Celui qui hantait les ténèbres. Gou Tanabe

Celui qui hantait les ténèbres. Gou Tanabe


Je profite de l’ambiance morose de ce mois d’octobre pour poursuivre ma découverte des chefs d’œuvre de Lovecraft adaptés par le mangaka Gou Tanabe. Comme Le molosse, il s’agit ici d’un recueil de nouvelles. Il y a deux histoires dans cet album mais la première, Dagon, est très courte et ne dépasse guère une trentaine de pages. Celui qui hantait les ténèbres, la nouvelle éponyme, compte plus du double.

Dagon est parue pour la première fois en 1919 dans The Vagrant, un fanzine publié par William Paul Cook. Le texte a ensuite était réédité en 1965 dans une anthologie intitulée Dagon and Other Macabre Tales (Dagon et autres récits de terreur dans la version française chez Belfond). Comme dans Le Temple, ce récit nous conduit en mer durant la première guerre mondiale. Le héros est un subrécargue, c’est-à-dire un officier de marine marchande. Il a été fait prisonnier par les Allemands avant de voler un canot pour s’échapper et de dériver en plein milieu du Pacifique. 

🚩Je vous recommande de zapper le paragraphe suivant si vous ne voulez pas connaître la suite de l’intrigue

Celui qui hantait les ténèbres. Gou Tanabe. P20-21

C’est ainsi qu’il échoue dans un lieu de cauchemar où gisent des créatures étranges, souvenirs des temps immémoriaux. Alors qu’il explore cette nécropole aquatique, le héros est confronté à une sorte de dieu pisciforme. Comme souvent dans l’œuvre de Lovecraft, la fin du récit reste très énigmatique. La nouvelle Dagon est parfois considérée comme la première histoire du mythe de Cthulhu même si le dieu ne porte pas un nom imprononçable comme les Grands Anciens extraterrestres qui peuplent l’univers lovecraftien. Existe-t-il une relation entre ce Dagon et le dieu archaïque des Philistins ? 🚩

La seconde nouvelle, Celui qui hantait les ténèbres, est parue bien plus tard en 1936. Elle a été publiée dans Weird Tales comme plusieurs autres œuvres d’HP Lovecraft. L’histoire est divisée en 3 parties : La tour noire, Une pierre mystérieuse et Le châtiment des profondeurs

L’intrigue nous conduit cette fois à Providence dans le Rhodes Island (un lieu récurrent chez Lovecraft). Le 9 août 1935, un jeune écrivain nommé Robert Blake est retrouvé mort dans son bureau, la porte de son logement étant fermée de l’intérieur. En dépit de plusieurs autres éléments troublants, le décès de l’écrivain est attribué à la foudre tombée lors de l’orage de la nuit précédente. L’attention du lecteur est alors dirigée vers son énigmatique journal intime. Les évènements qu’il raconte sont plutôt effrayants. S’agit-il d’un récit véridique ou d’un roman destiné à la publication. Tout cela est fort étrange !

Le graphisme teinté de noirceur de Gou Tanabe est le refle de l’univers torturé d’HP Lovecraft. Il est vrai qu’il est parfois difficile de distinguer tous les détails des illustrations mais le mangaka ne fait qu’interpréter les mystères lovecraftiens. Au travers de ce cinquième volet, le dessinateur japonais rend encore un bel hommage au maître américain du fantastique et de l’horreur.

Celui qui hantait les ténèbres. Gou Tanabe. p146-147

Toute la collection:

  • Les montagnes hallucinées (2 tomes, 2019)
  • Dans l'abîme du temps (2019)
  • La Couleur tombée du ciel (2020)
  • L'Appel de Cthulhu (2020)
  • Celui qui hantait les ténèbres (2021)
  • Le Cauchemar d'Innsmouth (2 volumes parus entre 2021 et 2022) 
  • Le Molosse (2022)
  • L'Abomination de Dunwich (3 volumes entre 2023 et 2024)
  • Les Chats d'Ulthar (2025)
  • L'Indicible (2025)

📚D’autres avis que le mien: Célindanaé, Allan, Feyd Rautha, Gramovar, Lady Livre

📌Celui qui hantait les ténèbres. Gou Tanabe, traduit par Sylvain Chollet. Ki-oon, 160 pages (2021)


La Breizh Brigade, T.01. Mo Malø

La Breizh Brigade, T.01. Mo Malø


Je profite des vacances pour poursuivre mes investigations dans le Cosy Crime. Destination Saint-Malo cette fois, où j’ai rencontré trois drôle de dames. C’est la fameuse Breizh Brigade, un trio formé par les membres du clan matriarcal des Corrigan, propriétaire d’un gîte du même nom. Cette famille irlando bretonne représente à elle seule 3 générations de femmes. La première Maggie, 70 printemps, est la plus inconséquente. Son langage fleuri teinté d’anglicisme et son mauvais caractère cachent une certaine tendresse et un incroyable appétit de vivre. Enora, sa petite fille, une rousse incendiaire d’une vingtaine d’années, est la seule a pouvoir l’amadouer. Louise, la cadette de notre triumvirat, est la moins extravertie mais sa timidité est une force qu’elle sait bien utiliser. 

La Breizh Brigade compte déjà 5 enquêtes au compteur mais j’ai décidé, sans originalité, de commencer par le premier volet de la série : Bienvenue chez les Corrigan donc ! 

C’est le début du mois de juillet et la saison bat son plein en Bretagne. Le manoir des Corrigan, une malouinière au charme aristocratique, affiche complet. Il faut dire que ce week-end se tiendra le "Festival Folklores du monde" à Saint-Malo et une bonne partie des musiciens du Briac Breizh Badad* (BBB) est hébergée au château. Le reste des Bagadoù  est installé au Repaire des Corsaires, le gîte concurrent des Corrigan. Pour l’instant, l’ambiance est à l’euphorie et le Chouchen coule à flot (ainsi que bien d’autres liquides alcoolisés). Mais lorsque Paul Le Tohic, le premier sonneur du Briac Breizh Bagad est retrouvé mort dans sa chambre, dans une position relevant de la pratique SM et la cornemuse au travers du gosier, plus personne ne la ramène. Qui a tué le virtuose du biniou et surtout pourquoi ? L’inspecteur Guilloux, un transfuge arrivé récemment de Vannes, mène l’enquête. Les femmes Corrigan, elles, estiment que c’est le moment d’exhumer les "forces sommeillantes" de la Breizh Brigade. 

