro-Hito en 1989. Trois protagonistes principaux se succèdent pour nous rapporter les faits : un flic américain, un écrivain et un agent de la CIA. Pour ma part, je n’ai pas dépassé le premier tiers de l’intrigue (la page 117) et n’ai donc pas fait la connaissance de tous les personnages.   

L’histoire débute le 5 juillet 1949 avec la mort de Sanadori Shimoyama, président des chemins de fer japonais. Le retentissement de cet évènement dramatique sur la société japonaise est paraît-il équivalent au meurtre de John Kennedy sur l’histoire américaine. Le corps démembré du malheureux est retrouvé le lendemain, sur une voie de chemin de fer, au lieu-dit du Carrefour Maudit. Harry Sweeney, qui représente les forces de police américaines en place au Japon doit collaborer avec la police métropolitaine japonaise. Dès le début, l’enquête semble compromise. La scène de crime n’a pas été sécurisée, les journalistes (profitant de la récente liberté de la presse mise en place par les occupants étasuniens) publient des témoignages douteux, les uns défendent la thèse du suicide ; les autres (selon leurs intérêts plus ou moins divergents), celle du complot fomenté par les syndicalistes. En effet, Sadanori Shimoyama avait été mandaté par le gouvernement américain pour renvoyer 100 000 hommes affiliés au Parti communiste, une mission qui lui pesait énormément selon ses proches.

Harry Sweeney se déplace tantôt à pied, tantôt en voiture ou ne transport en commun, et l’auteur cite de nombreux lieux de la capitale nippone, comme autant d’indices qui permettraient de géolocaliser les personnages. L’écrivain britannique connait très bien la ville puisqu’il y vit depuis 1994. 

Il parait que Tokyo revisitée est le plus accessible des 3 volets de la trilogie. J’avoue que j’ai hâte de connaître l’opinion d’Ingannmic, ma compagne de lecture, sur ce polar.  

(1) Pour écrire cette trilogie consacrée à Tokyo, David Peace se serait inspiré des affaires criminelles relatées dans trois brefs chapitres de Shocking crimes of Post-War Japan, un ouvrage consacré à l’histoire criminelle japonaise des 50 dernières années. 

(2) Coïncidence incroyable mais vraie, l’extrait que j’ai choisi (Page 96) est mot pour mot identique à celui sélectionné par l’auteur du blog La maison du polar. Il est tellement emblématique du style de l’auteur que je n’ai pas voulu en changer.

📌Tokyo revisitée. David Peace, traduit par Jean-Paul Gratias. Rivages, 300 pages (2022)

Challenge de lecture "Sous les pavés, les pages"



L'année de la victoire. Mario Rigoni Stern


💪Après l’Histoire de Tönle, je continue de découvrir l’œuvre de Mario Rigoni Stern en compagnie de Nathalie, qui partage encore cette lecture avec moi. Keisha et Eimelle se sont jointes à nous dans le cadre de la Quinzaine italienne et Ingannmic a lu Histoire de Tönle. 

L’année de la victoire est le second volet de la "trilogie du plateau d’Asiago". Celle-ci s’achève avec Les saisons de Giacomo. Tönle, le héros du précèdent tome, est évoqué de manière très fugace à une ou deux reprises mais pas plus. 

L’année de la victoire c’est 1919. Nous sommes en Vénétie, près de la frontière autrichienne. Dans ce village montagnard, la langue maternelle n’est pas l’Italien mais le Cimbre, un dialecte germanique. Le jeune Matteo et sa famille sont de retour au bercail après toutes ces années de guerre et de destruction. La démobilisation n’est pas achevée et tous les hommes ne sont pas encore rentrés chez eux. Les maisons ont été détruites, de même que l’école et l’église. Il faut tout reconstruire. Pour parer au plus pressé avant l’hiver, l’armée fournit des baraques en préfabriqué. On compte sur d’hypothétiques indemnités de guerre mais cela aussi prend du temps. La région a été ravagée par les obus. On trouve encore des mines dans la terre, à côté des cadavres qui n’ont pas pu être enterrés. Pourtant, l’espoir semble poindre le bout de son nez… mais les premières bagarres éclatent entre jeunes socialistes et squadristi. Le fascisme est déjà aux portes du village. 

