Lettres de Taipei. Fish Wu

Lettres de Taipei. Fish Wu

Je n’ai pas lu la quatrième de couverture avant de me plonger dans cet album. Je m’attendais à un bande dessinée sur Taïwan mais il s’agit en fait d’un récit familial dans la Chine de Mao. Les fameuses lettres de Tapei arrivent tardivement dans la narration et le lecteur n’en apprend le contenu que si elles annoncent une arrivée ou un décès. Je n’ai pas été trop déçue puisque l’histoire de la Chine contemporaine m’intéresse beaucoup. 

L’auteur de ce manhua (BD chinoise) a perdu successivement deux membres de sa famille. Sa grand-mère, dernière gardienne de la mémoire du clan, est atteinte d’Alzheimer. Or, certains évènements sont restés flous dans la tête du manhuajia. Fish Wu décide de parler à son aïeule avant que tous ses souvenirs ne soient effacés. Les liens familiaux qui sont évoqués dans cette histoire sont donc ceux qui concernent la vieille dame. Qui était donc cet oncle, parti en exil à Taïwan ? Son père, Shen Erchong, avait un jeune frère nommé Shen Erya. Il a été forcé de fuir le village en l’an 37 de la République populaire de Chine (1948). Les deux frères étaient enseignants. A ce titre, ils étaient considérés comme des lettrés et, bientôt comme des traitres parce qu’ils ont refusé d’écrire des slogans prorévolutionnaires incitant à la violence. Erchong, qui avait déjà une famille, n’a pas pu se résoudre à l’exil et Erya a dû partir seul vers l’inconnu. Cette erreur va coûter la vie au frère aîné car les gardiens de la révolution s’acharnent sur ceux qui sont restés. Erya, lui, devra attendre 47 ans pour fouler à nouveau le sol de son pays natal. 

Lettres de Taipei. Fish Wu - P8-9

L’ouvrage de Fish Wu est indéniablement de bonne qualité mais, pour des raisons qui m’échappent en partie, je n’ai pas été totalement séduite. Je lui ai préféré la monumentale biographie dessinée de Li Kunwu. Une vie chinoise a été scénarisée par un Français, Philippe Ôtié, ce qui est différent d’un travail de traduction ordinaire. En ce qui concerne les Lettres de Taipei, je sais grâce à une interview de Bertrand Speller sur ce sujet, que la traduction française a nécessité beaucoup de choix compliqués. Il faut souvent faire des raccourcis pour exprimer une idée. Par ailleurs, le récit de Fish Wu manque parfois de corps. Cela est évidemment lié à l’amnésie de la grand-mère. Le manhuajia a su mettre ses souvenirs erratiques en forme mais j’aurais voulu en savoir plus sur le destin de l’oncle exilé à Taipei. L’auteur a fait un voyage à Taïwan dans ce but mais il n’a pas pu combler tous les vides.

Lettres de Taipei. Fish Wu. P78-79

Les dessins de Fish Wu sont riches de détails, proches du pointillisme. C’est du beau boulot mais ce n’est pas toujours très lisible à la lumière d’une lampe de chevet. L’album est plus proche du format traditionnel des romans que des albums de BD franco-belge. C’est pratique à transporter mais le graphisme foisonnant en pâtit. Je sais bien que je chipote un peu et je tiens à insister sur le fait que cet album vaut le détour en dépit des bémols que j’ai exprimés. 

📌Lettres de Taipei. Fish Wu, traduit par Bertrand Speller. Editions Rue de L’échiquier, 172 pages (2024)


Trois enterrements. Anders Lustgarten

Trois enterrements. Anders Lustgarten

Le titre de ce roman fait présager un peu de pathos. Le sujet traité, à savoir les migrants illégaux confrontés à la violence raciste en Grande Bretagne, est également loin d’être réjouissant. Et pourtant ! Anders Lustgarten réserve quelques surprises à ses lecteurs. L’intrigue est centrée autour d’une aventure humaine à la fois courageuse et touchante. Son héroïne tourmentée, Cherry Bristow, a du panache et surtout beaucoup de cran. Ses acolytes improbables vont l’accompagner dans un road trip rocambolesque qui fera la nique au système. Oui, je sais, tout ceci est encore un peu abscon.

