Jacob, Mimi et les chiens parlants. Muižniece & Brasliņa

Jacob, Mimi et les chiens parlants. Muižniece & Brasliņa

Cette bande dessinée pour la jeunesse nous conduit en Lettonie, dans le joli quartier populaire de Maskatchka à Riga. Le petit Jacob doit séjourner quelques jours chez son oncle Ange et sa cousine Mimi pendant que son père est en déplacement professionnel. Leur arrivée est immédiatement remarquée par une horde de chiens errants doués de parole. Leur chef, Boss, se méfie de Mimi qu’il n’apprécie pas beaucoup. Nos héros canins décident donc d’espionner Jacob pour en savoir plus. Mimi, quant à elle, n’est pas ravie d’accueillir son jeune cousin chez elle mais elle décide de lui montrer quand même sa cabane dans les arbres. 


Jacob, Mimi et les chiens parlants. Muižniece & Brasliņa. P10-11


Depuis le sommet, on a un point de vue privilégiée sur le quartier et sur le port de Riga. Mais ce qui intéresse vraiment Jacob, ce sont les gratte-ciels du centre-ville car son père est architecte. Mimi se fâche et abandonne le petit garçon sur son perchoir. Jacob, qui est persuadé d’avoir une sorte de pouvoir magique, décide de se venger. Il dessine un immense bâtiment un plein milieu du parc favori de sa cousine et fait le vœu qu’il se matérialise. Le lendemain matin, il constate qu’il sera bientôt exaucé puisque des engins de chantier sont déjà sur-place. Les ouvriers apprennent aux enfants que le fameux promoteur Victor Cash a de grands projets immobiliers pour le lieu.  Les chiens, toujours en embuscade, ont tout entendu et propose une alliance pour sauver le quartier des bulldozers. 

 

Jacob, Mimi et les chiens parlants. Muižniece & Brasliņa. P36-37


A l’origine de cette bande dessinée il y a un livre pour enfants de Luīze Pastore, intitulé Maskačkas stāsts (Editions Neputns, 2013) et illustré à l’origine par Reinis Pētersons. Il a connu un grand succès en Lettonie avant d’être traduit en Anglais, sous le titre de Dog Town, puis adapté à l’écran par Edmunds Jansons en 2019. A partir de là, le scénario pour la BD a été retravaillé par Sanita Muizniece, tandis que les illustrations ont été confiées à Elīna Brasliņa. On retrouve sur les planches de l’album, les teintes qui dominent dans le film d’animation. Les tons chauds et acidulés qui se prêtent bien à l’intrigue enfantine. Les héros humains, une adolescente et un garçon d’une dizaine d’années, permettent aux jeunes lecteurs de s’identifier facilement. Les chiens, quant à eux, sont tellement adorables qu’ils ne peuvent que faire fondre le cœur des petits comme des grands. 


Jacob, Mimi et les chiens parlants. Muižniece & Brasliņa. P30


Grâce à ce bel album, je peux participer à aux challenges saisonniers organisés par Sacha, Athalie et Ingannmic

Jacob, Mimi et les chiens parlants. Sanita Muižniece (scénario) et Elīna Brasliņa (dessins). Editions La Pastèque, 64 pages (2021)

Challenges septembre 2024


The White Darkness. David Grann

The White Darkness. David Grann


Le journaliste américain David Grann a le don de rendre la réalité aussi palpitante que la fiction. The White Darkness est d’ailleurs un excellent exemple de son habilité à encrer les récits de voyage dans la littérature du réel. Il me semble néanmoins que le sujet de ce livre a dû faciliter la tâche de l’écrivain. Son principal protagoniste est l’aventurier anglais Henry Worsley (1960-2016), dont l’obsession pour l’Antarctique fut malheureusement fatale. « Tout le monde a son Antarctique » aime à répéter l’auteur, citant son énigmatique compatriote, l’écrivain Thomas Pynchon. Chacun en tirera les conclusions qu’il souhaite. 

Henry Worsley a tout du héros romanesque, intrépide et courageux. Cet ancien officier de l’armée britannique était un meneur d’hommes posé et profondément humain. Il s’inspirait de l’expérience d’un autre explorateur fameux, Sir Ernest Shackleton (1874-1922), qui était en quelque sorte son mentor. Nourri depuis ses plus jeunes années par les récits des grands voyageurs de l’époque édouardienne, Henry Worsley, a voulu partir sur les traces de Shackleton et atteindre le pôle Sud. 