Mo Malø, que certains connaissent grâce sa série de thrillers Qaanaaq Adriensen, n’a pas hésité à jouer la carte de la couleur locale. Le dépaysement est garanti pour les non Bretons, mais je me demande si les autres ne risquent pas de s’agacer un peu. Pour ma part, je n’ai pas boudé mon plaisir, d’autant que les personnages sont à l’avenant. L’excentrique Maggie tient la dragée haute à l’ensemble de la communauté et surtout de la gent masculine. Les amants comme Jacques Gaillard, les concurrents comme Guy Le Divellec, les voisines indiscrètes comme Dodik Cadiou et l’ensemble des suspects n’ont qu’à bien se tenir ! Bref, vous l’avez compris, la dame est très autoritaire. Son caractère bien trempé participe à créer des situations rocambolesques et fort divertissantes mais j’ai eu du mal à m’y attacher. Mo Malø a néanmoins pris soin d’inventer des personnages assez différents pour que chaque lecteur puisse s’identifier à l’une ou l’autre des trois héroïnes. Louise et Enora restent un peu trop dans l’ombre de la doyenne selon mon goût mais il n’est pas impossible qu’elles révèlent tout leur potentiel dans les prochains tomes de la série. 

📝Pour résumer, tous les ingrédients d’un bon Cosy Mystery sont réunis dans cette première aventure de la Breizh Brigade et les amateurs du genre y trouveront largement leur compte. En ce qui me concerne, j’ai hâte de découvrir comment vont évoluer les héroïnes récurrentes. Elles ne sont pas sans rappeler les protagonistes d’une autre série de Cosy Crimes bretons. Je pense à l’héroïne de Bretzhel et beurre salée, Cathie Wald, une pimpante quinquagénaire qui tient un restaurant alsacien dans le Finistère.

Tous les aventures de la Breizh Brigade:

  • Tome 1 : Bienvenue chez les Corrigan (Les Escales 2023, Points 2024)
  • Tome 2 : Ni Français, ni Breton (Les Escales 2023, Points 2025)
  • Tome 3 : L'ombre des remparts (Les Escales 2023)
  • Tome 4 : La Mariée d'Equinoxe (Les Escales 2024)
  • Tome 5 : Surcouf et coule (Les Escales 2025)

📚D’autres avis que le mien via les blogs Les lectures de Mylène, Les lectures du dimanche, Nathi lit, Carobookine, Le monde de Marie, Des pages et des îles, Le blog de Fanny H

* Bagad signifie "groupe" en breton

📌La Breizh Brigade - Tome 1 , Bienvenue chez les Corrigan ! Mo Malø. Editions Points, 384 pages (2024)


Le molosse. Gou Tanabe

Le molosse. Gou Tanabe


Depuis quelques années, Gou Tanabe s’acquitte de la mission qu’il s’est lui-même fixée : adapter les textes d’H. P. Lovecraft en mangas. Il en a déjà publié une dizaine, parmi lesquels L'Appel de Cthulhu et Les montagnes hallucinées que j’ai trouvé très convaincants. La proximité de la fête d’Halloween était l’occasion idéale pour poursuivre la découverte de cette belle collection de BD, reliée cuir. Cet album regroupe en réalité trois nouvelles de l’écrivain américain. La première partie du manga  est dédiée à l’adaptation d’un texte intitulé Le temple, publié dans Weird Tales en 1925.  Le molosse (The Hound en version originale), la nouvelle qui a donné son titre au présent ouvrage, est paru dans le même magazine en 1924. Enfin, La cité sans nom, a été publiée en 1921 dans The Wolverine.


Le molosse. Gou Tanabe P12-13


L’une des nouvelles nous conduit dans un sous-marin allemand de la première guerre mondiale, un univers confiné qui se prête bien à l’angoisse surtout lorsque que quelque chose ne tourne pas rond. Un autre texte raconte comment deux jeunes gens blasés et versés d’ésotérisme vont se perdre définitivement dans une quête horrifique. La dernière nouvelle n’est pas sans rappeler un peu les aventures d’Indiana Jones. Le héros part sur les traces d’une mystérieuses cité maudite. 


Le molosse. Gou Tanabe P78-79

 

Ceux qui sont familiers de l’univers fantastique de Lovecraft, en retrouveront les ingrédients dont le fameux "Necronomicon" (un ouvrage démoniaque fictif) qui est mentionné dans deux histoires. Gou Tanabe est passé maître dans l’art de restituer l’atmosphère cauchemardesques des nouvelles de Lovecraft grâce à des illustrations qui sont parfois très nébuleuses. Les dessins en noir & blanc se prêtent d’ailleurs bien à l’exercice. Le lecteur doit accepter un certain flou et des ellipses. Ceux qui attendent des nouvelles à chute risquent d’être un peu déçus car les portes de l’enfer restent ouvertes.


Le molosse. Gou Tanabe P142-143


Toute la collection : 

  • Les montagnes hallucinées (2 tomes, 2019)
  • Dans l'abîme du temps (2019)
  • La Couleur tombée du ciel (2020)
  • L'Appel de Cthulhu. (2020)
  • Celui qui hantait les ténèbres (2021), 
  • Le Cauchemar d'Innsmouth (2 volumes parus entre 2021 et 2022) 
  • Le Molosse (2022)
  • L'Abomination de Dunwich (3 volumes entre 2023 et 2024)
  • Les Chats d'Ulthar (2025)
  • L'Indicible (2025)

Lovecraft vs Tanabe, ma collection


📚D’autres avis que le mien via L’épaule d’Orion, Quoi de neuf sur ma pile, Les carnets Dystopiques, Au pays des cave Trolls, Yozone

📌Le molosse. Gou Tanabe, traduit par Sylvain Chollet. Kioon, 170 pages (2022)


Helter Skelter. Philippe Lechermeier

Helter Skelter. Philippe Lechermeier

Dans la cadre du challenge Littérature jeunesse organisé par PatiVore et du challenge Objectif Sf 2025 proposé par Sandrine, je poursuis ma mission « dénicher des livres pour adolescents». Après la biographie romanesque du grand chef comanche, Le dernier sur la plaine, je me suis tournée vers un roman dystopique. En réalité, je cherchais un road trip. Je n’ai découvert qu’après coup qu’il se déroulait dans un paysage postapocalyptique. J’avais également sélectionné ce livre parce que sa jeune héroïne était présentée comme une sportive de haut niveau dans le résumé en quatrième de couverture. Et là, bonne surprise pour moi (enfin pour mon ado) ! Il s’avère qu’elle pratique le football et différentes variantes comme le Futsal, le Super Soccer, etc.