J’ai retrouvé dans ce roman le style évocateur de Mario Rigoni Stern et sa volonté de dénoncer l’absurdité de la guerre. Néanmoins j’ai préféré l' Histoire de Tönle qui adopte pleinement le point de vue du principal protagoniste. Dans l’année de la victoire, il n’est pas difficile d’éprouver de l’empathie pour les sinistrés mais les personnages sont trop peu esquissés pour qu’on ait la sensation d’entrer vraiment dans leur intimité. 

L'anno della vittoria est paru en 1985 en Italie et a été publié pour la première fois en Français en 1998. Il s’agit ici d’une nouvelle traduction. J’ignore à ce jour si les éditions Gallmeister ont prévu d’exhumer d’autres livres de Mario Rigoni Stern. J’espère que oui car cet écrivain classique de la littérature italienne en vaut vraiment la peine. Les sujets qu’il aborde dans L’année de la victoire ne concerne pas que la Grande guerre, ils ont une valeur universelle. Les passages sur mort et les dépouilles abandonnées des soldats m’ont fait penser, par exemple, au roman d’Ismaël Kadaré, Le général de l'armée morte, que j’ai lu récemment.

📌L'année de la victoire. Mario Rigoni Stern, traduit par Laura Brignon. Totem Gallmeister, 192 pages (2024)


Les Sentiers obscurs de Karachi. Olivier Truc

Les Sentiers obscurs de Karachi. Olivier Truc


L’intrigue de ce polar s’inspire de "l’affaire Karachi", l’attentat suicide du 8 mai 2002 au Pakistan. Un bus de la marine pakistanaise a explosé devant l’hôtel Sheraton de Karachi où étaient logés des experts français de la DCN (Direction des constructions navales aujourd’hui Naval Group). Les techniciens, originaires de Cherbourg, travaillaient sur le montage du troisième sous-marin Agosta que la France avait vendu au gouvernement pakistanais. L’attentat s’est soldé par la mort de quatorze personnes (dont 11 Français et le terroriste pakistanais) et 18 blessés. L’affaire s’est compliquée avec des histoires de pots de vin versés à des militaires corrompus et de non-paiement de rétro-commissions destinée à financer la campagne présidentielle d’Édouard Balladur en 1995. 

Le héros de ce polar est un jeune journaliste cherbourgeois en quête de reconnaissance sociale et professionnelle. Il s’appelle Jef Kerral. Il est proche de Marc, un rescapé de l’attentat de 2002 qui n’a jamais accepté l’abandon de l’enquête. Le père de Jef, également ancien ami de Marc, est partie prenante dans l’affaire mais semble s’être rangé du côté de la DCN au détriment des victimes. Aussi, à la faveur des préparatifs des commémorations, le journaliste décide de se rendre au Pakistan. Il espère faire enfin toute la lumière sur les évènements survenus vingt ans plus tôt. Ses investigations le conduisent sur les traces de Shaheen Ghazali, officier mécanicien qui s’était lié d’amitié avec Marc. La guide de Jef à Karachi est la lieutenante Sara Zafar. Elle est interprète de la marine pakistanaise et amatrice de poésie ourdou. Pour échapper à la surveillance des agents de l’ISI (Inter-Services Intelligence), elle conduit le reporter français au cœur de la ville et dans les méandres du marché aux livres, dernier bastion de la résistance intellectuelle. Nos deux héros se retrouvent régulièrement à l’Alliance française et se déplacent en Rickshaw, seuls moyens de s’isoler pour discuter à l’abri des regards indiscrets. 

