Les Alexandrines. Marjan Tomsic

Les Alexandrines. Marjan Tomsic


C’est la nationalité de l’auteur, Marjan Tomšič (1939-2023) qui m’a incitée à jeter mon dévolu sur ce livre. Je ne connaissais rien de la littérature slovène avant de le lire. Il s’agit d’un roman historique traitant de l’exil des femmes. Les Slovènes qui quittaient leur pays pour aller travailler en Egypte étaient surnommées les Alexandrines. Elles étaient nombreuses à débarquer à Alexandrie ou au Caire pour rembourser les dettes de leurs familles, l’hypothèque d’une ferme ou le rachat d’un champs. Tout a commencé avec la construction du canal de Suez, entre 1859 et 1869,  qui attirait de nombreux étrangers fortunés en Egypte. Au fil du temps, les jeunes slovènes ont acquis une excellente réputation. Elles se faisaient embaucher le plus souvent comme nourrices ou dames de compagnies et représentaient une sorte de classe supérieure dans la hiérarchie des domestiques. Au bout de quelques années de bons et loyaux services, elles rentraient dans leur pays natal. Le retour était souvent difficile et nécessitait une période de « ré- acclimatation ». Certaines femmes ne parvenaient pas à se réinsérer dans leur communauté d’origine et faisaient des allers-retours incessants entre la Slovénie et l’Egypte.

Le roman se situent dans les années 1930. L’auteur évoque en effet la montée du fascisme en Italie et l’accession de Pierre II au trône de Yougoslavie en 1934 (sous la régence de son oncle, le prince Paul). Pour rappel, l’ancien Royaume des Serbes, Croates et Slovènes a été rebaptisé Royaume de Yougoslavie en octobre 1929 sous l’égide d’Alexandre Ier Karađorđević. Il sera assassiné à Marseille en France, le 9 octobre 1934. La Yougoslavie comprend alors les États actuels de Bosnie-Herzégovine, de Serbie, de Macédoine du Nord, du Monténégro ainsi qu’une bonne partie des actuelles républiques de Slovénie et de Croatie. En revanche, le duché de Carinthie a choisi de rester en Autriche (ex Empire Austro-Hongrois) tandis que la Dalmatie, le port de Zadar et quelques îles sont cédés à l'Italie. Ce contexte explique pourquoi les personnages font souvent référence à l’oppression italienne et ses taxes élevées.

Le lecteur est invité à suivre les destins de trois jeunes femmes : Ana, Merica et Vanda. Elles quittent ensemble la bourgade de Gorica (peut-être actuel Nova Gorica à l’ouest de la Slovénie) voyagent d’abord sur une charrette. Nos Goriciennes embarquent à Trieste où elles occupent le pont inférieur du Paquebot avec les passagers les plus pauvres. Elles sont finalement accueillies à Alexandrie par les sœurs de l’Asile Saint-François. Les religieuses servent d’intermédiaire entre les employeurs et les migrantes. Vanda est la plus jeune de nos héroïnes. Elle est âgée de 16 ans à peine. Son futur employeur, un commerçant égyptien, l’a jugée trop jeune pour devenir bonne d’enfant. Elle trouve finalement une place de dame de compagnie chez le docteur Maloum Saba Bacosse. Son épouse, Hanuma, s’est en effet entichée de la belle adolescente slovène. Merica, notre deuxième Alexandrine, est une jeune maman qui a dû laisser son mari et nourrisson au pays pour leur assurer un meilleur avenir. Elle entre au service de la famille de Sir Henry Cherington. Elle devra allaiter Thomas car "Madame Therese", la mère du bébé, n’a plus de lait. Merica devra aussi veiller sur le sommeil de l’enfant et s’assurer de sa bonne santé. Ana enfin, qui en est à son second séjour en Egypte, a trouvé un emploi à l’Hôtel Cecil où elle va rapidement gravir les échelons. 

