Neuf parfaits étrangers. Liane Moriarty

Neuf parfaits étrangers. Liane Moriarty


Le titre de ce livre m’a fait penser à Ils étaient dix d'Agatha Christie et je suppose qu’il s’agit au moins d’un petit clin d’œil de la romancière australienne à la reine du polar britannique. Du coup, comme on pourrait s’y attendre, le lecteur est rapidement plongé dans un huis clos à suspense. 

Le lieu de l’intrigue est un centre de bien-être haut de gamme. Masha Dmitrichenko, la directrice de Tranquillum House, est un personnage envoutant et charismatique. On sait qu’elle a changé radicalement de vie quelques années plus tôt, après une crise cardiaque dont elle a failli ne jamais se relever. Yao, son bras droit (ancien secouriste de métier) a assisté à sa résurrection puis à sa métamorphose. Le troisième et dernier membre de l’équipe est Dalila, l’ex assistance de Masha (lorsque celle-ci travaillait encore dans l’industrie agro-alimentaire). 

Les curistes, eux, sont au nombre de neuf. La famille Marconi est la première arrivée sur les lieux : Napoleon, le père, sa femme Heather et leur fille Zoe. Ils sont bientôt rejoints par Frances Welty, une autrice de romans sentimentaux dont la carrière est en perte de vitesse. Jessica et Ben, un jeune couple en pleine crise sentimentale, la suivent de près. Nous faisons ensuite la connaissance de Tony Hogburn, une ancienne star de football australien en surpoids, puis de Carmel Shneider, une mère de famille récemment divorcée. Lars, le neuvième personnage, est un avocat homosexuel, spécialiste des affaires matrimoniales, et adepte inconditionnel des retraites en instituts de luxe. 


Nine Perfect Strangers Saison 1


L’enthousiasme des curistes retombent dès l’annonce d’une période silence imposé. A cela s’ajoute, l’interdiction de boire de l’alcool et de céder à la "junk food" tandis que la lecture est carrément déconseillée. Le groupe est invité à des séances de méditation nocturnes, à participer à des "randonnées en conscience" ainsi qu’à des activités de groupe moins conventionnelles. En effet, Masha a décidé d’inaugurer avec eux (mais sans leur dire) un protocole révolutionnaire. Elle est persuadée qu’ils lui en seront éternellement reconnaissants. 

Neuf parfaits étrangers n’est pas un thriller à proprement parler mais on comprend assez vite que les évènements vont partir en cacahouète d’une manière ou d’une autre. Si les personnages sont un peu caricaturaux c’est pour mieux servir le caractère humoristique de ce roman sans prétention. Pour ma part, j’ai passé un bon moment en compagnie des curistes et je me suis même attachée à certains d’entre eux. Le sujet traité m’a fait penser à la série de romans policiers intitulée Les Meurtres Zen de Karsten Dusse. 

En 2021, Neuf parfaits étrangers a été adapté en mini-série télévisée par la plateforme Hulu, avec Nicole Kidman dans le rôle de Masha. L’actrice a également joué dans Big Little Lies (Petits secrets, grands mensonges), une autre adaptation d’un roman de Liane Moriarty, diffusée sur HBO. 

📚Un autre avis que le mien : Athalie

📌Neuf parfaits étrangers. Liane Moriarty. Le livre de Poche, 672 pages (2021)


Misericordia. Lidia Jorge

Misericordia. Lidia Jorge

Maria Alberta Nunes Amado (que tout le monde appelle Dona Alberti) s’est "exilée" à l’hôtel Paradis, c’est-à-dire qu’elle a accepté de quitter sa maison et son jardin tant aimés pour s’installer dans un EHPAD. Puisqu’elle n’a plus la force de tenir un cahier et un stylo, elle enregistre son journal intime sur un petit magnétophone que lui a donné sa fille écrivaine. La vieille dame nous décrit son quotidien, mais aussi celui des 69 autres pensionnaires, sans compter les aides-soignants et les familles. C’est donc tout un univers qui s’offre au lecteur et, contrairement à ce que l’on pourrait penser, le quotidien de Dona Alberti n’est pas toujours monotone. Evidemment, il y a les aspects désagréables de la dépendance physique et de la vie en maison de retraite. Ici comme ailleurs, le personnel est débordé, si bien que les soins ne sont pas toujours aussi bons qu’ils ne devraient l’être et les relations parfois déshumanisées. Mais des liens forts peuvent aussi se tisser. Le récit de Dona Alberti s’étend du 18 avril 2019 au 19 avril 2020. Outre les anecdotes sur les amours contrariés de Dona Joaninha et les invasions de fourmis, il est donc aussi question de la pandémie de covid-19.