En 2008, pour le centenaire de l'expédition Nimrod en Antarctique, l’explorateur s’associe à deux autres descendants des membres de l’équipe de 1909 : Will Gow (petit-neveu d’Ernest Shackleton) et Henry Adams (petit fils de Jameson Boyd Adams). Henry Worsley avait en effet découvert que son ancêtre, Frank Worksley, avait aussi été un fidèle de Shackleton et avait même écrit ses mémoires. Ce périple, dont le nom officiel est la Matrix Shackleton Centenary Expedition, est un succès en termes d’objectifs géographiques, moins en ce qui concerne son retentissement médiatique. Les trois compagnons sont arrivés au pôle Sud, dépassant le Farthest South, c’est-à-dire le point extrême atteint par l’expédition d’Ernest Shackleton (à 180 km du pôle) le 9 janvier 1909. Henry Worsley semble se satisfaire de cet exploit… mais pour un temps seulement. 

Notre héros repartira deux fois en Antarctique. En 2012, pour marquer le centenaire de la course au pôle Sud entre Roald Amundsen et Robert Falcon Scott, il va chercher des recrues au sein de l’armée. Les hommes sont divisés en deux équipes. La sienne suit la piste d’Amundsen, tandis que l’autre part sur les traces de Scott. Cette épreuve de 1450 km lui permet de collecter des fonds en faveur des soldats blessés de la Royal British Legion. Fort de ce deuxième succès, Henry Worsley décide de repartir en 2015, à l’occasion des 100 ans du voyage de L’Endurance (du nom de la fameuse goélette à trois mâts de Shackleton qui a fini écrasée par les glaces en mer de Weddell au large de l'Antarctique).

La dernière expédition de Frank Worksley, celle qui lui coûta la vie, représentait un parcours de 913 miles (1,469 km) que notre héros prévoyait de couvrir en 70 jours en solitaire et sans aucune assistance. Il devait tirer lui-même un traîneau de plus de 140 kg avec un équipement des rations alimentaires réduits au minimum vital. Le 69ème jour, incapable de mettre encore un ski devant l’autre, il est forcé de s’arrêter. A moins de 50 kilomètres de son point d'arrivée ! Epuisé et déshydraté, il passe encore deux jours sous sa tente avant de se décider à appeler les secours via la plateforme de support de l’ALE (Antarctic Logistics & Expeditions). Alors qu’il souffre qu’une péritonite bactérienne, il est évacué vers la clinique Magallanes de Puntas Arenas au Chili. Il y décède le 24 janvier 2016 sans avoir pu parler une dernière fois à son épouse. Il laisse deux enfants adultes : Max et Alicia qui vouent une adoration sans borne à leur père, même si cela n’a pas toujours coulé de source. 

J’ai encore passé un excellent moment de lecture grâce à la plume enlevée de David Grann. Il brosse un portrait très élogieux d’Henry Worsley mais j’imagine que cela est justifié par le caractère et les actes du bonhomme. Son expédition, parrainée par le prince William, a permis de collecter plus de 100 000 livres sterling (130 000 euros) en faveur des vétérans de l’armée britannique. Il a lui-même été militaire pendant plus de 30 ans, au service des Royal Green Jackets puis des Rifles. Sa carrière a été récompensée par un MBE (5ème grade de l’Ordre de l'Empire britannique) pour services distingués lors d’opérations en Irlande du Nord, en Bosnie, au Kosovo et en Afghanistan. 

Le livre est relativement court puisqu’il est le prolongement d’un article publié en 2018 par le New-Yorker. J’ai eu un peu de mal parfois à suivre l’enchaînement des différents évènements mais cela n’a pas gâché mon plaisir. Et puis il y a des cartes qui permettent de visualiser plus facilement les circuits empruntés par les explorateurs. Les photos contemporaines d’Henry Worsley sont mises en perspective par les documents d’archives d’Ernest Shackleton (voir la galerie sur le site de l'auteur). Ils se prend d’ailleurs en photo avec ses deux camarades, à la manière de ses prédécesseurs, lorsqu’ils atteignent les étapes historiques. 

