Loin du Mékong. Louis Raymond

Loin du Mékong. Louis Raymond


📚J’ai trouvé ce livre sur le blog de Sunalee. A mi-chemin entre autobiographie et roman, le récit s’inscrit dans une double temporalité. En 2012, pendant la fête du Têt, le narrateur se rend sur la tombe de sa grand-mère au Viêt Nam. Il ne l’a pas connue. Elle est née au Cambodge en 1922 et décédée en 1973. Sa quête n’est pas terminée pour autant. Le jeune homme veut remonter le temps, trouver les réponses que son père, arrivé en France à l’âge de 10 ans, n’a pas su lui donner. Puisqu’une partie de la mémoire familiale a été effacée par les guerres et la colonisation, l’auteur fait le choix de combler les vides, les ellipses et les silences par des hypothèses fictionnelles.

« Je sais que les membres de ma famille sont des Vietnamiens du Cambodge, puisque mon père y est né. Mais quand y ont-ils émigré? Quand sont-ils revenus?

Une autre tombe. Celle d’un enfant, minuscule. Carrelage pourpre, passé par trop de soleil. Combien d’enfants mouraient encore de faim, dans les années 1980? C’était juste après la guerre. Ils n’allaient pas à l’école. Ils partaient travailler et attrapaient des maladies. Les familles étaient trop nombreuses. Pas de contraception. Ma propre tante a eu six enfants. Trois ont atteint l’âge adulte. Deux seulement sont toujours vivants. »

Cochinchine, 1908. Thu, enceinte de six mois, remonte le Mékong à bord d’un bateau à fond plat en direction de Châu Dôc. Une décennie plus tôt son village a été ravagé par une épidémie, laissant ses habitants exsangues. Le mari de Thu s’est fait embaucher dans une plantation d’hévéa au Cambodge. Maltraitée par ses beaux-parents, la future mère sollicite l’aide d’un prêtre catholique pour rejoindre son époux dans le delta du Mékong. Lorsqu’elle arrive à Kratié, le coolie est déjà mort. Sans ressource, Thu est accueillie dans une communauté religieuse à Phnom Penh. Elle y passera une bonne partie de sa vie, avec son fils biologique Trà puis son fils adoptif Vui, le grand père du narrateur (devenu Paul Felix, par la magie de l’administration coloniale). Il est l’orphelin présumé d’une prostituée annamite et d’un colon anonyme, un "tây lai" du point de vue des autres enfants, ce qui lui donne droit à la nationalité française. 

Cette fresque familiale, qui s’étend sur 3 générations, est le récit d’une quête identitaire dont un pan restera dans l’ombre de la grande histoire. C’est aussi une réflexion intime sur le métissage. 

« A compter de 1998, nous sommes allés au Viêt Nam pour les grandes vacances d’été. Pas tous les ans, car les billets d’avion étaient chers, mais tous les trois ans. De séjour en séjour, nous apprivoisions géographie, sensations et odeurs, mais quelque chose restait hermétique: il n’y avait pas la langue qui aurait permis d’unifier et de pacifier cette identité fragmentée, à cheval entre au moins deux pays. 

Mon père était en France depuis si longtemps, il n’arrivait plus ne serait-ce qu’à faire semblant que nous étions, aussi, un peu de là-bas.»

J’ai été émue par le récit et la quête de Louis Raymond . Je ne connaissais rien de l’histoire des Vietnamiens du Cambodge et finalement assez peu celle de l’ex Indochine entre 1945 et 1975. L’auteur a su donner corps à la mémoire familiale et transmettre au lecteur une vision réaliste de la région du Mékong durant la première moitié du 20ème siècle. Il s’est réapproprié la langue maternelle. Il a également interrogé les membres de sa famille déportés au Viêt Nam dans le cadre de la politique de Lon Nol après les manifestations antivietnamiennes à Phnom Penh, la déposition du roi Norodom Sihanouk et l’arrivée des Khmers rouges au pouvoir. Le narrateur, qui porte le prénom et le nom de son grand-père, a vécu plusieurs années au Viêt Nam avec le projet de reconquérir son "identité fantôme" pour la transmettre à sa future fille. Une nécessité intime et profondément touchante. 

NB : J’ai découvert que Louis Raymond est le rédacteur en chef des Cahiers du Nem, une revue que j’apprécie beaucoup. Il est aussi Reporter Asie Pacifique à Intelligence Online.

📌Loin du Mékong. Louis Raymond. Calmann Levy, 396 pages (2026)


10 commentaires:

  1. Une quête qui semble touchante et essentielle pour l'auteur. Comme toi avant cette lecture, je ne pense pas connaître l'histoire des Vietnamiens du Cambodge

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    1. Je ne suis pas très calée sur l'histoire du Viêt Nam et du Cambodge. J'avais une amie qui avait les 3 nationalités et je ne lui ai jamais posé de questions de peurs d'être intrusive.

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  2. C'est en effet un livre très touchant. Je suis contente qu'il t'ait plu !

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    1. La quête identitaire du narrateur est émouvante et le cadre historique passionnant.

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  3. je vais mettre ce roman dans ma liste plus longue que le fleuve du Mékong !!!

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    1. ^_- Je suis inondée d'idées de lecture aussi !

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  4. J'en apprendrais sans doute beaucoup... Allez, je note même si je sais que ce ne sera pas pour tout de suite.

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    1. C'est le premier roman de l'auteur et je trouve qu'on en a pas beaucoup parlé. du coup, ce n'est pas certain qu'il sorte e poche. Dommage car c'est un roman passionnant, sincère, touchant et bien écrit.

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  5. Je ne connais pas du tout, mais c'est récent à ce que je vois.

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    1. en effet, il est paru en janvier, il me semble. Il ne sera peut-être pas en bibli.

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