J’apprécie beaucoup les polars parce qu’ils permettent d’aborder les faits de société par le prisme de la fiction. Les auteurs peuvent ainsi évoquer plus librement les sujets difficiles et les rendre intelligibles aux lecteurs. Pour ma part, j’ai une appétence plus développée pour les romans noirs et les thrillers que pour les histoires d’espionnage, de politique ou de terrorisme. Pourtant, je dois reconnaître que le livre d’Olivier Truc m’a tenue en haleine jusqu’au bout. Il est à la fois romancier et journaliste. Cela se sent dans Les Sentiers obscurs de Karachi. La partie concernant les rétro-commissions reste un peu nébuleuse pour moi mais cela n’est pas gênant pour la compréhension de l’intrigue. Je trouve que ce polar est assez visuel dans l’ensemble et je n’ai pas eu de mal à imaginer une adaptation cinématographique. 

💪J’ai partagé cette lecture avec Ingannmic et Le Bouquineur dans le cadre de l’activité autour de la ville

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📌Les Sentiers obscurs de Karachi. Olivier Truc. Métailié, 272 pages (2022) / Points, 288 pages (2023)

Challenge Sous les pavés, les pages


Un Océan d'amour. Lupano & Panaccione

Un Océan d'amour. Lupano & Panaccione


Le titre de cet album n’est pas trompeur. Il s’agit bien d’une histoire d’amour mais aussi d’un hymne dédié à la préservation des océans. Non content de croiser ces deux thématiques, Wilfrid Lupano, le scénariste, s’est imposé une contrainte supplémentaire : un scénario dénoué de paroles. L’idée semble bien périlleuse mais elle est plutôt futée. Les auteurs évitent ainsi de tomber dans de nombreux écueils. Exit les dialogues trop gnangnans ou les discours écologiques lénifiants ! Les illustrations de Grégory Panaccione se suffissent à elles-mêmes ! Les sentiments et les idées s’expriment uniquement à travers le dessin. L’humour et la poésie sont les principaux outils de nos Bédéistes et le graphisme est particulièrement réussi. J'ai été surprise d'apprendre que le dessinateur utilise une palette numérique.


Un Océan d'amour. Lupano & Panaccione. P14-15


Les héros de ce roman graphique n’ont rien de jeunes premiers hollywoodiens s’embrasant dans une folle passion. Il s’agit un couple de bretons d’âge mûr qui s’épanouie dans sa routine quotidienne. Monsieur est marin pêcheur à son compte. Madame, qui porte fièrement la traditionnelle coiffe bigoudène, est une cuisinière exceptionnelle et une habille dentellière. Leur univers bien réglé chavire brusquement lorsque le petit chalutier du mari est pris dans les filets d’un gigantesque bateau-usine. Le canot de sauvetage n’a qu’une place, elle sera pour l’acolyte du patron. Le capitaine reste donc sur son navire pendant que son mousse part chercher les secours. Sa femme, elle, attend au port le retour de son époux. En vain évidemment. 


Un Océan d'amour. Lupano & Panaccione. P96-97


Lorsqu’il est clair que son époux ne reviendra pas, Madame décide de partir à sa recherche. Une diseuse de bonne aventure a lu dans une crêpe de sarrazin qu’il aurait échoué à Cuba. N’écoutant que son cœur et les signes envoyés par la providence, notre bigoudène part à la recherche de son homme. Comme elle a peur de l’avion, elle casse la tirelire du ménage et embarque sur un bateau de croisière où elle fait un peu tâche parmi les joyeux vacanciers. Qu’importe ! La dame est têtue comme une bretonne sait l’être lorsque la situation l’exige ! 


Un Océan d'amour. Lupano & Panaccione. P130-131


Pendant ce temps, le chalutier de Monsieur s’est libéré du cargo et vogue à nouveau sur les flots. Notre marin est bien déterminé à rentrer au foyer mais les mésaventures s’accumulent : son bateau s’embourbe tour à tour dans un océan de plastiques et une nappe d’hydrocarbure créée par le dégazage sauvage d’un capitaine de navire irresponsable. Affamé, notre marin breton est bientôt contraint de se nourrir des fameuses sardines à l’huile qu’il stockait dans sa cale en secret de son épouse attentionnée. 