David Grann restitue parfaitement l’atmosphère des terres polaires, le froid, la glace, et l’horizon devenu à la fois impénétrable et oppressant à force de blancheur. Je vous recommande vivement ce récit de même que son livre suivant Les naufragés du Wager

J’ai lu ce livre dans le cadre d’une lecture commune pour le Book Trip en mer à laquelle ont participé FanjaKeisha et Sunalee. Thaïs a lu ce livre plus tard en solo. 

The White Darkness. David Grann, traduit par Johan-Frédérik Hel Guedj. Les éditions du Sous-Sol, 160 pages (2021) / Editions Points, 168 pages (2022).

Book Trip en mer


À l'ombre des loups. Alvydas Slepikas

À l'ombre des loups. Alvydas Slepikas


💪Grâce au challenge sur la littérature des Pays de l’Est, organisé cette année par Sacha, nous partons à la découverte des auteurs originaires des pays Baltes. Pour ma part, j’ai choisi un livre d’Alvydas Slepikas, un dramaturge et scénariste lituanien. À l'ombre des loups est son premier roman. Il aborde le sujet des "Wolfskinder "(littéralement "enfants-loups") de Lituanie dont j’ignorais pratiquement tout. 

A la fin de la seconde guerre mondiale, la province de Prusse-Orientale est définitivement détachée de l’Allemagne et devient une enclave russe située entre la Pologne et la Lituanie. Après la prise de Königsberg en avril 1945, les soldats soviétiques sont incités par leurs Etat-Major à laisser libre court à leur soif de vengeance contre les Nazis. Tous les Allemands sont visés y compris leurs enfants, considérés comme de la graine de fascistes. C’est désormais le règne de la terreur dans une région détruite par les bombardements. 

A travers les destins deux familles, Alvydas Slepikas nous raconte ce pan d’histoire méconnu. L’époux d’Eva n’est pas rentré du front et elle ignore si elle est veuve. Elle vit dans la remise de son ancienne maison (le bâtiment principal étant désormais réquisitionné au bénéfice de l’occupant soviétique) avec ses enfants et Lotte, une proche parente qui l’aide à subvenir aux besoins des petits. Chaque soir, Eva part en quête de nourriture avec son amie Martha. C’est une mission ingrate qui expose les deux jeunes mères à la concupiscence et à la violence des soldats russes. 

Wolfskinder de Rick Ostermann (affiche du film)
L’hiver 46 est particulièrement rude. Le froid est intense et la population est affamée. Les cadavres sont abandonnés sur place, sans sépultures. Les survivants (essentiellement les femmes et les vieillards) qui peuvent travailler sont déportés vers des camps de concentration.  De nombreux enfants (orphelins ou non) sont laissés sur le bord de la route, livrés à eux-mêmes. Certains préfèrent se jeter dans le Niémen tandis que d’autres traversent la frontière dans l’espoir de trouver de la nourriture en Lituanie. C’est le cas de Heinz et d’Albert, les fils d’Ava et de Martha. Plus tard, ce sera au tour de Monika et de Renate de quitter le foyer familial pour cette terre étrangère. Des hordes d’orphelins affamés trouvent ainsi refuge dans la forêt, d’autres s’acquittent de petites corvées en échange de nourriture ou sont hébergés par des âmes compatissantes. La plupart de ces jeunes doivent abandonner leur langue et leur identité pour éviter que leurs familles d’adoption ne subissent des représailles. Des enfants et des adolescents meurent de froid et de faim, sans parler des violences dont ils sont victimes. 

Alvydas Slepikas a été frappés par les récits qui ont commencé à fleurir après l’indépendance de son pays en 1990. Devant la réticence des rescapés à témoigner du calvaire qu’ils ont vécu, il a choisi de nous raconter leurs histoires par le prisme de la fiction. J’ignore si cette contrainte romanesque lui a trop pesée mais les deux moitiés du roman m’ont semblé très déséquilibrées. La première partie, qui pose le contexte et les personnages, tient parfaitement la route. En revanche, la seconde partie, qui se focalise sur les parcours individuels des enfants, m’a paru bâclée. Les chapitres sont beaucoup plus courts et la fin paraît bien abrupte. Le titre français, A l’ombre des loups, me parait bizarre aussi mais c’est apparemment un choix de l’éditeur. Le titre original, Mano vardas Marytė (je m’appelle Marytė) fait référence à une phrase en lituanien que l’une des petites héroïnes a apprise par cœur. Elle sera à la fois sa planche de salut et la marque de renoncement à sa véritable identité.

