Le feu du milieu. Touhfat Mouhtare

Le feu du milieu. Touhfat Mouhtare


Je dois dire que le roman de Touhfat Mouhtare m’a un peu déstabilisée. S’agit-il d’un récit initiatique ou onirique ?  D’un conte spirituel ou cosmogonique ? D’un pamphlet féministe ou LGBT ? A plusieurs reprises, je me suis demandée ou la romancière voulait nous conduire. Et puis, j’ai décidé de lâcher prise, de me laisser guider par son personnage principal. 

Gaillard est une jeune servante vivant dans la ville d’Itsandra dans l’archipel des Comores. Elle est à l’image de son peuple métissé et peu conscient de ses origines. Son père dit-on était un commerçant des Indes. Sa mère l’aurait séduit. Elle ne voulait pas que son enfant devienne une esclave, comme elle. Alors, elle a tenté de l’étouffer. C’est Tamu qui l’a sauvée et élevée comme sa propre fille. C’est Tamu encore qui lui parle de la déesse Abé et lui transmet ses croyances animistes. Mais Gaillard doit aussi suivre l’enseignement du Coran dispensé par Fundi Ahmad.  C’est le seul moyen de s’élever dans la hiérarchie des dominants lui dit Tamu. Gaillard est une élève clairvoyante mais ses réinterprétations du Coran ne plaisent pas toujours à son maître. Et puis un jour, elle fait la connaissance d’Halima, enfant choyée de la caste supérieure mais que son père veut marier de force. Entre Gaillard et Halima nait une amitié interdite qui va les conduire au-delà du réel. Commence alors la seconde partie du roman, un récit fantastique inspiré des « traces » de l’histoire du peuple comorien et de la vie de l’autrice. 

Touhfat Mouhtare est née aux Comores mais elle a grandi dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne avant de venir étudier en France. Les habitants des Comores dit-elle ne savent pas grand-chose de leurs origines. On sait que des migrants sont probablement venus d’Inde et de plusieurs pays d’Afrique, peut-être du Mozambique, peut-être de l’île de Lamu au large du Kenya ou de l’île de Pemba dans l’Archipel de Zanzibar. De quelles villes exactement ? Nul ne le sait. Les Comoriens sont issus d’un intense brassage ethnique qui ne leur permet pas de connaître leurs véritables racines ni de pratiquer un culte des ancêtres. L’amnésie collective de son peuple a incité la romancière à inventer ses propres légendes, puisant dans différentes cultures et cherchant des réponses à ses questionnements dans la mythologie, les religions et l’histoire collective du monde. Touhfat Mouhtare est une formidable conteuse qui entraîne son lecteur dans des territoire inexplorés… au risque peut-être de le perdre en route. Mais c’est peut-être ça, la clé du roman : accepter de s’égarer dans les méandres de son imaginaire. L’autrice africaine nous offre un roman très sensible et personnel. 

💪Cette lecture est ma première participation au Mois Africain, à suivre via le blog Sur la route de Jostein

📌Le feu du milieu. Touhfat Mouhtare. Le Bruit du Monde, 352 p. (2022)


Ada et Graff. Dany Héricourt

Ada et Graff. Dany Héricourt


Ada et Graff, c’est l’histoire d’un dernier amour, celui de deux êtres libres mais cabossés par la vie. Elle, Ada, est une septuagénaire d’origine galloise. Elle est née à Ashriver, un village minier installé au cœur des fameuses vallées noirs. Une série de drames l’ont incitée à s’exiler, à l’âge de 17 ans, sur l'île d'Anglesey chez sa tante. A trente ans, elle épouse un médecin français et part vivre à La Roque, un bourg situé au pied du Mont Mézenc dans le Massif Central. Elle devient mère sur le tard, d’une petite Becca. Lorsque le roman débute, Ada vit dans l’espoir de récupérer sa fille, embrigadée dans une secte religieuse depuis plusieurs années. Au village, elle passe un peu pour l’excentrique de service, une étrangère énigmatique mais une vieille dame gracieuse et polie : une vraie Anglaise, dit-on. Graff, lui, est un Circassien, un Tsigane, un Lovàris. Il est né dans un camp de concentration en Transnistrie. Il est devenu funambule par amour et a sillonné l’Europe de l’Est avec sa belle. Lorsque leur relation s’est terminée, il a exercé différents métiers avant de revenir à son premier amour : le cirque. Blessé à la jambe, suite à une chute idiote, il doit abandonner la troupe et rester sur place, à La Roque. Sa roulotte est installée sur le terrain des Deletang. C’est donc Ada, la propriétaire. Entre ces deux-là, naît une douce idylle. Le roman est entrecoupé de lettres qu’Ada, la taiseuse, écrit à son amant. Elle lui raconte sa vie, ses tristesses, sa fille perdue. Graff, quant à lui, distille quelques informations disparates sur son passé : sa grand-mère Chirikla qui l’a élevé, sa relation tragique avec Raluca, sa vie sur la route, etc. D’autres chapitres sont consacrés à Becca et à son fils Dom.  