J’ai tout de suite été emportée par la plume de l’auteur et littéralement happée par l’intrigue. Le lecteur est convié dans l’intimité des trois héroïnes au point d’avoir parfois la sensation d’entrer dans leurs têtes et de partager leurs peines (le plus souvent) comme leurs joies (rares). Les migrantes souffrent du mal du pays et de la séparation avec leurs proches. Les histoires qui circulent au sein de leur communauté ne sont pas toujours rassurantes. Le téléphone arabe fonctionne à plein régime chez les Alexandrines et elles ont ouï-dire des destins souvent tragiques de leurs homologues. Il y a celles qui ont été violentées par leurs patrons, celles qui sont tombées malades ou encore celles qui ont été enlevées et ont terminé dans un harem ou un lupanar. Il arrive aussi que les anciennes Alexandrines soient rejetées par leur famille d’origine dès qu’elles cessent de leur envoyer de l’argent. La question du retour ou non en Slovénie se pose alors. 

Bien qu’assez dense, le roman de Marjan Tomšič se lit avec une étonnante facilité. Les héroïnes inspirent l’empathie et le lecteur s’attache facilement à elles. Le roman m’a rappelé deux ouvrages traitant plus ou moins le même thème. Il s’agit de Nourrices de Severine Cressan, une autre belle surprise de cette rentrée littéraire, et Quand je reviendrai de Marco Balzano dont l’intrigue est plus contemporaine.

📚D’autres avis que le mien via les blogs de Bruno, Alex mot à mots, Ju Lit les mots, Surbooké

📌Les Alexandrines. Marjan Tomšič, traduit par Andrée Lück Gaye. Agullo, 416 pages (2025)


41 commentaires:

  1. La Slovénie reste un pays fort inconnu pour moi mais cette histoire semble passionnante.

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    1. C'est la première fois que je lis un auteur slovène et c'est une très bonne surprise. Sa plume est alerte et sensible.

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  2. Le thème m'intéresse d'autant qu'avant de lire différents avis, je n'en avais jamais entendu parler. Je trouve ça terrible de devoir sacrifier sa vie de famille pour permettre à sa famille de mieux vivre. Je n'ai pas lu le roman mais en te lisant, je ressens déjà beaucoup d'admiration et d'empathie pour les héroïnes.

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    1. Oui, on peut dire que ses femmes étaient des héroïnes ordinaires. Elles se sacrifiaient pour leurs familles. Et leurs proches étaient parfois ingrats. Ces pratiques n'ont pas disparues. Elles existent encore en Roumanie par exemple. Les femmes émigrent en Italie où elles se font embaucher comme nounous ou comme aides de vie le plus souvent.

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  3. On ne s'y perd pas si on ne connait pas l'Histoire?

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    1. Non, il n'y a pas besoin de connaître l'histoire de la Slovénie ou de l'Egypte. il y a quelques références qui m'ont incitées à fouiner un peu mais juste par curiosité.

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  4. Je l'avais repéré chez Alex et Julie, tu donnes bien envie toi aussi ! La narration semble riche de références historiques et d'aventures humaines. Je note en tout cas.

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    1. Nous sommes toutes les 3 enthousiastes, en effet, et je pense que ce roman pourrait te plaire. Il y a de beaux portraits de femmes et un contexte socio-historique intéressant.

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  5. Merci de ce billet ! J'étais intéressée et intriguée par le sujet de ce roman, et suis ravie de voir qu'il mérite le détour. J'espère le trouver en médiathèque bientôt !

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    1. Je croise les doigts pour que ta bibli en fasse l'acquisition. On ne trouve pas toujours les éditions Agullo dans ma bibli de quartier.

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  6. Il est sur mes listes ! Il recueille beaucoup d'avis élogieux et bien sûr, difficile pour moi de résister à un roman slovène !

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    1. Toi qui a un faible pour les littératures de l'EST, tu devrais apprécier. Ceci étant dit, la majeure partie de l'intrigue se déroule en Egypte. Je préfère prévenir...

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  7. nathalie2.11.25

    Passage à l'Est l'avait mentionné je crois, mais merci de ce billet qui confirme mon envie de lecture !

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    1. Je ne savais pas. Je vais faire un tour sur ce blog. J'aimerais bien que ce roman fasse son chemin sur les blogs et cela a l'air pas mal parti

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  8. L'histoire de cette région est tellement complexe... rien de tel qu'un roman pour s'y retrouver un peu, et on dirait que d'un point de vue romanesque, il tient aussi ses promesses.