💪J’ai redécouvert cette superbe bande dessinée (que j’avais oublié depuis longtemps dans la bibliothèque familiale) grâce une chronique enthousiaste sur le blog de La Petite Liste. Il me permet en plus de participer au Book Trip en mer, le challenge de lecture organisé par Fanja. Son avis sur cet album est ici

📌Un Océan d'amour. Wilfrid Lupano (scénariste) & Grégory Panaccione (illustrateur). Delcourt, 224 pages (2014)

Challenge Book Trip en Mer


Faïel et les histoires du monde. Paolo Bellomo

Faïel et les histoires du monde. Paolo Bellomo

 

Lorsqu’il débute son récit, Faël n’est encore qu’un petit enfant et sa sœur, Nennelle, un nourrisson. Leur père Samouèle vient de mourir. Son corps est étendu sur la table de la cuisine, exposé aux yeux de tous. Les gens de la cité défilent devant lui, prêts à consoler son épouse Sisine. Mais les yeux de la veuve restent secs. Vitelarinze, le grand-père de Faël, pense que Samouèle a été assassiné par son patron, Colin Saintorsole. Il lui réclamait une augmentation. Vitelarinze veut venger son fils et se rend chez le suspect pour une confrontation, puis disparait de la circulation. Faël ne comprend pas tout ce qui se passe mais il sait que la population est de plus en plus en colère. Il faut quitter la ville. Sisine décide de retourner dans son village d’origine avec ses enfants. La petite famille trouve refuge chez Ouittorye et Djesuppine. Faël ne connait pas le dialecte des montagnards mais s’adapte rapidement à cette nouvelle vie. 

Ce roman très singulier m’a fait sortir de ma zone de confort. Il est né d’un chant écrit pour une adaptation des Perses d’Eschyle. Le texte est très poétique et plein de fantaisie, proche du réalisme magique. L’auteur a volontairement gommé tous les repères spatio-temporels et choisi des noms dont les consonances sont ambiguës.  Le lecteur évolue ainsi, dans le flou. La sensation est accentuée au début du roman parce que le récit est à hauteur d’enfant.  Faël est un peu dépassé par ce monde d’adultes dont il ne connait pas tous les codes et ne maîtrise pas la langue. Il faut donc accepter de se laisser porter par l’intrigue tout comme l’auteur s’est laissé influencer par ses personnages, leur laissant une grande latitude dans la tournure des évènements. A travers eux, il aborde des thèmes universels comme l’exil, le langage, la colonisation, la guerre ou la tentative de maîtrise de la nature. Les animaux jouent un rôle inattendu dans cet univers onirique mais je n’en dirai pas davantage. 

Il faut noter que l’auteur, d’origine italienne, a choisi la contrainte d’écrire en Français. Entrer dans son univers très personnel est une expérience déstabilisante mais qui devrait enchanter les amateurs de littératures de l'imaginaire.  Faïel et les histoires du monde est le premier roman Paolo Bellomo. 

📚Faïel et les histoires du monde sur BabelioBibliosurf et chez Athalie

📌Faïel et les histoires du monde. Paolo Bellomo. Le Tripode, 320 pages (2024)


Les saveurs du béton. Kei Lam

Les saveurs du béton. Kei Lam

J’aime beaucoup les bandes dessinées autobiographiques. Dans cet album l’autrice nous raconte comment ses parents, fraîchement installés en France après avoir émigré de Hong Kong, décident de quitter Paris pour s’installer en banlieue. Ils rêvaient d’un logement bien à eux, spacieux, où leur fille pourrait avoir sa propre chambre. Le père artiste peintre avait aussi besoin d’une pièce pour installer son atelier. Les appartements de la résidence du parc dans le quartier de La Noue à Bagnolet leur semblent immenses comparés aux chambres de bonnes et aux logements collectifs parisiens qu’ils ont connus. 