Le titre du roman, Helter Skelter, fait référence à une attraction de fête foraine britannique (peut-être aussi un hommage à la chanson éponyme des Beatles). Dans l’intrigue, ce nom a été donné à un mystérieux évènement qui semble avoir secoué la planète au point d’en rejeter ses habitants pêle-mêle en divers endroits d’Amérique du Nord. Personne ne se souvient de ce qui s’est réellement passé : peut-être la main d’un dieu fâché ou d’une IA en pleine crise ?  En revanche, les bombardements qui ont suivis le grand chamboulement sont restés dans les mémoires. La plupart des "Déplacés" viennent d’Europe, d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique latine. Ils sont devenus des citoyens de seconde zone, hébergés dans des familles d’accueil qui les traitent comme des domestiques ou des campements de fortune où ils sont exploités par des entreprises de reconstruction. Sauterelle, notre héroïne, préfère lutter pour son indépendance. Elle vit à Anchorage en Alaska, dans une vieille caravane avec une meute de chiens pour anges gardiens. Elle se nourrit grâce aux aliments qu’elle trouve dans les décombres de la ville. Sa sœur Lou est sans doute encore en France mais les liaisons avec les autres continents semblent interrompues, les réseaux de télécommunication sont HS (y compris Internet) et les services postaux sont débordés.  

Avant le fameux Helter Skelter, Sauterelle avait une autre identité. Elle venait d’être recrutée par le célèbre club de foot des Celtics de Glasgow en Ecosse, le rêve de sa vie. Aussi, lorsque l’occasion se présente de rejoindre une équipe semi pro, les Wolverines, la jeune fille ne boude pas son plaisir.  Maxine, son adversaire sportive, lui en fait baver au sein de l’équipe mais tant pis ! Notre héroïne décide de faire profil bas le temps que la jalousie de son équipière ne s’apaise un peu . Or, un nouvel évènement inattendu va encore changer le cours de son destin. Il se présente sous les traits de Nils, un jeune Déplacé d’origine islandaise, joueur au sein du prestigieux club des Supersonics. Son équipe s’apprête à partir en tournée dans tous les Etats-Unis et son Coach tente de débaucher Sauterelle dont il a immédiatement décelé le potentiel. 

Helter Skelter est un roman entrainant dans lequel le lecteur n’a vraiment pas le temps de s’ennuyer. Les évènements s’enchainent et s’emboitent de manière très cohérente. Le jeune lecteur est tenu en haleine par l’envie de découvrir les évènements qui sont restés dans l’ombre : qu’est-il vraiment arrivé à notre planète ? Les autres continents ont-ils été rasé de la surface de la terre ? Leurs habitants sont-ils toujours vivants ? D’autres questions vont venir s’ajouter à celles-ci au fil du récit mais je ne veux pas tout divulgâcher. 

Il me semble que la fin du roman a été construite de manière à laisser la porte ouverte à une suite éventuelle. C’est plutôt malin de la part de l’auteur. Tout comme ces histoires d’Helter Skelter et de populations déplacées qui expliquent pourquoi des adolescents et de jeunes adultes peuvent se balader dans la nature sans tuteurs ou responsables légaux. Pour ma part, j’ai littéralement été happée par la narration, vibrant d’espoir avec l’héroïne ou perdant courage quand sa situation se détériorait. J’ai hâte de connaître l’avis de mon ado !

📝Dans le cadre du Salon du Livre et la Presse Jeunesse de Montreuil qui se tiendra du 26 novembre au 1er décembre, Helter Skelter a été sélectionné parmi les 5 Pépites 2025 dans la catégorie Ados

Helter Skelter, La fille du bout du monde. Philippe Lechermeier, Editions Flammarion Jeunesse, 384 pages (2025)

Challenges Littérature Jeunesse et Objectif SF 2025 - 121025


The Book of Prague

 

The Book of Prague

💪J’ai déniché cet ouvrage dans une librairie internationale, lors d’un voyage en République Tchèque. J’ai tout de suite pensé que ce livre serait idéal pour le challenge annuel organisé par Ingannmic et Athalie : Sous les pavés, les pages. Si j’ai déjà séjourné à Brno, la seconde ville tchèque, je n’ai jamais mis les pieds à Prague. C’était donc une belle façon de découvrir la capitale grâce à un panel d’écrivains locaux. Il s’agit en effet d’une anthologie rassemblant une dizaine d’auteurs. Franz Kafka, qui est né à Prague, est cité dans l’un des textes de l’anthologie mais n’y figure pas comme auteur. Chaque nouvelle a son traducteur exclusif. Les textes couvrent une période allant de la fin de l’ère communiste aux lendemains de la Révolution de Velours.

Parmi les histoires qui m’ont vraiment fait voyager à Prague, il y a celle écrite par Simona Bohatá, Everyone Has Their Reasons. Cela tombe bien car c’est la nouvelle d’ouverture de cet opus. Son personnage principal, Monsieur Kostecny, est un ancien Pick Pocket. Il a passé plusieurs années en prison et vient tout juste d’être relâché. L’ironie du système carcéral veut que son piteux état de santé lui donne droit à une retraite en liberté. Le lecteur peut le suivre dans le métro, depuis la station Depo Hostivař à l’est,  puis dans le tram et les rues de la capitale tchèque. Il se rend à Karlin, un quartier mal famé, qui a été en partie détruit par les inondations de 2002. Les rêveries déambulatoires de Kostecny sont l’occasion pour le lecteur de se familiariser avec la géographie praguoise. La ville est divisée en districts municipaux numérotés comme les arrondissements de Paris. Elle est traversée par la Vltava, la plus longue rivière de Tchéquie. Prague est le principal hub ferroviaire du pays et bénéficie d’un réseau de lignes de métro et de tram intra urbaines bien développées. Le héros évoque par ailleurs de nombreux sites emblématiques comme le quartier de Žižkov (où l’autrice a vécue dans les années 80 lorsqu’elle était adolescente), le château baroque de Libeň, la fameuse place de Malá Strana (Malostranské náměstí), l’Église Saint-Nicolas, le pont Charles, et bien sûr le château de Prague.