J’avoue que je suis légèrement déçue par ce livre dont j’attendais beaucoup. Bien sûr, je comprends que le sujet soit délicat à traiter, en particuliers sous une forme romanesque. Il existe déjà quelques essais historiques sur la question, ainsi que des témoignages et j’imagine que l’auteur a essayé de se démarquer. Il avait peut-être aussi dans l’idée d’attirer un public un peu plus large. L’intention est louable mais je trouve que le résultat est mitigé. 

Selon les estimations de l’historien Christopher Spatz (qui a publié une thèse de doctorat sur le sujet à l’Université Humboldt à Berlin en 2016), ils étaient 30 000 Wolfskinder à sillonner les routes lituaniennes à la fin de la guerre. A partir de 1951, les autorités soviétiques organisent des convois et environ 3 500 jeunes errants d’origine allemande sont renvoyés dans des orphelinats en RDA. En 1991, des anciens enfants-loups de Lituanie fondent une association appelée « Edelweiss » et plusieurs récits autobiographiques sont publiés. En 2013, le cinéaste allemand Rick Ostermann réalise le film Wolfskinder, une fiction inspirée de faits réels.

📚D'autres avis que le mien chez Sandrine et Ingannmic

📌À l'ombre des loups. Alvydas Slepikas, traduit par Marija-Elena Baceviciute. Flammarion, 240 pages (2020) / J’ai lu, 288 pages (2021)

Challenge Une rentrée à l'Est 2024


Le pavillon d'or. Yukio Mishima

Le pavillon d'or. Yukio Mishima


Ce roman de Yukio Mishima s’inspire d’un fait divers qui a ébranlé la société japonaise. Dans la nuit du 1er au 2 juillet 1950, alors que Kyoto est sous occupation américaine, un moine dément, met le feu à un joyaux du patrimoine religieux. Il s’agit du fameux Kinkaku-ji (littéralement Temple du Pavillon d'or) dont le nom usuel est Rokuon-ji (Temple impérial du jardin des cerfs). Ce temple bouddhiste zen a été construit en 1397 sous le règne du shôgun Yoshimitsu Ashikaga (1358-1408) durant la période Muromachi (1333-1573). Jusque-là, l’édifice avait miraculeusement survécu au feu, notamment pendant la guerre civile d’Onin (de 1467 à 1477). 

Yukio Mishima a choisi de remplacer le véritable protagoniste de cette histoire, le moine Hayashi Shôken, par un alter-ego nommé Goichi Mizoguchi. Ce bonze novice de vingt et un ans est laid et bègue. Ce double handicap est la clé qui va conduire le jeune homme a incendier le temple pour lequel il a développé une fascination malsaine depuis l’enfance. A la mort de son géniteur, l’éducation de Mizoguchi est confiée au prieur du Prieur du Pavillon d'Or, Tayama Dosen, qui prévoyait d’en faire son successeur le moment venu. Après l’enterrement, l’orphelin de père, refuse de revoir sa mère à laquelle il voue une haine tenace. Il fait, par ailleurs, la connaissance d’un autre novice, Tsurukawa, avec lequel il se lie d’amitié. Les deux garçons se perdent de vue à l’entrée de l’Université et Mizoguchi tombe sous l’influence néfaste d’un certain Kashiwagi. C’est un étudiant handicapé, rendu cynique et pervers, à cause de ses pieds bots. A partir de ce moment, notre novice développe une dangereuse haine de la classe supérieure, ainsi qu’une théorie pernicieuse de l’esthétisme et de la beauté. Il est bientôt persuadé que le Pavillon d’or s’immisce dans sa volonté de vivre et d’aimer. 

Cela me chagrine beaucoup mais je dois admettre que je la lecture de ce classique japonais a été laborieuse en dépit de ses qualités littéraires. Mishima a une vision malsaine du handicap. Les descriptions paysagères et architecturales m’ont paru sans fin, à l’instar des passages introspectifs. J’ai eu beaucoup de mal à me concentrer sur le texte et je dois dire qu’une bonne partie a échappé à ma compréhension. Par ailleurs, il y a des scènes qui suscitent un certain malaise. Je pense par exemple à celle du soldat japonais qui dit adieu à son épouse sur le site du temple. La femme vient de perdre son bébé et ouvre son kimono pour donner le sein à son mari. Ce geste aurait dû rester dans l’intimité du couple mais le héros et son camarade en sont témoins. Un autre épisode choquant raconte comment Mizoguchi est incité à piétiner le ventre d’une prostituée enceinte d’un Américain. Ce passage emblématique du roman est à la limite du supportable.

