Tokyo la nuit. Mateusz Urbanowicz

Tokyo la nuit. Mateusz Urbanowicz


 L’artiste polonais Mateusz Urbanowicz est très présent sur les réseaux sociaux. C’est d’ailleurs ainsi que j’ai découvert son travail avant de me procurer son dernier ouvrage paru en Français (Il s’agit en fait d’un ouvrage bilingue Japonais/Français) : Tokyo la nuit. Le sous-titre, L'Art du dessin de Mateusz Urbanowicz II, rappelle que se livre fait suite à celui dédié aux boutiques de Tokyo. Le projet initial est plutôt original puisque l’auteur n’a pas cherché à (représenter des lieux attractifs mais plutôt des endroits insolites (ponts, souterrains, Parkings, angles de rues, impasses, buildings, etc.). Mateusz Urbanowicz a repéré ses endroits lors de ses déambulations nocturnes dans la capitale japonaise. C’est une des raisons pour lesquels, ses illustrations font transparaître une ambiance très particulière, parfois un peu inquiétante. Pour ma part, j’ai un faible pour la série intitulée Tokyo pluvieux (chapitre 4). Le rendu est très impressionnant, notamment le reflet des différents éléments de décors dans les flaques d’eau.

Tous les dessins sont réalisés à l’aquarelle. La technique utilisée est longuement décrite, non seulement au fil des pages pour souligner les difficultés de chaque illustration, mais aussi dans une annexe à la fin de l’album. Le livret qui clôture l’ouvrage est un véritable making of, comprenant une interview de Makoto Shinkai (un membre de l’équipe artistique du studio d’animation CoMix Wave Films), ainsi qu’une série de documents concernant les préparatifs du projet, le matériel, la recherche des lieux à peindre avec des cartes géographiques pour les localiser, etc. En effet, Mateusz Urbanowicz, qui semble décidément très méticuleux, pousse la précision au point d’indiquer l’adresse de ses 30 sujets. De plus, à la suite des illustrations en pleine-page (voire en double-page), il présente des fragments de dessins, sortes de zoom sur les points qui nécessitent un éclaircissement technique. Finalement, Tokyo la nuit tient autant du livre d’art que du guide pratique destiné aux dessinateurs. 


Tokyo la nuit. Mateusz Urbanowicz. P78-79


Il faut savoir que Mateusz Urbanowicz vit au Japon depuis plusieurs années. Il a fait une partie de ses études à Kobe avant d’être embauché par CoMix Wave Films, en tant que dessinateur de décors. Il a notamment travaillé à la réalisation de Your Name, un film d’animation de Makoto Shinkai. Mateusz Urbanowicz est l’auteur de plusieurs projets éditoriaux parmi lesquels un roman graphique intitulé Yuragi (en anglais) et un livre de croquis consacré à l’ile d’Hokkaidō (bilingue Japonais/Anglais). En France, son premier ouvrage, Les boutiques de Tokyo, est paru en 2019. On peut facilement accéder à ses travaux via Internet, soit sur le site officiel de l’artiste, soit sur Instagram et Tumblr ou encore à travers sa chaîne Youtube.

Le thème de l’architecture semble assez récurrent en Asie. Je pense, par exemple, aux ouvrages du Taïwanais Cheng Kai-Hsiang sur les maisons et échoppes de son île natale ainsi qu’à celui de la Coréenne Mekyeong Lee sur les épiceries traditionnelles. Les éditions Elytis publient également un leporello (livre accordéon) du néerlandais Albert Kiefer dédié à l’architecture japonaise. 


Tokyo la nuit. Mateusz Urbanowicz. P116-117


📌Tokyo la nuit. Mateusz Urbanowicz. Elytis, 160 p. (2021)


La félicité du loup. Paolo Cognetti

La félicité du loup. Paolo Cognetti

 

Paolo Cognetti s’est fait connaître grâce à son précédent roman, Les huit montagnes, qui a été récompensé par le Prix Médicis étranger en 2017. Avec La félicité du loup, nous le retrouvons au cœur du val d’Aoste, dans cette montagne qui lui est chère. 

Fausto et Sylvia, les héros qui ne se connaissaient pas encore, s’y sont exilés pour se reconstruire. Ils se rencontrent dans le restaurant d’altitude de la petite station de ski de Fontana Fredda, dans le massif du Mont Rose. Le Festin de Babette (en référence à la fameuse nouvelle de karen Blixen) reçoit essentiellement les skieurs, les dameurs et les perchistes de la station en haute saison ; les maçons et les éleveurs de bétail, le reste du temps. Fausto y officie comme chef cuisinier et Sylvia comme serveuse. Leur histoire sera à l’image de ce cadre particulier : un amour sans fioritures et sans contraintes. 

De loups, il n’est pas souvent question dans ce roman mais ils apparaissent, par intermittence, tantôt solitaires tantôt en hordes. En revanche, Paolo Cognetti brosse un portrait affectueux des montagnards : Babette, la propriétaire du restaurant ; Santorso, l’ancien garde-chasse ; Gemma, la vieille voisine de Fausto ; ou encore Passang, le guide tibétain. Le lecteur imagine volontiers que Fausto, ex-écrivain attaché à la montagne depuis l’enfance, est l’alter-égo de Paolo Cognetti. 

Le romancier italien procède par petites touches qui sont autant d’images, d’odeurs ou de sensations du quotidien. Il décrit l’alternance des saisons, puis le retour dans la vallée et à la vie citadine avec un réalisme saisissant. Autant de tableaux qui rendent hommage aux Trente-six vues du mont Fuji de Katsushika Hokusai (Sylvia offre cet ouvrage à son amant à la fin de la saison hivernale). 