J’ai beaucoup aimé aussi la nouvelle autobiographique de Bohumil Hrabal (1914-1997), malicieusement intitulée My Libeň, un jeu de mot avec son nom allemand Lieben. Le célèbre écrivain évoque son quartier avec tendresse et nostalgie. Il a vécu de nombreuses années dans une petite rue appelée Na Hrázi ou nábřeží (Embankment Street dans la traduction anglaise), qui a été démolie à la fin des années 80. En réalité, ce quartier a inspiré à l’auteur un recueil de nouvelles complet intitulé Fast-food Univers et publié en 1966. Dans la nouvelle sélectionnée par les éditeurs de The Book of Prague, Bohumil Hrabal raconte comment il a déniché un logement dans l’ancien atelier d’un forgeron. Nous sommes au début des années 50. L’écrivain est fasciné par le quartier de Libeň, son atmosphère. C’était autrefois un quartier industriel, le dernier rattaché à la capitale (en 1901). L’un de ses principaux symboles est le réservoir de gaz sphérique de Palmovka, érigé en 1881. L’auteur évoque les voies ferrées mais aussi l’ancien ghetto juif (disparu à la fin des années 50), la vieille poste et plusieurs brasseries qu’il fréquente. La plupart de ses lieux ont disparu. Libeň est aujourd’hui un quartier résidentiel. Le musée de Prague lui a consacré une exposition en 2011.

Je pense qu’il serait fastidieux d’évoquer en détail plus de trois nouvelles de ce recueil. Aussi, parmi celles qui m’ont le plus marquées, j’ai choisi le texte de Patrik Banga (sans C), Žižkovite, qui évoque un quartier haut en couleurs. Dès la première phrase l’auteur revendique son appartenance au lieu, le fameux quartier de Žižko. Il se définit avant tout comme un Žižkovite bien qu’il soit un membre de la communauté Rom. Il habitait dans une immense maison, à l’angle de la rue Bořivoj et de la rue Ježek. Ce quartier était alors le refuge des musiciens, des intellectuels bannis par le régime, des ouvriers et des Tziganes. Patrik Banga évoque son enfance avec nostalgie. C’était, dit-il, une époque où la marmaille squattait alternativement les différents logements d’une cellule familiale très élargie. Les enfants n’avaient alors pas conscience de la ségrégation volontaire entre Roms et Gadjos et de l’ambiance pesante entre les deux communautés. Après la chute du régime communiste, les logements ont été privatisés et les prix ont tellement augmenté que la plupart des habitants n’ont pas été en mesure de les acheter. Un grand nombre de Tziganes se sont réfugiés dans des ghettos ethniques. Certains ont émigré dans le nord de la Moravie, d’autres à l’étranger, notamment au Canada. L’auteur, lui, est devenu journaliste et a quitté son quartier d’origine.

Dans ma recension, j’aurais pu mentionner également la nouvelle d’Irena Dousková, All’s Well In The End, car c’est l’un de mes textes préférés.  Néanmoins, j’ai préféré m’abstenir car je trouvais dommage d’en divulgâcher l’intrigue. 

De nombreux sujets sont abordés par le prisme de la géographie urbaine. Jan Zábrana nous rappelle les années de répression de l’ère communiste dans A Memory tandis que Marek Šindelka, à l’inverse, dénonce l’ultra capitalisme dans Realities. Veronika Bendová, quant à elle, s’amuse de l’invasion touristique en centre-ville à partir des années 90 dans un texte intitulé Waiting for Patrik (toujours sans C). Si Prague est le théâtre de toutes les intrigues, je trouve que le thème a été traité de façon inégale selon les nouvelles et je n’y  ai pas toujours trouvé mon compte. En revanche, j’ai eu plaisir à découvrir des écrivains dont certains non jamais été traduits en Français. Bien sûr, je connaissais le plus célèbre d’entre eux, Bohumil Hrabal, mais uniquement de nom. Je n’avais jamais lu de textes de lui avant de mettre le nez dans The Book of Prague. Michal Ajvaz est méconnu en France mais trois de ses livres ont été traduits par des éditeurs indépendants: L'autre île, L'autre ville et L'âge d'or. Jan Zàbrana a publié un journal intime chez Allia et deux romans de Marek Šindelka sont parus en France (La fatigue du matériau et L'étrange cas Barbora S.).

📝La collection Reading the City compte déjà de nombreuses villes situées aux quatre coins du monde dont Manchester, Reykjavik, Ramallah, Shanghai, Khartoum, Rio, etc. Sunalee a lu ceux dédiés à Tbilisi, Jakarta et Tokyo.

📌The Book of Prague, A City in Short Fiction. Ivan Myšková et Jan Zikmund (dir). Comma Press, 120 pages (2023)

Sous les pavés, les pages 2025


Les Saisons de Giacomo. Mario Rigoni Stern

Les Saisons de Giacomo. Mario Rigoni Stern

 J’ai découvert Mario Rigoni Stern grâce à Nathalie avec laquelle je poursuis les lectures communes de ce grand écrivain italien. Les Saisons de Giacomo est le 3ème volet de la "trilogie du plateau d’Asiago", après Histoire de Tönle et L’année de la victoire. Dans ce court roman Mario Rigoni Stern continue d’explorer l’histoire de sa région natale. Les Saisons de Giacomo couvre ainsi la période de l’entre-deux guerres, celle de la consolidation du gouvernement fasciste de Mussolini. La province isolée de Vicence en Vénétie n’échappe pas à son contrôle.

A travers l’histoire du jeune Giacomo, un enfant du pays, l’écrivain italien raconte plusieurs années de misère, de débrouille et d’entraide. La vie continue malgré le manque de travail et les nouvelles menaces de guerre. On économise pour aller voir Greta Carbo et Tom Mix au cinéma, un loisir dont les enfants sont férus. Pour nourrir sa famille, le père de Giacomo choisit d’abord l’exil. Il émigre en France où il travaille dur dans les mines de Moselle et amasse un petit pécule. C’est encore trop peu. Sa fille se marie avec Matteo (croisé dans L’année de la victoire) et le suit en Australie. Il faut payer le trousseau et les billets pour la traversée sur la paquebot Oceania. Un bon moyen de gagner de l’argent consiste à déterrer les mines et les obus de la première guerre mondiale pour en récupérer les matériaux. C’est risqué mais les gens du coin deviennent de véritables experts en la matière. 