Dany Héricourt, autrice franco-britannique, signe un roman sensible et délicat. En moins de 300 pages, elle aborde des sujets aussi divers que l’amour filiale, les vicissitudes de l’âge mur ou la sexualité des séniors. La romancière procède par petites touches discrètes et parfois sans même avoir l’air d’y toucher. Elle évoque par exemple les persécutions dont les Roms ont été les victimes et les catastrophes minières du Pays de Galle, dont celle d'Aberfan en octobre 1966. A travers le personnage de Becca, il est également question d’écologie, de résistance civile et de mouvements sectaires. Ada et Graff est le second roman de Dany Héricourt après La cuillère (Liana Levi, 2020). 


Extrait :

« Elle sait qu’elle rêve.

Elle rêve du funambule. Dans un décor blanc, étendue enneigée ou mer de glace, la figure s’éloigne sur un câble dont les points d’attache se perdent dans la blancheur. Le pied de cuir noir en appui, les bras en croix, les mains ouvertes, la course impertinente et orgueilleuse d’un christ joyeux ayant échappé à l’œil de son créateur. Quand ses côtes se soulèvent pour recevoir l’air qui rythme la traversée, la dormeuse, par mimétisme, inspire aussi. Stay asleep, elle songe. Ne te réveille pas, Ada. 

Le claquement d’une porte de camionnette perturbe son sommeil, puis le hennissement d’un cheval. Elle veut rêver encore, prolonger la traversée et saisir le visage qui toujours s’élude. Elle serre les paupières pour capter l’oscillation infime de son corps au moment où il pivote la tête. Son pied glisse, le bras chavire, le funambule plonge. Ada est réveillée avant qu’il ne s’écrase au sol.»

 

📌Ada et Graff. Dany Héricourt. Liana Levi, 288 p.  (2022)


Les corps solides. Joseph Incardona

Les corps solides. Joseph Incardona


Difficile de rester accroché à ses rêves, et parfois même à ses principes, lorsque le sort s’acharne, vous pousse toujours plus fort, plus loin vers la marge. Anna et son fils, en font l’amère expérience. Après un stupide accident de la route, Anna perd son gagne-pain, un camion-rôtissoire. Lorsque l’assurance refuse de la rembourser, elle n’est pas loin de perdre aussi son logement, un mobil-home amarré en lisière de plage. Mais cette mère célibataire, ancienne surfeuse, ex-sportive de haut-niveau, est une battante. Elle ne lâchera rien ! Léo, son fils de 13 ans, veut l’aider à sa façon. Il l’a inscrite secrètement à une émission de télé-réalité. Le but est de rester accroché à une voiture, un 4x4 toutes options, le plus longtemps possible. Il y aura 9 autres candidats tous plus désespérés et déterminés que les autres. Le gagnant remportera le véhicule d’une valeur de 50 000 euros. Anna est sélectionnée. Elle refuse. Son fils insiste car il n’a pas conscience des compromissions que ce jeu implique. Et puis le malheur frappe encore et Anna cède. 

Joseph Incardona dresse le portrait de deux êtres libres, égratignés par les réalités du système capitaliste et brièvement attirés par les sirènes de la société du spectacle. Personne n’est parfait. Anne et Léo commentent des erreurs, cèdent parfois à la facilité, comme chacun d’entre nous. En retour, le malheur s’acharne à un tel point que le lecteur s’agace un peu de leur naïveté. A l’image de son héroïne s’accrochant à un rêve de métal, l’auteur tient à son propos, le défend coûte que coûte, au risque d’effleurer le manichéisme. 

Je n’ai pas lu La soustraction des possibles (Finitude, 2020), le précédent roman de Joseph Incardona qui semble avoir remporté un succès d’estime. Les critiques lues dans la presse spécialisée sont très élogieuses. Pour ma part, je découvre avec grand plaisir cet écrivain qui est l’auteur d’une douzaine de romans et nouvelles récompensés par plusieurs prix littéraires. 


Extrait :

« Les phares de la camionnette éclairent la route en ligne droite. On pourrait les éteindre, on y verrait quand même, la lune jaune rend visibles les champs en jachère aussi loin que porte le regard. La nuit est américaine. La fenêtre côté conducteur est ouverte, il y a l’air doux d’un printemps en avance sur le calendrier.

De sa main libre, Anna tâtonne sur le siège passager et trouve son paquet de cigarettes. À la radio, une mélodie lente accompagne le voyage; et quand je dis que la nuit est américaine, c’est qu’on pourrait s’y croire avec le blues, la Marlboro et l’illusion des grands espaces.

La cigarette à la bouche, Anna cherche maintenant son briquet. Elle se laisse aller à un sourire de dépit après la nouvelle perte sèche d’une journée avec si peu de clients. Demain, elle réchauffera le surplus de ses poulets et fera semblant de les avoir rôtis sur la place du marché. C’est comme ça qu’on étouffe ses principes, sous la pression d’une situation qui vous étrangle.

Qu’on étouffe tout court »


📌Les corps solides. Joseph Incardona. Editions Finitude, 272 p. (2022)