Au commencement, il y a les premières funérailles. Celles de Liam, le jeune fils de Cherry et de Robert Bristow. Il s’est suicidé pendant le confinement sanitaire de la pandémie de covid-19. Cherry, infirmière épuisée, n’a rien vu venir. Le second mort s’appelle Omar. Il a été assassiné par l’inspecteur de police Frederick John Barratt alors qu’il tentait de rejoindre l’Angleterre avec d’autres compagnons d’infortune. Ce jour-là, Barratt avait convaincu un jeune collègue paumé,  Andy Jakubiak, de ratisser les côtes de la Manche pour repousser les migrants à la mer. Omar ne retrouvera jamais sa petite amie Asha. Un coup de botte de Baratt lui a brisé la nuque alors qu’il s’accrochait au bastingage. C’est Cherry qui retrouve son corps sur la plage. Le jeune migrant ressemble tellement à son fils Liam ! L’infirmière prend la décision de retrouver les proches d’Omar (dont elle ne sait rien contrairement aux lecteurs) afin qu’ils puissent l’enterrer décemment et faire leur deuil. Son seul indice est une photo plastifiée qu’Omar tient fermement dans sa main. C’est un portrait d’Asha bien sûr.

Robert, ancien flic, n’est pas informé immédiatement de l’initiative de son épouse. Et leur fille, Danielle, n’est pas vraiment de bonne composition. Barratt, lui, ne pense qu’à récupérer le corps à la morgue pour « enterrer l’affaire ».  Andy Jakubiak, frappé  par un sursaut d’humanisme, se rebiffe et se joint à la quête de Cherry. C’est là que débute le road trip funéraire dont le but est d’échapper aux griffes des Défenseurs du Royaume, de retrouver la jeune fille sur la photo et de remettre la dépouille d’Omar entre des mains aimantes. Nos fuyards pourront compter sur l’aide impromptue d’une femme de ménage biologiste rebouteuse tchèque, d’un coupée sport rose,  et de beaucoup de détermination. J’ai oublié de mentionner quelques personnages dans cette histoire mais je crois que vous voyez l’ambiance.

C’est un premier roman et franchement c’est une bonne surprise. Les personnages sont parfois caricaturaux mais ça fait partie du jeu. 

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📌Trois enterrements. Anders Lustgarten, traduit par Claro. Actes Sud, 336 pages (2025)


La Cantine de minuit T.01. Yarô Abe

La Cantine de minuit T.01. Yarô Abe


La cantine de minuit c’est une institution dans l’univers du manga. Une bonne vingtaine de volumes sont déjà parus au Japon, 14 tomes en France, 1 livre de cuisine inspiré de la BD, une série télévisée japonaise de 50 épisodes reprise par Netflix (Midnight Diner: Tokyo Stories), plusieurs récompenses prestigieuses comme le Grand prix du manga, Prix Shōgakukan, deux sélections Festival d'Angoulême … c’était largement suffisant pour que je tente l’expérience.


La Cantine de minuit T.01. Yarô Abe. P12-13


Il s’agit d’un vrai manga ; donc on le lit dans l’autre sens, de la droite vers la gauche (c’est un coup à prendre). Les 2 ou 3 premières pages sont en couleurs, le reste en noir et blanc. Les arrières plans sont sans fioritures mais les faciès assez reconnaissables.  Plus qu’une intrigue en continue, le manga est une succession de saynètes, de personnages qui défilent dans un izakaya ouvert uniquement la nuit. Les isakayas sont des petits restaurants traditionnels japonais qu’on pourrait comparer à nos bistrots ou aux bars à tapas espagnols. L’établissement est situé dans un quartier chaud de Tokyo. La clientèle est donc plutôt représentative du milieu interlope (stripteaseuses, acteurs de porno, yakuzas, escrocs à la petite semaine,…). Le propriétaire les accueille avec bienveillance la plupart du temps et leur prête une oreille attentive avec une éternelle clope entre les doigts. Sur lui, en revanche, on apprendra pas grand-chose dans ce premier volume. Il a une cicatrice qui lui barre l’œil gauche ce qui ouvre la porte à de nombreuses suppositions. 