Une guerre chassant l’autre, Mario Rigoni Stern évoque la campagne d'Abyssinie, le conflit qui oppose l'Italie fasciste à l'empire éthiopien de Haïlé Sélassié. Un autre moyen de trouver un emploi est de s’adresser au podestat (le maire). Ces postes sont d’abord distribués selon un roulement établi en fonction du nombre de bouches à nourrir dans une famille mais, plus le temps avance, plus les autorités locales favorisent les bons citoyens, c’est-à-dire ceux qui adhèrent au Parti. A l’instar de ses camarades d’école, Giacomo a pris la carte d’Avanguardista pour obtenir des skis et des vêtements chauds. Son rêve est de participer aux compétitions sportives de l’Opera Nazionale Balilla. Quelques années plus tard, il sera portant évincé des chasseurs alpins et envoyé dans l’infanterie en raison de sa participation passive à une grève. 

Mario Rigoni Stern aborde dans cet opus, de nombreux aspects de la vie quotidienne des italiens sous le régime du Mussolini. Sans avoir l’air d’y toucher, il mentionne également de évènements historiques qui ont marqué la région, comme la construction de l’ossuaire militaire des Laiten (avec son lot d’expropriations) et la rocambolesque guerre des Taureaux Burlini dont la Coopérative refuse de reconnaître les qualités et ordonne d’abattre. 

Comme les précédents romans de Mario Rigoni Stern, Les Saisons de Giacomo se savoure pendant la lecture et se cogite pendant plusieurs jours après l’avoir refermé. Si vous ne connaissez pas encore ce grand auteur italien, je vous recommande vivement de commencer par le premier tome Histoire de Tönle. L’année de la victoire est celui qui m’a le moins enthousiasmée mais Les Saisons de Giacomo clôt la trilogie avec panache. 

📚D'autres avis que le mien: chez PatriceAntoine, HélèneNathalie et Aifelle

📌Les Saisons de Giacomo. Mario Rigoni Stern, traduit par Laura Brignon. Editions Gallmeister, 208 pages (2025)


Pierre de Coubertin. Pagot & Bétaucourt

Pierre de Coubertin. Pagot & Bétaucourt


Voici une bande dessinée biographique qui est loin d’être un panégyrique. Comme le sous-titre de l’album le suggère, Entre ombre et lumière, les auteurs ont eu à cœur d’explorer les multiples facettes de la personnalités très controversée de Pierre de Coubertin.  Si le racisme et la misogynie du bonhomme ne suscitent pas vraiment la sympathie, le baron reste l’initiateur de la restauration des jeux olympiques. Il a œuvré toute sa vie pour le maintien de la paix entre les nations et l’éducation sportive de la jeunesse mais c’était un colonialiste convaincu. Le baron s’est compromis avec le régime nazi et son caractère tyrannique a fini par lui fermé presque toutes les portes.   


Pierre de Coubertin. Pagot & Bétaucourt. P46-47


Les auteurs ont choisi d’adopter le point de vue de deux journalistes fictifs, Edgar Pirolu et Alphonse Grosdé, pour évoquer la biographie de Pierre de Coubertin. L’idée est maligne car elle gomme un peu l’aspect pédagogique de l’entreprise. Nous sommes le 1er août 1936, à Berlin. Nos deux envoyés spéciaux s’apprêtent à couvrir les XIe olympiade de l'ère moderne qui se tiendront en Allemagne pendant 15 jours, dans un contexte politique très tendu. La conversation dévie rapidement sur l’histoire des jeux depuis la Grèce antique, puis le premier congrès olympique à l’université de la Sorbonne en 1894, etc. Pierre de Coubertin est fasciné par la vision anglo-saxonne du sport et notamment les thèses de Thomas Arnold, l’ancien directeur du collège de Rugby. L’anglophobie et l’atmosphère belliqueuse de la fin du 19ème siècle ne lui facilitent pas la tâche. Dès le début, la vision du Baron se heurte aux intérêts économiques et politiques contradictoires des différentes nations. 


Pierre de Coubertin. Pagot & Bétaucourt. P70-71

J’ai eu un peu de mal à entrer dans cet album qui débute par une succession de flashbacks avec des temporalités différentes et l’intrigue reste très dense jusqu’à la fin. Je tire d’ailleurs mon chapeau aux auteurs qui sont parvenus à synthétiser l’ensemble des informations biographiques et historiques en si peu de pages. La lecture de l’album est néanmoins facilitée par le graphisme classique qui favorise la ligne claire. J’ai parfois peiné à différencier les faciès des personnages mais il faut dire que la mode masculine du temps était à la moustache ou à la barbe. 


Pierre de Coubertin. Pagot & Bétaucourt. P84-85


Si cet album n’est pas un coup de cœur, j’ai apprécié le travail de documentation des auteurs et leur volonté de réaliser un ouvrage pédagogique sans être trop scolaire. 

📝Sur le même thème, je vous recommande Les jeux olympiques de littérature de Louis Chevaillier.

📌Pierre de Coubertin. Entre ombre et lumière. Didier Pagot et Xavier Bétaucourt. Editions Steinkis, 112 pages (2024)


Le dernier sur la plaine. Nathalie Bernard

Le dernier sur la plaine. Nathalie Bernard


A l’approche des vacances d’automne, mon ado m’a réclamé des récits d’aventure. J’ai eu beaucoup de mal à m’acquitter de cette mission car les contraintes étaient nombreuses. Contrairement à la plupart de ses pairs, il n’aime ni la fantasy ni la science-fiction. Il ne voulait pas d’intrigues policières ni de romances gnangnans et je devais éviter les séries en plusieurs tomes ! Sachant que ce n’est pas un grand lecteur, j’ai préféré pour l’instant écarter les romans classiques au profit des auteurs contemporains. C’est ainsi que j’ai sélectionné le livre de Nathalie Bernard, Le dernier sur la plaine, un roman pour adolescent (à partir de 13 ans) dont l’histoire s’inspire d’un personnage bien réel. Il s’agit de Quanah Parker, un chef comanche originaire d’un territoire situé aux pieds des montagnes Wichita et appartenant à l’actuel Etat de l'Oklahoma.