Le livre de Yukio Mishima est paru au Japon en 1956 et a été traduit pour la première fois en Français en 1961. Le Pavillon d'or a été adapté au cinéma par Kon Ichikawa en 1958. Hayashi Shôken, le véritable incendiaire du temple, a été emporté par la tuberculose en 1956. Le pavillon d’or a été construit à l’identique en 1955, rénové en 1987 et inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco en 1994. 

Sur le site Carnets psy, Bernard Chouvier a publié une intéressante analyse de la psyché de Mishima par le prisme de son roman Le pavillon d’or. Au sujet de la vie et l’œuvre de l’écrivain japonais, je vous suggère également l’essai de Thierry Hoquet, Mystère Mishima.

J’ai lu ce livre dans le cadre de la lecture commune dédiée à Goran, une initiative de Nathalie du blog  Madame Lit.  

Le pavillon d'or. Yukio Mishima. Folio, 384 pages (rééd. 1975)


Badjens. Delphine Minoui

Badjens. Delphine Minoui. Seuil


Souvenez-vous. En septembre 2022 à Téhéran, la mort suspecte de Mahsa Amini, une étudiante kurde de 22 ans arrêtée par la police des mœurs pour « port de vêtements inappropriés », déclenchait un mouvement de révolte virulent en Iran. Des milliers de femmes sont descendues dans la rue pour scander le slogan déjà connu des Iraniens : « Zan, Zendegi, Azadi  » (Femme, Vie, Liberté). Parmi elles, Nika Shakharami, une adolescente de 16 ans. Elle a été filmée lors d’une manifestation, debout sur une benne à ordure, foulard enflammé en main. C’est cette image qui a frappé et inspiré Delphine Minoui, sachant que le corps sans vie de Nika a été retrouvé 10 jours plus tard. 

L’héroïne de ce roman s’appelle Zahra mais sa mère l’a surnommée "Bad-jens" ce qui, en persan, signifie "mauvais genre" et, par extension, "espiègle" ou "effrontée". Nous sommes à Chiraz, un mois après les évènements survenus à Téhéran. La scène décrite plus haut se répète mais, cette fois, c’est Zahra/Badjens qui la joue au péril de sa courte vie. Choisissant ce moment décisif où l’adolescente s’apprête à monter sur la benne à ordures, l’autrice déroule toute sa biographie. Née 16 ans plus tôt alors que son père espérait un fils, Zahra est considérée comme une demie-personne par les hommes de sa famille… au point qu’on l’oublie dans sa chambre lorsqu’un incendie ravage son domicile. Sa mère ne s’oppose jamais frontalement à son époux mais c’est une complice discrète, fière du caractère rebelle de son enfant. En Iran, les hommes sont éduqués pour devenir des tyrans domestiques. Les filles doivent porter le manto puis le tchador dès l’âge de 9 ans. Medhi, le frère cadet de l’adolescente, est déjà un despote en puissance. Le cousin Ali, camarade des jeunes années, se métamorphose très vite en prédateur. Tout comme, l’amoureux, qui exige des relations charnelles avant de rompre brutalement. Zahra/Badjens est en colère et on la comprend. Ses copines l’incitent à se joindre au mouvement Femme, Vie, Liberté tandis que son père tente de la retenir à la maison. 

Delphine Minoui, romancière et journaliste franco-iranienne, s’est glissée avec application dans la peau de ces adolescentes iraniennes. Elle les a étudiées pendant plusieurs mois et a même correspondu avec un petit groupe d’entre elles par l’intermédiaire des réseaux sociaux. Il en résulte un roman d’une grande justesse dont le sujet dramatique fait froid dans le dos. La lectrice que je suis a éprouvé beaucoup d’empathie pour la principale protagoniste et même un fort sentiment de solidarité. C’est le troisième ouvrage que je lis en quelques semaines sur le thème de la condition féminine et je commence à avoir atteint les limites de ce que je peux supporter en matière de violence faites aux femmes… mais c’est la triste réalité et il faut la dénoncer encore et encore pour faire changer les choses. 