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    1. Le sujet et le contexte sont intéressants, c'est certain, mais surtout le roman est très fluide et agréable à lire. Les héroïnes suscitent l'admiration et l'empathie. L'auteur a su dresser de beaux portraits de femmes.

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  9. ah moi pareil pour la Slovénie, je rêve d'y aller mais je n'ai jamais rien lu de là-bas. Ton engouement est contagieux.

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    1. J'irai bien faire un tour en Slovénie moi aussi. Cela dit, l'intrigue se déroule surtout en Egypte. Le cadre est d'ailleurs très bien rendu. il y a des passages où on a presque la sensation de sentir l'odeur de la ville, ses épices, le brouhaha des rues et du souk aussi.

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  10. PHILIPPE2.11.25

    Je ne connais aucun auteur slovène, mais voilà un livre qui me semble très intéressant du point de vue historique.

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    1. Non seulement du point de vue historique, oui, mais humain aussi. L'auteur brosse de beaux portraits de femmes

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  11. Il me semblait bien avoir vu passer un billet sur ce livre très récemment et c'était chez Ju lit les mots. Bon, visiblement ce roman vaut vraiment le détour.

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    1. C'est une excellente surprise. Il est bien temps de rétablir la balance de la vérité concernant les femmes. Elles ont toujours travaillé, surtout au sein des milieux populaires, et c'est souvent le mari qui décidait et recevait le fruit de leur travail. Mais cela dépasse un peu le cadre du roman.

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  12. Je remarque que ça ne manque pas les régions du monde où les femmes se sacrifient pour le reste de la famille .. après chacune le vit à sa façon et pour certaines c'est peut-être une forme de liberté. Ma bibliothèque ne l'a pas hélas.

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    1. C'est vrai ce que tu dis. Dans le roman, certaines Alexandrines font le choix de s'émanciper. D'autres vivent très mal la situation.

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  13. j'ai bien aimé Nourrices alors je note encore plus!

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    1. Le thème est proche mais le style et l'intrigue sont très différents

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  14. Je l'ai noté après avoir découvert la chronique chez Alex mais hélas mes deux médiathèques ne l'ont pas. J'en ferai la demande dans celle de la ville qui a un plus gros budget. Merci pour ton enthousiasme.

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    1. On arrive en fin d'année en plus ! Soit le budget de la bibli est pratiquement épuisé, soit à l'inverse, il faut le dépenser.

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  15. J'avais déjà lu l'avis de Julie sur ce livre. Je ne connais pas du tout la littérature slovène, mais tu me donnes envie de découvrir ce roman. bonne semaine

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    1. Ce roman a été une bonne entrée en matière pour moi en tout cas et me donne envie d'en découvrir davantage

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  16. pareil, un auteur slovène et je me jette dessus ! ma lecture actuelle me ramène en Bosnie, et j'ai hâte d'y retourner et j'ai toujours Ljubljana dans ma liste de villes à visiter ! Merci pour ton retour (pas très fan par contre de la couverture)

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    1. Un séjour littéraire en Bosnie, ça se tente volontiers aussi !

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  17. Un précédent avis m'a fait mettre ce roman dans ma liste de livres à lire.

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    1. Plusieurs avis positifs, c'est quand même bon signe

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  18. Ce fut une de mes belle découvert de cette rentrée littéraire. Merci pour le lien.

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  19. Ca m'a l'air passionnant cette histoire.

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    1. Oui, je n'ai pas connaissance de ces mouvements migratoires particuliers avant de lire le roman.

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  20. Je crois que j'apprendrais beaucoup en lisant ce roman.

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    1. L'auteur se concentre beaucoup sur ses personnages, leurs états-d 'âme etc... mais on apprend aussi pas mal de choses sur ce phénomène de migrations

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  21. Aaaah c'est tout à fait le genre de livres que j'aime ! Les destins de femmes, une culture et des événements que je ne connais pas... de quoi me passionner ! Je me garde la référence sous le coude :)

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