La Cantine de minuit T.01. Yarô Abe. P148-149


Je comprends le côté addictif de cette série et je ne dis pas ça pour faire un jeu de mots facile. Comme dans une série télévisée, on s’attache facilement aux personnages et on a envie de savoir comment ils vont évoluer. Par contre, je ne peux pas dire que les recettes soient très développées dans la BD ni qu’elles ont toujours stimulé mes papilles. Ce n’est qu’une histoire de goût (je n’aime pas les algues, par exemple) et donc pas un frein à la lecture de ce manga. Pour les aventuriers de la gastronomie, c’est même plutôt un moteur (désolée pour les métaphores automobiles intempestives).  J’ai lu cet album avec plaisir mais sans plus. Je pense que le charme opère davantage dans la continuité. A suivre, donc !

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📌La Cantine de minuit T.01. Yarô Abe, traduit par Miyako Slocombe. Le Lézard Noir, 300 pages (2017)


Nourrices. Séverine Cressan

Nourrices. Séverine Cressan


Lorsque j’étais enfant ma grand-mère me parlait souvent de ses parents nourriciers qui l’avaient élevée à la campagne alors que sa mère travaillait à Paris. Oui, cela se faisait encore au début du 20ème siècle et pas seulement au sein de la grande bourgeoisie. Je ne me posais guère plus de question à l’époque. Le beau roman de Séverine Cressan m’a ouvert les yeux sur le sujet. Son récit à elle se situe sans doute plutôt au 19ème siècle. Il évoque les avantages mais surtout les pires travers de l’industrie nourricière. Toutes les expériences n’ont pas été aussi douces que celle de mon aïeule ! 

Le commerce du lait maternel n’est pas un geste anodin. C’est un acte intime avec ses conséquences physiques et émotionnelles. Séverine Cressan a l’art de parler de la maternité, du rapport que la femme entretient avec son enfant et le nourrisson dont elle s’est engagée à prendre soin.  Cette figure maternelle est incarnée par Sylvaine, l’héroïne de Nourrices. Elle est la femme d’un bûcheron nommé Andoche et la mère d’un petit garçon qui s’appelle Jehan. Pour mettre un peu de beurre dans les épinards, elle s’est résignée à vendre son lait. Elle a choisie de prendre le bébé d’une autre à demeure plutôt que de partir en ville et d’abandonner le sien sur-place. Le bébé qui lui est confié, une petite fille,  s'appelle GladieDans son village, elles sont nombreuses à vivre de ce système nourricier et, contrairement à Sylvaine, elle le font souvent sous la contrainte de leur mari. Ce sont d’ailleurs les hommes qui gèrent l’argent ainsi rapporté au foyer. En général, ils le boivent plus qu’ils ne l’investissent. Tout ce petit mode a recourt à un intermédiaire peu scrupuleux, La Chicane, qui met les mère allaitantes en relation avec l’agence de placement ou l’orphelinat. Les enfants de la tour d’abandon sont aussi confiés à des nourrices mais pour des salaires moindres. L’incontournable La Chicane, les transportent jusqu’au village dans des conditions sanitaires qui occasionnent de nombreuses pertes. 

Dans un premier temps, le roman de Séverine Cressan m’a semblé bien énigmatique. Tout d’abord, il n’y a ni indications temporelles précises ni noms de lieux. L’intrigue elle-même renferme sa part d’onirisme. Une nuit, au sortir d’un rêve, Sylvaine est attirée dans la forêt par un appel qu’elle est seul à entendre. Elle en rapportera un nouveau-né, une petite fille qu’elle surnommera "l’enfant de lune". L’autrice évoque aussi longuement les mystères de l’enfantement et de la maternité, avec leur part d’animalité et de sensualité. Ces passages sont très émouvants. Pour compléter le tableau, il faut ajouter un brin de superstition incarné par le personnage de la sorcière rebouteuse. Tous ces éléments participent à entraîner le lecteur dans une sorte de cocon immersif. Et c’est là, la grande réussite de ce roman selon moi. 

📚D'autres avis que le mien: Manou , AthalieEimelle et Claudialucia

📌Nourrices. Séverine Cressan. Editions Dalva, 272 pages (2025)


Lisière. Kapka Kassabova

Lisière. Kapka Kassabova


En 2023, je suis allée en Bulgarie, visiter un petit village des Rhodopes, tout près des frontières grecque et turc. Le récit de Kapka Kassabova m’a permis de me replonger dans l’atmosphère de ce territoire marqué par la grande histoire : celle du peuple Thrace, celle des guerres de conquête et de résistance contre l’Empire ottoman, celle des populations de l’ancien bloc de l’Est et celle des migrants, rarement volontaires. L’autrice de Lisière, elle, a cheminé tout le long des frontières bulgares. Le titre de son livre se veut le reflet de cette broderie géographique et culturelle. 