📑A lire aussi en cette période de rentrée littéraire : Les hommes manquent de courage de Mathieu Palain. Et pour en savoir plus sur les évènements de 2022 en Iran, je vous suggère l’album coordonné par Marjane Satrapi, Femme, Vie, Liberté paru aux éditions de L’Iconoclaste en 2023 et le film de Mohammad Rasoulof, Les Graines du figuier sauvage, prix spécial du jury au Festival de Cannes, qui sort en salles le 18 septembre 2024.

📌Badjens. Delphine Minoui. Seuil, 160 pages (2024)


Juice, T.01. Art Jeeno

Juice, T.01. Art Jeeno


A l’instar des Japonais et des Français, les Thaïlandais sont de grands lecteurs de mangas. Et pourtant, ce pays, dont le nombre d’habitants est égal à celui de la France, ne compte pas beaucoup d’auteurs de bandes dessinées. Une quinzaine a été récompensée par le Japan International MANGA Award. Parmi les lauréats, on peut citer Tanis Werasakwong (Sa-art), Veerachai Duangpla (The Duang), Ittiwat Suriyamart ou Pitsinee Tangkittinun.  Art Jeeno, lui, a reçu trois fois cette distinction : en 2013 pour D day, en 2014 pour Juice I et en 2021 pour Juice III. Il est aussi le premier auteur de BD thaïlandais à avoir été traduit en français. 

Né en 1987, Piyaphach Jeeno (de son vrai nom) est diplômé de l’université des beaux-arts de Chiangmai, sa ville natale. Pourtant, il ne s’est pas consacré tout de suite à la peinture ni à la bande dessinée mais plutôt à la musique. Lorsque son groupe de rock se sépare, il commence à dessiner des mangas, dont il est un grand lecteur. Il les diffuse par l’intermédiaire de son blog. En 2011, après 6 mois de publication en ligne, son autobiographie intitulée Be right back est éditée par Salmon Books.  Il a depuis imaginé une dizaine d’albums dont Now, paru en France en 2018.  L’artiste a cessé de publier des mangas depuis quelques années mais il a exposé ses œuvres picturales à la galerie River City à Bangkok en juillet 2024.


Juice, T.01. Art Jeeno


Juice est un triptyque qui s’inspire de l’adolescence d’Art Jeeno. Mon, le narrateur de ce premier volet, vient d’intégrer une section du lycée professionnel où il s’ennuie terriblement. Avant la rentrée, il s’était fait le serment de trouver une petite amie mais il faut reconnaître qu’il n’est pas très doué pour aborder les filles. Au sein de son nouvel établissement, il remarque un groupe d’ados turbulents, parmi lesquels un garçon particulièrement impertinent qui s’appelle Tim. Mon se lie d’amitié avec lui et propose de monter un groupe de rock pour tromper l’ennui quotidien.  


Juice, T.01. Art Jeeno


Si j’ai apprécié la playlist virtuelle (les Ramones, Nirvana, Pink Floyd…), je ne suis clairement pas la cible de ce manga. Du coup, j’ai eu du mal à m’intéresser à ses histoires adolescentes. Cela ne retire rien au talent d’Art Jeeno qui retranscrit très bien le mal être de ces jeunes désœuvrés, prisonnier d’un système éducatif relativement rigide. Seule la prof d’Anglais, Mme Anne, semble (trop) tolérante vis-à-vis de cette jeunesse remuante. Certaines scènes avec les enseignants ou celles de drague maladroite rappelleront peut-être quelques souvenirs à certains d’entre nous. Néanmoins, je recommande plutôt cette trilogie à un public de jeunes lecteurs masculins. C’est la catégorie des "Seinen" (15 à 24 ans) dans la nomenclature de animes et mangas. En ce qui concerne la thématique, on pense un peu à Beck d’Harold Sakuishi et, en dépit de la destination, à Scott Pilgrim, la série canadienne de Bryan Lee O'Malley. 


Juice, T.01. Art Jeeno


Le graphisme est plus surprenant. Contrairement à la plupart des mangas, les illustrations ne sont pas en noir et blanc. L’auteur a opté pour l’aquarelle, un choix plutôt courageux car les planches prennent beaucoup plus de temps à réaliser. Les tons pastels réhaussés de noir et de gris, ainsi que les camaïeux de bleus et de verts, invitent à la nostalgie, tandis que le trait vif du crayon souligne l’agitation ambiante. Par contre, j’ai eu du mal à distinguer les différents personnages (surtout les ados) dont les personnalités ne sont pas assez accentuées. 