Même s’il est différent par bien des aspects, j’ai souvent pensé au roman de montagne de Jean-Christophe Rufin, Les Flammes de Pierre

Extrait : 

« Fausto avait quarante ans quand il se réfugia à Fontana Fredda, dans l’espoir de trouver un endroit pour recommencer. Il connaissait ces montagnes depuis qu’il était enfant, et le mal-être qu’il ressentait lorsqu’il en était loin avait été l’une des causes, si ce n’est la cause, des problèmes avec celle qui était presque devenue sa femme. Après leur séparation il avait loué un meublé là-haut et passé un septembre, un octobre et un novembre à s’échiner sur les sentiers, à ramasser du bois en forêt et à dîner devant le poêle, savourant le sel de la liberté et remâchant l’amertume de la solitude. Il écrivait, aussi, ou plutôt il essayait : à l’automne il vit les troupeaux quitter les alpages, les aiguilles des mélèzes jaunir puis tomber, jusqu’au jour où, aux premières neiges, même en ayant réduit ses besoins à l’os, il finit par ne plus avoir un sou de côté. L’hiver lui présentait la facture d’une année difficile. Il avait bien des contacts à Milan auxquels il aurait pu demander du travail, mais pour cela il fallait descendre, passer des heures au téléphone, régler les questions en suspens avec son ex, et un soir, peu avant de s’y résoudre, le hasard voulut qu’il se confie devant un verre de vin, dans le seul lieu de rencontre de Fontana Fredda. »

📌La félicité du loup. Paolo Cognetti. Stock, 216 p. (2021)


Blacksad, T06. Juan Diaz Canales et Juanjo Guarnido

Blacksad, T06.  Juan Diaz Canales et Juanjo Guarnido


Tous les médias le répètent à l’envie : la sortie d’un nouveau Blacksad est un évènement dans l’univers du 9ème art. Et c’est vrai, évidemment ! D’abord parce que ce sixième volet s’est longuement fait attendre (8 ans) ; Ensuite (et ce n’est pas la moindre des choses) parce que la série est un chef d’œuvre dont le succès s’est rarement démenti.

Pour mémoire (et pour les néophytes, s’il en est), John Blacksad est un détective privé new-yorkais. Il afficherait quelques ressemblances avec un certain Humphrey Bogart dans Le Faucon maltais de John Huston s’il n’avait le faciès d’un grand chat noir. Ses aventures, vous l’aurez compris (ou vous le saviez déjà) mêlent donc pastiche et zoomorphisme sur fond de films noirs des années 1950. Au fil du temps (et des parutions), quelques différences sont apparues. Les précédentes enquêtes de notre héros félin trouvaient leurs conclusions en un seul volume. Cet album-ci n’est pas un one-shot… mais pas de panique, il parait que la deuxième partie de l’intrigue nous sera livrée dès 2023. Dans le 4ème volet de la série, intitulé L'Enfer, le silence, John Blacksad et Weekly (son ami journaliste rencontré dans le tome 2) partaient se frotter aux jazzmen de la Nouvelle-Orléans. Dans Amarillo, le 5ème volume de la série, le détective s’embarquait dans un véritable road movie à travers l’Amérique de la Beat génération. Dans ce nouvel album, il renoue avec sa ville fétiche sur la cote Est, Weekly à ses cotés (ou pas très loin). Nos deux acolytes ayant la fâcheuse habitude de se trouver au mauvais moment au mauvais endroit, le lecteur est rapidement entrainé dans une nouvelle enquête.


Blacksad, T06.  Juan Diaz Canales et Juanjo Guarnido. P38


Tout commence dans la cadre bucolique de central Park. Blacksad et Weekly assistent à une représentation de Shakespeare en plein air. Celle-ci vire presque à la tragédie au moment où la police débarque pour disperser les spectateurs. La directrice de Shakespeare in the Park, Iris Allen, apprend que la mairie accuse la troupe de vandaliser la pelouse. L’affaire se règle finalement à l’amiable grâce à l’intervention de notre détective privé. En gage de bonne volonté, Iris propose de se présenter au commissariat dès la fin du dernier acte. L’important étant que le contact soit noué entre la belle Alpaga et le félin enquêteur… Suite à cette rencontre décisive (et une bagarre de rue plus loin), Blacksad accepte une nouvelle affaire. Il doit protéger Kenneth Clarke, président du syndicat des travailleurs du métro (et néanmoins ami d’Iris Allen), poursuivi par un tueur, mandaté par la mafia des Belettes. Si cette lutte de pouvoir entre syndicats (les belettes contrôlent celui des dockers et des camionneurs) se déroule dans l’ombre, un inquiétant personnage apparait, lui, en pleine lumière. Il s’agit de Salomon, un maître bâtisseur qui milite en faveur du démantèlement des transports en commun au profit du réseau autoroutier. Ce personnage, un brin mégalo, est un proche du pouvoir municipal. 

Juan Diaz Canales pose tranquillement les jalons de son nouveau scénario, tandis que Juanjo Guarnido fait des clins d’œil graphiques à Edward Hopper. Un régal ! Il y a tous les ingrédients d’un bon polar depuis les syndicats mafieux, en passant par les politiciens véreux et leurs hommes de mains, sans oublier les jolies pépées. Voix off, dialogues de série noire, faciès anthropomorphiques et décors de cinéma s’allient à merveille pour immerger le lecteur dans cette ambiance particulière. Les nuances de couleurs, qui oscillent entre les marrons et les orangés, donnent un aspect vintage à l’album en parfaite adéquation avec son sujet. Vivement la suite ! 

📌Blacksad, T06. Alors, tout tombe. Première partie. Juan Diaz Canales & Juanjo Guarnido. Dargaud, 60 p. (2021)