Le journaliste américain David Grann a le don de rendre la réalité aussi palpitante que la fiction. The White Darkness est d’ailleurs un excellent exemple de son habilité à encrer les récits de voyage dans la littérature du réel. Il me semble néanmoins que le sujet de ce livre a dû faciliter la tâche de l’écrivain. Son principal protagoniste est l’aventurier anglais Henry Worsley (1960-2016), dont l’obsession pour l’Antarctique fut malheureusement fatale. « Tout le monde a son Antarctique » aime à répéter l’auteur, citant son énigmatique compatriote, l’écrivain Thomas Pynchon. Chacun en tirera les conclusions qu’il souhaite.
Henry Worsley a tout du héros romanesque, intrépide et courageux. Cet ancien officier de l’armée britannique était un meneur d’hommes posé et profondément humain. Il s’inspirait de l’expérience d’un autre explorateur fameux, Sir Ernest Shackleton (1874-1922), qui était en quelque sorte son mentor. Nourri depuis ses plus jeunes années par les récits des grands voyageurs de l’époque édouardienne, Henry Worsley, a voulu partir sur les traces de Shackleton et atteindre le pôle Sud.
En 2008, pour le centenaire de l'expédition Nimrod en Antarctique, l’explorateur s’associe à deux autres descendants des membres de l’équipe de 1909 : Will Gow (petit-neveu d’Ernest Shackleton) et Henry Adams (petit fils de Jameson Boyd Adams). Henry Worsley avait en effet découvert que son ancêtre, Frank Worksley, avait aussi été un fidèle de Shackleton et avait même écrit ses mémoires. Ce périple, dont le nom officiel est la Matrix Shackleton Centenary Expedition, est un succès en termes d’objectifs géographiques, moins en ce qui concerne son retentissement médiatique. Les trois compagnons sont arrivés au pôle Sud, dépassant le Farthest South, c’est-à-dire le point extrême atteint par l’expédition d’Ernest Shackleton (à 180 km du pôle) le 9 janvier 1909. Henry Worsley semble se satisfaire de cet exploit… mais pour un temps seulement.
Notre héros repartira deux fois en Antarctique. En 2012, pour marquer le centenaire de la course au pôle Sud entre Roald Amundsen et Robert Falcon Scott, il va chercher des recrues au sein de l’armée. Les hommes sont divisés en deux équipes. La sienne suit la piste d’Amundsen, tandis que l’autre part sur les traces de Scott. Cette épreuve de 1450 km lui permet de collecter des fonds en faveur des soldats blessés de la Royal British Legion. Fort de ce deuxième succès, Henry Worsley décide de repartir en 2015, à l’occasion des 100 ans du voyage de L’Endurance (du nom de la fameuse goélette à trois mâts de Shackleton qui a fini écrasée par les glaces en mer de Weddell au large de l'Antarctique).
La dernière expédition de Frank Worksley, celle qui lui coûta la vie, représentait un parcours de 913 miles (1,469 km) que notre héros prévoyait de couvrir en 70 jours en solitaire et sans aucune assistance. Il devait tirer lui-même un traîneau de plus de 140 kg avec un équipement des rations alimentaires réduits au minimum vital. Le 69ème jour, incapable de mettre encore un ski devant l’autre, il est forcé de s’arrêter. A moins de 50 kilomètres de son point d'arrivée ! Epuisé et déshydraté, il passe encore deux jours sous sa tente avant de se décider à appeler les secours via la plateforme de support de l’ALE (Antarctic Logistics & Expeditions). Alors qu’il souffre qu’une péritonite bactérienne, il est évacué vers la clinique Magallanes de Puntas Arenas au Chili. Il y décède le 24 janvier 2016 sans avoir pu parler une dernière fois à son épouse. Il laisse deux enfants adultes : Max et Alicia qui vouent une adoration sans borne à leur père, même si cela n’a pas toujours coulé de source.
J’ai encore passé un excellent moment de lecture grâce à la plume enlevée de David Grann. Il brosse un portrait très élogieux d’Henry Worsley mais j’imagine que cela est justifié par le caractère et les actes du bonhomme. Son expédition, parrainée par le prince William, a permis de collecter plus de 100 000 livres sterling (130 000 euros) en faveur des vétérans de l’armée britannique. Il a lui-même été militaire pendant plus de 30 ans, au service des Royal Green Jackets puis des Rifles. Sa carrière a été récompensée par un MBE (5ème grade de l’Ordre de l'Empire britannique) pour services distingués lors d’opérations en Irlande du Nord, en Bosnie, au Kosovo et en Afghanistan.
Le livre est relativement court puisqu’il est le prolongement d’un article publié en 2018 par le New-Yorker. J’ai eu un peu de mal parfois à suivre l’enchaînement des différents évènements mais cela n’a pas gâché mon plaisir. Et puis il y a des cartes qui permettent de visualiser plus facilement les circuits empruntés par les explorateurs. Les photos contemporaines d’Henry Worsley sont mises en perspective par les documents d’archives d’Ernest Shackleton (voir la galerie sur le site de l'auteur). Ils se prend d’ailleurs en photo avec ses deux camarades, à la manière de ses prédécesseurs, lorsqu’ils atteignent les étapes historiques.
David Grann restitue parfaitement l’atmosphère des terres polaires, le froid, la glace, et l’horizon devenu à la fois impénétrable et oppressant à force de blancheur. Je vous recommande vivement ce récit de même que son livre suivant Les naufragés du Wager.
J’ai lu ce livre dans le cadre d’une lecture commune pour le Book Trip en mer à laquelle ont participé Fanja, Keisha et Sunalee. Thaïs a lu ce livre plus tard en solo.
The White Darkness. David Grann, traduit par Johan-Frédérik Hel Guedj. Les éditions du Sous-Sol, 160 pages (2021) / Editions Points, 168 pages (2022).