Le récit nous conduit au sud des Balkans, depuis les côtes de la mer Noire jusqu’à la mer Egée, en passant par les massifs de la Strandja et des Rhodopes. Nous traversons des frontières autrefois interdites, une zone grise qui faisait objet d’une surveillance rigoureuse des gardes-frontières soviétiques et d’une défense violente de chaque côté de la ligne. Nous sommes à l’extrême sud de ce long rideau de fer qui fascinait tant le journaliste Paolo Rumiz (cf Aux frontières de l’Europe). 

Contrairement à l’écrivain italien, Kapka Kassabova n’est pas née du côté démocratique du rideau mais à Sofia, sous la dictature de Todor Jivkov. La Bulgarie entretenait alors des relations d’amitié avec l’URSS et les autres pays satellites liées par le Pacte de Varsovie. Sa famille a émigré dans les années 90, d’abord en Nouvelle-Zélande, puis l’écrivaine s’est exilée dans les Highlands en Ecosse. Trois décennies après la chute du régime communiste, l’autrice de Lisière a eu envie de retrouver le pays de son enfance.

Kapka Kassabova est une sorte de chasseuse d’histoires. Son périple, entre Bulgarie, Grèce et Turquie, lui a permis de collecter des informations sur l’histoire et les légendes locales mais surtout d’aller à la rencontre des habitants. Elle a recueillis les récits, souvent dramatiques, de survivants, de réfugiés et d’exilés. Combien de citoyens d’ex-RDA sont morts en tentant de traverser la dernière frontière avant la liberté (la frontière bulgare avait la réputation fausse d’être plus perméable) ? Combien de Pomaques, slaves musulmans, ont perdu leurs biens et leurs identités ? Combien de villages désertés à la fin de la Guerre froide ?

Kapka Kassabova sait écouter. Ses hôtes la reçoivent avec plaisir et simplicité, la guident dans ce territoire méconnu. Pour autant, le périple ne s’avère pas sans danger. L’autrice côtoie quelques personnalités interlopes qui n’inspirent guère confiance. L’un d’entre eux la pousse même à s’enfuir à toutes jambes dans la forêt. 

Kapka Kassabova sait transmettre sans juger. Elle fait toujours preuve de bienveillance et d'ouverture d'esprit vis à vis de ces interlocuteurs, des qualités qui en font une excellente messagère.

Kapka Kassabova sait aussi capter l'attention du lecteur. Lisière est un récit riche d’informations géographiques, historiques, culturelles et ethnographique que j'ai eu grand plaisir à découvrir. Mais c’est surtout l’humain qui interpelle dans cet ouvrage. Ces destins brisés par les guerres idéologiques, religieuses, économiques… On est choqué par les cruautés des uns et bluffé par la capacité de résilience de autres. 

📝L'ouvrage est émaillé de vocabulaire bulgare, grec et turc, qui sont autant de notions indicibles dans une autre langue. A ce sujet, je vous recommande un article très instructif de la traductrice de Lisière, Morgane Saysana. 

💪Grâce à Lisière, je coche les cases de trois challenges de lecture : Les escapades européennes chez Cléanthe, La rentrée à l’Est chez Sacha et Les pavés de l’été chez La Petite Liste.

📌Lisière. Kapka Kassabova, traduite par Morgane Saysana. J’ai Lu, 612 pages (2021)

Trois challenges de lecture


Kokekokko ! 16 vues du Japon

Kokekokko ! 16 vues du Japon


Je suis fascinée par les récits d’expatriation en Asie surtout s’ils sont présentés sous la forme de "manfras" (mangas à la française). De plus, je suis depuis plusieurs années les publications de la maison Issekinicho, l’éditeur de ce livre. 

