Lorsqu’il rembarque sur le Marion Dufresne en novembre 2022, Emmanuel Lepage apparait comme une sorte de VIP. Son arrivée sur le navire est filmée par une équipe de cinéastes qui réalisent un documentaire pour la chaîne de télévision ARTE. Par ailleurs, le bédéiste est quelque peu courtisé par les autres passagers qui souhaitent obtenir un autographe ou un portrait. L’un d’entre eux lui confie même qu’il a découvert sa vocation grâce à son Voyage aux îles de la désolation. Il s’agit de Brieuc. L’auteur fait un petit clin d’œil à ce jeune scientifique en lui cédant la parole à la fin de l’album.
C’est à l’initiative de Christophe Guinet, directeur de recherche CNRS au centre d’études biologiques de Chizé, qu’Emmanuel Lepage a entrepris ce nouveau voyage. Ce n’est pas un hasard si l’auteur de BD a été sollicité puisqu’il est aussi peintre officiel de la marine française. Il n’a pas réfléchi longtemps avant d’accepter la mission même s’il s’interrogeait sur la pertinence d’un autre séjour aux TAAF. Qu’allait-il tirer de cette aventure ? Une expérience (c’est le terme qu’on doit préférer pour ce type de mission comme le lui expliquent ses compagnons) ! Une expérience humaine unique, avant toute chose, une autre façon d’être ensemble et l’occasion d’en apprendre beaucoup sur soi-même. Alexis, le chef opérateur du documentaire, en fera expérience intime et intense au cours d’une randonnée vers la cabane aux manchots, le point d’observation de l’équipe Popéleph (qui étudie les éléphants de mer) sur la péninsule Courbet.
Emmanuel Lepage décrit bien le quotidien des équipes sur la base de Port-aux-Français ou dans les avant-postes près de la faune ou de la flore. Il y a des passages assez amusants dans les cabanes où les provisions sont constituées de conserves dont les dates de péremption sont dépassées depuis des années. Il faut parfois faire preuve d’imagination et de débrouillardise. A l’Estacade, les jeunes chercheurs font préchauffer le four avec des bougies ou cuisinent des sardines à l’huile grillées en faisant flamber du papier toilette directement dans la boîte de conserve. Ils utilisent aussi les casseroles comme caisses de résonnance pour les téléphones portables.
Bien sûr tout n’est pas idyllique. Le travail est parfois laborieux à cause du climat et du terrain. Il y a aussi quelques tensions et tabous. L’équipe chargée de baguer les pingouins demande aux cinéastes de ne pas filmer l’opération. Ils craignent que les images soient mal interprétées par le grand public. Un autre sujet longuement évoqué concerne la régulation d’espèces introduites aux premières heures de l’exploration polaire. Elles perturbent désormais le microcosme de l’archipel. Mathéo et Tobie sont les "Mamintros" (contraction de mammifères introduits) de l’archipel. Ils sont chargés de prélever (comprenez tuer) les mammifères qui mettent en danger l’écosystème. C’est notamment le cas de la colonie de chats. Ils ont été introduits au milieu du 20ème siècle pour chasser les rongeurs. Or, il est plus facile pour les félins d’attaquer les oiseaux qui nichent au sol. Ils font de véritables hécatombes parmi les Albatros, par exemple.
L’album est riche d’informations et anecdotes similaires. Cela prouve, s’il était besoin, que ce voyage était loin d’être inutile. Cela, les lecteurs assidus d’Emmanuel Lepage s’en doutaient bien. L’auteur de BD ne manque jamais d’inspiration. Le simple plaisir de retrouver la patte du bédéiste se suffit à lui-même. Le dessinateur nous régal de planches somptueuses comme à son habitude. Dans son récit de voyage précédent, il regrettait de pas être bien équipé en matériel de dessin et en vêtement adaptés (on n’imagine pas comme il est important de porter des gants chauds n’entravant pas les mains du dessinateur). Il explique que sa technique s’est affinée, notamment dans la représentation de la mer. Il utilise des brosses à dents pour dessiner l’écume, par exemple. Il y a aussi des plans très audacieux depuis le pont du bateau. L’illustrateur est très exigeant avec lui-même et donc pas toujours satisfait de ses œuvres. Lorsqu’on lui demande de faire un dessin pour un collègue sur l’une des cloisons de la station, il ne le trouve pas très réussi. C’est dire l’humilité du bonhomme !
Il m’a fallu un peu de temps pour retrouver le documentaire de 52 minutes dédié à ce voyage. Les îles Kerguelen, aux confins du monde a été diffusé sur ARTE en mars 2024 mais on peut en voir des extraits ici et là.
📝D’autres albums Emmanuel Lepage:
- Voyage aux îles de la désolation,
- Ar-men,
- Les voyages d’Ulysse,
- Au pied des étoiles (en collaboration avec Edmond Baudoin)
📌Danser avec le vent. Emmanuel Lepage. Futuropolis, 224 pages (2025)





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