Notre héros est le fils de Peta Nocona, le grand chef de la tribu des Noconis, et d’une femme blanche appelée Cynthia Ann Parker dite "la Comanche aux yeux clairs". Le destin de celle-ci est bien connu des américains. Enlevée à l’âge de 9 ans par les Indiens, elle a vécu 24 ans avec eux avant d’être "sauvée" par les Rangers et ramenée "chez elle" manu militari. Néanmoins, c’est l’histoire de son fils qui nous est contée dans ce livre. Lorsqu’il nait, sa mère lui donne le nom de Kwana (littéralement "Le Parfumé"). L’une des premières scènes du livre est celle d’une attaque de Rangers. Kwana a 13 ans. Son père est abattu sous ses yeux. Sa mère, qui porte la petite dernière sur son dos, n’a pas le temps d’échapper aux assaillants. La couleur de sa peau semble lui épargner la mort et l’adolescent la voit partir avec un soldat. Est-elle prisonnière ou a-t-elle choisi de les abandonner ? Pour l’heure, Kwana et son jeune frère Pecos doivent surtout penser à s’enfuir loin du carnage. 

J’ai beaucoup apprécié la manière dont Nathalie Bernard a exploité à la fois la biographie de Quanah Parker et la grande histoire du Far West américain (les guerres indiennes, le déplacement des vaincus dans des réserves où ils se meurent à petit feu, le massacre des bisons, etc). Chaque camp défend ses propres intérêts sans états d’âme particuliers. Les Indiens volent les chevaux de leurs ennemies et enlèvent des femmes blanches pour agrandir la tribu. Ils ne sont pas plus cruels que les colons américains mais n’hésitent pas à tuer sur le champ de bataille. En face de notre héros,  la romancière convoque un autre personnage bien réel. Il s’agit du général Ranald Mackenzie. Les Indiens le surnomment "Celui qui n’a pas de doigt". L’officier de l’armée américaine devient rapidement le meilleur ennemie de Kwana et, en dépit des conflits territoriaux qui les opposent, éprouve un grand respect pour le courageux guerrier comanche. Tout cela bien sûr est décrit de manière à ne pas choquer les jeunes lecteurs. Le style d’écriture est enlevée et on éprouve un brin de mélancolie au moment de refermer cette fenêtre sur les grands espaces de l’ouest américain. 

💪Cette lecture s’inscrit dans le cadre du Challenge Littérature Jeunesse 2025-2026 organisé par PatiVore.

📌Le dernier sur la plaine. Nathalie Bernard. Gallimard Jeunesse, 448 pages (2025)

Challenge Littérature Jeunesse 2025-2026


Une enfance de château. Lord Berners

Une enfance de château. Lord Berners


Je cherchais un roman classique sur la vie de château et je suis tombée sur cette autobiographie de Lord Berners, dont la plume est un régal. Les portraits qu’il brosse de ses proches sont irrésistibles. 

Cet opus, publié en 1934, est le premier qu’une tétralogie composée de First Childhood (Une enfance de château), A distant Prospect (Un château au loin), The Chateau de Resenlieu et Dresden. Les deux derniers volets sont paru au Royaume-Uni à titre posthume et n’ont pas encore été traduits en français. L’auteur a modifié la plupart des noms de personnes et de lieux mais ils sont suffisamment reconnaissables. Ainsi, Apley Park, le château familial est nommé Arley ; Cheam, son école est devenue Elmley, ses grands-parents maternels, les Forster, sont Monsieur et Madame Farmer, etc.

Gerald Hugh Tyrwhitt-Wilson, le 14ème baron Berners, est né en 1883. Fils unique, il a grandi à Apley Hall, la demeure familiale, dans le Shropshire en Angleterre. La description du château fait un peu froid dans le dos mais le petit lord Berners y a été très heureux. Le décor gothique du bâtiment, ainsi que le parc constitué de falaises et de forêts se prêtaient parfaitement aux aventures enfantines les plus imaginatives.

« Arley était une immense maison néo-gothique de pierre grise, construite vers la fin du XVIIIème siècle. Elle avait quelque chose de Strawberry Hill et, si son architecture n’était pas aussi aérienne et fantastique, elle était bien pourvue de créneaux et de tourelles. Son atmosphère était hautement romantique et je pense qu’Horace Walpole, le moine Lewis ou l’auteur des Mystères d’Udolphe l’auraient appréciée. (…) »

A l’âge de 9 ans, ses parents l’envoient à la Cheam School où il a passé 4 ans avant d’être inscrit au fameux collège d’Eton. Lord Berners a reçu une éducation aristocratique traditionnelle où les pratiques sportives (cricket, équitation, etc) et une attitude virile sont jugés plus séants que les penchants trop prononcés pour la littérature, la musique ou le surnaturel. 

« Enfant, on ne m’encourageait pas à croire aux frivolités du monde surnaturel. Les rares fois que ma mère ou ma nourrice me racontèrent des contes de fées, elles semblèrent délibérément employer un style manquant de conviction. En dépit de cette politique matérialiste, je réussi à amasser une substantielle collection de livres de contes, Grimm, Perrault, d’Aulnoy, un volume de folklore russe et une éditions des Mille et une nuits dont les illustrations orientalement voluptueuses rachetaient le texte, expurgé au point de ressembler à un pudding aux pruneaux sans les pruneaux. » 

Un brin de mélancolie pour ses souvenirs d’enfance transperce néanmoins sous la carapace de l’ironie. Le snobisme et les conventions sociales n’excluent pas la tendresse, surtout féminine. Le petit Lord Berners n’est pas simplement confié à des gouvernantes et à des précepteurs. Il passe aussi beaucoup de temps avec ses grands-mères, sa tante Flora et bien sûr sa mère. Elle n’est pas insensible à ses déboires d’écolier et surtout à la sévérité du directeur d’ Elmley/ Cheam.