Le "juice" du titre fait référence à la boisson que les ados sont censés préférer, selon le système de référence de l’auteur : le jus de fruit donc (moi je pensais plutôt au soda), comme le lait est la boisson emblématique du nourrisson et l’alcool, le breuvage réservé aux adultes. Les deux autres volets de cette trilogie sont Juice II, Young Blood et Juice III, Arrivals (en versions originales). 

💪Cette lecture s’inscrit dans le cadre du challenge sur l’Asie du Sud-Est, organisé par Sunalee.

📌Juice, Tome 1. Art Jeeno, traduit par de Marcel Barang. Éditions çà et là, 160 pages (2018)

Challenge Littératures d'Asie du sud-Est


Sur la route de Banlung. Rochel & Vink

Sur la route de Banlung. Rochel & Vink


 Lorsqu’on évoque l’histoire contemporaine du Cambodge, on pense immédiatement aux Khmers rouges, le mouvement politique et militaire dirigé par Saloth Sâr (Pol Pot), et responsable du génocide qui a fait 2 millions de mort entre 1975 et 1979. La suite est plus rarement abordée.  Le régime du Kampuchéa démocratique est renversé après la guerre contre le Viêt Nam qui instaure un gouvernement provietnamien reconnu par la communauté internationale.  L’occupation du pays perdure jusqu’en 1989, en dépit des mouvements de guérilla. Les forces de l’ONU sont envoyées en 1992 pour tenter de rétablir la démocratie au Cambodge et des élections sont organisées dans la foulée. 


Sur la route de Banlung. Rochel & Vink P15

Notre intrigue débute ici, en mars 1993, avec le témoignage de Jacques Rochel, ami franco-vietnamien de Vink. Sa mission est placée sous l’égide de l’Untac (United Nations Transitional Authority in Cambodgia). Nous sommes à Banlung, dans la province du Ratanakiri, le berceau historique des Khmers rouges situé à moins de 100 km de la frontière vietnamienne. Or, en dépit du renversement de la dictature 15 ans plus tôt, tous les communistes n’ont pas abandonné les armes. Un couple de Français arrivés pour remplacer des volontaires frappés par le paludisme, en font les frais. Rochel, lui, est chargé du transport et de la distribution des salaires des Onusiens dans les 9 districts de la région. Cette mission est loin d’être une sinécure car la somme totale représente plus de 120 000 dollars. L’argent est convoyé par un hélicoptère Puma de l’armée singapourienne et une escorte de gendarmes français. 


Sur la route de Banlung. Rochel & Vink P19


Vink, de son vrai nom Vinh Khoa, est né à Danang, au Vietnam. Il a fait ses études primaires et secondaires au lycée Blaise Pascal, jusqu'en 1968, où il a rencontré Jacques Rochel. Il utilise d’ailleurs une partie de leurs archives personnelles dans cet album. Le témoignage du principal protagoniste est en effet habillé d’une intrigue romancée, sans qu’il ne soit précisé dans quelle mesure exactement. Le scénario évoque la famille de Jacques Rochel, son épouse et ses deux enfants, qui l’attendent à son domicile dans le New Jersey. Alors qu’il est en mission, notre héros apprend que son fils est peut-être autiste. Parallèlement à ces problèmes domestiques, il retrouve au Cambodge, une amie de jeunesse, ancienne élève du lycée Blaise Pascal. 


Sur la route de Banlung. Rochel & Vink P33


Avec le recul, je m’aperçois que l’intrigue de ce one-shot est très riche. Malheureusement, j’ai été gênée par les dialogues qui manquent de naturel. Je comprends l’intention du scénariste qui souhaitait y introduire des repères historiques destinés à ses lecteurs. On peut louer la démarche mais elle manque un peu de subtilité à force de volonté pédagogique. Les dessins de Vink sont relativement classiques et je regrette, comme d’autres blogueurs, qu’il n’ait pas travaillé davantage les décors et, en particuliers, les paysages cambodgiens. Ceci étant dit, le sujet ne s'y prête pas forcément. Je me console  grâce aux deux somptueux tableaux pleine page qu’il a réalisé pour cette bande dessinée.

