Au vent mauvais. Kaouther Adimi

Au vent mauvais. Kaouther Adimi (Photo by Halima Bouchouicha on Unsplash)

Alors que l’Algérie commémore les 60 ans de l’indépendance, Kaouther Adimi publie un roman dont l’intrigue se déroule sur un long pan de l’histoire contemporaine du pays. Ce récit, que l’autrice dédie à ses grands-parents, évoque en filigrane la colonisation, la seconde guerre mondiale, la lutte pour l’indépendance et la guerre civile. Néanmoins la véritable vocation du roman est d’interroger le pouvoir du romancier sur le réel. Quelles sont les conséquences lorsqu’un écrivain s’empare de la vie de ses proches pour la livrer au public ? 

Leïla, Tarek et Saïd sont nés dans les années 20 dans le village d’El Zahra, à plusieurs heures de route d’Alger. Le père de Tarek meurt le jour de sa naissance et sa mère est muette. Heureusement, leur voisine Safia, sage-femme respectée de tous les villageois, veille sur eux avec bienveillance.  La mère de Saïd, elle, n’a pas de lait pour son fils si bien que c’est celle de Tarek qui le prend à son sein. Les deux garçons grandissent ensemble, rejoint parfois dans leurs jeux par la petite Leïla. Le temps de l’insouciance sera malheureusement de courte durée. Leila est marié de force à un quinquagénaire alors qu’elle est encore adolescente. Mais la jeune fille va se rebeller. Ainsi, peu de temps après la naissance de son premier enfant, et malgré les admonestations des villageois, elle décide de quitter son mari, se réfugiant chez Safia. Saïd, lui, part étudier en Tunisie tandis que Tarek, le berger, reste au village. Les deux jeunes hommes gardent néanmoins contact et se retrouvent pendant les vacances. Et puis, la seconde guerre mondiale éclate, Tarek est mobilisé en premier puis envoyé sur le front en Europe. De cette période, il ne voudra plus jamais parler. Le champ de bataille, le stalag où il passe de nombreux mois, la démobilisation et le manque de reconnaissance pour les armées coloniales… tout cela, il refuse de l’évoquer devant sa famille. Avant de partir à la guerre, le jeune berger s’était fait la promesse de demander Leila en mariage. Il ignore alors que Saïd avait la même intention. Tarek rentre le premier et demande la main de son amie d’enfance qui accepte de l’épouser. Voilà, les premiers jalons du drame à venir sont posés. On sait, grâce à la première scène du roman, que Saïd deviendra romancier, le premier grand écrivain de langue arabe…

Kaouther Adimi signe un beau roman, très sensible. La première partie s’attarde sur le parcours de Tarek, un homme bon mais cabossé par la vie. La seconde partie de l’histoire nous est rapportée par Leila et donc selon son point de vue. Saïd, lui, devient assez vite un personnage évanescent, si on exclut son pouvoir de nuisance sur les autres protagonistes. A-t-il songé aux répercussions que son roman pourrait avoir sur le destin de ses amis d’enfance ? Nous ne le saurons jamais, mais pouvait-il ignorer le mode de fonctionnement de son village natal et le pouvoir de nuisance des commérages ? Quelle est la responsabilité de l’auteur vis-à-vis de ses personnages ? Ses questions sont le véritable cœur du roman. Les lecteurs qui espéraient une fresque historique seront peut-être déçus car la plupart des évènements ne sont pas traités en profondeur. La romancière respecte en quelque sorte le vœu de ses personnages de ne pas raconter la guerre et les conflits. A quelques exceptions près, ils sont donc confinés en arrière-plan. Kaouther Adimi exhume néanmoins deux évènements de l’histoire sur lesquelles elle s’arrête plus longuement. Il s’agit de la mutinerie des soldats nord-africains à Versailles en octobre 1944 et le tournage de La bataille d’Alger, le film de Gillo Pontecorvo, sorti en 1966. Elle s’attarde également sur la vie des migrants algériens, forcés de quitter leur pays pour offrir un avenir meilleur à leurs familles restées au village. La pauvreté, la solitude, le rejet des Européens… autant de sujets qui sont abordés sans fard par la romancière algérienne. Pour le reste, le fond historique de ce roman est une sorte de patchwork dont le fil reliant les différentes pièces est celui qui déroule l’histoire de Leila et Tarek. 

Au vent mauvais. Kaouther Adimi. Seuil, 272 p. (2022)



3ème participation au Challenge de lecture organisé par Jostein

Commentaires

  1. Un roman qui a l'air de brasser pas mal de thèmes ; je le note au cas où je le trouve à la bibliothèque.

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  2. Il évoque les principaux évènements de l'histoire algérienne au 20ème siècle

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  3. Je retiens que les aspects historiques ne sont pas traités en profondeur ... Ce qui pourrait me refroidir un peu.

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    1. Effectivement, on sait que Tarek et Saïd partent sur le front pendant la seconde guerre mondiale, que Tarek milite pour le FLN et que les personnages doivent quitter Alger pour se réfugier dans leur village natale à cause de la guerre civile en 1992... mais cela est juste évoqué comme autant de marqueurs chronologiques. Par contre, l'autrice décrit longuement le tournage historique du film de Gillo Pontecorvo et la mutinerie des soldats Nord-Africains en 1944. Ces deux évènements sont bien documentés.

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  4. J’ai beaucoup aimé ce roman aux multiples facettes, romanesque et historique avec plein de petits détails bien choisis et de moments bien documentés. Merci pour cette nouvelle participation

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  5. J'ai été ravie de participer au Challenge que tu as organisé. J'ai fait de belles découvertes pendant ce mois Africain

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