Nous fêtons cette année les 90 ans du Front populaire, la coalition qui a conduit Léon Blum à la tête du gouvernement français. L’intrigue de ce roman policier socio-historique se situe dans ce contexte politique.
« Plus d’un demi-million de personnes avait convergé depuis la place de la Nation vers le Père-Lachaise. Plus tôt, la circulation automobile avait été interrompue sur la plus grande largeur du boulevard de Ménilmontant, depuis la place Auguste-Métivier jusqu’au boulevard de Charonne. Un bas-côté de la chaussée avait été réservé aux taxis, pour la plupart occupés par des jeunes qui s’égosillaient à chanter L’Internationale à tue-tête le poing levé. Le terre-plein central fourmillait d’une foule compacte. Coude à coude, communistes, socialistes, syndicalistes de toutes tendances se pressaient le long de l’enceinte de la nécropole, en s’efforçant de donner une bonne impression aux opérateurs des actualités filmées. Le lendemain, les journaux annonceraient en première page la participation de 600 00 personnes à ce rassemblement historique, occultant la bousculade survenue en fin de soirée entre militants de tendances divergentes. »
En mai-juin 1936, pendant le grand mouvement de grève qui devait aboutir aux Accords de Matignon, un travailleur tombe du toit de son usine parisienne. La victime, Pierre Augustin, était rondier (gardien) à la Doyenne, l’usine automobile Panhard-Levassor, avenue d’Ivry. Cet alcoolique était un jongleur au sens figuré. Il mentait sur son identité et s’était parfois vanté d’un passé peu glorieux. Accident ou crime? Le commissaire Bornec et son adjoint, l’inspecteur principal Béziat, doivent mener leurs investigations à distance car il n’est pas question d’entrer dans les locaux occupés. Ils peuvent néanmoins compter sur l’aide de Gabriel Funel, journaliste à L’Humanité, et de sa compagne Camille Dubois, une ex ouvrière devenue photographe. Son ancien poste de peseuse à la Raffinerie de la Jamaïque à Ivry lui ouvre les portes des usines.
Il s’agit de la 3ème enquête du commissaire Bornec après Passage de l’Avenir, 1934 (Agullo, 2024) et Rue de l’Espérance, 1935 (Agullo, 2025). Mais au-delà de l’intrigue romanesque, somme toute assez secondaire, Alexandre Courban brosse un portrait très évocateur de cette époque mouvementée et pleine d’espoir. Il rend leur dignité aux Zoniers, les habitants des bidonvilles qui ceinturaient la capitale le long des fortifications de Thiers avant la construction du boulevard périphérique (au 19ème siècle la bande de terre située en avant des bastions qui correspondait à la zone de tir de canon était communément appelée la Zone). Alexandre Courban exhume la mémoire du prolétariat et du Paris populaire, celle des ouvriers et des métiers disparus (la dactylographe, la marchande de 4 saisons, le portefaix…). On y croise aussi des représentants hautement antipathiques d’Action française et des Camelots du roi, malgré l’interdiction de ces mouvements après l’agression de Léon Blum lors des obsèques de l'historien royaliste Jacques Bainville en février 1936.
Alexandre Courban a l’art de restituer l’atmosphère de l’époque grâce à la description minutieuse des évènements et la présence de nombreux protagonistes mais aussi des évocations plus fugitives, des images en apparence anodines, des odeurs, etc. En revanche, l’enquête policière m’a semblée (trop ?) rondement menée. Le roman est court. Quelques pages supplémentaires pour l’étayer n’aurait pas été de trop. Ce bémol, si l’en est vraiment un, est largement compensé par le contexte historique passionnant, mais je préfère prévenir les amateurs de polars attachés aux intrigues complexes.
📚D’autres avis que le mien chez Alex et Matatoune.
📌Place de la victoire, 1936. Alexandre Courban. Agullo Editions, 228 pages (2026)

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