« Là où je suis, même au printemps, quand les jours ont d’ordinaire la même durée que les nuits, la nuit est toujours plus longue que le jour. Sachant cela, c’est précisément au beau milieu de la nuit que la nuit vient à ma rencontre, en me posant des questions inimaginables comme si elle était cet antique chat gris nommé sphinx. Je parle de cette nuit qui connaît mes croyances les plus profondes, mes gloires et mes défaites, tous mes secrets enfouis, même ceux qu’on ne raconte jamais à personne, surtout ceux qui ont trait aux doux souvenirs de l’amour. »

Avec Misericordia je suis sortie de ma zone de confort à plus d’un titre. D’abord parce que je ne connais pas très bien la littérature portugaise, ensuite parce que le sujet du roman n’est pas parmi mes thèmes de prédilection. Peut-être à cause de ces réticences, il m’a fallu un peu de temps pour entrer vraiment dans l’histoire. Mais, au final, j’ai été profondément touchée par le récit de Lidia Jorge qui, sans être totalement biographique, s’inspire largement du témoignage de sa mère. Il est porté par une écriture pudique et sensible qui n’exclut pas quelques touches d’humour.

📌Misericordia. Lidia Jorge. Métailié, 416 pages (2023)

Suspendue. Carolyn Jourdan

Suspendue. Carolyn Jourdan


Suspendue inaugure une trilogie de Cosy Mysteries dont l’héroïne récurrente est une quinquagénaire originaire des Appalaches.  Après plusieurs années passées loin de chez elle, Phoebe McFarland est de retour à White Oak dans le Tennessee. Cette bourgade rurale est située dans les Great Smoky Mountains, à la limite de la Caroline du Nord. Le parc national est traversé par l’Appalachian National Scenic Trail, le fameux sentier des Appalaches qui fait rêver les randonneurs du monde entier. Le parc doit aussi son succès touristique à sa population d’ours noirs et à ses Wapitis. Enfin, la forêt primaire lui donne une richesse biotopique inhabituelle qui attirent les scientifiques comme les botanistes amateurs. En revanche, la population locale est victime de préjugés qui ont la vie dure. Les "Hillbillies" (c’est ainsi qu’on nomme les habitants de la zone rurale des Appalaches) sont considérés comme des péquenauds et leur accent fait ricaner les citadins. 

Phoebe est très attachée à sa communauté. Après le départ à la retraite du médecin de campagne, la quinquagénaire a accepté un poste d’infirmière libérale. C’est ainsi que son chemin croise celui du Ranger, Henry Matthews, qu’elle n’avait pas revu depuis plus de 30 ans. Nos deux amis d’enfance vont se trouver embarqués dans une enquête sur la disparition d’Ivy Iverson, une étudiante férue de grimpe aux arbres. Son sac à dos ensanglanté a été retrouvé dans la gueule d’une ourse à mille lieux des endroits de prédilection de la jeune doctorante. Notre duo de détectives est persuadé qu’une personne a tenté de les induire en erreur. Mais où se trouve Ivy ? Et qui peut bien lui vouloir du mal ? Et surtout pourquoi ? Cela aurait-il un rapport avec ses recherches en mycologie ? Ivy, comme le titre du livre l’indique, est en très mauvaise posture. Blessée et suspendue à hauteur de canopée dans un lieu reculé du parc, sa survie ne tient qu’à un petit filin. 

J’ai beaucoup aimé ce roman.  Carolyn Jourdan parvient à nous tenir en haleine jusqu’au bout, distillant au compte-gouttes les informations sur la victime et le mobile de son agresseur. Diplômée en génie biomédicale et ancienne conseillère de la commission sénatoriale américaine de l’environnement, l’autrice aborde de nombreux sujets en rapport avec ses compétences. Ses descriptions des Great Smoky Mountains et de la culture appalachienne sont extrêmement précises et captivantes. J’ai été moins séduite par les convictions anthroposophiques de la romancière, notamment en matière de médecine non conventionnelle et naturopathie. Il est notamment question d’un traitement contre le cancer du sein par injection d’une solution à base de plantes. La commercialisation officielle de l’extrait de gui a été interdite en France en 2018. Il faut bien sûr remettre l’ouvrage dans son contexte puisqu’il est paru en 2013. 

📌Suspendue. Carolyn Jourdan. Diagonale, 290 pages (2022)