La "feuille de route" des activités littéraires automnales me conduit aujourd’hui chez Sacha pour une Rentrée à l’Est. Pour l’occasion, je partage une lecture commune avec Ingannmic. Il s'agit d'un classique de la littérature tchèque : Jak jsem potkal ryby (How I Came to Know Fish ou Comment j'ai rencontré les poissons) d’Ota Pavel (1930-1973)
J’ai déniché cet ouvrage dans le rayon anglais d’une librairie de Brno lors d’un séjour en République Tchèque. Il m’a permis d’améliorer considérablement mon vocabulaire autour du champ lexical de la pêche ! Il faut dire que cette activité, qui plonge le lecteur dans l’intimité naturelle de la Bohême, s’est avérée à la fois constructive (au sens identitaire) et vitale pour l’auteur. Les parties de pêche sont omniprésentes dans les souvenirs d’enfance d’Ota Pavel. Elles lui ont permis de créer du lien avec son père et ses deux frères aînés. Ses fruits l’ont sauvé de la famine durant la seconde guerre mondiale. A la fin de sa vie, l’évocation des souvenirs de pêches ont adouci les séjours de l’auteur en établissements psychiatriques. C’est durant cette dernière période qu’Ota Pavel a commencé à écrire ses récits autobiographiques.
Il ne faut pas se fier à la brièveté de l’opus ni à la tonalité souvent légère de la narration. Il est en réalité riche d’enseignements sur l’auteur et sur l’histoire de l’ex Tchécoslovaquie. Sans avoir l’air d’y toucher, Ota Pavel évoque de nombreuses épreuves dont le martyr du village de Lidice durant l’occupation allemande ainsi que la déportation de son père et de ses deux frères aînés dans les camps de concentration nazis.
Avant la guerre, la vie des Popper (la famille d’Otto/ Ota, d’origine juive du côté paternel, a changé de nom en 1939 pour le "tchéquiser") était plutôt confortable. Leo, le père, était un beau parleur. Employé par la firme suédoise Elektrolux (j’ai gardé l’orthographe utilisée dans la version anglaise de ce livre), il était tellement convaincant qu’il était capable de vendre des appareils électro-ménagers à des fermiers dans les habitations n’étaient pas raccordées au réseau électrique. Son faible pour la belle Irma, la femme du directeur, a néanmoins failli causer la faillite de la famille. Leo avait heureusement une autre passion : la pêche. Il possédait même un étang à carpes dans la région de Buštěhrad où il se rendait le plus souvent possible en compagnie de "l’oncle" Karel Prosek (Karel est sans doute le prénom le plus courant en Tchéquie si je me fie à mes observations) et de ses jeunes fils. L’auteur évoque aussi la rivière Berounka, près de Křivoklát, une bourgade située à une petite heure de route de Prague en voiture (la Tchéquie est un petit pays et il me semble que rien n’est vraiment très éloigné de Prague au nord ou de Brno au sud, la seconde ville du pays). Holan, le chien d’oncle Prosek (un berger alsacien) joue aussi un rôle dans l’histoire mais je ne vous en dirai pas plus. Une chose est certaine : les Popper n’auraient pas survécu sans la pêche. Et des poissons, il y en avaient beaucoup dans le pays natal d’ Ota Pavel ! Carpes, anguilles, barbeaux, gardons, vairons… voilà autant de mots à chercher dans le dictionnaire Anglais/Français !
Des extraits de ce recueil ont été publiés une première fois au début des années 70. Les textes les plus connus, dont Carp for the Wehrmacht ou The Death of Beautiful Deer (d’abord intitulé How I Came to Know Fish), ont été adaptés à l’écran par Karel Smyczek (1975) et Karel Kachyňa (1986). Il faut ajouter à cette filmographie, l’adaptation de Golden Eels réalisée par Karel Kachyňa en 1979.
La chronologie de ces souvenirs d’enfance n’est pas linéaire car la présente édition est une compilation de nouvelles. Je pense qu’elle reprend en partie la sélection proposée par l’éditeur praguois d’Ota Pavel, sous la direction de Slávka Kopecký, au début des années 2000. Par ailleurs, les nouvelles d’Ota Pavel ont été soumises à la censure des comités éditoriaux du régime communiste et il faudrait se référer aux versions originales. En ce qui concerne la traduction française, parue aux éditions Do, elle est le résultat du travail de Barbora Faure. Elle s’exprime à ce propos dans un article du Matricule des Anges en mars 2017.