Les saveurs du béton. Kei Lam

La vue sur les espaces verts finit de convaincre le couple. Mais l’agent immobilier profite de leur méconnaissance de la langue française pour omettre de leurs communiquer certaines informations concernant l’accès à l’immeuble, l’entretien des bâtiments et les lourdes charges de copropriété. Kei, quant à elle, doit effectuer un long trajet pour se rendre dans son école parisienne.  Pour son entrée au collège, elle découvre un établissement situé de l’autre côté du périphérique, près de chez elle, mais où elle ne connait personne. On la traite d’intello, et elle découvre les préjugés (j’avoue que je suis un peu tombée des nues car j’ignorais que les asiatiques étaient à ce point confrontés au racisme ambiant). Le quartier de la Noue se dégrade, l’insécurité augmente mais ses parents n’ont pas les moyens de déménager.


Les saveurs du béton. Kei Lam

Kei Lam, qui est ingénieure en Urbanisme de formation, revient sur l’histoire des « Grands ensembles » en France et en particulier sur celle de La Noue. Elle ne cache pas qu’elle entretient un rapport ambivalent avec le quartier où elle a grandi et cette bande dessinée est l’occasion pour elle d’y voir un peu plus clair. 


Les saveurs du béton. Kei Lam

J’aime beaucoup son style, à la fois sans concession mais aussi avec beaucoup de drôlerie et de tendresse. Pour prendre un peu de recul par rapport à son histoire familiale, elle crée un double adulte d’elle-même qui discute avec son alter ego enfantin. C’est assez amusant de les voir ainsi confronter les souvenirs et les idées. J’ai appris quelques anecdotes rigolotes sur la culture chinoise (depuis les stars de musique pop à Hong Kong dans les années 90 en passant par l’impressionnant vocabulaire pour désigner les différents membres de la famille, selon le lien de parenté, le sexe, l’âge, etc). Les passages à la préfecture, pour l’obtention des titres de séjour, sont très pesants (voire humiliants) pour les protagonistes mais l’autrice dédramatise ces démarches administratives grâce à un sens de l’humour salvateur. 


Les saveurs du béton. Kei Lam

Cette BD est un one-shot (un album indépendant) mais Kei Lama a publié un précédent ouvrage dans lequel elle évoque un autre épisode de sa vie : l’arrivée de sa famille en France dans les années 90. Il s’agit de Banana Girl, un titre également paru chez Steinkis. J’ai une nouvelle fois apprécié la qualité des ouvrages publié par l’éditeur : une belle couverture en papier glacé, un format plus grand que les mangas traditionnels (on parle plutôt de Manhuas pour la BD chinoise), un papier épais et de bonne facture. J’ai aimé les dessins minimalistes de Kei Lam et le choix du noir et blanc ne m’a pas dérangée. J’ai beaucoup pensé à deux autres dessinatrices de BD que j’apprécie et dont les illustrations un peu enfantines se rapprochent du style graphique de Kei Lam. Il s’agit de Li-Chin Lin et de Vicky Lyfoung

💪Cette lecture s’inscrit dans le cadre du challenge « Sous les pavés, les pages », organisé par Athalie et Ingannmic

📌Les saveurs du béton. Kei Lam. Editions Steinkis, 224 pages (2021)

challenge « Sous les pavés, les pages »



Le général de l'armée morte. Ismaël Kadaré

Le général de l'armée morte. Ismaël Kadaré


Le 1er juillet 2024 nous avons appris la mort du plus grand écrivain albanais contemporain. Cléanthe propose aujourd’hui de lui rendre hommage au travers d’une lecture commune. Pour ma part, j’ai choisi le premier roman d’Ismaël Kadaré, celui qui l’a fait connaître en France. Le général de l'armée morte est paru en 1963, en Albanie, et sept ans plus tard chez Albin Michel. Il a été remanié plusieurs fois et cela se voit dans sa composition. Les chapitres numérotés alternent avec les chapitres sans numéro. Pour autant, cela ne gêne en rien la lecture et l’ouvrage reste parfaitement cohérent.

