Tuer le vieux. Daria Marx

Tuer le vieux. Daria Marx

 

« Je ne sais pas pourquoi les hommes tuent, je ne sais pas pourquoi les hommes violent. Je suis abrutie par leur violence, elle est au centre de ma construction, je les hais, elle m’habite complètement. Je veux les rejoindre pourtant. Réclamer mon droit à la violence. J’ai trop pris, rien ne me répare, il faut me rendre un peu. Je suis une enfant violée qui ne sait pas comment grandir sans se venger ». 

Cet extrait résume assez bien l’esprit de ce court roman, un long cri de colère, expiré d’une traite et qu’on espère libérateur (mais on en doute). Sur Instagram, les lecteurs parlent de "roman coup de poing". L’expression me semble juste.

Il n’y a ni faux-semblants, ni bien-pensance dans ce roman inspiré de la vie de l’autrice. Le langage est direct, cru. Il n’est pas question de pardon ou de résilience. La narratrice n’aspire qu’à une vengeance jugée salvatrice. Son grand-père paternel l’a maltraitée, violée à de nombreuses reprises lorsqu’il en avait la garde pendant les vacances. Elle raconte l’indicible et ça gêne ses interlocuteurs. Il faut prévenir, lui dit-on, avant de parler de ces choses là. Est-ce qu’on prévient les victimes avant de les violenter ? 

La narratrice a tenté d’oublier puis de se reconstruire. Elle s’est confiée à ses proches, a consulté des thérapeutes. Pas de réponses. A l’adolescence, elle s’est abîmée dans un dégoût de soi. Deux ou trois décennies plus tard, elle trouve enfin le courage de porter plainte. Le commissariat l’appelle. L’audience est reportée. C’est trop ! Elle se fera justice elle-même. La quadragénaire prend le train, la rage au ventre. Le lecteur suis son trajet halluciné vers Biarritz, la ville théâtre de son martyr. La jeune femme passera-t-elle à l’acte ? L’intérêt du propos est ailleurs.

Je pense qu’il n’y a pas grand-chose à ajouter. La voix de l’autrice se suffit à elle-même. Elle exprime tout ce qu’une victime peut ressentir : la peur, l’anesthésie, le déni, la souffrance, la dépression… la colère apparait dès lors comme un moindre mal, une béquille de survie. Il ne sera jamais question de pardon. Comment même l’envisager ? Le choix de la vengeance est-il légitime ? Son désir est compréhensible, sans aucun doute. 

Sur le thème de l’inceste mais dans un genre sans doute très différent, on pense inévitablement au livre de Neige Sinno, Triste tigre, publié à l’occasion d’une autre rentrée littéraire. Je ne l’ai pas lu, aussi je ne me risquerai pas à comparer les deux ouvrages. En revanche, je ne peux me réjouir que la parole des victimes se libère un peu. 

📌Tuer le vieux. Daria Marx. Flammarion, 160 pages (2026)


19 commentaires:

  1. Si écrire a pu libérer l'autrice alors elle a bien fait de le faire. Si elle aide d'autres personnes à parler de leur vécu, je ne peux que me réjouir aussi. Si cela les aide à se reconstruire aussi. Je sais à quel point c'est difficile pour les victimes de le faire et de cesser de se sentir coupable, ma meilleure amie quand j'étais ado avait été abusée par son beau-père, elle vivait avec une valise sous son lit prête à partir s'il recommençait ce qu'il n'a pas fait, heureusement pour elle. A l'époque déjà me le dire c'était difficile mais j'ai toujours attiré les confidences. Perso je n'ai pas lu le livre de Neige Sinno et je t'avoue que je ne pense pas lire celui-ci non plus...j'en ai assez lu sur le sujet pour l'instant. Mais merci d'en parler.

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    1. Heureusement, je n'i jamais été confrontée (ni mes proches) à cette horreur. Je comprend que tu n'aies pas envie de lire ce type de récit. il est très rare que j'en lise aussi. C'est trop insupportable.

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  2. Pauvre petite fille ! c'est tellement impardonnable de l'avoir abimée comme ça !

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    1. oui, ça met en colère de penser que son agresseur, lui, continu sa vie sans remords.

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  3. Une saine colère, sans aucun doute ! Je n'arrive pas à lire ce type de récit, mais j'apprécie les billets comme le tien qui m'en disent l'essentiel.

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    1. Je pense que cette colère a été salutaire pour l'autrice. Elle l'a gardée en vie.

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  4. " Il faut prévenir, lui dit-on, avant de parler de ces choses là. " Des propos d'une telle violence face à quelqu'un qui exprime sa souffrance. Je ne sais pas si j'arriverai à le lire mais comme toi, je trouve salutaire que la parole des victimes se libère. Reste à ce qu'elle soit entendue.

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    1. oui, cela m'a choquée aussi et pourtant je n'ai pas été surprise. La gêne, le refus de savoir, c'est une forme de protection.

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    2. Je ne suis pas non plus surprise.

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  5. Patricia11.9.26

    J'avoue que ce sujet dont on parle tant me pèse, je n'ai aucune envie de lire ce livre. C'est bien que la parole se libère mais je sature de ces récits. Bon week end

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    1. Ce n'est le genre de livre qu'on aime même s'ils sont nécessaires. Celui-ci était clairement vital pour l'autrice.

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  6. C'est malheureusement un thème très présent en littérature ces derniers temps ; heureusement peut-être aussi car cela reflète une certaine libération de la parole. En tout cas le titre est excellent :-)

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    1. J'ai commencé cette rentrée avec 3 romans sur les femmes. Je crois que je vais me tourner vers des sujets plus légers dans les prochaines semaines.

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  7. Philippe D11.9.26

    On parle un peu trop de ce sujet, je trouve.
    Je n'ai pas aimé du tout "Triste tigre"

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    1. La parole se libère enfin. C'est comme si une digue avait cédée.

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  8. J'ai un peu de mal avec ces livres-cris, de rage, de colère, qui nous laissent impuissants, mais j'imagine que leur écriture est une réelle thérapie pour leurs auteurs et je comprends leur démarche.

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  9. J'en ai lu plusieurs sur ce thème. La parole se libère de plus en plus et c'est très bien

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    1. oui en espérant que cela fasse changer les choses

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