Ota Pavel a d’abord été journaliste sportif. En 1964, lors des IXe Jeux olympiques d’hiver à Innsbruck en Autriche, il fait une crise psychotique qui le conduit à une première hospitalisation pour des troubles bipolaires. Il y en aura 16 jusqu’à sa mort. L’écrivain est décédé d’une insuffisance cardiaque au sanatorium de Bohnice en mars 1973.
📚D’autres avis que le mien chez ClaudiaLucia, Patrice, Luocine, Athalie et Ingannmic
📌How I Came to Know Fish. Ota Pavel, traduit par Jindriska Badal & Robert McDowell . Penguin classics, 144 pages (2010-2026)


Tu confirmes mon envie de découvrir ce texte après la lecture du billet d'Ingannmic. J'aime beaucoup ces histoires autour de familles fantasques qui sont drôles mais disent aussi beaucoup sur une société ou une époque.
RépondreSupprimerJe trouve que les auteurs d'Europe de l'Est sont assez doués dans cet exercice.
SupprimerAh ah, en effet, que de Karel rien que dans ce billet 😉. Cette rentrée tchèque et slovaque me permet de constater un trait commun à beaucoup d'auteurs de ces pays : une propension à prendre de la distance par rapport aux drames grâce à un humour plein de tendresse qui rend les récits encore plus poignants.
RépondreSupprimerJ'aime beaucoup ce type d'humour qui n'occulte pas les sujet difficiles.
SupprimerDe prime abord, le titre n'aurait pas attiré mon attention, la pêche et moi n'étant pas très copains, mais son contexte l'air intéressant et de permettre d'en apprendre plus sur un auteur dont la vie semble avoir connu des turbulences.
RépondreSupprimerLe noms de poissons en Anglais m'ont donné du fil à retordre mais le texte vaut vraiment la peine de se donner un peu de mal.
SupprimerMerci pour ce très beau billet qui met en valeur un très beau roman :-). De très bons souvenirs de lecture pour moi aussi. Au-delà de l'histoire de la famille, du portrait du père, on perçoit en effet l'arrière plan historique de la Seconde Guerre Mondiale.
RépondreSupprimerC'est un petit grand roman !
SupprimerMerci pour cette intéressante présentation, je ne connais pas du tout la littérature de ce pays, je ne dois jamais en avoir lu de toute ma vie. Malgré tout ce n'est pas le genre de livre qui m'attire. Bonne semaine
RépondreSupprimerIl y a de belles pépites à découvrir par mi les auteurs d'Europe de l'Est. Pour ma part je suis un peu fainéante et je profite des challenges pour m'aventurer vers ces territoires méconnus.
SupprimerJe ne me souvenais pas qu'il avait été tant lu... je l'avais personnellement noté chez Electra, qui l'avait classé comme recueil de nouvelles, ce que j'avais oublié au moment de ma lecture, et je l'ai vraiment lu comme un roman, appréciant ce côté "déconstruit" que je n'ai pas trouvé gênant, grâce à la cohérence thématique qui lie l'ensemble.. je n'ai pas voulu évoquer la postface dans mon billet : découvrir après ma lecture la genèse de l'ouvrage l'a rendu encore plus marquant et bouleversant (j'ai pleuré comme une madeleine en la lisant...).
RépondreSupprimerUn très beau texte, en tous cas..
c'est un livre très touchant. Je suis d'accord avec toi concernant la cohérence des textes.
SupprimerJe viens de découvrir la chronique d'ingannmic et ma foi tu me confortes dans le fait que ce roman/récit est à découvrir (en français pour moi). C'est une totale découverte même si je connaissais l'auteur de non, j'ignorai qu'il avait écrit des souvenirs d'enfance et qu'il avait un père aussi fantasque. Merci pour cette lecture commune.
RépondreSupprimerLa figure du père est extraordinaire. J'aime aussi la tendresse qui émane de ce livre malgré le contexte difficile.
Supprimermerci pour le lien, c'est vraiment original de lire en anglais un livre écrit en tchèque j'admire tes compétences linguistiques.
RépondreSupprimerJe n'ai plus beaucoup l'occasion de pratiquer l'Anglais. La lecture est un bon moyen de l'entretenir. Je ne m'aventure pas à lire des textes trop difficiles pour l'instant.
SupprimerJ'avais hésité à le sélectionner pour le rendez-vous de Sacha, mais je suis partie sur un autre titre finalement. Bon, il sera toujours temps de le découvrir plus tard.:)
RépondreSupprimerC'est un classique donc tu as tout ton temps pour le découvrir. Maintenant, je suis curieuse de connaître ton choix pour le challenge.
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