L’intrigue nous conduit vingt ans après la seconde guerre mondiale. Un général italien et un prêtre sont mandatés par l’armée pour retrouver les dépouilles de leurs soldats morts sur le champ d’honneur en Albanie. Parmi eux, il y a un énigmatique colonel Z dont la famille éplorée fait pression sur nos deux protagonistes. Ils ne sont pas les seuls. Avant son départ pour l’Albanie, notre personnage principal voit défiler dans son salon un nombre impressionnant de ses compatriotes qui espèrent donner une sépulture décente à un fils, un mari ou un père.  

film Luciano Tovoli Le general de larmee morte 1983
La mission du général va s’avérer particulièrement éprouvante et le prêtre lui apporte peu de réconfort. Alors, il boit et crée parfois des incidents avec la population locale. Les deux hommes sont confrontés à des situations rocambolesques qu’ils essaient de surmonter avec dignité sans toujours y parvenir. Sans compter qu’une seconde équipe, dont le lecteur comprend qu’il s’agit des anciens alliés allemands, effectuent un travail similaire pour leur pays. Ils sont moins méticuleux, pressés d’en finir, quitte à emporter les ossements de soldats étrangers. 

Ce roman est court (environ 300 pages) mais il m’a fallu beaucoup de temps pour le lire et le digérer. L’auteur omet de mentionner les noms et les nationalités. Ce floue volontaire favorise un sentiment d’étrangeté macabre. Les paysages et la météo semblent à l’unisson de cette ambiance et même l’ironie de l’auteur peine à alléger l’atmosphère pesante qui s’impose dans cette histoire. Les Albanais apparaissent comme un peuple fier mais rustre et vindicatif. Le poids de la tyrannie communiste d'Enver Hoxha (1908-1985) nous apparait en filigrane.

Né à Gjirokastër (comme Enver Hoxha), Ismaël Kadaré a fui son pays en 1990 pour s’exiler en France. Après la chute de la dictature albanaise et la disparition de l’Union soviétique, l’écrivain albanais a partagé sa vie entre Paris et Tirana. Son œuvre monumentale et protéiforme a été récompensée par des prix prestigieux, dont le Man Booker International Prize (2005), le Prix Prince des Asturies (2009), Prix Jérusalem (2015) et le Prix Neustadt (2020). On peut mentionner quelques titres parmi lesquels Avril brisé (roman), Invitation à un concert officiel et autres récits (nouvelles), Mauvaise Saison sur l'Olympe (théâtre), Le Crépuscule des dieux de la steppe (récit autobiographique) ou Pachas rouges (poésie). 

📚Sur les autres blogs : L’Hiver de la grande solitude chez Cléanthe, Avril Brisé chez Patrice, Le dossier H chez Nathalie et Le dîner de trop chez Miriam

📌Le général de l'armée morte. Ismaël Kadaré, traduit par Jusuf Vrioni. Le Livre de Poche, 288 pages  (1988).


Jacob, Mimi et les chiens parlants. Muižniece & Brasliņa

Jacob, Mimi et les chiens parlants. Muižniece & Brasliņa

Cette bande dessinée pour la jeunesse nous conduit en Lettonie, dans le joli quartier populaire de Maskatchka à Riga. Le petit Jacob doit séjourner quelques jours chez son oncle Ange et sa cousine Mimi pendant que son père est en déplacement professionnel. Leur arrivée est immédiatement remarquée par une horde de chiens errants doués de parole. Leur chef, Boss, se méfie de Mimi qu’il n’apprécie pas beaucoup. Nos héros canins décident donc d’espionner Jacob pour en savoir plus. Mimi, quant à elle, n’est pas ravie d’accueillir son jeune cousin chez elle mais elle décide de lui montrer quand même sa cabane dans les arbres. 