« Ma mère et moi étions constamment ensemble. Les jours où nous ne faisions pas de longues marches à travers les champs ou au bord du fleuve, nous partions en charrette au hasard des chemins. Ma mère me permettait parfois de l’aider au jardin. Mon aide consistait pour l’essentiel à détruire des fleurs de prix et à planter des mauvaises herbes aux endroits les plus visibles. En retour, elle s’activait activement, mais non très savamment, à mes études ornithologiques »

Les hommes de la famille sont généralement absents physiquement (Lord Berners père est accaparé par sa carrière et semble mener une vie parallèle loin de sa famille) et/ou mentalement (le grand-père est sénile depuis longtemps et l’oncle Luke semble perdu dans un chagrin d’amour sans fin). Ils sont rarement évoqués sauf lorsque le grand-père sort de ses gongs. 

« Nous savions que c’était seulement « bon papa ». Je me rappelle même avoir tendu l’oreille a certaines des injures étranges qu’il lui arrivait de prononcer , bien que je n’ai jamais tenté de les appliquer à ma conversation. Sans doute m’étais-je rendu compte que ces raffinements rhétoriques étaient pour l’usage exclusifs des adultes ».

Sans être fascinée par l’aristocratie britannique, j’ai trouvé cet opus très agréable à lire et j'ai aimé côtoyer un peu ses protagonistes. Je me souviens avoir éprouver le même plaisir à regarder la série télévisée Downton Abbey.

📚Un autre avis que le mien chez Titine

📌Une enfance de château. Lord Berners, traduit par Anatole Tomczak . Grasset, 208 pages (2021)


Jules Verne et le Gentilhomme cambrioleur. Céline Ghys

Jules Verne et le Gentilhomme cambrioleur. Céline Ghys


Automne 1883. C’est la fin de la saison nautique au Crotoy. Jules Verne doit se résoudre à rentrer à Amiens avec Honorine son épouse qui préfère l’agitation urbaine à la tranquillité de la côte picarde. Le célèbre écrivain peut se réfugier dans son bureau de la "maison de la Tour" où il passe plusieurs heures quotidiennes à écrire. Mais tandis que l’auteur des Voyages extraordinaires travaille sur le manuscrit de  Mathias Sandorf, sa ville d’adoption est en proie à l’agitation.

Cela commence avec diverses exactions dans le quartier bourgeois d’Henriville. Tous les larcins sont signés par un certain "Gentilhomme cambrioleur". Le nouveau commissaire, Garmardin, s’arrache les cheveux d’autant que le voleur s’est fait passer pour la police pour détrousser sa dernière victime.  La tension atteint son comble le mardi 15 octobre au matin, lorsque Louis Dubrion, le patron de la Caisse d’Epargne, est retrouvé assassiné dans son bureau. Le Gentilhomme aurait laissé une nouvelle lettre où il s’accuserait du crime.  Le jeune journaliste Lucien Carambel n’est pourtant pas convaincu de sa culpabilité. Le voleur n’est pas un meurtrier et le modus operandi ne ressemble pas à son style. Le patron du Progrès de la Somme le remplace par un autre reporter moins frileux.

Le jour des funérailles du banquier, Le Gentilhomme cambrioleur transmets un message épistolaire, via des montgolfières miniatures, dans lequel il clame son innocence. Le commissaire Gamardin s’entête. Il accrédite, avec la bénédiction du préfet Kuhn, la thèse selon laquelle notre Robin des bois serait coupable du meurtre du banquier. Lucien Carambel décide alors de faire appel à l’intelligence de Jules Verne. L’écrivain avait déjà apporté une aide précieuse à la police dans "l’Affaire Nemo" (cf Jules Verne contre Némo). Maurice Perrin, le malheureux adjoint de Gamardin, se joint à leur quête.

Il m’a fallu quelques pages pour décider si ce livre valait la peine que je m’y attarde mais, une fois entrée dans l’intrigue et l’atmosphère du roman, je n’ai pas boudé mon plaisir.  Céline Ghys a su restituer la géographie et l’ambiance de la capitale picarde au temps de Jules Verne. Elle s’est également inspirée de la littérature populaire du 19ème siècle, les romans policiers et les feuilletons. Elle cite d’ailleurs de nombreux auteurs: Maurice Leblanc, bien sûr, mais aussi Eugène Sue, Guy de Maupassant, Wilkie Collins, Edgar Alan Poe, Arthur Conan Doyle, Alexandre Dumas fils, Pierre Alexis de Ponson du Terrail, Pierre Souvestre, etc. Les références et clins d’œil littéraires sont multiples.

Il fallait bien sûr oser convoquer un héros de papier inspiré d’Arsène Lupin aux côtés d’un écrivain célèbre. Pourtant, ça fonctionne. Je ne sais pas si Jules Verne avait l’esprit aventureux (une anecdote tirée de son enfance, bien que jugée fausse, semble le confirmer) mais ses réactions, dans le romans, apparaissent suffisamment crédibles. Elles correspondant à ce qu’on sait de lui, à travers sa vie et son œuvre. Céline Ghys le dépeint comme un bon père de famille soucieux de justice, féru de graphologie et intéressé par les nouvelles techniques d’enquête du 19ème siècle. Le portrait que Nadar a fait de lui en 1878 reflète sa bonhomie supposée. On sait, par ailleurs, que l’écrivain était impliqué dans la vie politique et sociale de sa ville de résidence. Le penchant de l’écrivain pour les sciences, le théâtre, son refus de suivre la voie tracée par ses parents, etc.

Jules Verne et le Gentilhomme cambrioleur est le second tome de la série, après Jules Verne contre Némo (Fayard, 2024),  et j’espère vivement que celle-ci va se poursuivre. Céline Ghys est l’autrice d’un autre polar historique se déroulant à Amiens et intitulé Le Crâne de Saint Jean-Baptiste (éditions NordAvril, 2023).

💪J’ai lu ce roman dans le cadre du Challenge Autour de Jules Verne organisé par Taidloiduciné (qui squatte le blog de Dasola).

📝Plus d’informations sur Amiens ici, Le Crâne de Saint Jean-Baptiste chez Fanny, Jules Verne contre Némo chez Miriam et chez Sharon, Jules Verne et le Gentilhomme cambrioleur chez Aurélie et chez Manuel.