"Kokekokko", c’est le cri du coq japonais, notre Cocorico national. Ce recueil d’histoires graphiques réunis justement les récits de 15 Français (+ une Anglaise) qui ont séjourné au Japon. Certains n’y ont passé que quelques semaines ; d’autres plusieurs mois et certains y vivent toujours. Leurs expériences et leurs styles sont différents mais leurs récits se rejoignent sur plusieurs points. La gastronomie occupe une part importante des témoignages mais je crois que c’est le lot de tous les expatriés quelque soit leur origine où le lieu où ils ont émigré.


Kokekokko ! 16 vues du Japon. Sylvie Bessard

Parmi les auteurs de ces strips, il y a ceux que je connaissais déjà dont Florent Chavouet, une valeur sûre, et les (futurs) fondateurs des éditions Issekinicho. aAlex et Delfine (alias Alexandre Bonnefoy et Delphine Vaufrey)  ont séjournés au Japon entre 2011 et 2012 avec un visa travail vacances.  Comme c’est souvent le cas dans ce genre de situation, ils commencent par s’émerveiller de tout. L’architecture, le mode de vie, les technologies, les coutumes, etc. La nourriture réserve quelques bonnes ou mauvaises surprises. Et puis apparaissent les premières fissures, rien de grave et toujours présentées avec humour par les auteurs de ces bandes dessinées. 


Kokekokko ! 16 vues du Japon. Rémi Maynègre

J’ai découvert aussi plusieurs auteurs dont Cyrielle qui nous raconte sa journée à Tokyo dans la peau d’une Maïko (apprentie Geisha) puis sa découverte des bains publics (Sento). Elle mélange dessins naïfs et photos persos. Dans un style un peu différent, mais toujours enfantin, j’ai beaucoup aimé Nini. Cette autrice nous raconte avec beaucoup d’humour ses nombreux déboires à Osaka où elle a vécu avec son compagnon Jessie en 2010. Yllya, une autre bédéiste, adopte également un regard décalé sur son expérience japonaise et une vision rafraîchissante de ses séjours successifs au Pays du soleil levant. Le dessinateur Remka, lui, décrit divers aspects de la culture japonaise dans un style graphique très personnel. Au moment où le livre a été publié, il vivait au Japon depuis 8 ans. Ses croquis sont très sobres, voire simplistes, mais le ton est décapant. Son personnage principal (et alter ego, je suppose) qui ressemble visuellement à un alien, est mis en scène dans une série de saynètes à l’humour pince sans rire. 

Kokekokko a été réédité plusieurs fois depuis sa première parution en 2014. Il faut dire que l’anthologie présente un bel éventail de dessinateurs et autant de styles différents. C’est un ouvrage qui plaira sans doute à la plupart des amateurs de mangas et à tous ceux qui sont fascinés par le Pays du soleil levant.

📝Sur le même thème: Shiki de Rosalie Stroesser, Les cahiers japonais de Igort, Tokyo la nuit de Mateusz Urbanowicz et encore d'autres idées dans ma biblio thématique sur l'expatriation en Asie

📌Kokekokko ! 16 vues du Japon. Editions Issekinicho, 320 pages (rééd, 2024)


Éclaircie. Carys Davies

Éclaircie. Carys Davies


📚J’ai un faible pour Carys Davies et je ne suis pas la seule. Cath L a été la première à parler de l’autrice anglaise et de son roman West (Seuil, 2019). Athalie a beaucoup apprécié Eclaircie (La Table Ronde, 2025) et, pour ma part, je l’ai découverte grâce au Voyage de Hilary Bird (Seuil, 2022). Il était bien sûr hors de question de rater ce troisième roman. Et vous savez quoi ? Je n’ai pas été déçue. Carys Davies confirme dans Éclaircie son talent à mélanger histoire et romanesque. Après les Etats-Unis et l’Inde de ses premiers romans, elle nous conduit sur une île fictive au large de l’Ecosse et de la Norvège. Ce n’est pas les Shetland mais ça y ressemble. 