Jacob, Mimi et les chiens parlants. Muižniece & Brasliņa. P10-11


Depuis le sommet, on a un point de vue privilégiée sur le quartier et sur le port de Riga. Mais ce qui intéresse vraiment Jacob, ce sont les gratte-ciels du centre-ville car son père est architecte. Mimi se fâche et abandonne le petit garçon sur son perchoir. Jacob, qui est persuadé d’avoir une sorte de pouvoir magique, décide de se venger. Il dessine un immense bâtiment un plein milieu du parc favori de sa cousine et fait le vœu qu’il se matérialise. Le lendemain matin, il constate qu’il sera bientôt exaucé puisque des engins de chantier sont déjà sur-place. Les ouvriers apprennent aux enfants que le fameux promoteur Victor Cash a de grands projets immobiliers pour le lieu.  Les chiens, toujours en embuscade, ont tout entendu et propose une alliance pour sauver le quartier des bulldozers. 

 

Jacob, Mimi et les chiens parlants. Muižniece & Brasliņa. P36-37


A l’origine de cette bande dessinée il y a un livre pour enfants de Luīze Pastore, intitulé Maskačkas stāsts (Editions Neputns, 2013) et illustré à l’origine par Reinis Pētersons. Il a connu un grand succès en Lettonie avant d’être traduit en Anglais, sous le titre de Dog Town, puis adapté à l’écran par Edmunds Jansons en 2019. A partir de là, le scénario pour la BD a été retravaillé par Sanita Muizniece, tandis que les illustrations ont été confiées à Elīna Brasliņa. On retrouve sur les planches de l’album, les teintes qui dominent dans le film d’animation. Les tons chauds et acidulés qui se prêtent bien à l’intrigue enfantine. Les héros humains, une adolescente et un garçon d’une dizaine d’années, permettent aux jeunes lecteurs de s’identifier facilement. Les chiens, quant à eux, sont tellement adorables qu’ils ne peuvent que faire fondre le cœur des petits comme des grands. 


Jacob, Mimi et les chiens parlants. Muižniece & Brasliņa. P30


Grâce à ce bel album, je peux participer à aux challenges saisonniers organisés par Sacha, Athalie et Ingannmic

Jacob, Mimi et les chiens parlants. Sanita Muižniece (scénario) et Elīna Brasliņa (dessins). Editions La Pastèque, 64 pages (2021)

Challenges septembre 2024


The White Darkness. David Grann

The White Darkness. David Grann


Le journaliste américain David Grann a le don de rendre la réalité aussi palpitante que la fiction. The White Darkness est d’ailleurs un excellent exemple de son habilité à encrer les récits de voyage dans la littérature du réel. Il me semble néanmoins que le sujet de ce livre a dû faciliter la tâche de l’écrivain. Son principal protagoniste est l’aventurier anglais Henry Worsley (1960-2016), dont l’obsession pour l’Antarctique fut malheureusement fatale. « Tout le monde a son Antarctique » aime à répéter l’auteur, citant son énigmatique compatriote, l’écrivain Thomas Pynchon. Chacun en tirera les conclusions qu’il souhaite. 

Henry Worsley a tout du héros romanesque, intrépide et courageux. Cet ancien officier de l’armée britannique était un meneur d’hommes posé et profondément humain. Il s’inspirait de l’expérience d’un autre explorateur fameux, Sir Ernest Shackleton (1874-1922), qui était en quelque sorte son mentor. Nourri depuis ses plus jeunes années par les récits des grands voyageurs de l’époque édouardienne, Henry Worsley, a voulu partir sur les traces de Shackleton et atteindre le pôle Sud. 

En 2008, pour le centenaire de l'expédition Nimrod en Antarctique, l’explorateur s’associe à deux autres descendants des membres de l’équipe de 1909 : Will Gow (petit-neveu d’Ernest Shackleton) et Henry Adams (petit fils de Jameson Boyd Adams). Henry Worsley avait en effet découvert que son ancêtre, Frank Worksley, avait aussi été un fidèle de Shackleton et avait même écrit ses mémoires. Ce périple, dont le nom officiel est la Matrix Shackleton Centenary Expedition, est un succès en termes d’objectifs géographiques, moins en ce qui concerne son retentissement médiatique. Les trois compagnons sont arrivés au pôle Sud, dépassant le Farthest South, c’est-à-dire le point extrême atteint par l’expédition d’Ernest Shackleton (à 180 km du pôle) le 9 janvier 1909. Henry Worsley semble se satisfaire de cet exploit… mais pour un temps seulement. 

