Les Filles du Shandong. Eve Chung

Les Filles du Shandong. Eve Chung


En 1948, avant que l’armée nationaliste de Chiang Kaï-shek ne perde la province du Shandong et que les communistes ne s’installent à Zhucheng, les Ang habitaient un confortable Siheyuan et employaient de nombreux ouvriers. Hai, la narratrice était alors âgée de 12 ans. Elle raconte que Chiang-Yue, sa mère, était traitée comme une esclave par Nai Nai, l’aïeule aux pieds bandés, au prétexte qu’elle avait accouché de 4 filles. Le triste sort de la jeune femme et sa générosité envers les employés vont susciter assez d’empathie pour qu’ils la préviennent de l’arrivée des troupes communistes et la supplient de partir au plus vite. Malheureusement, Yei Yei, son beau-père, voyait les choses différemment. Il voulait fuir à Qingdao où le clan possédait une résidence de ville. En revanche, sa bru devrait rester sur place pour revendiquer la propriété de la maison de Zucheng et le prévenir de l’évolution des évènements. Xiao-Long, son époux, n’a même pas pris la peine d’intervenir en sa faveur. Au final,  Chiang-Yue et ses filles sont laissées pratiquement sans ressources. Elles devront se débrouiller seules pour échapper à la vindicte des cadres du parti. Leur fuite, les conduira sur les traces de ceux qui les ont trahies, depuis le village de Zhucheng jusqu’à l’île de Taïwan, dernière poche de résistance de la république contrôlée par le Kuomintang, en passant par les camps de réfugiés de Mount Davis et Rennie’s Mill au sein de la Colonie britannique de Hong Kong. 

Daughters of Shandong
Eve J. Chung explique dans une interview qu’elle n’a pas souhaité écrire un roman historique mais rendre un tendre hommage à sa grand-mère défunte au travers d’un récit rappelant son courage et sa résilience. Elle a comblé les vides de l’histoire familiale grâce à ses recherches en bibliothèque et dans les archives de l'époque (aidée de sa mère pour la traduction). La couverture de l’édition originale en Anglais  est une illustration réalisée par un artiste originaire de la province Shandong. Il a représenté sa fille, "une fille du Shandong". C’est un heureux hasard pour l’autrice qui y voit un signe supplémentaire du bien-fondé de son projet. 

J’ai déjà lu pas mal de fictions (romans ou BD) ayant pour cadre la Chine au 20ème siècle mais je ne considère pas pour autant le témoignage romanesque d’ Eve J. Chung comme un récit parmi tant d’autres. Cette histoire, qui s’inspire librement de la vie de sa grand-mère, m’a beaucoup touchée parce que son destin tragique est en partie liée à la ségrégation genrée qui se perpétuait au sein même de la cellule familiale traditionnelle. Dans ce clan de grands propriétaires terriens, les femmes, et plus encore les filles, étaient considérées comme négligeables voire sources de dépenses inutiles. Aussi, au plus fort de la guerre civile, les Ang ont décidé d’abandonner Hai, sa mère et ses sœurs ! En tant qu’aînée de la fratrie, notre héroïne a été considérée comme l’héritière des Ang et violemment battue par les cadres du parti communiste. Sauvée grâce à la générosité de leurs anciens ouvriers, la mère et ses filles vont devoir faire preuve de beaucoup de courage au cours des mois suivants. Pratiquement rien ne leur sera épargné: ni la pauvreté, ni le manque de nourriture, ni la maladie… la petite dernière, Lan, en gardera des séquelles physiques toute sa vie. Di, la cadette de Hai, aussi forte et indépendante soit-elle, n’en sortira pas indemne non plus. J’ai été scandalisée bien sûr par la lâcheté des hommes de la famille Ang et j’ai admiré de la force d’âme de l’héroïne, sa capacité à pardonner pour son propre bien.   

📚D’autres avis que le mien via Babelio et Bibliosurf 

📌Les Filles du Shandong. Eve J. Chung, traduite par Laura Bourgeois. HarperCollins, 512 pages (2026)


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