Nous sommes au milieu du 19ème siècle. Les grands propriétaires terriens écossais et les chefs de clan décident de convertir les terres en pâtures à moutons, plus rentables. Les petits fermiers sont alors expulsés manu militari des exploitations. La plupart vont s’exiler aux Etats-Unis. Ces déplacements de populations, débutés au 18ème siècle, sont restés dans la mémoire collective sous le terme d’ "Highland Clearances" (littéralement "les évacuations des Hautes Terres"). La révolution agricole Ecossaise affecte également les habitants des Lowlands qui sont forcés d’abandonner le système productif traditionnel. Les Clearances ont eu pour conséquence la grande famine du milieu du 19ème siècle, suite à une pénurie de pommes de terre. Elles sont aussi à l’origine d’une acculturation qui a entraîné la disparition de certains dialectes gaéliques. Ivar, l’un des personnages de ce roman en est un exemple. Unique habitant de son île, et donc ultime locuteur de sa langue, il est resté malgré le départ des derniers membres de sa famille pour l’Amérique. Il survit seul, dans une masure, avec une vieille jument, une vache aveugle, des brebis faméliques et quelques poules.  

Parallèlement à la révolution économique en marche, l’Ecosse est frappée par une crise religieuse majeure, la "Great Disruption" (ou "Schisme de 1843"), entraînant la scission de l'Église presbytérienne. Le conflit porte en réalité sur l’ingérence des autorités civiles dans la nomination des pasteurs. A la suite du prédicateur Thomas Chalmers (1780-1847) qui prône la séparation de l’Eglise et de l’Etat, plusieurs centaines de pasteurs écossais abandonnent leurs paroisses, leurs presbytères et leurs traitements. L’autre héros de ce roman, John Fergusson est l’un d’entre eux. Ayant renoncé à ses revenus, le pasteur se voit contraint de trouver un emploi lucratif pour faire vivre son épouse Mary et construire sa nouvelle église indépendante. Il accepte un emploi d’intendant adjoint pour le compte d’un certain Henry Lowrie, riche propriétaire terrien. Il s’agit de se rendre sur une île quasi déserte pour expulser son dernier habitant (Ivar) et remplacer les cultures ainsi que toute la ménagerie par des moutons dont on aura plus besoin de se soucier.  

La rencontre entre Ivar et John Fergusson, le messager de malheur, s’annonce difficile et la barrière de la langue n’est bien sûr pas le seul obstacle. Comment l’homme d’Eglise va-t-il gérer la situation sans renoncer à ses principes moraux ? Strachan, le cynique gestionnaire attitré de Lowrie (mais sans doute trop couard pour se charger lui-même du sale boulot), lui transmet moults consignes et recommandations parfaitement obsolètes, ainsi qu’un vieux pistolet dont Fergusson ne sait pas se servir. 

J’ai été profondément émue par le roman de Carys Davies. J’ai une nouvelle fois apprécié la délicatesse de son écriture mais aussi les ellipses et les non-dits de ce récit. Le lecteur doit fournir un petit effort pour entrer dans l’intrigue et les personnages sont bien plus ambivalents qu’on ne pourrait le penser de prime abord. Avant toute chose, ils sont profondément humains et c’est ce qui fait le charme de cette histoire . J’ai éprouvé de l’empathie pour le trio Ivar, John et Mary, ainsi qu’une profonde admiration pour la capacité de chacun d’entre eux à remettre en cause leurs modes de pensée et/ou certains tabous sociaux. Lisez Carys Davies, sauf si vous préférez vous tenir à l'abri d'un coup de cœur.

💪Et c'est une occasion de participer au Book Trip en mer chez Fanja

📚D'autres avis chez AthalieClaudiaLucia, Cath L, Hélène, Nicole, Ingannmic...

📌Éclaircie. Carys Davies, traduite par David Fauquemberg. La Table Ronde, 192 pages (2025)

Book Trip en mer 2025


Altérée. Charly Lemega

Altérée. Charly Lemega


Avant d’être publié en version papier, ce thriller de science-fiction a été diffusé sous la forme d’un podcast de 10 épisodes de 15 minutes. La qualité du scénario, le soin apporté à la réalisation, la musique originale d’Alexandre Didi et les performance de l’actrice Justine Viotty ont séduit son public. Altérée a été récompensé par le Prix Radio France de la révélation podcast et chaudement recommandé par les critiques du magazine Télérama et du journal Le Monde. C’est grâce à ce succès d’estime que Charly Lemega a pu publier une adaptation romanesque du podcast. La genèse d’Altérée explique sans doute le style direct, sans fioriture de la fiction. Le lecteur entre immédiatement dans l’action et le rythme du roman est soutenu. 