Notre héros repartira deux fois en Antarctique. En 2012, pour marquer le centenaire de la course au pôle Sud entre Roald Amundsen et Robert Falcon Scott, il va chercher des recrues au sein de l’armée. Les hommes sont divisés en deux équipes. La sienne suit la piste d’Amundsen, tandis que l’autre part sur les traces de Scott. Cette épreuve de 1450 km lui permet de collecter des fonds en faveur des soldats blessés de la Royal British Legion. Fort de ce deuxième succès, Henry Worsley décide de repartir en 2015, à l’occasion des 100 ans du voyage de L’Endurance (du nom de la fameuse goélette à trois mâts de Shackleton qui a fini écrasée par les glaces en mer de Weddell au large de l'Antarctique).

La dernière expédition de Frank Worksley, celle qui lui coûta la vie, représentait un parcours de 913 miles (1,469 km) que notre héros prévoyait de couvrir en 70 jours en solitaire et sans aucune assistance. Il devait tirer lui-même un traîneau de plus de 140 kg avec un équipement des rations alimentaires réduits au minimum vital. Le 69ème jour, incapable de mettre encore un ski devant l’autre, il est forcé de s’arrêter. A moins de 50 kilomètres de son point d'arrivée ! Epuisé et déshydraté, il passe encore deux jours sous sa tente avant de se décider à appeler les secours via la plateforme de support de l’ALE (Antarctic Logistics & Expeditions). Alors qu’il souffre qu’une péritonite bactérienne, il est évacué vers la clinique Magallanes de Puntas Arenas au Chili. Il y décède le 24 janvier 2016 sans avoir pu parler une dernière fois à son épouse. Il laisse deux enfants adultes : Max et Alicia qui vouent une adoration sans borne à leur père, même si cela n’a pas toujours coulé de source. 

J’ai encore passé un excellent moment de lecture grâce à la plume enlevée de David Grann. Il brosse un portrait très élogieux d’Henry Worsley mais j’imagine que cela est justifié par le caractère et les actes du bonhomme. Son expédition, parrainée par le prince William, a permis de collecter plus de 100 000 livres sterling (130 000 euros) en faveur des vétérans de l’armée britannique. Il a lui-même été militaire pendant plus de 30 ans, au service des Royal Green Jackets puis des Rifles. Sa carrière a été récompensée par un MBE (5ème grade de l’Ordre de l'Empire britannique) pour services distingués lors d’opérations en Irlande du Nord, en Bosnie, au Kosovo et en Afghanistan. 

Le livre est relativement court puisqu’il est le prolongement d’un article publié en 2018 par le New-Yorker. J’ai eu un peu de mal parfois à suivre l’enchaînement des différents évènements mais cela n’a pas gâché mon plaisir. Et puis il y a des cartes qui permettent de visualiser plus facilement les circuits empruntés par les explorateurs. Les photos contemporaines d’Henry Worsley sont mises en perspective par les documents d’archives d’Ernest Shackleton (voir la galerie sur le site de l'auteur). Ils se prend d’ailleurs en photo avec ses deux camarades, à la manière de ses prédécesseurs, lorsqu’ils atteignent les étapes historiques. 

David Grann restitue parfaitement l’atmosphère des terres polaires, le froid, la glace, et l’horizon devenu à la fois impénétrable et oppressant à force de blancheur. Je vous recommande vivement ce récit de même que son livre suivant Les naufragés du Wager

J’ai lu ce livre dans le cadre d’une lecture commune pour le Book Trip en mer à laquelle ont participé FanjaKeisha et Sunalee. Thaïs a lu ce livre plus tard en solo. 

The White Darkness. David Grann, traduit par Johan-Frédérik Hel Guedj. Les éditions du Sous-Sol, 160 pages (2021) / Editions Points, 168 pages (2022).

Book Trip en mer