📌Jules Verne et le Gentilhomme cambrioleur. Céline Ghys. Fayard, 288 pages (2025)

Challenge 120 ans de Jules Verne


L'homme sous l'orage. Gaëlle Nohant

L'homme sous l'orage. Gaëlle Nohant


Ce roman est né de l’histoire personnelle de l’autrice, ou plutôt de sa maison familiale, un château abritant le portrait de son aïeule. Ce tableau a exacerbé son imagination d’enfant mais la réalité s’est avérée un peu décevante. La Gaëlle Nohant adulte a donc pris le parti d’inventer une intrigue plus romanesque autour d’une œuvre d’art similaire. Elle y a greffé un canevas composé d’un fond historique dramatique (celui de la première guerre mondiale), d’un décor régional ancré dans la vie des grands domaines viticoles (la région de Collioure) et de personnages emblématiques. 

Parmi les protagonistes, il y a un peintre déserteur, une servante qui rêve d’élévation sociale, une fille de bonne famille qui dépérie mais ne peut se plaindre à cause de sa situation privilégiée, la matriarche qui goûte au plaisir de tenir les reines de l’économie familiale mais craint de perdre ses proches sur le champs d’honneur. Ces personnages sont dépeints avec beaucoup de sensibilité et c’est pour moi le point fort du roman. 

En revanche, et malgré les multiples questions abordées, je dois confesser que je me suis un peu ennuyée. J’ai trouvé que la narration manquait de rythme. Les sujets traités ne sont pas très originaux non plus. Bien sûr, les questions comme le rôle et le devenir de l’art en temps de guerre sont intéressantes mais il me semble qu’elles ne sont guère creusées dans le roman. Au final, j’ai eu la sensation de lire une belle histoire d’amour parée de nombreux atours pour la nourrir. Cela peut séduire de nombreux lecteurs. Pour ma part, je l’ai lu sans déplaisir mais sans grand enthousiaste non plus. 

📝De la même autrice, j’ai préféré Le bureau d'éclaircissement des destins.

📚D’autres avis que le mien chez Eimelle et Anne 

📌L'homme sous l'orage. Gaëlle Nohant. L’iconoclaste, 348 pages (2025)


The Dubrovnik Book Club. Eva Glyn

The Dubrovnik Book Club. Eva Glyn

Les romans autour des livres, librairies et bibliothèques sont largement plébiscités par les lecteurs mais s’avèrent souvent décevant.  Je savais donc à quoi je m’exposais avec ce titre mais je cherchais un livre facile à lire en Anglais et qui me permettrait de découvrir une ville d’Europe de l’Est. Dubrovnik est rarement mise en avant dans la littérature et pourtant, elle a de nombreux atouts. La perle de l’adriatique peut s’enorgueillir d’une position géographique privilégiée au sud de la côte dalmate et d’un patrimoine extraordinaire, inscrit sur la liste de l’Unesco. L’ancienne cité-État de Raguse attire encore plus de touristes depuis qu’elle est devenue le décor de Port-Réal, la capitale des Sept-Couronnes dans la fameuse série Game of Thrones (à partir de la 2ème saison).

Evidemment le livre d’Eva Glyn n’a rien en commun avec la saga romanesque de George R. R. Martin. The Dubrovnik Book Club se classe plutôt dans la catégorie des romans Fell good. En temps normal, je ne suis vraiment pas amatrice du genre mais l’attrait de Dubrovnik a été le plus fort. Claire, l’héroïne, s’y est installée pour quelques mois après une longue convalescence liée à un épisode de covid-19. Sa grand-mère Fran et son deuxième mari Nono Jadran (nono signifie grand-père en Croate) l’ont accueillie chez eux  à bras ouverts. Avant la maladie, Claire a travaillé comme libraire chez Foyles à Londres. Elle vient de trouvé un emploi temporaire à Dubrovnik. Siméon, le propriétaire du Welcoming Bookshop l’a embauchée comme directrice intérimaire. Luna, la vendeuse, est encore un peu inexpérimentée pour assumer cette responsabilité. Elle est néanmoins très motivée et prête à aider Claire du mieux qu’elle peut. Les deux jeunes femmes sympathisent et leur relation dépasse rapidement le cadre strictement professionnel. 

Chaque personnage de ce roman porte un poids dont il a du mal à se débarrasser. Claire est terrorisée par l’idée de retomber malade, Luna n’ose pas avouer publiquement son homosexualité, Vedran (le cousin de Claire) a été victime de cyber harcèlement suite à la disparition non élucidée de sa compagne et Karmela (une cliente de la librairie) souffre encore des stigmates de la guerre de Croatie (1991-1995) après la dislocation des la Yougoslavie. Tout ce petit monde se retrouve chaque mois dans le cadre d’un club de lecture. La liste des ouvrages est présentée à la fin du roman. Les sept grandes parties sont découpées selon la temporalité de leurs réunions et portent les titres des livres qu’ils ont sélectionnés : Le Murder Club du jeudi de Richard Osman, Raison et Sentiments de Jane Austen, La Saison des papillons noirs de Priscilla Morris, Les Nageurs de la nuit de Tomasz Jedrowski… ces ouvrages ont tous un rapport avec l’intrigue et /ou la vie des héros. 

Si on met de côté les quelques passages romantiques, The Dubrovnik Book Club a plusieurs atouts pour séduire les lecteurs. C’est un roman choral distrayant. Sans être original, il aborde des sujets qui ne sont pas toujours consensuels.  Sa construction est ingénieuse, le rythme est assez soutenu et l’autrice décrit bien la ville de Dubrovnik. Le lecteur a la sensation de déambuler, à ses côtés, dans la ville-musée : son vieux port, la Stradun (l’axe central de la vieille ville et artère pavée qui concentre les monuments majeurs), La forteresse Lovrijenac, Le Palais du Recteur (Knežev dvor),  la Tour Minceta, le Palais Sponza, le mont Srđ qui culmine à environ 415 m au-dessus de la ville et auquel on accède grâce au téléphérique. L’île de Lokrum est également un site incontournable. 

💪J’ai lu le roman d’Eva Glyn dans le cadre du challenge "Sous les pavés les pages" organisé par Ingannmic et Athalie

📚D'autres avis que le mien chez Maximka, Cathy, Veronika, Jill, Anne, Karen,...

📝Une visite de Dubrovnik via le blog d'Antoine

📌The Dubrovnik Book Club. Eva Glyn. Harper Collins, 384 pages (2024)

Challenge Sous les pavés, les pages 2025