💪Une lecture mitigée, donc, mais qui m’incite à découvrir d'autres albums de l’auteur et me permet de participer au challenge dédié à l’Asie du Sud-Est, organisé par Sunalee.

📌Sur la route de Banlung : Cambodge 1993. Vink (scénario et dessins) avec la collaboration de Jacques Rochel. Dargaud, 56 pages (2011)

Challenge Littératures d'Asie du Sud-Est


Les Hommes manquent de courage. Mathieu Palain

Les Hommes manquent de courage. Mathieu Palain


 Mathieu Palain publie un premier roman intitulé Sale gosse en 2019, mais c’est surtout grâce au second, Ne t'arrête pas de courir (L'Iconoclaste, 2021) qu’il se fait remarquer. Avant d’être écrivain, Mathieu Palain est avant tout journaliste et s’intéresse depuis longtemps aux violences faites aux femmes. Les Hommes manquent de courage est né suite du podcast Des hommes violents sur France Culture, un documentaire en six épisodes qui a d’abord donné naissance à un essai (Nos pères, nos frères, nos amis, Les Arènes, 2023) puis à ce troisième roman. 

L’une des auditrices de Mathieu Palain, que nous ne connaîtrons que sous son pseudo de Jessie, lui envoie un mail énigmatique. Elle précise qu’elle n’a pas été victime de violences domestiques mais son parcours s’est plusieurs fois heurté à celui de prédateurs sexuels. Elle accepte de rencontrer le journaliste. Pendant plus d’un an, elle va lui raconter son histoire. C’est durant cette période de confessions intimes qu’un évènement dramatique va la frapper encore une fois, dans la chair de sa chair: son fils de 15 ans, Marco, qu’elle n’arrive plus à canaliser depuis longtemps. Alors que Jessie est professeur de maths dans le même établissement que lui, il sèche les cours. Il sort sans permission, fume des substances illicites, lui parle mal et finit par disparaître sans prévenir. Au bout de 3 jours, Marco appelle sa mère en pleine nuit. Il faut qu’elle vienne le chercher tout de suite à une fête, c’est urgent, c’est grave. Il ne veut rien lui dire de plus. Jessie laisse son mari Jalil, sa fille Nora, et sa belle-famille en plan. Elle prend la voiture et file sans réfléchir. C’est le début d’un road trip qui va la conduire jusqu’au bout de la nuit, en tête à tête avec son fils. Il est prisonnier du siège passager, impossible d’esquiver. A la faveur de l’habitacle, qui empêche les confrontations visuelles directes, la mère et le fils vont enfin se parler. Mais vont-ils s’entendre et se comprendre ? C’est une histoire de violence et de transmission. 

Mathieu Palain qualifie volontiers son œuvre de littérature du réel. Jusqu’à quel point cette histoire est romancée, je l’ignore, mais c’est très perturbant. Victime de harcèlement moral au collège, violée à 18 ans, sans cesse maltraitée et trahie par les hommes… le parcours de Jessie est une suite de violences sans fin. Elle ne fait pas confiance aux psys et ne veut se confier qu’à sa meilleure amie Sophie. La jeune femme trébuche souvent, se jette parfois elle-même dans la fange, conséquence du choc post-traumatique de son agression sexuelle. Elle se relève chaque fois mais l’addition est chère.  Existe-t-il une sorte de jeu de miroir, fatalité de la violence, transmissible de mère en fils ? 

Peut-on aimer ce roman ? Non, mais la question n’est pas là. Grâce au témoignage de son auditrice, Mathieu Palain aborde la question des violences faites aux femmes sans faux semblants. Jessie est profondément humaine donc imparfaite. La lectrice que je suis s’énerve. Bon sang, elle se jette encore dans la gueule du loup ! Qui suis-je pour juger ? La relation mère/fils est biaisée, ingérable. Comment une femme, une mère, peut-elle réagir face aux actes de son enfant chéri ? Je n’ai pas la réponse à toutes ses questions, j’ignore s’il en existe vraiment une et d’ailleurs l’auteur n’y répondra pas. Les Hommes manquent de courage est un roman saisissant, écrit dans le contexte du mouvement #MeToo. Il prouve, s’il était encore nécessaire, que la parole est une arme fragile et difficile à maîtriser, mais une arme quand même.

📚Un autre avis que le mien sur le blog de Maïté

📌Les Hommes manquent de courage. Mathieu Palain. L'Iconoclaste, 289 pages (2024)