La narratrice s’appelle Alicia. C’est une métis parisienne d’une trentaine d’années en pleine crise existentielle. Elle vient de quitter sa petite amie et son boulot dans la publicité. Depuis quelques temps, l’esprit de la jeune femme est perturbé par des rêves et des souvenirs intempestifs qui ne sont pas les siens. Alors que les flashs se font de plus en plus intenses et réalistes, Alicia décide de prendre les choses en main. Echaudée par une séance d’hypnotisme, elle interroge sa mère sur son passé et consulte des sites Internet dédiés à "l’effet Mandela". Ce syndrome a été mis en évidence par une chercheuse sur le paranormal, appelée Fiona Broome, dans son ouvrage Real, Lies, or Memorex ?. Elle montre que des personnes sans lien entre elles se souviennent d’évènements communs qui n’ont jamais eu lieu (ex : Nelson Mandela serait mort en prison dans les années 1980). Sans entrer dans les détails pour ne pas dévoiler toute l’intrigue, je peux vous dire que cette histoire est également connectée à une théorie développée par Albert Einstein au début du 20ème siècle sur l'anti téléphone tachyonique. C’est quoi ce truc ? Je vous laisse gamberger un peu pour ne pas divulgâcher davantage le roman. 

L’intrigue est menée tambour battant et ce n’est pas exagéré de qualifier ce roman de "Page Turner". Je n’ai pas écouté le podcast en entier (par contre j'ai lu tout le roman). Néanmoins, j’ai cru comprendre que la deuxième partie du livre (séparée de la première par un interlude) est en réalité une suite bonus au podcast. C’est plutôt intelligent de la part de l’auteur, d’autant qu’elle s’intègre bien dans le scénario original et lui apporte une nouvelle fin crédible. C’est un beau cadeau pour les auditeurs du podcast qui souhaiteraient se pencher sur cette version. 

💪Lecture dans le cadre du challenge Objectif SF 2025

📚D’autres avis que le mien via Babelio et Bibliosurf

📌Altérée. Charly Lemega. Seuil, 368 pages (2025)

objectif SF 2025


Jacky. Anthony Passeron

Jacky. Anthony Passeron


J’ai peut-être fait l’erreur de lire ce livre après avoir écouté l’émission Le masque et la plume. Dès le début du roman ma lecture a été hantée par les commentaires des journalistes de France Inter. Impossible de rester neutre dans ces conditions. Je me suis donc longtemps focalisée sur ce qu’ils ont appelé les passages Wikipédia dédiés à l’histoire du jeu vidéo. Les critiques littéraires ont également souligné la prégnance des thèmes de la mort et du virilisme. Tous ces éléments sont indéniablement au cœur du récit. C’est d’ailleurs un peu la marque de fabrique de l’auteur. Dans son premier roman Les enfants endormis, il établissait déjà un parallèle entre histoire familiale et récit sociologique. Le résultat m’avait parfaitement convaincue et l’exercice me semble également réussi dans Jacky

Je n’ai pas les codes pour déterminer s’il s’agit plutôt d’une autofiction ou d’un roman autobiographique et, pour être honnête, je ne vois pas bien la différence. La première option me semble juste un peu plus nombriliste. Du coup, je classe Jacky, dans la seconde catégorie. Jacky est un roman émouvant sur l’enfance, le lien ou l’absence de lien avec le père, l’éclatement de la cellule familiale et puis la ruralité. C’est quoi le quotidien de deux gosses dans l’arrière-pays niçois ? L’arrivée des consoles de jeux n’est pas seulement une opportunité de tromper l’ennui. Pour le narrateur et son frère jumeaux, c’est une lucarne sur la monde et, pendant un certain temps, l’unique possibilité de dialogue avec le père accablé de travail. 

Pour l’anecdote, l’auteur a fini par me convaincre que les consoles et autres écrans ne sont peut-être pas si néfastes que je ne le pensais pour ma progéniture. Merci donc Anthony Passeron pour cette opportunité facile de déculpabilisation parentale. Pour le reste, j’ai été touchée par ce récit intime qui reste assez pudique, sans pathos intempestif et sans tentative d’enjolivement de la réalité non plus. 

D’autres avis que le mien via Babelio

Jacky. Anthony Passeron. Editions Grasset, 208 pages (2025)